13.02.2009

la raison de l’Autre III : à propos de l’argument d’autorité

  

 

 

Un fragment de Pascal sur la question du savoir de l'Autre

 

En 1647, une vingtaine d'années avant que Spinoza ne publie son Traité Théologico-politique, Pascal écrit un fragment de préface pour un grand Traité du Vide où il traite la question du discernement des arguments d'autorité. Bossuet le publiera en tête de son édition des Pensées, sous le titre « De l'autorité en matière de philosophie ». En voici un extrait qui traite de manière nuancée et classique de l'autorité des anciens – c’est-à-dire du problème des arguments d’autorité. Pascal y soutient qu'on ne peut donner raison « à l'autorité seule au préjudice du raisonnement », mais que d'un autre côté il ne faut pas non plus « bannir [l']autorité pour relever le raisonnement tout seul ».

 

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Il faut d’abord distinguer, dit-il,  entre le savoir qui dépend de la mémoire et celui qui dépend du raisonnement : « S'il s'agit de savoir qui fut le premier roi des Français ; en quels lieux les géographes placent le premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire ? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent ? C'est l'autorité seule qui nous en peut éclairer. »

 

Et voici l'autorité que Pascal prête à la Révélation : « Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme pour montrer l'incertitude des plus vraisemblables, il suffit de montrer qu'elles n'y sont pas comprises) ; parce que ses principes [les principes de la théologie – de la Révélation] sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l'esprit de l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s'il n'y est porté que par une force toute-puissante et surnaturelle ».

 

Et Pascal conclut : « Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile ; la raison seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés : l'une [l'autorité] avait tantôt tout l'avantage ; ici l'autre [la raison humaine] règne à son tour. »

 

 

La raison de l'Autre fonde son autorité

 

Si nous revenons à ce moment de la Genèse où nous voyons Dieu interdire à l'homme de goûter les fruits de la connaissance du bien et du mal, nous comprenons maintenant ce que veut dire Pascal lorsqu'il écrit qu'il s'agit là d'une vérité que nous ne pouvons pas connaître par nous-mêmes – vérité toute simple pourtant qui tient en ceci : Dieu donne à l'homme une information qui concerne autant son intelligence que sa volonté. Il s'agit d'une information sur l'être, et plus précisément d'une information négative SUR L4¨TRE.

 

Nous voyons ici à l'œuvre ce que nous ne pouvons que nommer la raison de l'Autre : il s'agit de donner à l'homme une recommandation, c'est-à-dire un savoir sur l'être qu'il ne peut pas connaître – il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas, et dans cet « être » l'homme ne peut s'engager. En effet, un tel mode d'être ferait son malheur. Cette voie impraticable qui est celle de « l’être sur le mode du n'être pas », c'est-à-dire le mal, ou encore, dans notre terminologie, la jouissance en tant que non régulée, – cette voie impraticable donc est la voie du malheur, voie que l'homme ne peut connaître s'il n'en fait l'expérience. Ce que l'Autre lui conseille d'éviter, car, bien entendu, pas besoin de pratiquer le malheur pour savoir qu'il ne faut pas le pratiquer.

 

Le sens de l'intervention de l'Autre dans la Genèse est donc celui-ci : il prévient l'homme qu'il existe une voie d'expérience dans l'être qui est la voie de la ruine. À celui-ci de se le tenir pour dit.

 

Alors, si l'explication donnée à l'homme est raisonnable et rationnelle, pourquoi celui-ci prend-il malgré tout cette voie, la voie de la ruine ? Bien entendu, ce n'est pas la seule question qui aujourd'hui nous vient à l'esprit. Il y en a bien d'autres. Et par exemple celles-ci : pourquoi fait-on le mal sachant qu'il ne faut pas le faire ? Pourquoi considère-t-on aujourd'hui qu'aucune autorité n'est à même de s'imposer à la raison humaine ? Et ainsi de suite. 

 

Nous ne devons pas perdre de vue ceci : si l'Autre s'adresse à notre intelligence et à notre volonté, il est évident que l'appel de la jouissance (l'appel du mal) n'interpelle que notre volonté – et la jouissance se présente à celle-ci comme séduction, laquelle n'est rien d'autre à proprement parler qu'un affaiblissement de la volonté plutôt qu’un appel à elle : la jouissance en effet à besoin de s’appuyer sur l’apparence du désirable, et c’est bien naturel puisqu’elle vise à nous mener vers son objet qui, en vérité, n’existe pas.

 

Nous voyons ici comment la raison de l’Autre, de l’Autre de l’amour s’entend, fonde son autorité, une autorité que nous devons considérer comme autorité objective sur la réalité. Tout ce que nous pouvons faire vis-à-vis de cette autorité c’est l’accepter ou la rejeter. La modernité a choisi de la nier, ce qui est d’une incohérence infantile. Et il faut souligner infantile, le mot n’a rien d’exagéré, car si vous dites à un enfant de ne pas toucher le four qui est brûlant, il peut toujours nier le fait, s’il le touche il se brûle. C’est de cette façon qu’a procédé la modernité : elle a nié la voie de la ruine, elle l’a empruntée et la ruine est là.

 

 

LA RAISON DE L'AUTRE EST AMOUR

 

Ainsi la raison de l’Autre fonde son autorité.

 

À ce propos, remarquons que le mot raison désigne la faculté de juger certes, mais que d'un autre côté il désigne le principe d'explication d'une chose, sa raison d'être, c'est-à-dire son fondement. Or, c'est dans le basculement de ces deux sens que se trouve le principe de discontinuité de toute rationalité. Mais c'est aussi dans ce basculement que se trouve le principe d'une construction d'un prolongement continu entre les deux – qui est aussi d’ailleurs prolongement continu entre savoir et bonheur. Nous nous souvenons alors du mot de Gide concernant la mystique : « ce qui présuppose une abdication de la raison ». C'est vrai bien sûr, sauf qu'il faudrait ajouter : abdication de notre raison devant une autre raison.

 

Devant une autre raison ou plus exactement devant la raison de l'Autre. Or la raison de l'Autre, qu'il soit divin ou pas, ne se présente pas à nous, dans son sens premier, à proprement parler comme faculté de juger, mais plutôt comme jugement achevé. Disons comme information. En voici deux exemples qu’on peut rapporter aux deux cas que distingue Pascal : l'enseignement de l'expérience et la prophétie. Dans ces deux cas un savoir nous est communiqué qui appartient à l'Autre et qu'il partage avec nous. J'évoque volontairement l'exemple de l'expérience donnée par la pratique, qui ressemble à la connaissance certaine procurée par le livre dont parle Pascal, sauf que bien entendu, dans sa volonté de modernité, la postmodernité n'a plus aucun souci des leçons de l'expérience. C'est d'ailleurs pourquoi elle se précipite de façon accélérée dans la voie de sa ruine. On ne connaît plus aujourd’hui l'expérience que comme expérimentation. Et expérimentation tous azimuts.

 

Dans le cas de la prophétie le savoir divin devient  information pour nous par le truchement du prophète, Dans chacun de ces cas, si nous voulons acquérir l'information donnée, nous ne pouvons que faire confiance à cet Autre lointain. 

 

En son deuxième sens, nettoyée de toute information, et s'agissant de l'Autre divin, elle se présente comme amour. En effet, il n'y a pas d'autre raison de l'Autre que l'amour. Quelle autre raison peut-il y avoir, une fois écarté l'Autre de la jouissance ?

 

L'Autre de l'amour ne peut soutenir aucun autre connaître en nous que celui de l'amour, puisqu'il n'est pas une chose ou un objet, mais bien une personne. Car s'il était un objet, ce ne pourrait être en tant qu'autre que celui de notre jouissance. Et expérimentation tous azimuts. De sorte qu'à la fin le savoir de l'Autre, de l'Autre prophétique, est savoir de l'amour. Connaissance des voies de l'amour.

 

Ainsi notre raison s'arrête devant celle de l'Autre. Elle ne peut alors évoluer que de deux façons : – soit en passant outre et en disparaissant parce que l'amour en lui, dédaigné, passe inaperçu : dans ce cas l'Autre de l'amour est rabattu sur l'Autre de la jouissance ; -- soit en empruntant le chemin de la raison de l'Autre, question de confiance (de foi),  mais alors l' « objet » de la connaissance est transformé, il tend à devenir amour, son être se colore de l'amour de l'Autre.

 

Hé, qu'avons-nous faire d'un grand Autre muet !... Et pourtant le but du monde des frères (mais sans père) est de promouvoir un grand Autre muet. Donc de liquider l’amour. Bien entendu, la cause finale de cette attitude est la perte générale de la confiance en l’Autre. Mais alors, nous perdons aussi la confiance que nous pouvions placer en tout autrui – et ce pour la placer dans l’argent qui déjà lui-même s'effondre...

 

   JLB, 28 août 08, fête de Saint Augustin

 

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Lucas Cranach

20.01.2009

sur l'état nocturne du monde

 

                                                       

 

Le monde certes est obscur -- l'histoire est obscure. Mais cet état obscur du monde est comme fait de deux nuits superposées.

Et voici : chacun, librement, peut choisir la nuit qui lui convient. Ceci est le sens de l'histoire, du moins le sens dont chacun se pourvoit. Les nuits, quant à elles, infailliblement, vont à leur terme.

 

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  Le dépérissement du péché

 

Le monde est en tension, il est entre deux nuits – et finalement il y a toujours plus ou moins été. Il y a le monde des frères (mais sans père) et il y a le monde des fils, et les deux sont dans la nuit. Ceci est l'état exact du monde. Encore faut-il préciser que ces nuits – ces deux nuits qu'on ne distingue au fond jamais – ces deux nuits font partie de timings différents. Elles ont, ces deux nuits, un fond commun de ténèbres, et là s'arrête leur ressemblance.

 

La nuit du monde des frères (mais sans père) est une nuit sans retour dans laquelle les frères plongent en riant, dans laquelle ils se précipitent en troupe, avec ferveur et en faisant brûler la flamme de leur briquet. Et cet éboulement immense qui est de leur mouvement même, les entraîne dans le songe foireux de devenir des hommes nouveaux, surhommes, hommes-Dieu, parfaites anthropo-machines, cyborgs qui sait, dans les versions scientifiques que se racontent les technofrères d'entre les frères – ou plus simplement hommes des droits de l'homme en bonne santé, c'est-à-dire jouissant sans ratage.

 

Pour un frère, mal jouir n'est en effet désormais plus permis, c'est exclu des droits de l'homme. D’où se tire une nouvelle définition de la santé. Les frères ont passé entre eux un contrat de jouissance – un contrat de satiété. Ils se sont crûs plus malins que leurs ancêtres judéo-chrétiens qui avaient jugé que la jouissance devait être classée comme département majeur du mal, et que si elle ratait, en particulier si elle ratait socialement, donnant lieu à toutes sortes de catastrophes et de crimes, c'était par un mystérieux défaut d'être qui ne semblait pas pouvoir se régler rationnellement mais entrer purement et simplement dans un système d'interdits articulé en loi naturelle à accepter comme telle – argument d’autorité qu’on se tenait pour dit.

 

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Aussi a-t-on longtemps considéré que le mal ne peut se dialectiser, qu’il ne peut fournir un négatif et entrer dans le mouvement d'une construction sociale. C'est l'erreur majeure des frères de penser, d'ailleurs plutôt confusément dans l’ensemble, que ce soit possible. Pis encore, c’est précisément ce projet – dialectiser le mal pour en tirer un bien final – que les frères se sont donné comme projet central, stratégique, celui qu’ils considèrent très sérieusement comme capable de structurer leur monde. L'expression « dépérissement du péché » qui apparaît dans la Phénoménologie de l'Esprit [i] comme programme d'absorption et de disparition du mal dans la communauté réalisée (dans l'Histoire achevée) éclaire l’horizon du monde des frères – comme elle a éclairé les aspirations de la fraternité marxiste. Dans le marxisme en effet, la perspective d'une fin de l'Histoire, d'une fin du mal, et donc d'une jouissance disciplinée (dépérissement de l'État, dépérissement de la société de classes, dépérissement des discordes) se combine avec des principes d'application qui utilisent le mal lui-même comme levier dialectique du mouvement historique : précisément la haine de classe comme principe d'alliance politique.

 

« D'où vient l'unité du camp du peuple ? » demandait Mao-Tsé-Toung dans le droit fil léniniste. Réponse : « De la haine de nos ennemis ». La haine, indisciplinée, indisciplinable, c'est-à-dire à la fin inconnaissable, comme l'est le mal en tant que mal, une fois injectée à Moscou, s’est trouvée rejaillir, avec toute la puissance mauvaise qu'on n'arrive même pas à lui supposer, par exemple à Phnom-Penh, où elle a montré de façon monstrueusement éclatante qu'elle ne différait en rien de celle qu'on a vu s'épanouir dans l'Allemagne nazie.

 

Tout à coup donc, la plus épouvantable méchanceté est là, disponible depuis toujours, à perte de vue.

 

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    qu’il n’y a pas de savoir du mal 

           

Observons que cette conception de la jouissance interdite comme négatif (la question d’un savoir du mal) a interpellé toute une génération de nos intellectuels français qui ont fréquenté Hegel à travers les cours de Kojève ou les commentaires de Jean Hippolyte – mais les plus radicaux de ces intellectuels se sont précisément séparés sur ce point des conclusions hégéliennes.

 

Bataille par exemple, qui n'a jamais pensé que la jouissance pouvait participer en quoi que ce soit à la construction sociale –  sauf sous sa forme de pur réel, de pure dépense, de don sans contrepartie, tel qu’il en avait exposé l’idéal dans La Part Maudite – mais qu'au contraire elle ne pouvait que ruiner le système. Contre le monde des frères qu'il se représentait sous la figure du système hégélien, il jouait le mal (Sade, l'érotisme, la mort...) comme non dialectisable. Toute son oeuvre objecte aux frères l’impossibilité de dialectiser le mal.

 

Bataille, dont l'athéisme n'était pas convenu comme celui de nos farauds postmodernes, mais conséquent – il se considérait donc tenu par les aboutissants du postulat fraternitaire de hors-christianisme, c’est-à-dire la proscription frappant la Révélation –, Bataille s’était livré corps et âme à la réalité incontournable d'une jouissance prolongée en souffrance sans solution de continuité, bien au fait que le mal dans son illimitation fermée – la forme qui en rend compte est la boucle de Moebius – est strictement continu et non rationalisable. C’est pourquoi, rejetant le terme de faute, il a maintenu celui de péché : « j’ai besoin, disait-il, de ce que la notion de péché a d’infini ». Il en respecta la vérité qui veut qu’entre le mal et l’humain une interface fut toujours nécessaire qui vienne faire la partition, c'est-à-dire qui établisse une négation spéciale (un interdit), pour que le premier ne métastase par trop dans le second. Cette interface, c’est le sacrifice : autrement dit, il a toujours fallu un joint de chair, un tampon de chair pour payer la dette exigée par le mal afin qu’il se tienne tranquille, et ceci jusqu’à ce que le christianisme mette en place le dispositif du sacrifice du Fils mettant fin à la répétition indéfinie de ce prix du sang. Dispositif qui se trouva hors-jeu lorsque vint le postulat de hors-christianisme.

 

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Vint donc ce postulat sur lequel s’est bâti le monde des frères (mais sans père), dont le premier corollaire est que le fraternitaire s’édifie sur la seule logique de la liberté – la volonté s’inscrivant alors dans les coordonnées de la seule raison : nous devons ainsi à Kant, à travers ses deux premières Critiques, la construction rationnelle du basculement de Dieu du plan du réel au plan de l’Idée. Puis dans la foulée, vint le thème de la mort de Dieu, thème hégélien, thème fraternitaire décisif – pour Hegel, il s’agit d’un  « ultime changement de direction » par lequel le sujet passe par un « savoir du mal » pour « parvenir au savoir de l'Etre » – parfaitement au point sur le papier c’est-à-dire dans la Phénoménologie de l'Esprit, c’est beaucoup moins malléable sur le terrain.

 

« La mort du médiateur [c’est-à-dire du Christ], écrit Hegel, n'est pas une mort seulement du côté naturel de celui-ci [...] mais aussi [de] l’abstraction de l’essence divine. [...] [La mort de cette représentation] est le sentiment de douleur de la conscience malheureuse de ce que Dieu lui-même est mort. Cette formule dure est [...] le retour de la conscience dans les profondeurs de la nuit du Je = Je.[ii] »

 

 Hegel, on le sait, n’en restait pas là et poussait sa dialectique jusqu’à la résurrection, résurrection de l’Idée s’entend. Pragmatiques, les frères s’en sont tenus pour le moment au décret de la mort de Dieu. Ils en ont tiré cette conséquence : la dérégulation de la jouissance par la liquidation de la loi naturelle (la loi mosaïque).

 

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Qu’il n’y ait pas de savoir du mal (de la jouissance dérégulée), tient à ceci : la jouissance est la seule véritable chose-en-soi. Ou on la pense et on ne la connaît pas ou on la connaît et on ne la pense pas. Close sur elle-même, on peut la penser mais si on veut la connaître, elle nous entraîne dans sa mort et éparpille notre pensée en petits bouts de cervelle dans tous les coins de sa tombe. Privés ainsi d’un tel savoir et ne le sachant d’ailleurs même pas (n’en voulant rien savoir), les frères restent plongés dans « les profondeurs de la nuit du Je = Je ». Aucune dialectique ne peut boucler le système. Le problème du mal reste en plan et si la fin de l’histoire est bien engagée, c’est dans le désastre.

 

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   LA NUIT FRATERNITAIRE

 

La littérature et l’art se sont ainsi trouvés confrontés à ce défi lancé à eux par le monde des frères : que faire avec le mal une fois la mort de Dieu proclamée ? Que faire avec la jouissance sachant qu’il n’y a pas de savoir du mal ? Défi que Nietszche a tenté, si péniblement (dans une obscurité voulue), de problématiser.

 

Et alors qu'autour d'eux le monde des fils sombrait dans sa propre nuit, différente de la nuit du monde des frères – autrement dit alors que s'estompait de plus en plus la figure de l’interface du Christ, c'est-à-dire du Fils en tant que Fils, les plus fils parmi les frères ont essayé, vainement appuyés sur l’orgueil de leur art, de retrouver le geste primitif, sacrificiel, de l’identification à la jouissance. Bataille, sorte de frère exclu de son propre monde comme on l’a dit, est de ceux qui ont perpétué ce geste de fils, qui ont refait le geste du Fils – quelqu'un qui a dit : me voici. Avec lui, une poignée – Artaud, Soutine, Pasolini, Lacan aussi, le Lacan qui à la fin a dit « j’ai échoué », quelques autres encore, un tout petit nombre en réalité – ont eu cette sorte d’exceptionnelle perversion filiale, se sacrifiant artistiquement au mal. Qu’ils aient échoué est naturel – hors le sacrifice du Fils, aucun sacrifice n’a jamais pu étancher la soif du mal. Qu’ils aient échoué signifie simplement ceci : l’art a échoué, et la littérature aussi.

 

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A ne s’en tenir qu’à la littérature, pas de doute, c’est la fin. Le dictionnaire nous dit que le mot littérature pris au sens des frères apparaît au XVIIIè siècle. En vérité, dans le monde des frères, il n’y a jamais eu de littérature que fraternitaire, littérature exclusive et vaniteuse, née dans la nuit du Je = Je et grandie dans le mensonge d’un savoir du mal. Toute autre dimension, par exemple la Bible, surtout la Bible bien sûr, n’est que tolérée. C’est-à-dire rejetée. Tirée de leur office de ténèbres, ce que les frères ont promu de littérature revient s’y engloutir. Se lève là-dessus ce que nous nommerons contrelittérature, petite promesse encore, mais éclairée par la Bible, contrelittérature au sens où Joseph de Maistre parlait de contre-révolution – soit « le retour à la santé après la maladie ».

 

Pendant ce temps – ignorant que des artistes et littérateurs ont cherché pour eux, quoique sans illusion, quelque lueur dans leur art – les frères, indifférents et fermés sur leurs misérables et courtes satisfactions, vivent toujours plus profondément cette nuit d'horreur dans laquelle ils sont plongé, qu’ils ont désiré, déjà fort avancée dans sa fin de l’Histoire – nuit à venir encore pourtant, dans son cœur le plus noir, pas encore là mais presque, nuit où le monde des frères doit s'invaginer dans sa bêtise et s'y étouffer enfin.

 

La misérable stratégie que ce monde a cru devoir, dans sa terrible suffisance, adopter, consiste désormais, hélas, à croire qu'on peut cadrer toute méchanceté dans du droit et s’autoriser à proposer des points forts de la jouissance fraternitaire, des points forts de la haine commune, comme vérité ultime du mal – et par exemple : le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie. Ces formes rabâchées et rigides d'éducation civique au rabais, mots fléchés censés énoncer le négatif dans lequel le mal vient se dialectiser, sont supposées devoir contenir la haine générale – la haine de chacun pour tous, à commencer par celle de ses proches, de ses voisins et ainsi de suite. En réalité, depuis que nous ne sommes plus racistes et que nous faisons grand cas de l'étranger, nous haïssons beaucoup mieux nos voisins, c'est-à-dire notre prochain. Point tournant par lequel la nuit du Je = Je devient nuit du Nous = Nous. Là encore, les principes économiques, ici ceux du libéralisme après ceux du marxisme, assurent une sorte d'efficace en dernière instance de la haine fraternitaire – il suffit pour cela de poser l'égoïsme comme socle du fonctionnement des marchés. Plus discrète que la tempête marxiste, il y a là une lame de fond se gonflant lentement des envies et avarices de tous, qui se révélera probablement à la fin aussi violemment mauvaise.

 

Lorsque Adam Smith, définissant le marché comme rencontre des égoïsmes individuels[iii], trouva pour le figurer son image de la main invisible – et on lui imagine alors cette mine cruellement insensible de l’Anglais se détournant de qui l’ennuie – il désignait au fond la main du mal qu'aucun grand discours contre la xénophobie ou le racisme ne peut contrer, puisque ces discours, comme la plupart de ceux qui traînent sur les droits de l'homme, visent à la fin à ouvrir de nouveaux marchés, c'est-à-dire à répandre la profonde fermeture fraternitaire à autrui – la profonde haine des frères les uns pour les autres. Et donc la nuit que vivent les frères peut-être aussi bien dite économique, au sens où ce que les frères construisent d'économie n'est jamais qu'une économie de la haine, qui, en tant qu’économie du mal, désigne un horizon d’enfer. Les frères, pauvres pantins livrés aux mains mauvaises de la nuit fraternitaire, les frères se sont mis en tête de réglementer l'enfer. Ainsi préparent-ils leur propre disparition.

 

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  LES DEUX NUITS MYSTIQUES

 

Autre est la nuit des fils. Ce n'est pas que les fils ne soient en train de plonger eux aussi en enfer. Ils y plongent tout autant que les frères. Les frères déconstruisent des millénaires de tradition judéo-chrétienne et les fils suivent ce mouvement – ils y assistent en silence et les dents serrées. De ce point de vue, la nuit des fils est la même que celle des frères. Sauf que cette nuit est pour les frères la fin de l'histoire. Pour les frères c'est fini. Pour les fils au contraire, elle est un temps de l'histoire. Un temps qu'il faut appeler mystique, ce qui est à entendre au sens d'une mutation subjective.

 

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Or, dans ce temps mystique, un nouveau rythme historique déjà nous emporte et il faut y distinguer, c'est tout à fait important, deux phases de nuit – deux périodes nocturnes. C’est qu’il y a deux formes de nuits mystiques : la nuit des sens et la nuit de l'esprit. Ainsi ne sont aujourd'hui plongés dans la nuit de l'esprit que les fils, les fils absolument, ceux qui préfèrent mourir que passer à la fraternité, c'est-à-dire au fraternitarien. En quoi consiste cette nuit de l'esprit ? À s'éprouver comme rien, comme déchet total, misérable guenille, source du mal et ainsi de suite – le trou du cul de l’être. Là encore ce n'est pas le bout du chemin, ni la fin de l'histoire. Pour l’instant, laissons la nuit de l'esprit, elle ne nous concerne pas ici – bien que le monde des frères lui-même soit appelé à y tomber, à y plonger en bloc, pour y connaître son terme.

 

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La nuit des sens est différente, la nuit des sens est le lot de tout le monde, frères et fils mêlés. La nuit des sens, c'est la nuit des soucis, de la maladie, du chômage, du désastre, de la mort. Ce qui en fait une nuit mystique, c'est le sens qu'on veut bien lui donner. Ne voir dans cette nuit qu'une « difficulté de la vie », c'est ce sur quoi se constitue le monde des frères (mais sans père) qui juge qu'il n'y a là rien que l'action ne puisse surmonter. De sorte que le pragmatisme hyperactif et réactif des frères exclut la voie mystique.

 

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Et pourtant cette nuit, cette première nuit mystique, n'est pas seulement proposée à chacun, elle est aussi proposée au monde, aux groupes, aux pays, aux nations : ainsi catastrophes, malheurs, guerres et tribulations, qu'il suffirait d'interpréter comme nuit des sens pour s'engager dans un timing historique différent. Las, enchaînés au montage de leur nouveau mode de jouissance, les frères s'obstinent : ils sont pourtant allés si loin dans la voie de la haine et de la suffisance fraternitaire, qu’au fond d’eux-mêmes ils doutent – ils commencent à savoir qu’ils ne pourront parer au désastre, mais mystérieusement ils aiment leurs ténèbres, entraînant pour le moment le grand nombre dans leur choix.

 

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Par contre, devant la nuit des sens, un fils sait clairement ceci : les choses et le monde lui échappent et la gesticulation de l'action n'y peut rien. C’est qu’un fils n’accepte pas le postulat fraternitaire fondamental - il n’accepte pas de rejeter la Révélation, qui s’impose à lui comme fondation de son monde. La vérité de la Révélation l’entraîne dans un impératif de sainteté qui soumet l’histoire, la sienne comme celle de tous, à une phénoménologie mystique. C’est d’ailleurs à travers cette phénoménologie – que les frères considèrent comme une exaltation parce qu’elle sort des limites de la simple raison – et pour cause : elle est l’effet d’une dialectique entre la liberté et la réponse du réel, de ce réel qui est révélé (inconnaissable sans cela) et que les frères ont déclaré forclos –, c’est donc à travers cette phénoménologie qu’un fils connaît la nature exacte de la nuit qu’il vit. Là s’assoit son réalisme.

 

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Dans la classification de Sainte Thérèse d'Avila, le chemin mystique comporte sept demeures : la nuit des sens est la quatrième demeure alors que la nuit de l'esprit est la sixième. Que cette classification recoupe, quoique dans des termes différents, celle d'autres  mystiques, comme on l'a montré[iv], n'a rien d'exceptionnel, puisqu'elle représente tout simplement le chemin vers la sainteté dont les étapes, malgré l'extrême variété des formes, ont la fixité de structures.

 

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D’UNE MUTATION SUBJECTIVE SILENCIEUSE

 

Entre la nuit des sens et la nuit de l'esprit, existe donc une cinquième demeure thérésienne que Saint Jean de la Croix appelle « l'union de volonté ». Et voici ce qui nous permet de saisir l'état exact du monde : l'union de volonté est ce qui au milieu de ces nuits se prépare en secret dans le monde crucifié des fils. L'union de volonté est cette gigantesque mutation « subjective » qui se meut doucement dans la nuit.

 

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Mutation à deux faces : le vieux sujet pourri et haineux, autonome et responsable, c’est-à-dire solitaire et malheureux, le Je = Je né du nominalisme et construit par Descartes, tourné et retourné, mâché et remâché par tout ce qui a pu traîner après ça de littérature et de philosophie moderne et contemporaine – ce vieux sujet vient y tomber en poussière, finissant seul et muet comme il l'a toujours été – alors qu'un « sujet » nouveau, couplé, centré non sur la raison mais sur le cœur, un « sujet » échangiste et généreux, n’exigeant pas la réciprocité, encore mystérieux, surgit de cette union de volonté dont nous aurons par ailleurs à décrire les structurations et les expériences.

 

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Ce qui distingue ce « sujet » du vieux sujet fraternitaire, c'est qu'il ne se fonde plus comme je mais comme nous – étant entendu que ce nous n'est pas un Nous = Nous, un nous sous le couvercle comme est celui de la Grande Communauté lorsqu'il lui prend de chanter en chœur en se tenant la main. C'est un nous souple, mobile, singulier, inspiré[v], à la fois prophète et roi, serviable et souriant – le cœur tout brûlant dans la poitrine[vi], pétri de joie et de gloire. Un Je = Nous.

 

                                           Jean-Louis Bolte,  mai 2002

 

Ce texte est paru dans Contrelittérature n° 10 été 2002, ici il a été légèrement réécrit.

 

 



[i] Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit (1807) p. 506, traduction Lefèvre, Aubier, 1991.

 

[ii] Ib., p. 507-509.

 

[iii] Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations (1776) : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leur intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. ».

 

[iv] Sur ces questions la référence incontournable est le traité du Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus : Je veux voir Dieu, Edition du Carmel, 1988. Strict contemporain de Georges Bataille, le père Marie-Eugène assemblait sa somme de théologie ascétique et mystique pendant que Bataille écrivait La Somme Athéologique.

 

[v]  Sg.7, 22-23 

 

[vi] Lc 24, 32.

16.10.2008

enquête sur les jouissances silencieuses II : la mère de la jouissance, du jugement de jouissance à la technorésurrection

 

 

 

 

On veut avoir un savoir sur le mal, un savoir sur la jouissance[i]. Dès le début, il était dit que c'était impossible[ii]. Mais puisque nous nous sommes mis en position de produire toujours plus ce savoir – d’en savoir toujours plus – alors : nous voulons un savoir sur le mal, nous l'aurons. C'est une évidence toujours plus grande : puisque les frères, ceux qui construisent le monde des frères (mais sans père), ont tant désiré ce savoir, ils l'obtiendront. S'approche donc le Jour du Savoir sur le Mal. Qui s'y prépare vraiment ? Nous le désirons, mais nous ne le préparons pas. Il nous est d'ailleurs impossible de le préparer parce que nous ne pouvons plus juger sainement de ce qui vient.

 

 

   LE JUGEMENT DE JOUISSANCE

 

Ce que nous ressentons devant un excès de jouissance, par exemple devant une jouissance d’antifrère – devant la jouissance de Raël ou celle du cannibale de Rotenberg – c'est un sentiment d'horreur, légitime certes, mais dont l'envers se constitue d'une impuissance rationnelle à en saisir la vérité. Ce qui veut dire que ce sentiment d’horreur est incapable de se tenir à la hauteur d'un jugement de vérité, à la hauteur d'une vraie négation qui énonce avec force l'ordre de cette horreur : ceci ne peut être. Plus : non seulement cette horreur ne peut se soutenir sur une vraie négation, mais l’effroi qu’elle provoque en tient lieu. Ne voulant plus d'une véritable négation, il ne nous reste plus à la remplacer que par notre sentiment d'horreur : ceci s'appelle un jugement de jouissance.

 

Depuis que la loi ne s'énonce plus dans la bouche des pères, nous sommes entrés dans un monde étrange, aussi absurde qu'inconsistant, pavé, comme l'enfer dont il est l'antichambre, de bonnes intentions, monde qu'il faut désigner comme monde des frères (mais sans père), monde férocement chaleureux, produisant une fraternité sans faille, frères et antifrères mêlés, comme protons et antiprotons, dans une soupe de jouissance hautement instable, prête à tout instant à s'évaporer en rayonnements de pure méchanceté.

 

Dans ce monde, une nouvelle bouche dit la loi: la bouche d'un enfant – et non pas d'un enfant particulier mais d'un enfant abstrait, enfant d'une mère en général, d’une mère primordiale, omnipotente, non tant qu'elle fasse la loi elle-même (en qualité de mère elle dépend de son enfant) – omnipotente en ce sens qu'elle exige, s'agissant de la loi, qu'on en reste à ce que dit cet enfant – elle-même ne connaissant cette loi que par lui. Et ce que dit cet enfant imprime sa forme à ce que nous venons de nommer un jugement de jouissance, il dit : ceci est bon, je le mange ; ceci est mauvais, je le crache. C'est le jugement que Freud a identifié comme jugement d'attribution et qui règle les choses au niveau du principe de plaisir. Freud nous a appris qu’on ne peut en rester là, mais qu’il faut au contraire accéder à un second jugement qui permette de s'extraire du principe de plaisir et d'accéder au principe de réalité. En ce sens, la vision freudienne est réaliste (au sens philosophique) et s'établit à un niveau de réalité dans lequel la loi s'énonce encore dans la bouche des pères, via un jugement de réalité que Freud nomme jugement d'existence : ceci est, ceci n'est pas – équivalent, sur un plan moral, à : ceci peut être, ceci ne peut pas être. Il y a là un fondement majeur du monde des fils[iii], en même temps que le principe de son opposition au monde des frères (mais sans père). Monde des fils que les frères déconstruisent pierre par pierre, croyant possible d’édifier leur Nouveau Monde sur les ruines de l’ancien.

 

 

   LE BON ET LE MAUVAIS

 

Le problème de la morale du Nouveau Monde s'en est trouvé posé à nouveaux frais et il a fallu modifier (toutes) les prémisses judicatives de l’ancien – renverser le réalisme du monde ancien et s'appuyer sur l'utilitarisme[iv] du nouveau, son relativisme pratique et son choix activiste d'expérimentation totale. La nouvelle morale, appelons-la l’éthique fraternitaire, ne se tient plus sur la ligne de crête séparant le bien et le mal, elle n'emprunte plus les voies naturelles de la loi mosaïque. Sa nouvelle ligne de crête est désormais celle qui sépare le bon du mauvais, situant dans l’enfance la loi du bonheur, dont l’énoncé qu’on a dit, chantonné sur un air de comptine par l’enfant qu’on a dit, désigne à chaque frère sa place dans le jeu : ce qui est bon je le mange ; ce qui est mauvais je le crache. L'examen, même distrait, d'un tel énoncé, nous montre qu'il est à deux volets, et que chacun des deux établit une face tout aussi importante du programme de jouissance ainsi proposé, en telle sorte que la jouissance du mauvais et de son expulsion est aussi importante que celle du bon et de son ingestion (de son incorporation).

 

Même si, chronologiquement, le temps d'incorporation est premier et si la jouissance de l'ingestion du bon est venue pour nous avant celle de l'expulsion du mauvais – la métaphore orale en effet montre bien qu'il faut d'abord porter la chose à sa bouche pour la juger bonne ou mauvaise, la goûter avant de la recracher, c’est-à-dire la goûter pour la juger éventuellement mauvaise – sous l'angle de la jouissance, l'importance des deux temps est identique. Mais le retard chronologique du second temps, le temps de l'expulsion, explique pourquoi la police de jouissance, tout aussi importante au monde des frères (mais sans père) que la libération de jouissance, est de second temps. En France par exemple où, après 68, la libération des moeurs a été véritablement explosive, nous avons vu se  manifester bruyamment la police de la jouissance vers la fin des années 80 seulement, à l'époque des attroupements national-hystériques de fort volume autour des premières affaires de pédophilie, à la faveur desquelles s'est véritablement constituée la police moderne de la jouissance. Il y allait de la protection du nouvel énoncé du bonheur, ou plutôt il y allait de la protection du nouvel appareillage de jouissance dont nous pourvoyons nos enfants. Observons l’allure à chaque fois volcanique de l'apparition de l’un et l’autre temps, allure liée à une brutale dérégulation de l’expression du sentiment, ambiance de bacchanale en 68, de guillotine vingt ans après – mais ces ruptures ont longuement mijoté dans les arcanes fraternitaires avant d’éclater au grand jour. On a donc vu l'émotion se séparer bruyamment de la raison, l’affect se séparer du signifiant pour se donner comme mesure dernière de ce que valent le bon ici et le mauvais là.

 

Le fondateur de l'utilitarisme fraternitaire, Jeremy Bentham, spécialement attentif aux implications coercitives de son système, avait parfaitement compris l'importance de la police de jouissance, imaginant pour cela des institutions de type Big Brother fondées sur la surveillance réciproque des citoyens, leur intersurveillance programmée : l'une de ses réalisations les plus connues, sur laquelle Foucault avait attiré en son temps notre attention, est sa prison modèle fondée sur le principe du regardant regardé, dont il avait très sérieusement proposé le plan en 1791 en pleine Révolution française à l'Assemblée Constituante, et qu'il avait nommé panopticon. En 1791, la question de la police de jouissance était évidemment à l'ordre du jour. Aujourd'hui le panopticon ne tend pas seulement à se réaliser à travers l'option de spectacle total dont la télé-réalité se propose comme paradigme à développer, il faut au contraire tenir pour certain la réalisation d'options panoptiques à tous les niveaux de société que nous sommes appelés à vivre dans les temps qui viennent. Il ne s'agit pas seulement d'un despotisme du regard, mais bien d'une manifestation du contrôle de la police de jouissance, dans la mesure où l'inspection de jouissance, le contrôle optique systématique du bon et du mauvais tend à devenir global, touchant ici au plus intime de chacun, renversant dans le visible, et exhibant sur la place publique, au titre d'examen nécessaire de l'appareillage de jouissance de chacun, ce qui en constitue la chair.

 

 

  SUR LA MORALE FRATERNITAIRE

 

On ne peut pas proscrire le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, indestructible semble-t-il, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, dans l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre, connaissance prophétique donc – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais dont nous devons prendre garde, qui n'est ni aménageable, ni connaissable de science sûre, mais est évitable.

 

Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons là affaire à une morale de l'intention[v]. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celles du désastre ou celles de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Dans le monde des frères (mais sans père), la négation n’est pratiquement plus : systématiquement effacée en quelques générations elle est devenue vague embarras, scrupule réprimé aussitôt qu’apparu qui a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, ouverte ou sourde, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions multiples, soit une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une approche pragmatique généralisée du langage, un examen au cas par cas des situations de communication, introduit un doute, une suspicion systématique sur les intentions d’autrui. Les intentions de chacun sont alors reversées sur le marché des opinions où elles sont examinées avec méfiance et inspectées sous l'angle des intérêts réciproques parce que ce n'est plus la vérité qui est recherchée mais, dans quelque sens qu'on le prenne, une possible jouissance.

 

D’une morale de l’intention, dans laquelle nous étions notre propre examinateur et juge, nous sommes passés à une morale de la suspicion dans laquelle nous sommes placés en examinateur et en juge d’autrui : le prochain est désormais celui qui nous veut peut-être du mal. Et de chacun de nos semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance, puisque l’Autre de la vérité, l’Autre de la négation vraie n’y a plus sa place. Il semble qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous ayons fait d'autrui un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.

 

Déréguler la jouissance entraîne le passage du bien au bon : du bien au bon la pente est facile, il suffit de se laisser aller au principe de plaisir. Mai 68 marquera pour nous de façon inoubliable  le point tournant de ce passage. Par contre, se pose ensuite la question du passage du mal du côté du mauvais. L'éthique des frères peine à trouver une réponse à cette chose étrange : le caractère illimité que se donne la jouissance, chose que n'avait pas prévue Bentham dont l'objectif est un maximum, soit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Par elle-même la jouissance ne sait pas s’inscrire dans une limite, elle ne sait pas ne pas chercher un nouveau gain : l'exemple est ici celui de la pulsion – celle du drogué ou de l'alcoolique – toujours lancée à la poursuite d'un plus de jouir. Parier sur l'obtention d'un optimum par équilibre des différentes jouissances est une erreur qui tient à l'impossibilité de la circonscrire, du moins dans le monde des frères (mais sans père). Auschwitz signifie précisément ceci : la jouissance ne se connaît pas de limite, elle se pense illimitée, bien qu’elle s’interrompe à la mort. Dans la course fraternitaire au plaisir, elle se place toujours au-delà d'un maximum, c'est-à-dire au-delà de tout calcul. Elle déborde à la longue tout maximum – et au-delà du bon et du mauvais se lève dans cette poussée l'inhumain, le monstrueux, ce que l'on nomme crime contre l'humanité.

 

 

   la jouissance ET LA MORT

 

            Examinons le cas où les frères essaient de maîtriser ce qu'il faut bien appeler une mauvaise jouissance : à savoir la mort.

 

Dans le monde des frères (mais sans père) la jouissance ne peut être définie que comme cette sorte d'être étrange qui est sur le mode du n'être pas. Autrement dit, on n’en peut produire qu’une définition négative. Telle qu'elle est énoncée, elle indique que la jouissance est un être sans substance, toujours en échec. Dans le monde des fils une telle définition signe une impossibilité. Mais pour les frères il y a là un problème à résoudre : comment diable donner substance à ce  qui n’en a pas ?

 

La notion de jouissance a été proposée par Lacan qui l'a lui-même empruntée à Saint Paul. Remplacez le nom de « péché » par celui de « jouissance » dans l’Epître aux Romains, dit Lacan, et vous avez la bonne notion[vi]. Pour Saint-Paul il n'y a de jouissance que régulée, c'est-à-dire inscrite dans un cadre légal[vii]. Dans l'esprit de Lacan il en était de même : pour lui la loi se prend dans les structures du langage. Pour autant la loi ne peut localiser (relativiser) la jouissance, tout au plus lui fournit-elle des bornes. Ce qui différencie Saint Paul de Lacan, c'est que pour le saint  la jouissance n'est pas première : c’est la Révélation qui est première et qui contraint la jouissance à se subordonner à la loi. Se donner la jouissance comme première ? C’est le drame fraternitaire. Car alors rien ne peut la contraindre à se plier à sa loi.

 

La loi ne suffit pas à relativiser la jouissance, bien au contraire, souligne Saint Paul, puisqu’à la fin elle y échoue. Elle y échoue parce que la loi ne m'empêche pas de mourir[viii], et dans cet échec elle laisse ouverte la possibilité d’un certain accord entre la jouissance et la mort. Du point de vue des frères, en effet, la mort est elle-même jouissance : elle est le ratage ultime, elle possède la propriété ontologique qui signe la trace négative de la jouissance comme l’avait très tôt remarqué Epicure : tant que je suis, elle n’est pas, et quand elle est, je ne suis plus. Définition sur laquelle le monde des frères s'est arrêté et a construit sa conception de la mort. Les deux, mort et jouissance, suivent en effet la même pente, entropique, de ravinement de l'être. Les deux tressent ce que Saint Paul nomme « la loi de mes membres ». Le premier calcul des frères est alors le suivant : s'il n'y a d'autre loi au monde que « la loi de mes membres », loi qui se termine dans la mort, pourquoi se priver de jouissance[ix] ?

 

Mais il n’empêche, la mort reste un X, elle reste d’une totale opacité parce que la définition de la mort donnée par l'atomisme épicurien est mal formée. Elle ne tient pas à l'épreuve de l'expérience. C'est en effet une définition incontrôlable par sa construction même. Personne ne pourra jamais la vérifier dans la mesure où elle pose a priori que personne ne pourra le faire : en effet, une fois mort, il n'y a plus de vérificateur. Quand la mort est là, je ne suis plus. Le positivisme logique lui-même, qu'il est difficile de soupçonner d'indulgence envers Saint Paul, déclarera invalide une telle proposition parce qu’elle est a priori invérifiable. En réalité, l'invalidité de la proposition masque bien autre chose : peu importe l'erreur logique, il s'agit avant tout d’établir une priorité entre la mort et la jouissance. La raison en est simple, la jouissance doit être construite comme absolument première parce que l’épicurisme fraternitaire a fait a priori le choix de la jouissance. Ce n'est pas une question de vérité mais de volonté. Tout épicurisme part de ceci : je veux jouir. Mais l'épicurisme contemporain a de nouvelles cartes en main par rapport à l’ancien : il compte sur la science pour repousser la mort sinon la supprimer. De sorte que les frères font ici un second calcul : peu importe la réalité dernière de la mort, nous avons peut-être les moyens techniques de la vaincre ou, en attendant, de la pacifier grâce à une euthanasie heureuse.

 

Mais calculer n’est pas penser. Et penser la jouissance, c’est non seulement la localiser, la replacer dans ses bornes fraternitaires – c’est-à-dire relativiser le projet fraternitaire, relativiser même le désastre qui vient, qui vient du projet lui-même –, mais déjà entrevoir comment va se refermer sur elle le cycle historique qui la contient.

 

 

L'appareillage de jouissance

 

            Observons que la logique de leur démarche oblige ici les frères à redéfinir l'être humain, de façon à ce que sa jouissance vienne à portée d'une prise technique. Ainsi l'être humain se présente-t-il aujourd’hui comme être appareillé pour la jouissance.

 

Concrètement, le nouvel encadrement nécessaire à la jouissance après la déconstruction de la loi mosaïque, doit renverser la finalité des corps – dans le monde des fils, les corps s'abandonnent à la grâce et à la perspective de ce qu'on appelle la résurrection, que Saint Paul nomme « la relevée des corps[x] », mais dans le monde des frères les corps se réorientent vers une finalité de jouissance. La norme du bonheur fraternitaire est alors indexée sur la qualité de l'appareillage de jouissance des individus. Cet appareillage devient pour chacun ce qu'il a de plus précieux, et il s'impose du même coup comme le katekon, la norme universelle des comportements et des valeurs – dis-moi comment est ton appareillage de jouissance et je te dirai ce que tu vaux. Qu’est-ce que cet appareillage de jouissance ? C’est à la fois une nouvelle grille de lecture du corps et une réalité corporelle : c'est la chair, la chair corruptible au sens large qui est celui de Saint-Paul, sarx, la chair qui va du corps en passant par le psychisme et s'étend aux conditions de vie, mais une chair enfin délestée de l'âme qui lui compliquait la vie, une chair cartésienne, une chair-machine ouverte à l’exploration scientifique et protégée médicalement de tout mal – le mal étant conçu, à la manière de Spinoza, comme l'effet d'une ignorance. C’est cette conception qui finalise les grandes orientations ontologiques fraternitaires, et aboutit en 1994 à la redéfinition de la santé par l'OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité ». Possède donc la santé qui est bien appareillé pour la jouissance.

 

Plus : « Face aux avancées des technologies biomédicales, dit tel autre rapport de l’OMS, la vision même de l'être humain, de sa définition et de ses limites biologiques, se trouve mise en cause ». Pour les frères la définition médicale de l’appareillage de jouissance est absolument liée à la nouvelle donne scientifique. Car le projet des frères vis-à-vis de cet appareillage de jouissance qu'ils ont voulu pour l'humain ne se borne pas à le protéger médicalement, mais à trouver les moyens technoscientifiques de l'améliorer ou d'en augmenter les performances. Il y a là un projet global d’amélioration de l’espèce.

 

En ce sens, certains chercheurs parlent désormais du vieillissement comme d'une maladie et nous sentons bien que cela préface une réorientation de fond – quelque chose qui devrait introduire une nouvelle et considérable modification de la définition de 1994. La grande majorité des biogérontologues s’entendent déjà sur la pertinence d’une recherche du ralentissement du vieillissement. Et certains généticiens envisagent même sérieusement à moyen terme (quelques décennies) des allongements de la vie humaine de l'ordre du millénaire. On a déjà prononcé, il fallait s’y attendre, le mot « immortalité ». Voilà qui indique clairement un horizon de ce qu’on peut désigner comme technorésurrection. Quel autre terme pourrait mieux résumer ce qui fait l'esprit fraternitaire de la technoscience ? la technoscience en effet ne se contente plus d'un simple arraisonnement de l'être, elle s'oriente maintenant vers une refabrication de l'être, s'attachant non seulement à transformer son essence, mais aussi visant à s'emparer de son existence. La technoscience aspire tout simplement à investir, à maîtriser et à réorienter les structures métaphysiques de l'être.

 

Même la mort est concernée par ce mouvement, ne serait-ce que parce que la mort peut se présenter comme confort ou même comme bien-être – comme jouissance. Dans l'ensemble, les frères ont peur de la mort et ils pensent qu'elle est une chose mauvaise. Mais il y a quand même des cas, des cas de conflits de jouissance, où la mort peut être envisagée comme bonne. Ainsi, effet de structure, l'enfant de la mère de la jouissance est pour elle en position d'objet – il est donc inévitable qu'il se présente un jour ou l'autre dans la position du mauvais objet : autrement dit, qu'il fasse obstacle à sa jouissance. Et nous savons bien que dans ce cas les frères assurent la protection de l'appareillage de jouissance de la mère et non celui de l’enfant. Car leur hypothèse universelle de jouissance est la suivante : si la jouissance est bonne pour la mère elle est bonne pour l'enfant. Hypothèse qui guide leur droit et leurs mœurs .

 

Soit une sorte de monadologie dans laquelle la mère de la jouissance se présente comme « âme » centrale séparée, âme de jouissance si l’on peut dire, gouvernant ses appareillages de jouissance, c’est-à-dire ses enfants, comme autant de petits monadons dont elle commande jusqu’au droit à l'existence. L’impératif qui pèse sur chacun énonce qu’il doit être parfait – il peut très bien répondre mort à cet impératif. Et une fois passé le cap de ce droit, chacun de ces enfants vient s'inscrire dans le monde des frères (mais sans père) comme nouvel appareillage de jouissance ouvert à l’expérimentation totale de la tecchnoscience fraternitaire.

 

Ainsi tout n’irait pas trop mal pour les frères, tout irait même assez bien, s'il n'apparaissait dans leur construction ce qu'il faut appeler un retour de jouissance, quelque chose comme un retour de flammes, à la faveur de laquelle les meilleures intentions se renversent en férocité – alors que la fraternité se renverse en antifraternité.

 

 

JLB (juin-juillet 2006)

 

 



[i] Ce texte est paru dans le n°20 de Contrelittérature

[ii] Gn 2, 16-17 

[iii] Ga, 4, 4-7

[iv] Le problème que se pose l'utilitarisme est celui d’un optimum : comment obtenir, ici et maintenant, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ?

[v] Rm 2, 14-15

[vi] Rm 7, 15-20

[vii] Rm 3, 20

[viii] Rm 7, 9-10

[ix] I Cor 15, 32

[x] I Cor 15, 42 : Tresmontant parle de « relevée des morts » alors que Chouraqui traduit « relèvement des morts » : l'idée est celle d'une métamorphose du corps ; en passant par la mort, le corps de chair ou « corps psychique » mute en « corps spirituel ».

 

09.10.2008

Enquête sur les jouissance silencieuses I : jouissance silencieuse et contrôle

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Jouissance dérégulée, jouissance bruyante et jouissance silencieuse

 

Dans le monde des frères (mais sans père), monde de la jouissance dérégulée, c'est-à-dire volontairement coupée de la loi naturelle (de la loi mosaïque),  ladite jouissance peut être bruyante ou au contraire procéder à bas bruit. Dans ce cas on dira qu'elle est silencieuse. Bien entendu, ce mot de « jouissance » ne désigne pas seulement la jouissance sexuelle, mais toutes sortes de passions, conscientes ou inconscientes. Et d'abord les diverses passions du corps, en particulier toutes les formes d'addictions, sans oublier les diverses formes de violences, des sports extrêmes jusqu'à la guerre, de l'agressivité verbale jusqu'au meurtre. Mais aussi les passions de l'esprit que longtemps on a appelé des vices, de l'orgueil à l'envie, du mensonge à la haine, ou de la médisance à la calomnie. Et j'en passe.

 

« Jouissance » a également un sens juridique, on parle de la jouissance d'une propriété. En droit des biens en effet, on peut jouir de ce qu'on possède. Aussi, la signification moderne du mot possède cette connotation. Il faut dire que l'homme moderne, qui diffère des anciens en ce qu'il dispose désormais d'une technoscience développée, a l'impression aujourd'hui d'être propriétaire de l'être lui-même, au point qu'il entreprend de le modifier et même de « créer » des êtres nouveaux. Ce deuxième sens est donc très pertinent.

 

Dans le monde des fils, l'être naturel se présente comme un prêt divin. L'idée de le modifier lui est complètement étrangère. Où l'on comprend que la modernité a ainsi assuré une extension conséquente au champ des jouissances classiques : la refabrication de l'être par "droit de propriété".

 

C'est précisément parce que ces jouissances sont dérégulées, je veux dire parce que nous nous y laissons désormais aller sans frein, qu'elles tournent mal -- ou plutôt qu'elles tournent en mal. C'est dire que de plus en plus ouvertement elles nous entraînent vers une catastrophe globale.

 

Nous dirons donc que la jouissance est bruyante, lorsqu'elle vient à s'étaler dans le spectacle, lorsqu'elle est médiatisée et qu'il lui est fait grande publicité. D'ailleurs, c'est le spectacle en soi qui se présente avant tout comme jouissance et, à vrai dire, il en constitue à lui seul presque tout le bruit. C'est en effet en lui que vient se résumer notre goût pour tous les états du sexe, pour l'hypocrisie et la veulerie, pour toutes sortes de crimes et de malversations, et tout à l'avenant.

 

Par contre, la jouissance est silencieuse lorsqu'elle s'exerce à notre insu et qu'elle est une menace pour nous, autrement dit lorsqu'elle nous entraîne vers tel ou tel désastre malgré nous : par exemple le sida qui vient à nous tomber dessus là où nous ne l'attendions pas, l'accident de voiture dans lequel nous entraîne un chauffard, ou plus directement toutes sortes de malveillance d'autrui visant notre personne. Certes nous sommes au courant de ces pratiques par notre expérience ou par le spectacle, encore lui, mais là nous ne sommes pas en train de nous distraire devant une fiction : nous la vivons à nos dépens. Sans oublier que, nous aussi, nous pouvons dérailler et la faire vivre aux autres.

 

 

Logique du contrôle

 

Il est évident que dans le large éventail des jouissances, il y en a de plus ou moins bruyantes et/ou plus ou moins silencieuses. Il s'agit ici d'insister sur l'une d'elle dont on peut dire qu'elle est à la fois parfaitement spectaculaire donc bruyante mais aussi parfaitement silencieuse : la jouissance du contrôle. Le contrôle qui bien sûr peut adopter plusieurs formes depuis le harcèlement moral jusqu'au complot plus ou moins vaste en passant par toutes sortes d'intrigues de petit et haut vol, mais de toute façon la structure est toujours la même : la jouissance est ici celle que nous procure l'ascendant ou mieux le pouvoir que nous avons sur autrui. On est donc dans des schémas ou quelqu'un exerce un pouvoir pouvant aller jusqu'à la tyrannie, soit un contrôle plus ou moins calculé, c'est-à-dire une domination qui peut être totale, sur quelqu'un qui subit cela à son insu.

 

On se trouve plus précisément encore dans un schéma binaire fondé sur l'opposition entre un sujet (actif) et un objet (passif) qui parcourt une gamme allant du couple exploiteur/exploité, en passant par le couple maître/esclave et en allant au pire jusqu'à bourreau/victime. C'est dans ce contexte de jouissance silencieuse que se nouent les rapports de pouvoir de demain, c'est-à-dire que se prépare la tyrannie qui vient. Cette structure est toujours le signe du passage de la fraternité à l'antifraternité. Car si la fraternité est orientée vers une jouissance de confort, une recherche de bien-être et de facilité -- l'antifraternité l'est à proprement parler vers des jouissances de type sadique : il s'agit là de profiter d'autrui, physiquement, psychologiquement, moralement, et même (nous y viendrons) spirituellement, d'en faire son objet, et à la fin de jouir de sa souffrance. Sade lui-même distinguait deux efforts républicains : le premier effort, celui de l'utilitarisme des Lumières, pour le bien-être, et le second pour la jouissance telle qu'il la concevait, à savoir profiter sans limite de l'autre réduit à l'état d'objet.

 

On peut évidemment objecter que l'argument de Sade n'est pas sérieux. Je répondrai que c'est parfaitement faux. Sade est très sérieux au contraire. Il est sérieux dans le mal, et c'est parce qu'il est sérieux dans le mal qu'il voit au fond des choses. Loin de s'en tenir à des demi- mesures, par exemple un simple égoïsme ou une malveillance mesquine, il sait que le mal, par nature, a besoin de se développer dans toute l'ampleur qu'il peut déployer. En visionnaire qu'il est, il voit l'avenir des Lumières et de la Révolution jusqu'au bout du futur de méchanceté qui leur est promis. C'est en cela qu'il est un auteur précieux, et non pas comme l'ont soutenu quelques intellectuels français déjà disparus, pour la soit-disant liberté dont il nous montrerait le chemin. Le seul chemin que nous montre Sade c'est celui de l'enfer -- à la fois l'enfer historique qui vient et l'enfer réel qui est promis à ses émules.

 

La vérité qu'il nous révèle, le voile qu'il lève pour notre bénéfice, c'est celui de l'antifraternité inévitablement dissimulée dans la fraternité même que nous propose les Lumières. De telle façon que depuis que nous sommes tous frères, libres et égaux à travers la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, nous sommes toujours plus exposés, toujours plus livrés, au pouvoir de l'Autre de la jouissance, à son contrôle et à sa fondamentale antifraternité : se lèvent alors les pires figures historiques propres à nous tourmenter, depuis le prochain sadique en passant par le tueur en série et jusqu'à la figure du Grand Frère. Car s'il y a quelqu'un qui aspire au contrôle intégral, c'est bien le Grand Frère.

 

                               JJ

 

 

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03.10.2008

enquête sur la raison de l'Autre II : bienveillance de la négation

 

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L'Autre nous donne ce savoir sur l'être : il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas -- à l'adopter un tel mode d'être entraîne notre malheur. Pas besoin de faire le mal pour savoir que nous ne devons pas le faire. Pas besoin puisque c'est pour notre ruine. À quoi bon faire l'expérience de la ruine.

§§§

 Dans le monde des frères (mais sans père) la raison de l'Autre est raison de jouissance. Par contre, dans le monde des fils la raison de l'Autre est négation. Or cette négation, loin de manifester un interdit manifeste une bienveillance.

 

Naissance de la négation

 

Les frères ont toujours considéré la raison humaine comme le flambeau éclairant l'obscurité du monde, c'est pourquoi ils se sont donnés le nom de « Lumières », et comme ils incluent dans cette obscurité ce qu'ils appellent superstition, c'est-à-dire la foi, ils ont toujours refusé d'envisager la dimension de la raison de l'Autre autrement que comme raison de jouissance, et dès lors ils ont farouchement combattu pour défendre ce bien soi-disant précieux : l'autonomie de la raison humaine.

 

Mais si, dans le monde des frères (mais sans père), l'Autre ne fournit à proprement parler aucun savoir, il n'en est pas de même dans le monde des fils. Dans le monde des fils, la raison humaine connaît ses limites. Elle les connaît parce que l'Autre les lui a indiquées. Le principe d'une telle communication se trouve dans le premier livre de la Bible, le livre de la Genèse, et dans cette négation qui barre les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal : « Tu ne mangeras pas des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car si tu en mangeais tu mourrais ».

 

Pourquoi « l'arbre de la connaissance du bien et du mal » est-il barré ? Et barré par l'Autre ?

 

Faut-il comprendre qu'il y a là une jouissance interdite ?

 

« Jouissance » doit être entendu ici au sens où l'on prend plaisir à quelque chose, mais aussi au sens où on en a la propriété, la possession, et où on dispose des fruits. Mais il y a encore un troisième sens à la notion de jouissance qui manifeste la mesure même de son rejet par l'Autre, c’est celui de péché. Ce sens indique qu’il s’agit d’une jouissance dont l'homme doit se détourner parce qu'elle fera son malheur. De sorte que si l’homme reconnaît que cette jouissance est barrée, elle devient par cela même le signe de son obéissance à la parole de l'Autre – mais mieux encore : le signe de sa confiance en elle.

 

La négation qui intervient là prévient l'homme de quelque chose qu'il ne connaît pas encore, et qu'il n'a pas à connaître, pour son propre bien : à savoir le mal. Car la « jouissance » qu'éclaire pour nous la négation, c'est le mal en tant que mauvaise orientation dans l'être. Ce que signifie le conseil divin, c'est donc ceci : si tu connais cette jouissance, elle ne te donnera aucun savoir, mais tout ce que tu as à savoir sur elle, c'est précisément qu'il n'est pas nécessaire de la connaître pour savoir qu'elle est le mal.

 

Ce qui est à souligner dans cette affaire, c'est qu'un savoir m'est donné sur le mal, savoir qui ne nous vient pas d'une connaissance acquise par nous-mêmes (par notre propre raison), mais qui nous a été communiquée par la bouche de l'Autre (par la raison de l'Autre) – je veux dire : l'Autre du prophétisme. Car si l'Autre de la jouissance ne nous procure aucun savoir sinon cette souffrance qu'il nous fait connaître à la longue – et c'est pourquoi il ne peut exister comme personne –, nous reconnaissons l’existence de l'Autre du prophétisme dans la mesure même où nous lui accordons ce savoir sur le mal : du mal, on ne peut tirer aucun savoir. Ceci n'est pas le fruit de notre propre rationalité mais de la raison de l'Autre en tant qu’elle nous communique ce que nous ne pouvions connaître : la négation.

 

 

 Lorsque l'Autre communique un savoir

 

Remarquons que ce que nous dit la psychanalyse c'est qu'il n'y a aucun savoir dans l'Autre, et pour cause puisque l'Autre de la psychanalyse n'est pas l'Autre du prophétisme mais l'Autre de la modernité qui se réduit à la fin, comme nous l'avons expliqué, à l'objet de la jouissance. Or, cet Autre de la modernité, il faut tout de même souligner que les modernes l'ont préalablement vidé du savoir qu'il pouvait contenir. Savoir qui, s'il existe, est de nature prophétique : pour être plus clair encore, savoir qui est donné par Dieu dans une Révélation, une communication spéciale, ou encore une parole appartenant nécessairement à un domaine non naturel.

 

C'est Spinoza, qui en réduisant Dieu à la nature, articule fortement dans son Traité Théologico-politique (1670) que le prophétisme ne peut être qu'un phénomène naturel et donc imagination. À partir de là, l'Autre du prophétisme devient silencieux. Conclusion de la modernité : il n'y a de raison que la raison humaine - pensée ici comme raison purement naturelle.

 

Si au contraire nous tenons compte de l’enseignement de l'Autre du prophétisme sur ce que nous ne pouvons pas savoir, à savoir qu'il ne faut pas explorer la voie du mal parce qu'elle est sans issue – si nous tenons compte de cet enseignement qui se présente comme négatif, qui se résume pour nous en loi naturelle, laquelle exprime que si nous voulons adopter la voie proposée par l’Autre du prophétisme, qui est voie de l'amour, nous devons nous plier à la rationalité particulière de ses dix paroles (ce qu'on appelle les dix commandements), – alors il suffit de lui accorder notre confiance.

 

L'Autre du prophétisme nous prévient en effet contre des voies qui nous éloignent des voies de l'amour. La raison humaine connaît une limite précisément en ce point : la raison humaine, en tant qu'elle est mystérieusement blessée, blessée dans sa nature, ignore tout de l'amour. C'est justement pour cela que la raison de l'Autre, communiquée par voie révélée, se propose à elle. Bien entendu, la raison humaine peut refuser ce secours. Mais si elle l'accepte, elle se donne l'extension qui lui manque et étend son propre pouvoir par, si l'on peut dire, un prolongement continu entre son domaine rationnel et le domaine rationnel de l'Autre. Ce prolongement par continuité sera d'autant plus stable que sera grande la confiance accordée à l'Autre.

 

De sorte que le rapport entre foi et raison réside dans cette confiance accordée à la raison de l'Autre. Et par cette confiance même, nous comprenons que la négation que nous communique l'Autre n'est pas à proprement parler interdit mais bienveillance : là où les Lumières désirent voir la sévérité d'une interdiction, les fils voient la réalité d'un précepte.

 

Quiconque est libre de choisir l'enfer. Mais un fils choisit le Paradis.

 

 

                                  JJ

 

28.09.2008

enquête sur la raison de l’Autre I : notre temps et l'objet du bonheur

 

 

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§§§

 

 .

Imaginer la raison comme une faculté illimitée, s'étendant continûment sans aucune sorte d'obstacles ou de bornes est une redoutable erreur. Toute raison humaine devrait connaître sa limite : et cette limite c'est la raison de l'Autre. Mais dans le monde des frères (mais sans père), la raison de l'Autre n'est pas celle qu'on croit. La raison de l'Autre est raison de jouissance ...

 

 

L'OBJET DU BONHEUR DANS LA MODERNITE

 

N'oublions pas que le mot connaître peut s'appliquer soit à la connaissance des choses soit à la connaissance des personnes : connaître une chose n'est pas connaître quelqu'un. L'erreur qui consiste à aborder les choses aussi bien que les personnes comme des « objets », erreur sinon inaugurée du moins développée par les Lumières, a réduit pour nous autrui à un objet de pensée, a livré cet autrui à la merci de notre désir de contrôle, à l'occasion en a fait le but d'une technique libertine de conquête, de sorte que la véritable connaissance de l'Autre, sa raison propre, au double sens du terme, a toujours été rabattue sur notre propre pensée.. Ainsi, malgré toutes les rencontres humaines que nous pouvons faire, dans le monde des frères (mais sans père) nous ne connaissons que des « objets ». Ces « objets » peuvent être à la rigueur des « individus » mais jamais des personnes.

 

Bien entendu, celui qui se met dans une telle position est desséché d'avance, car que nous importe de « connaître » la totalité de ces « objets » si nous n'en tirons qu'un bonheur relatif et donc décevant. Ce statut d'objet des individus est lié à la réalité spéciale des objets dans le monde fraternitaire : dans celui-ci en effet il n'y a pas de véritable objet qui ne soit objet de jouissance. Ainsi réduit, « l'individu » rentre dans la catégorie des objets et des choses, devenant pour nous, au même titre que les autres choses, un pourvoyeur de notre jouissance, pourvoyeur spécial certes mais simple pourvoyeur.

 

Voici ce qu'écrit Rousseau dans la Nouvelle Héloïse : « On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur... » Autrement dit : un objet ne nous intéresse vraiment qu'autant que nous ne le tenons pas, une fois qu'il est à nous, nous sommes désappointés, son existence étroite nous est pénible. Par conséquent, mieux vaut courir après que l'obtenir, mieux vaut l'imaginer comme dit Rousseau.

 

Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père) tout objet possédé nous déçoit en tant que tel. Car comme il est objet de jouissance nous lui conférons cette illusion propre à la jouissance : l'illimitation. Le plaisir sans limite que nous en attendions n'est jamais au rendez-vous. De sorte que le « connaissant », il nous tombe des mains.  

 

QUE L’OBJET fraternitaire N’EST QU’objet de jouissance

 

Autrement dit, nous ne sommes intéressés qu'à penser cet objet et non à le posséder. Et ce mouvement, qui nous entraîne sur la voie de l'illimité, qui est le mouvement même de la jouissance, il n'a de valeur qu'en lui-même, il ne faudrait jamais le pousser jusqu'au bout. Bien entendu, il y a longtemps que la modernité a oublié cette subtilité rousseauiste, suppléant à cet oubli par la multiplication de ses psychologues, de sorte que pour elle le bonheur se réduit à la possession d'objets successifs. Cet oubli n'est pas un hasard, il signale la présence de ce que plus tard on appellera l'inconscient. Car ce que Freud a montré c'est finalement ceci : nous restons à l'extérieur des êtres, qu'ils soient des personnes ou qu'ils soient des choses et, par notre acharnement à les réduire à des objets de plaisir, de notre propre aveu, ils se réduisent à la fin à cette connaissance purement négative : ce n'est pas ça. Ou encore, de l'objet que je poursuivais je ne sais à la fin qu'une chose : ce n'est pas lui que je cherchais.

 

Certes, la psychanalyse nous a appris que nous pouvions élucider ce mouvement dans l'Autre, mais précisément l'Autre qu'elle nous propose est construit comme lieu du langage et donc lieu où peuvent s'élucider nos pensées de jouissance. Cet Autre, à proprement parler, n'existe pas, et il ne nous en reste, à la fin d'une analyse, que quelques épluchures qui ne sont précisément que les objets du corps de l'autre par lesquels j'ai essayé de l'obtenir : un regard, un sein, des matières... épluchures bonnes pour la poubelle.

 

Ce que la psychanalyse nous a montré ainsi, c'est que la fameuse raison dont les Lumières ont fait si grand cas n'est constituée tout compte fait que de pensées de jouissance. C'est-à-dire de pensées qui nous conduisent immanquablement vers un objet, personne ou chose, qui à la longue toujours s'évanouit. Et il ne faut pas croire que la pensée scientifique, dans son mouvement postmoderne, échappe à ce sort. La pensée scientifique est à proprement parler pensée technoscientifique, ce qui veut dire qu'elle est à la fois commandée et orientée, à travers le poste Recherche et Développement (R&D) des entreprises et des administrations, vers la faisabilité industrielle des objets de notre monde, y compris d'ailleurs les corps et les esprits humains. De sorte que le but de notre connaissance, qu'il s'agisse de la connaissance des choses ou des personnes, est toujours la jouissance.

 

Or, de la jouissance elle-même nous n'avons aucun savoir. Il y a là un trou dans lequel tombe toute la modernité et la postmodernité qui ne peut que nous interroger. Que signifie cette lacune de notre connaissance qui pourtant, toute tissée qu'elle est de pensées de jouissance, est incapable de connaître cette jouissance. Ou plutôt faudrait-il dire que si nous pouvons connaître les brûlures de la jouissance, nous n'en tirons précisément aucun savoir – au moment même d'ailleurs ou l'Autre s'évanouit pour nous, à moins qu'il ne prenne à travers tel ou tel fait sadique dont notre époque regorge, l'allure horrible de l'Autre de la jouissance brusquement déchaîné. C'est là le grand X de notre temps : connaître le « bonheur » (le bonheur tel qu'on l'entend dans le monde des frères) ne donne aucun savoir.

 

Et malgré tout, on persiste à construire à l'aveugle sur cette voie piégée  ce soi-disant bonheur.

 

                          JJ , fête de Saint Augustin

15.09.2008

prophétisme, catastrophe et non-histoire

 

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André Néher
***

 

Dans le prophétisme hébreu le thème de la techouva, du retour, du retour dans les grâces divines pourrait-on dire, exprime une idée qui, dans le monde des frères (mais sans père), a été fondamentalement pervertie. Les frères en effet (ceux du monde des frères, mais sans père) ont décidé, en abandonnant la loi naturelle, c'est-à-dire en deregulant la jouissance , qu'ils tireraient de celle-ci la construction de leur monde : ainsi, la haine de classe a fondé le projet marxiste alors que l'égoïsme a fondé le projet libéral. Sans oublier toutes sortes de nuances locales et nationales associées : ici goût de l'ignorance et de la violence, là de la paresse et de l'argent, ailleurs de la cruauté et du contrôle, etc.

 

Bref, si l'on considère que la jouissance dérégulée c'est exactement ce que la Bible a appelé le mal, alors nous pouvons dire que les frères ont projeté de tirer du mal un bien.

 

Or, tirer du mal un bien, c'est une prérogative à proprement parler divine, on n’a jamais vu des hommes y arriver de façon réfléchie. A la longue en effet, le mal tourne toujours à la catastrophe.

 

§§§

 

La techouva, le retour vers le salut, marque par contre le mouvement inverse, c’est-à-dire le passage de la catastrophe au salut. Et peut-être dans la Bible, ce passage se fait-il moins par un lien de causalité que par le franchissement de l'abîme qui les oppose tout en les séparant. Israël est invité à dépasser la mort par la vie, ou plus précisément à connaître la mort pour revivre. L'image est ici celui du grain de blé semé en terre pour mourir et germer. André neher nous explique comment, dans la prophétie d'Osée il y a continuité inéluctable de la catastrophe au salut :

 

Allons, revenons à l'Éternel, car il a frappé et nous guérira ; il a blessé et nous pansera. Il nous fera revivre après deux jours, nous fera nous relever le troisième jour et nous vivrons devant lui. (Os., 6, 1-2)

 

§§§

 

Ainsi, la vie dépasse la mort et, comme dit Néher, « en se réalisant, la catastrophe consomme sa propre défaite : elle prépare le salut ».

 

Lorsque André Néher écrit L'essence du Prophétisme, en 1955, il le fait pour élucider et proclamer les vérités profondes de celui-ci. Mais il s'intéresse au prophétisme moins en psychologue et en moraliste, dans l'esprit de Maïmonide, sous l'angle de l'infinité divine, qu’en historien et métaphysicien. Au sens de Néher l’essence du prophétisme, c’est « le passage dramatique de la tradition hébraïque à l'existence ». Ainsi, la techouva est expérience vécue dans le temps de l’histoire. Expérience existentielle. Elle est, nous dit Néher, cette expérience historique singulière qu’est l’expérience de la non-histoire.

 

C’est que pour le prophète, la catastrophe ouvre à la non-histoire.

 

« L'instant séparant la catastrophe du salut correspond à une cessation de l'histoire, écrit Néher, et la techouva est le franchissement de ce moment de vide historique. L'histoire vient soudain se jeter dans un gouffre pour y disparaître et une tranche de non-histoire permet la surgescence d'une histoire nouvelle. Peut-être le chapitre 3 d'Osée est-il, tout entier, construit sur cette conception d'une non-histoire, prélude à un recommencement :

 

De nombreux jours, les enfants d'Israël resteront sans roi, ni princes, sans éphod, ni idoles. Ensuite les enfants d'Israël reviendront et chercheront l'Éternel, leur Dieu, et David, leur roi...

 

La réconciliation paraît consécutive à une longue période de suspension des activités politiques et religieuses d'Israël. Quoi qu'il en soit, le premier chapitre d'Osée exprime, d'une manière très nette la notion d'une non-histoire ».

 

§§§

 

 À tel point que Osée va nommer ses deux derniers enfants de noms en quelque sorte négatifs : déjà l'aîné se nomme Yzréel, ce qui veut dire Dieu sèmera, un nom qui porte avec lui l'ambivalence de la catastrophe, à la fois pour symboliser la nécessité que la graine meure et pour dire la réalité historique de la chute de la dynastie des Jéhuides ; la cadette s'appelle Lo-Rouhama, c'est-à-dire Non-Aimée pour dire la fin de l'amour divin pour Israël ; quant au dernier, il se nomme Lo-Ammi, Non-Mon-Peuple pour exprimer la fin de l'alliance. Ainsi les enfants eux-mêmes sont considérés comme destructeurs de l'avenir. Ils sont devenus eux-mêmes négations. Et même Dieu va se présenter alors comme négation :

 

Car vous êtes Non-Mon-Peuple et Moi Je suis Non-Dieu pour vous. Il n'y a plus d'histoire et il n'y a plus de temps car l'alliance est rompue.

 

Mais Yzréel est la semence d'où sortira le germe de l'avenir. Et donc l'Éternel, à nouveau affirmé, va lever la négation :

 

         Dites à vos frères : Mon Peuple,

         et à vos sœurs : Aimée !

 

§§§

 

Bien entendu, pour un chrétien digne de ce nom, et en particulier un catholique, il y a un sentiment très fort de continuité par rapport à la tradition du prophétisme hébreu. Ce n'est pas parce que la Révélation est close puisque le Verbe lui-même de Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ, nous a été donné, qu'il ne convient pas de l'expliciter. Certes donc, la Révélation est close, mais pas la prophétie. Il y a contradiction à penser que le prophétisme se réduit à ce que nous en décrit la Bible. Comme dit Saint Thomas d'Aquin : des prophètes et des prophéties, il y en aura toujours jusqu'à la fin du monde.

 

Ce qui nous intéresse ici, c'est de constater que tout en s'ajustant à la réalité moderne, le prophétisme contemporain conserve certains thèmes fondamentaux du prophétisme hébreu.

 

Ainsi, le prophète contemporain voit aujourd'hui l’état de non-histoire se dérouler sous ses propres yeux. La menace de la catastrophe est en quelque sorte mondialisée et les hommes s'enfoncent toujours plus dans la nuit de leur non-histoire. Ce qui est évident aux yeux de tous les prophètes contemporains c'est l’état obscur du monde, sa non-vie, son non-bonheur, son non-avenir. Je cite l’un de ces petits prophètes, personnage modeste et caché, mais courageux et déterminé, à la manière des prophètes hébreus. Il s'agit en l’occurence d'une laborantinee italienne catholique, une mère de famille nommée Angelina. 

 

Et voici ce qu'elle écrit dans son journal :

 

" Aujourd'hui, Jésus m'a fait comprendre combien l'esprit d'une grande partie des hommes est encore très éloigné de Lui.

 

Tandis que je marchais parmi la foule, je pouvais percevoir combien de personnes étaient effectivement loin de Jésus, à des années-lumière. Je percevais leur esprit... il était empli de tant de pensées et d'amours matériels, quand ce n'était pas aussi une parfaite adoration d'eux-mêmes. Quelques-uns parlaient entre eux, mais ils ne s'écoutaient pas les uns les autres : il étaient trop occupés à penser à ce qu'ils devaient dire, même si la chose n'était pas particulièrement importante.

 

Dans ces promenades dominicales en bordure de mer, toutes les catégories sociales étaient présentes... Oh ! Comme l'Esprit gémissait en une agonie épouvantable ! Je sentais clairement une angoisse de mort les entourer et les démons ricaner, heureux !

 

C'est horrible ! pensai-je. Mais, qu'est-ce que cette vie sans Dieu ? C'est comme être en enfer, déjà ici sur la terre... C'est la non-existence, parce que l'esprit est complètement embourbé dans la complaisance de soi...

 

Le Père intervint immédiatement :

« Oui, Ma fille, c'est la parole juste que tu as utilisée : n'en cherche pas d'autre, c'est ainsi. Chaque action négative naît de la complaisance de soi : d'un orgueil ouvert ou caché, qui, un jour ou l'autre, mène à la mort de l'esprit. L'homme marche dans l'obscurité la plus totale.

Je t'ai fait éprouver cela, pour que tu comprennes combien l'humanité entière est vraiment, et amèrement, loin de Moi !

Ma petite créature, celle-ci ne peut revenir à Moi sans éprouver l'angoisse de l'enfer ! »

 

[...] Alors, je me suis permis de dire : « Père, mais ils goûtent déjà l'enfer ! »

 

Le Père m'a dit : « Non, ils ne le goûtent pas encore, car ils n'ont pas la Lumière ; quand ils l'auront, ils seront horrifiés ! [...] »

 

§§§

 

Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père), la catastrophe est quotidienne : essentiellement, elle consiste en cette plongée tête première dans cet état obscur du monde par eux créé, et dont le fond, que André Néher nommait néant, a pour nous ce nom postmoderne : enfer. Lors de cette plongée vers cette non-histoire Dieu sème la Jérusalem qui vient, il sème les graines de notre retour, de notre techouva.

 

Le point essentiel ici, qui doit nous retenir, concerne cette parole donnée par le Père à Angelina : « Quand ils auront la Lumière, ils seront horrifiés ». Cette phrase renvoie à un thème décisif du prophétisme contemporain qui est le prophétisme dit de l'Avertissement . Thème massif, sans cesse repris dans toutes les prophéties récentes, et qui renvoie à un événement qui devrait avoir lieu dans un futur relativement proche. L’Avertissement c’est précisément ceci : l’expérience donnée à chacun de la réalité de notre non-histoire comme enfer et, du coup, la possibilité offerte au choix de chacun de vivre la techouva, le retour dans les grâces divines.

 

                                    JJ

11.09.2008

réflexions sur le jacobinisme historique

 

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Notre grand frère Robespierre

 

 

 NOTRE MERE LA SOCIETE

 

Le monde des frères (mais sans père) a fait sienne la mort. Ce au titre du pacte social – le pacte, en effet, dit une seule chose[i] laquelle consiste à mettre en commun nos biens et nos personnes afin qu'ils nous soient remis en propre par les mains du peuple lui-même (ou, ce qui est la même chose, par les mains de la société – ou encore par les mains de la loi). De manière étrangement inaperçue, jamais Rousseau (1) n'a été aussi présent dans le débat sociopolitique que de nos jours.

 

Or, dans cette logique qui consiste à mettre en commun tout ce qui constitue notre bien, pour le voir restitué par notre mère la Société, nous trouvons à la fin même notre mort, comme nous y trouvons nos enfants, à nous restitués par les mains de notre mère l'Éducation, et même notre Dieu que nous rend généreusement notre mère la Laïcité. Ceux qui parlent de déclin du contractualisme feraient bien d'y regarder à deux fois. Il est pourtant évident qu'au déclin des liens personnels répond une hypertrophie du lien social, soit une réglementation accrue et des dispositions positives toujours étendues noyautées par un pacte fondateur.

 

§§§

 

La mort se trouve prise dans ce mouvement. Mais évidemment la mort reste un x et en tant que tel, elle est le lieu d’un flottement. Le projet fraternitaire, quant à lui, demeure, centré plus ou moins consciemment sur la jouissance. Il faut dire « plus ou moins consciemment » parce que, comme toujours en cette circonstance, deux efforts républicains apparaissent : l'effort pour le bien-être et l'effort pour la jouissance. Il y a donc deux lignes d'actions qui se révèlent, deux lignes d'actions distinctes « comme toujours » – ce qui veut dire « comme toujours depuis les origines de la fraternité » – deux lignes d’où surgissent :

 – d'une part le frère portant son projet d'un hédonisme de masse,

 – mais d'autre part son inséparable alter ego, l'antifrère, porteur du thème d'un au-delà du bien-être, dans lequel éclate toute l'étendue de la monstruosité fraternitaire.

 

Dès le début, se révèle cette schize au sein du monde des frères : ainsi 1789 et 1793, Girondins et Montagnards, Révolution et Terreur. La promesse de bonheur d'une part et d'autre part l'enfer.

 

 

   POURQUOI  93 SUIT-IL NECESSAIREMENT 89 ?

 

Cette question d’une possible continuité entre les deux périodes saillantes de la Révolution Française a été remise sur le tapis par un de nos plus éminents historiens, François Furet, et l’on ne peut que rester admiratif et reconnaissant devant le souci de vérité que cet homme a soutenu à l'encontre même de ses choix communistes de jeunesse.

 

Il s’agissait à la fin de savoir s'il existe une continuité logique entre 89 et 93, sachant que beaucoup avaient répondu par la négative à cette question, et y avaient répondu sur le mode « 93 n'est qu'un accident de l’histoire au même titre que la terreur stalinienne n’est qu’un simple accroc historique devant la rigueur du marxisme-léninisme ».

 

§§§

 

La grandeur de François Furet est d'avoir considéré cette question – posée par la Révolution Française et remise sur le tapis par les Révolutions communistes – comme le problème de notre époque. Ce qui l'a amené à rappeler de leur purgatoire les historiens de la Révolution rejetés par l'Histoire officielle parce qu'ils avaient défendus l'idée de liens nécessaires entre 89 et 93, en particulier Hippolyte Taine et Augustin Cochin. En 1978, François Furet déclarait donc : « La culture politique qui conduit à la Terreur est présente dans la Révolution Française de 1789 ».

 

Ces considérations historiques nous aident à comprendre l’impensé de notre histoire d'aujourd'hui : dans l'orientation vers le bonheur imprimée au XVIIIe siècle par les Lumières est inscrit un horizon de barbarie toujours inouï. Où ce qui vient se révèle toujours pire de ce que peut porter notre mémoire. Notre repère ici est le pamphlet du jacobin Sade – il serait intéressant de relever les observations de certains historiens, comme Michelet et Taine, à propos du jacobin Sade, pour compléter l'image plus ou moins mythique de l'écrivain par celle du sinistre monomane qui rôde dans le Paris des années 90 – pamphlet que nous avons plusieurs fois commenté et qui appelle les Français à un second effort pour devenir républicains, ce second effort consistant à s’autoriser les pires crimes imaginables pour satisfaire à la rigueur de la pulsion, soit si l’on veut saisir la vérité psychopathe de ladite pulsion, non tant de jouir sans entrave que bien plutôt d’éprouver le tranchant d’un esclavage dans lequel la méchanceté exprime son illimitation sur le mode d’une vocifération légale toujours plus ignoble. C’est le cas aujourd’hui de l’abattage de masse des tout petits bébés par l’avortement – déjà au programme du fameux pamphlet, comme on s’en doute, sous l’autorité.. d’Aristote.

 

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Et attention ! Il ne s'agit ici pas de condamner à tout prix 89, mais essentiellement de comprendre ce lien nécessaire et à proprement parler dégradant, plus précisément ignominieux, qui relie la revendication au bonheur avec la barbarie à venir.

 

Force est de constater qu'en déconstruisant le Père est apparu ce lien nécessaire entre bonheur et jouissance. Car ce qui faisait obstacle entre les deux ayant disparu par effacement en quelque sorte légal – à savoir l'abolition de la fiction juridique de « puissance paternelle » -, nous fumes tous livrés, quoi qu’en disent les frères, au sans loi de la mère de jouissance, c’est-à-dire au sans loi de l’antifraternité.

 

Saluons la parution récente du Livre Noir de la Révolution Française, qui arrive à propos pour nous rappeler que la jouissance, et en particulier l'extraordinaire voire extravagant goût du meurtre déployé par nos jacobins dans les années 90 de notre Révolution, n'a rien à envier aux pires exactions nazies ou communistes, et que la méchanceté peut se tenir à la hauteur du jamais vu jusqu'ici lorsqu'elle se présente à des cerveaux abrutis par l'opinion comme par la peur.

 

La vérité finale étant là encore que la jouissance aspire immanquablement à l'enfer – l’enfer dont elle fait la substance. Et deuxièmement, qu’elle n'est pas seulement derrière nous, soit-disant tenue en laisse par nos commémorations, mais qu’elle est toujours devant nous.

 

 

   VEULERIE DU JACOBINISME

 

En 1793 la conquête jacobine est achevée et le grand jeu de la guillotine peut commencer. Hippolyte Taine nous fait alors le portrait du jacobin saisi dans sa plus minable grandeur :

« Regardons-les à ce moment décisif : je ne crois pas qu'en aucun pays ni en aucun siècle on ait vu un tel contraste entre une nation et ses gouvernants. – Par une série d'épurations pratiquées à contresens, la faction s'est réduite à sa lie ; du vaste flot soulevé en 1789, il ne lui est demeuré que l'écume et la bourbe ; tout le reste a été rejeté ou s'est écarté, d'abord la haute classe, clergé, noblesse et parlementaires, ensuite la classe moyenne, industriels, négociants et bourgeois, enfin l'élite de la classe inférieure, petits propriétaires, fermiers et artisans-maîtres, bref tous les notables de toute profession, condition, état ou métier, tout ce qui avait un capital, un revenu, un établissement, de l'honorabilité, de la considération, de l'éducation, une culture mentale et morale. Pour composer le parti, il n'y a plus guère, en juin 1793, que les ouvriers instables, les vagabonds de la ville et de la campagne, les habitués de l'hôpital, les souillons de mauvais lieu, la populace dégradée et dangereuse, les déclassés, les pervertis, les dévergondés, les détraqués de toute espèce et, à Paris, d'où ils commandent au reste de la France, leur troupe, une minorité infime, se recrute justement dans ce rebut humain qui infeste les capitales, dans la canaille épileptique et scrofuleuse qui, héritière d'un sang vicié et avariée encore par sa propre inconduite, importe dans la civilisation les dégénérescences, l'imbécilité, les affolements de son tempérament délabré, de ses instincts rétrogrades et de son cerveau mal construit. (2) »

 

L'épuration est ici épuration par la veulerie – c'est la pente de la facilité qui joue, le principe de plaisir, et qui joue d'autant mieux que les principes d'autorité ont été déconstruits. Que le jacobinisme aboutisse à la mort réelle du père, c'est-à-dire à l'exécution historique de Louis XVI, est l’envers logique de ladite épuration, sa secrète vérité.

 

§§§

 

Sur quels principes s'est construite une telle dynamique ? Essentiellement sur nos trois principes républicains. La fraternité est bien sûr structurelle, dans la mesure où elle se fonde sur la mise à l'écart du Père, elle est le fil rouge qui relie modernité et postmodernité. La liberté, quant à elle, est le devoir de tout jacobin. La trahir c’est commettre le pire des crimes – et ce mot de crime doit être entendu ici dans son sens le plus fort, comme lorsqu'on dit aujourd'hui que la pédocriminalité est un crime. Quant à l'égalité elle équivaut à un permis de tuer, puisqu'à l'époque la pointe du jacobinisme s'est concentrée sur l'égalité des fortunes. Dans les pires moments, et déjà en 1789, celui qui attente à l'égalité est un contre-révolutionnaire, de sorte que le possédant est criminel dans ses biens mêmes.

 

On rougit, après avoir fréquenté Taine, de lire les manuels scolaires à l'usage des classes de seconde par exemple – on rougit du silence des programmes sur ces questions, et il est atrocement poignant de constater que toutes ces personnes torturées et assassinées par des attroupements organisés par la haine et l'envie, que toutes ces personnes horriblement suppliciées n'aient droit de nos jours à aucune espèce de souci de mémoire. Bien au contraire, puisque c’est à un silence glacé que sont éduqués nos écoliers, un silence glacé jeté à la hâte sur notre désir de n'en rien savoir. En réalité ces gens sont encore coupables, et l’abrutissement de l’opinion est tel qu’un jury de télévision rassemblé il y a une dizaine d’années pour « refaire » le procès de Marie-Antoinette, la condamnait à mort une fois de plus !

 

§§§

 

On rêve d’un manuel d’histoire qui ne vise pas à cultiver l’absence d’esprit critique des jeunes français, qui leur communique au contraire le goût de la réflexion historique. Le goût de l’intelligence  critique, à distinguer bien sûr du négativisme pantomimique qui a cours de nos jours. Sur le nécessaire état d’esprit critique de l’historien, voici ce que dit Taine lui-même : « J’ai écrit en conscience, dit Taine, après l’enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j’ai été capable. Avant décrire, j’inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C’est l’étude des documents qui m’a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. A mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants... Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n’est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu’on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu’on y attache. Or, appliquées à l’orga­nisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’État. C’est sur ce point que j’ai insisté ; d’autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810, par le Con­sulat et l’Empire, n’a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. » 

 

Et encore Taine n’a-t-il pu voir le(s) rejeton(s) communiste(s).

 

                             JJ

 

 



 (1) Dans le Contrat Social, Rousseau pose qu'il existe une clause d' « aliénation totale de chaque associé » qui résume toutes les autres. On la trouve exposée dans le Livre I, chapitre 6 : « [il s'agit] de trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »

Le Contrat prétend donner la solution de ce problème grâce à un certain nombre de clauses : « Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous (...) de plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut être (...) ».

 « Si donc, y lit-on encore, on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants. Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »

« À l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix. [Et ce corps] reçoit de ce même acte son unité, son moi commun et sa volonté. [Il prend alors le nom de] république. »

Qu'offrira-t-on en retour à chaque individu qui accepte d'obéir ainsi à la volonté générale ? « On le forcera à être libre » (I, 7). Ni plus ni moins. Essayez à partir de là de reconsidérer le principe de laïcité – vous le trouverez piégé dans cet imparable dispositif. Conclusion : relisons Cochin.

 

(2) Les Origines de la France Contemporaine, tome VI, p. 255-256.

03.09.2008

morale de l'intention et morale de la suspicion

 

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L'Artémis échoué

 

 

 

On ne peut pas prohiber le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, c’est-à-dire indestructible pour l’heure, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, c'est-à-dire l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre : tu ne mangeras pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais (un arbre, une pomme, un serpent, peu importe) qui n'est ni aménageable, ni connaissable, mais est évitable.

 

§§§

 

Cela ne signifiait pas (jusqu’à une date récente) qu'il fallait nécessairement se référer directement à l'existence d'un Autre divin, puisqu'il suffisait de faire crédit à une référence symbolique, comme notre droit l'a longtemps fait dans son droit naturel, avant d'en venir, par choix conscient et à vrai dire calculé, à une solution positiviste qui a éliminé tout tiers transcendant surplombant la conception de la justice. Bien entendu la liquidation du droit naturel a entraîné celle de la loi naturelle, soit ce qu'on appelle la loi mosaïque. En France on appelle cela laïcité.

 

§§§

 

Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons affaire à une morale de l'intention. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celle du désastre ou celle de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Et la loi mosaïque ne nous apparaît pas comme une liste d'interdits mais comme le mode d'emploi lui-même des voies de l'amour.

  

§§§

 

Mais dans le monde des frères (mais sans père), celui de la "laïcité", celui qui tente aujourd’hui d’étouffer en nous le fils, la négation systématiquement effacée par trois ou quatre générations a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, peur du mal ressentie par chacun, inquiétude diffuse, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions toujours plus nombreuses, et par une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une pragmatique généralisée de purification du langage est mise en place qui ne fait qu’exprimer cette inquiétude, voire cet affolement. Faute évidemment d’une purification des consciences.

 

§§§

 

Nous sommes donc entrés dans une morale de la suspicion : le prochain est désormais celui qui me veut du mal. Et de chacun de mes semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance. De sorte qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous percevons désormais autrui comme un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.    

 

Bien entendu, c'est parce que nos intentions individuelles se sont renversées en intentions de jouissance, lesquelles, dans une situation de jouissance dérégulée, sont causes directes des désagréments de notre prochain,  que nous suspectons celui-ci d'avoir les mêmes intentions que nous : c'est-à-dire nous mentir, nous voler, coucher avec notre conjoint, nous détruire à l'occasion, peu-être nous tuer  Et ainsi de suite.

 

            JJ

 

29.08.2008

le moment théologico-politique et le prophétisme

 

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Carracci : Apparition de Marie à Saint Hyacinthe

 

 

 

C'est sous l'angle du prophétisme qu'est rouverte, de notre point de vue, la question théologico-politique et en particulier le reclassement des genres de la connaissance, ce que l'organisation par les Lumières, et notamment par Spinoza, interdit précisément de faire. Depuis ce temps en effet, l'opinion sur la question, c'est-à-dire l'expression de la sottise commune – y compris dans de larges secteurs de l'Eglise –, se résume à ceci : le prophétisme est imagination.

 

***

 

Information communiquée et non imaginée, objectons-nous. “ Communiquée ” signifie que cette information ne nous parvient pas de la même façon que celle qui est extraite par les chercheurs des faits et choses de la nature – soit ce genre commun d'information, obtenu le plus empiriquement du monde, qui vient à l'homme de science (comme d'ailleurs à des degrés différents à tout observateur attentif de la nature, par exemple le paysan) lorsqu'il considère ce que sont les choses.

 

Par contre se pencher sur l'être des choses, c'est-à-dire sur leur exister, et le faire non par l'art ou la littérature, mais presque sans y penser, en caressant un chien comme Jérémie enfant, ou en gardant les vaches comme Amos, ou en aimant un arbre, ou mieux de façon consciente en disant son chapelet – se pencher ainsi sur l'être des choses, nous rapproche de l'information prophétique. 

 

Elle nous en rapproche, et pourtant l'information prophétique ne dépend pas de notre initiative mais de l'initiative de l'Autre. Dieu parle à qui Il veut.

 

C'est là un fait d'expérience, expérience dont témoignent les prophètes, en particulier les prophètes contemporains, et si nous voulons ne pas perdre le nord, nous devons nous en tenir à ce que dit l'expérience, fut-elle celle du petit nombre. Elle vaut mieux à tout prendre que l'opinion du grand nombre, surtout quand ce grand nombre est construit par la sottise commune.

 

***

 

La figure de Moïse devant le buisson ardent a une dimension historique, mais elle a aussi pour chacun de nous une valeur symbolique : elle est l'image de l'homme lorsque l'Exister lui fait signe, lorsque l'Exister lui-même fait un communiqué.

 

***

 

Remarquons qu'un communiqué se présente toujours sous deux faces : il y a ce qui est communiqué, c'est-à-dire l'information proprement dite, et le fait de la communication, ce qui veut dire qu'à la fin, il y a toujours le x de la source de l'information, laquelle source se trouve posséder l'initiative du message. La question de Moïse : “ Quel est ton nom ? ” est pour résoudre la question de la source. La réponse, “ Je Suis ”, montre comment la source (Dieu) se confond ici avec le communiqué (Je Suis) : c'est ce que Saint Thomas exprime en disant qu'en Dieu essence et exister se confondent. Mais pour nous, cela fait deux connaissances : la connaissance de ce qui est communiqué, c'est-à-dire le contenu du message proprement dit, et celle de l'existence de la source –  quoique pour cette dernière, elle n'est plus celle de quelque chose mais de quelqu'un : à proprement parler elle n'est donc pas une connaissance mais un connaître, ce qui n'a évidemment rien à voir avec l'intuition intellectuelle de l'Amor intellectu Dei de Spinoza.

 

***

 

Donc, ce qui aujourd'hui va renouveler le moment théologico-politique, c'est le phénomène massif, plus ou moins occulté par les différentes églises, ou plutôt par les frères qui se font passer pour des fils et qui visent le contrôle dans les différentes Eglise -- c'est le phénomène massif, dis-je, du prophétisme contemporain, c'est-à-dire la démonstration éclatante à la face de tous de la véracité de ce qu'il annonce.

 

***

 

Le fait et la vérification par l’expérience, voila ce à quoi ne répugne pas à répondre non plus l’expérience prophétique : à ceci près que si la prophétie de bonheur est certaine la prophétie de malheur est conditionnelle. En effet, lorsque Dieu promet le bonheur à l'homme il ne retire pas sa promesse : donc, lorsque Dieu dit « Je ferai un ciel nouveau et une terre nouvelle », on peut être certain de l'accomplissement de cette promesse. Mais lorsqu'il dit « Je vais détruire ceci ou cela », il y a toujours la possibilité d'une annulation du malheur par la prière et la conversion. Car il faut comprendre qu'un des buts ultimes de la prophétie c'est la perfection humaine.

 

***

 

En fin de compte, pourquoi les hommes ont-ils besoin de prophètes ? Pour être guidés vers la société parfaite. Car ce que le prophète a à donner aux hommes est information sur leur bonheur et non pas imagination. On retrouve ici le modèle platonicien d'organisation politique de la cité venant s'offrir naturellement dans cette conjoncture théologico-politique nouvelle, conjoncture  qui vient et qui est déjà là.

 

                                              JJ

                                                                                                                                                                                                                                                                   

26.08.2008

deux définitions : la R&D capitaliste; le moment théologico-politique

 

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Économie : la R&D des entreprises et des administrations, moteur de la jouissance fraternitaire

 

La R&D désigne le processus global de recherche et de développement au cours duquel le capitalisme s'unit à la technoscience pour élaborer l'objet de leur jouissance commune. Autrement dit, la poussée pour le profit se conjoint à celle de la recherche scientifique pour exhiber l'objet réel qui résume au mieux telle ou telle étape de la refabrication de l'être : du home cinéma à la ritaline, du viagra à la dernière BMW, de la brebis Dolly au RobotSapiens, de l'écran plasma à la puce RFID et ainsi de suite.

La R&D a lieu en trois temps, le temps de la recherche pure, celui de la recherche appliquée et celui enfin de l'application industrielle, depuis l'élaboration des prototypes jusqu'à la faisabilité. Trois temps bien propres à figurer le mouvement tournant de la pulsion autour de son objet, comme un bateau autour d'une bouée, à grands virages appuyés, parti du port et revenu au port - du port de l'insatisfaction au port de l'angoisse, pour dire les choses non tant de façon dramatique qu'exacte -, trois temps dont on ne peut guère privilégier tel ou tel parce qu'au point où nous en sommes, seule compte maintenant la maintenance de cet objet, c'est-à-dire la perpétuation de la forme en panne qu'il est, forme toujours prête à s'affaisser lamentablement à la manière d'un soufflé, puisque sous les innovations changeantes et captivantes propres à le figurer, il n'y a jamais que du vide impossible à informer.

 

§§§ 

 

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Politique : la nature du moment théologico-politique

 

La question politique se joue en Occident, comme l'a montré Léo Strauss, au niveau du rapport et de la tension entre Athènes et Jérusalem. C'est-à-dire entre raison et Révélation. Dans l'Occident judéo-chrétien, le moment politique voit la Révélation dominer sur la rationalité humaine : la raison de l'Autre divin prime sur la raison de l'homme.

Par contre, dans le monde des frères (mais sans père) la politique est intégralement gérée par la raison humaine. En France, le principe dit de laïcité scelle ce fait. De sorte que la loi naturelle (la loi mosaïque) n'a plus de prise sur l'ensemble social.

Le temps du renversement entre ces deux moments théologico-politique est le temps machiavélien, aussi bien d'ailleurs que machiavélique, au cours duquel Machiavel pose que pour parvenir au bien, le Prince ne doit pas hésiter à s'appuyer sur la rationalité du mal -- en particulier qu'il doit viser systématiquement sa propre gloire.

Jugeant inhumain l'idéal judéo-chrétien, que la cruauté pieuse de l'Inquisition a rendu inaccessible à ses yeux, Machiavel a jugé bon revoir à la baisse la barre de la spiritualité à son sens placée trop haut – Nietzsche en tirera cette implacable conclusion : pour les Modernes, il n'y a pas d'éternité –, et donc de revoir dans les mêmes proportions les normes éthiques de l'expérience humaine.

 

JJ

 

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23.08.2008

écologie de la nature blessée

 

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Kiefer, The Red Sea

 

« Écologie de la nature blessée » est un texte que j’ai donné à Alain Santacreu pour le dernier numéro de Contrelittérature. Il a jugé bon le publier sur son blog. Je pense comme lui que c’est un texte suffisamment important pour que cela vaille la peine de vous y renvoyer.

 

JLB

 

 

Mais d’abord voici le début de la présentation qu'en fait Matthieu Baumier :

 

" Il m’apparaît clairement aujourd’hui qu’il convient de se méfier du bavardage continuel dans lequel l’offensive contre notre intériorité nous plonge, offensive dont les armes sont ce tourbillon et cette agitation qui balaient la poussière de notre champ de bataille. Pourquoi, alors, introduire ce texte de Jean-Louis Bolte ? Parce que, justement, cette nature blessée, en elle et en nous, dont parle Bolte, relisant Duns Scot avec intelligence et cœur, est cela même : la continuité de la Chute. Du coup, il convient d’écrire ces quelques mots au sujet de ce texte : ici, la question de ce qu’il est convenu de nommer la « crise écologique » apparaît dans toute sa réalité, dans tout son au-delà, celui d’un moment de la Chute, de notre Chute, en l’Etre, en nous en l’Etre et en l’Etre en nous. Et cette réalité de la « crise écologique », sous le trait de Bolte éclairant Duns Scot, porte en elle-même sa réalité profonde, celle de la guérison de la blessure, de la guérison à venir du Christ par le réel même du Christ."

 

 

 

Pour lire la suite : écologie de la nature blessée

 

 

 

 

 

 

07.07.2008

structures de la jouissance en mode dérégulé

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Le mariage du sexe et de l'art contemporain :
Jeff Koons et sa femme, la Cicciolina
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J'appelle jouissance le péché en tant qu'il est dérégulé. La jouissance est la face philosophique de ce qu’exprime théologiquement la notion de péché. La question est de savoir comment se présentent dans notre univers postmoderne ce que Jean-Paul II appelle les « structures modernes du péché ». Le titre qui parle des « structures de la jouissance » est là pour nous rappeler que toutes les formes de péché sont jouissances et réciproquement que la jouissance est capable d'invention, c’est-à-dire capable d'inventer de nouveaux péchés – en particulier avec l’aide de la technoscience.

§§§

Une rapide description de ces structures montre d’abord qu'elles s'étagent sur deux ou trois niveaux :

·        la jouissance a d'abord une réalité transcendantale, ce qui veut dire qu’elle est inscrite comme faute a priori au lieu de l'Autre ;

·        deuxièmement, la structure historique de l'interdit fondée sur la loi mosaïque et la figure du Père, cette structure est aujourd’hui déconstruite et le principe de dérégulation de la jouissance est adopté sans retour par les frères ;

·        troisièmement, la structure religieuse de l'Église est elle-même en voie de déconstruction (point à préciser) et donc le principe de la loi d’amour, de primauté de la charité, est étouffé sous celui de la solidarité fraternitaire.

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   ETAT DU LIEU DE L’AUTRE

Tout se passe a priori au lieu de l'Autre. Je veux dire que si nous péchons c'est toujours au lieu de l'Autre, que cet autre soit Dieu ou qu'il soit mon prochain. C'est d'ailleurs au regard de l'Autre, soit Dieu, soit le prochain, qu'étaient déjà énoncés les commandements de la loi mosaïque –  comme d'ailleurs les commandements de l'amour. Tout se passe donc au lieu de l'Autre – et plus exactement comme si, en ce lieu, se trouvaient deux chaises : la chaise de la jouissance et la chaise de l'amour.

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Le problème que nous rencontrons depuis toujours en ce lieu – « depuis toujours » signifiant théologiquement : depuis Adam et Eve – problème qui constitue en quelque sorte notre état de nature, mais état de nature que nous avons historiquement aggravé –, c'est qu'il nous est très difficile de faire asseoir quelqu'un sur la chaise de l'amour. Je veux dire que nous n'en avons pas naturellement une volonté profonde et que de toute façon, même si je veux aimer mon prochain, j'ai beaucoup de mal à le garder assis sur la chaise de l'amour, parce que cette chaise est bizarrement bancale et inconfortable. Bref, cette chaise est mal fichue depuis le début... Avant même que je sois, elle était mal fichue...

Que dit saint Paul ? « Nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais tout de même l'ordre de la Loi ; en réalité, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ... » (Rm, 7 14-18).

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Ou encore : « Je trouve donc une loi s'imposant en moi, quand je veux faire le bien : le mal seul se présente à moi. Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et n'enchaîne à la loi du péché... » (Rm, 7 21-23).

Observons que ce que dit saint Paul doit être replacé dans le cadre de la loi mosaïque. Or, aujourd'hui, le cadre de la « loi » est celui de sa dérégulation. Autrement dit : nous ne reconnaissons plus l’ordre de la Loi morale. Sa remarque sur l'action du péché en nous prend un relief nouveau dans ce contexte. La vérité est que, avant même la dérégulation, nous avions déjà du mal à suivre les préceptes de la Loi et à ne pas tomber sous la coupe de la jouissance – alors évidemment, une fois prise la décision de dérégulation, nous nous laissons mener purement et simplement par la logique de la jouissance.

Dès lors, au lieu de l’Autre, la chaise de l’amour reste (presque) toujours vide. Vide du fait de notre propre initiative. Il reste toujours possible évidemment qu’elle soit occupée du fait de l’initiative de l’Autre lui-même.

§§§

Et donc, nous comprenons qu'au lieu de l'Autre se tient une autre chaise, tout à fait confortable celle-ci, où viennent s'asseoir tous ceux que je veux bien y convoquer après les y avoir conviés : et c'est la chaise de la jouissance. C'est là où le plus souvent autrui, mon autrui – mon semblable, mon frère, mon prochain à l'occasion – vient s'asseoir à mon intention. Mais comme en ce lieu mon intention précisément tourne mal, mon autrui s'y réduit pour moi à la fin à ce qu'il faut bien appeler un objet. L'objet de ma pulsion. Comme de plus je n'y vois que du feu, je vais nommer fort abusivement cette pulsion amour et me voici désormais en position de frère dans le monde des frères (mais sans père). 

 

   LE MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)

Il est en effet nécessaire d'introduire une distinction entre un monde fondé sur la régulation mosaïque du péché – appelons-le le monde des fils – et l'univers postmoderne fondé sur la dérégulation de la jouissance et son corollaire, la déconstruction du Père, que nous appellerons le monde des frères (mais sans père). Cette distinction permet précisément de comprendre quelque chose qui crée la confusion dans notre esprit en ce qui concerne un juste emploi des modes d'énonciation qui s'affrontent au lieu de l'Autre dans la lutte qui se joue entre l'Autre de l'amour et l'Autre de la jouissance.

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Bien entendu, à vue de nez, l'Autre de la jouissance à l'air d'avoir remporté le morceau, et on peut penser que le monde des frères (mais sans père) va imposer sa nouvelle civilisation (à moins que celle-ci ne disparaisse dans l'œuf avec ce qui reste de la planète).

 

Mais regardons les choses de plus près : nous constatons que si l'Autre de la jouissance peut s'épanouir, c'est bien dans un univers du Moi – ou monde du Moi, autre nom du monde des frères bien entendu – par la grâce duquel nous barbotons dans un individualisme mortel, c'est-à-dire dans un style de communication qui nous fait tous mourir à petit feu par suffocation solipsiste.

§§§

Seulement il ne suffit pas de suffoquer pour rejeter purement et simplement l'univers du Moi. Il faut en effet pouvoir se donner une alternative viable à ce rejet – alternative dont on peut supposer qu'elle ne peut être que celle d'un univers du Nous. Mais évidemment, c'est là que se cache le piège de la communauté moderne : c'est que le monde des frères (mais sans père) est aussi bien un monde du Moi qu'un monde du Nous. Un Nous qui vaut un Moi.

 

Ce Nous-là c'est celui qui désigne tous ceux, tous mes petits autres, moi y compris, qui sommes assis sur la chaise de la jouissance. C'est le Nous gangrené qui, depuis Woodstock, cultive nos solitudes et les rassemble volontiers dans la musique (dans le spectacle), pour les célébrer avec ferveur en faisant brûler la flamme de nos briquets. Ce Nous-là a (mal) évolué et c'est désormais celui que l'on voit couler dans les larmes répandues dans les émissions de nos télévisions. Un Nous dégoûtant donc qui, depuis les années 60, s'est enrichi d'une profonde bêtise, et par conséquent d'une toujours plus profonde méchanceté, et qui, parce qu'il est fils de la Mère de la jouissance, fait appel volontiers à Maman et cultive l'émotion comme s'il s'agissait de la béatitude céleste.

§§§

C'est ici que nous comprenons pourquoi il faut distinguer absolument le monde des frères (mais sans père) du monde des fils. Dans le monde des frères, les frères ont tué le père et donc leur Nous est tressé sur des liens à la fois horizontaux et tâchés de sang. Le déni de la culpabilité revient ici en négation de la loi naturelle – il n'existe donc plus que la loi positive et du prohibé : l'interdit proprement dit, qui exprime la loi naturelle, par exemple l'interdit de tuer, n'existe plus. Dans un tel monde, les femmes ont le pouvoir et la loi est celle du désir de la mère, lequel désir est structurellement (en l'absence de parole du père) sans loi, ce qui explique le déploiement ininterrompu de jouissance, en particulier d'agressivité, qui envahit nos vies.

§§§

Dans le monde des fils (fils de l'un et l'autre sexe), le Nous est différent, c'est celui du lien père-fils (père-fille). Ce lien, en rompant la route de la jouissance établit la puissance de l'interdit. C'est un lien vertical, décrit en Saint Jean – « le Père et Moi sommes un », dit Jésus –, un lien si puissant qu'on le retrouve chez le prêtre, le prophète et le Roi.

 

Ce lien est tel qu'il permet immédiatement, par la prière, qu'au lieu de l'Autre s'assoit l'Autre de l'amour sur la chaise de l'amour. Notre initiative, la prière, aussi pauvre et aveugle soit-elle, déclenche aussitôt l'initiative de l'Autre de l'amour. Question de confiance ou de foi, appelez cela comment vous voulez. Il suffit d'essayer pour en obtenir aussitôt des résultats. 

                                     JJ

Pour enrichir la notion de jouissance abordée ici un peu abruptement, voir ce que j'avais déjà écrit sur la jouissance de premier sens.

26.06.2008

l'autre jouissance, la mystique et la psychiatrie

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   D’UN DELIRE A DOUBLE CŒUR 

 

Le mois dernier, il m'est arrivé de délirer. Je veux dire de délirer assez pour aller faire un tour en psychiatrie. Je m'explique donc ici pour ceux que cet événement a laissés perplexes – à commencer par moi. Où l'on va voir comment mystique et psychiatrie peuvent se rencontrer lorsque se manifeste, et de façon très concrète, l'autre jouissance.

 

Il m'est arrivé de délirer donc et c'était un délire à double cœur, comme les récents processeurs de micro-informatique. Duo cuore, double cœur, c'est exactement le terme, et voici : un cœur battait à Jérusalem et le second battait à Babylone.

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Un premier cœur battait, et vraiment il battait très fort, dans la cité céleste, Jérusalem, ville, dit le Psaume, « où toute ensemble fait corps ». Avec ce cœur là, j'étouffais de bonheur – je jubilais ou plus exactement j'étais dans la joie, et sur cette joie-là, le temps – je veux dire notre temps, notre temps humain – n'a aucune prise. C'était une joie sans ombre et si pleine que sur elle la perspective même de la mort ne peut rien. Littéralement, j'étouffais de bonheur et je disais tout bonnement aux médecins, puis aux psychiatres, qui m'examinaient, que si j'étais fou c'était de la folie du bonheur, laquelle sûrement existait puisque, argumentais-je non sans simplicité, j'avais pu lire la description d'une telle folie dans un vieux bouquin de clinique psychiatrique.

 

Au début, je ne voyais rien de mal à ce qui m’arrivait.

 

« Fou de bonheur » : on peut penser que beaucoup de monde est preneur. Je peux vous dire que ce n'est pas le cas des psychiatres – de sorte qu'on peut douter du choix d'un grand nombre d'autres. Remarquez que dans le cas qui nous concerne, les psychiatres n'avaient qu’en partie tort. Ou plutôt faut-il dire qu’ils n’avaient qu’en partie raison. Toujours est-il qu’ils ont cru bon devoir écraser la chose sous des neuroleptiques.

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C'est que la joie n’allait pas seule car il y avait l'autre cœur, le cœur mauvais, le cœur de pierre, le cœur babylonien – l'autre cœur qui n'est pas un cœur qui bat mais qui est un cerveau qui pense et qui pense de façon terrible, dans un mouvement à la fois convulsif (comme on déglutit) et implacable, qui traite tout ce qui vous passe par la tête avec une précision et une vitesse incroyable – une pensée mauvaise qui vous trimbale aux quatre coins d'un flipper sans issue de sortie, où VRAI vous renvoie à FAUX et FAUX vous renvoie à VRAI et ainsi de suite, de sorte que petit à petit vous vient d'idée d'être damné et de rester coincé dans cet enfer logique. Et encore, ce que je rapporte-là n'est-il qu'un écho minable de cette pensée démoniaque à la fois brillante et imparable, totalement désinhibée, pour ne pas dire impudique, et développant des intuitions foudroyantes avec la violence d'un chien enragé qui secoue ce qu'il mord sans pouvoir le lâcher.

 

  FOLIE DE LA CITE TERRESTRE

J'étais embarqué dans cette folie, comme nous le sommes tous je suppose, mais à ce moment-là j'y étais embarqué de manière plus présente au désastre qui vient, et qui consiste en la sinistre réalité de cette étape finale du monde des frères (mais sans père) qui fait notre quotidien – de cette étape interminable qui va vers sa terminaison inéluctable sur laquelle pourtant nous nous trompons souvent, en pensant qu'elle est déjà là, alors que ce qui est là n'est que notre désir d'anticiper sa venue – j'étais donc embarqué dans cette folie, erreur de perspective comprise, par laquelle s'augmentait le caractère délirant de mes propos, persuadé que ma perception de la réalité était la perception commune.

 

J'en étais même venu, ayant toujours eu un faible pour les théories du complot, à la manière américaine, à imaginer toute une clique avec micros et tout le tremblement, qui se passionnait pour mes propos et qui silencieusement m'écoutait commenter la fin des temps avec brio et verve certes – toujours l'erreur de perspective – mais surtout, et je lui en demande pardon, au grand désarroi de ma femme qui me regardait impuissante parler aux murs et aux fenêtres.

 

Il faut dire que je ne cessais de théoriser, ce qui est ma pente naturelle et à l’occasion mon défaut, lequel défaut en la circonstance, est venu servir mes divagations logistiques. Devant cette multiplication de perspectives « théoriques », et m'égarant sur la nature de ce que je vivais, j’en vins même à prendre pour un charisme ce qui n'était que pure mécanique mentale, et dont je discerne clairement aujourd’hui qu’il faut l’interpréter comme une image sans fin de ce que pourrait être le règne horrible du zéro et du un.

 

Car, et cela montre combien j'étais cinglé, il semble bien que je m'étais identifié à une sorte de computer vivant. Que j'étais devenu un ordinateur parlant à la cantonade, qui pédalait comme un malade dans ses zéro et dans ses un au cœur de Babylone. De sorte que mon délire était fait de la substance même, substance numérique, de la pensée mauvaise.

§§§

La joie, elle, dans son innocence, ne pouvait que se réjouir et s'exclamer de bonheur. La joie ne pouvait que jubiler et se communiquer.

Au début, il faut dire que je n'avais pas fait la distinction entre les deux cœurs, celui qui suffoquait de bonheur et celui qui pensait. D'ailleurs, je ne les distinguais même pas. Ils battaient, me semblait-il, à l'unisson. C'est qu'au début, la joie primait sur tout.

La joie rayonnait et le reste en était transformé. Sans joie, rien n'aurait eu lieu. Je veux dire : sans la joie, la pensée mauvaise n'aurait pu enclencher sa furie binaire. La pensée mauvaise n'avait aucune initiative, elle ne pouvait que procéder. Elle avait besoin d'un shifter et la joie qui tout à coup avait imprégné tout mon être a joué cet office : elle a provoqué cette flambée d'envie ou de haine qui seule peut initier le une-deux dément de la pensée mauvaise.

 

   LA JOIE QUI VIENT

On sait que là où vient l'Esprit, le démon ne tarde pas. Par une mystérieuse autorisation divine le démon a, pour un temps encore, permission d'étendre le mal. Et donc, haïssant la joie, il n'aspire qu'à la piétiner. Et c'est bien vrai, car dès que la joie m'a submergé, il s'est précipité. Je le comprends d'autant mieux qu'une telle joie est pour lui un danger majeur. Que pèsent face à cette joie tous les bonheurs de la terre ?

Je peux en témoigner, la joie que j'ai éprouvée un beau matin à mon lever, je jure qu'elle valait pour moi plus que toutes les jouissances terrestres.

Pourtant, si je veux livrer le fond de ma pensée, ce qui est dangereux pour le démon ce n'est pas tant cette comparaison, mais cette vérité mystérieuse : cette joie, je dis que c'est la joie commune qui vient – je dis que cette joie est réservée à tous – je dis qu’elle est le ciment nécessaire de ce que Jean-Paul II a prophétisé comme civilisation de l'amour. Cette joie vient comme grâce et dans le même temps elle vient comme nature. Elle est le vrai cœur de la transformation naturelle qui vient, du monde joyeux qui vient.

§§§

Le cœur de Jérusalem est un vrai cœur de chair, celui de Babylone n'est qu'un cerveau. Un cerveau augmenté, comme disent les nanotechnologues.

Je ne parle pas de cerveau « augmenté » au hasard. La pensée mauvaise qui s'est manifestée à moi, en effet, aspire à exister, et je pense qu’elle ne doit pas être très loin de cette pensée appelée de leurs vœux par les transhumanistes (1) : hyper intuitive, génétiquement modifiée, secourue par des augmentations informatiques transportées par des nanorobots. Comment peut-on désirer une telle horreur ?! J’aurai d’autres occasions de reparler de cela.

Pour ma part, je n'ai compris que plus tard que la pensée mauvaise était vraiment mauvaise : très exactement lorsque je me suis rendu compte qu'elle engloutissait autrui – je veux dire qu'elle ne laissait à autrui aucune place.

 

Là-dessus, il a fallu bricoler une issue. Il me fallait en effet sortir de cet enfermement – d'autant que j'en étais venu à imaginer qu'il y allait de mon salut. Il y eut en effet deux ou trois nuits atroces où je hurlais de terreur parce que, me voyant damné à jamais et indéfiniment trimbalé de VRAI à FAUX et de FAUX à VRAI, dans l'infernal billard de la pensée mauvaise, alors que j'avais à répondre à des questions dont l'élucidation entraînait inéluctablement ma perte, j'en étais venu, totalement épouvanté, à m'en remettre, selon mes propres termes, à « la réponse qu'aurait faite la Vierge Marie si ces questions lui avaient été posées ». À partir de là, ma terreur déclina et s'estompa le sentiment de ma damnation.

§§§

Pourtant, voyant malgré tout que la pensée mauvaise m'envoyait soit à hue soit à dia, en dépit de tout bon sens, et sans aucune sorte de solution personnelle, mais fort tout de même de cette  victoire sur la pensée mauvaise par la voie familiale, je convins en moi-même de m'en tenir dorénavant en toute chose, même la plus bénigne, à l'avis de ma femme. « Je ferai comme tu diras », lui déclarais-je solennellement. En désespoir de cause, elle se résolut à me faire hospitaliser en psychiatrie. Ce en quoi, selon ma propre définition, je lui donnais raison.

 

Ce faisant la joie ne m'avait pas quitté. Mais voilà maintenant que je passais pour fou, bien que le corps médical proche (j'ai plusieurs médecins dans ma parenté) restât perplexe. Il faut dire que je tenais des raisonnements impeccables, quoique à tue-tête, sur la tragédie chrétienne ou sur l'avenir de la technoscience, comme sur tout sujet qui se présentait à ma verve dissertante, débitant des phrases d'une longueur inimaginable, proprement proustiennes, et ne loupant strictement aucune inflexion ni pause, aucune petite virgule, aucun petit tiret, imposés par la multiplication ahurissante des subordonnées. Cette technicité sans reproche étonnait les médecins qui voyaient mal en quoi une telle habileté, habileté sans faille, pouvait exprimer un délire.

 

   LA TOUCHE D ’UNE NUIT DE L’ESPRIT

J'en étais moi-même surpris parce qu’en général je n’ai pas la parole très facile. C’est que je ne voyais pas alors quelle sorte d'infestation manifestait un tel discours. Le diable est comme ça : il a besoin d'être brillant. C'est le problème de l'orgueil.

Je comprends aujourd'hui la leçon de tout cela. Tout cela par quoi s'est manifestée une touche mystique. Une touche de nuit de l'esprit (2).

On m'objectera que le diable n'a rien à voir dans une nuit de l'esprit, laquelle correspond aux sixièmes demeures du Château Intérieur de Thérèse d'Avila. Ce n'est pas exact puisque la nuit de l'esprit agit au niveau des ultimes racines de l'esprit, lesquelles racines sont entées du péché d'origine. Je profite de cette note pour dire que si je fais intervenir le démon dans ma description, on peut tout aussi bien le remplacer par « le mal » ou « le péché », ou encore, selon la terminologie que j'emploie moi-même, par « la jouissance ». Cette dénomination étant plutôt bienvenue à ce point de ma relation.

Il se passe là le contraire de ce qui se passe en économie : les économistes, au bon vieux temps de la monnaie métal, disaient : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Évidemment, puisque si une monnaie était d'or, on préférait la thésauriser et il ne restait alors en circulation que la « mauvaise  monnaie », en principe celle qui était faite d’argent. Ici, c’est le contraire, la bonne jouissance chasse la mauvaise. Ici, il ne s’agit plus de thésauriser, la joie fait le ménage, elle a besoin de se diffuser. La joie – la joie de Dieu – chasse l'orgueil. Dans sa souveraineté rieuse et paisible, la joie pulvérise la racine mauvaise. Cette sorte de déracinement des plus profonds vices de l'esprit est le but de la nuit de l'esprit (3).

§§§

Voilà le truc. Il y a une autre jouissance. Une joie à venir et qui est déjà là parce qu’elle est première – une autre jouissance qui nous est réservée, à tous, car si elle n'était que pour moi, comment expliquer que je me trouve en réserve de la prophétiser. Comment expliquer qu’après deux petits mois de ces péripéties, je sois déjà guéri. Si elle n’était réservée qu’à moi seul, mon histoire n'aurait plus aucun sens : où serait le ressort de la guérison ? Mais je sais que cette joie est pour tous. D’autant que je ne suis pas le seul à la prophétiser (j’ai déjà parlé sur ce blog de JNSR, mais il y en tant d’autres aujourd’hui : je me contenterai ici de renvoyer chacun aux travaux de l’Abbé Laurentin sur ces questions, en particulier pour le prophétisme marial).

J’ai dit aussi que cette joie fait le ménage. Pour moi, elle a humilié mon orgueil, à la fin c’est ce qui peut arriver de mieux à un intellectuel. Mon délire à commencé alors que j’étais en discussion sur le forum Saint Thomas d'Aquin. Je n'ose penser aux sottises que j'ai dû débiter en la circonstance. La joie me portait et la pensée mauvaise s'en trouvait débusquée mais pas encore traquée. Du coup, elle commençait à se pavaner à mon insu et à déployer mon orgueil, voire ma vanité, dans les grandes largeurs. Aujourd'hui, avec le recul, tout ceci tourne à ma confusion.

Il ne faut pourtant pas croire que je raconte cela par masochisme ou par quelque manœuvre de rattrapage. En tout cas, ce n'est pas ma motivation essentielle. Car pour ceux qui me lisent maintenant, arrivés à ce point de leur lecture, qu'ils sachent ceci : certes, il est vrai que la joie qui vient est une joie pour tous. Seulement, l'exemple que j'en donne montre que cette joie fait le ménage.

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Autrement dit, cette joie que j'appelle l’autre jouissance, provoque une dette. Pour moi, ce fut l'orgueil et la vanité qui me furent arrachés plutôt à vif. Pour celui-ci, ce sera la luxure – pour celle-là l'avarice, et ainsi de suite. Encore faut-il que celui-ci ou celle-là l'acceptent. Nous avons toujours le droit de choisir entre l’une ou l’autre des deux jouissances, je veux dire (soyons très clair) entre la joie et le mal – mais notre choix risque de devenir définitif car il semble bien que dans ce que je décris, nous buttons sur une dead line, cette sorte de ligne ultime que la Bible appelle la seconde mort, c’est-à-dire l’enfer, au sens où l’enfer est la vraie mort, laquelle se définit comme existence de l’être dans une annulation indéfinie et perpétuellement approfondie de lui-même. Alors que la vie, la vraie vie en Dieu (4), est augmentation joyeuse et sans cesse optimisée, à perte de vue, de l’existence humaine.

La vérité c’est que nous devons nous préparer. C’est à cela que sert l’Eglise, non ?

                                     Jean-Louis BOLTE 


 


(1) Cf  Ray Kurzweil, Humanité 2.0, Ed. M21, 2007

(2) Sur cette question on consultera avec très grand profit le beau livre que le frère Ephraïm a écrit avec le Dr  Mardon-Robinson : Le Chemin des Nuages ou La Folie de Dieu  (de l’angoisse à la sainteté), Ed. du Lion de Judas, 1988. Le pionnier en matière d’étude des interfaces entre mystique et psychiatrie est le Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus qui a dirigé sur ce thème un numéro spécial des Etudes Carmélitaines (1948)

(3) Bien entendu, les progrès individuels d'un cheminement mystique ne sont en rien garantis. Le combat spirituel ne cesse, pour le temps que nous vivons, qu'au dernier moment de notre vie terrestre. Un tel, qui sera parvenu au faîte, peut parfaitement, sur un moment de faiblesse, se retrouver au point de départ – alors que tel autre peut, en un seul instant, de dernier se retrouver premier (c'est le cas des martyrs qui affirment leur foi).

(4) Cf  Vassula Ryden, La Vraie Vie en Dieu, Ed. du Parvis.

23.05.2008

l'être qui vient et le prophétisme

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Comment parler de l'être qui vient ? Comment parler de ce qui vient en trouvant le ton juste ?

 

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Il y a ce qui vient, l'être qui est sur le mode de ce qui vient.

 

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Il y a le phénomène prophétique.

 

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Le problème est littéralement de placer sa voix dans la cacophonie générale. Rester rationnel, garder son bon sens, parler clairement.

 

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Duns Scot peut nous aider dans cette passe.

 

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La vérité à énoncer est celle-ci : il y a une nature qui vient.

 

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Que veut dire « il y a une nature qui vient » ? Cela veut dire : un renouvellement naturel va avoir lieu, une nouvelle nature, de nouvelles conditions naturelles.

 

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Que dit Duns Scot à propos de notre intellect ? Il dit que par une mystérieuse insurrection de notre sensibilité contre notre intelligence, nous sommes réduits à connaître les choses par voie abstractive. Autrement dit, quelque chose nous est interdit dans les faits : la connaissance des intelligibles.

 

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Toutefois, si cela nous est interdit dans les faits, cela ne nous est pas interdit en droit. En droit, notre intellect est parfaitement capable de connaître les intelligibles. Comment le savon-nous ? Nous le savons par la foi guidée par la théologie, c'est-à-dire nous le savons par la voie de la Révélation – nous le savons par la voie prophétique.

 

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Le prophétisme hébreu nous a révélé qu'il y eut un temps, non pas un temps mythique ni un temps logique, mais un temps réel, mystérieusement réel, où la nature s'insurgea contre notre esprit.

 

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Autrement dit, le prophétisme hébreu nous révèle qu'il y eut un temps où notre intellect perdit le droit de connaître les intelligibles. Et qu'à la suite de cela, notre intellect ne put connaître que les réalités sensibles.

 

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Le prophétisme est ce phénomène étrange au cours duquel notre intellect semble retrouver ses droits, ou plus exactement, une partie de ses droits. Ou plus exactement encore qui annonce que l'être qui vient, et donc l'être humain qui vient, va retrouver les droits qu'il avait mystérieusement perdus lors de la mystérieuse insurrection de sa sensibilité contre son intelligence.

 

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La difficulté qui apparaît ici signifie que la solution de l'être qui vient ne concerne pas seulement quelques rares individu (quelques rares prophètes), mais que cette solution s'applique à la collectivité des croyants – soit une généralisation du « prophétisme » à toute personne de bonne foi.

 

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Soit encore un changement dans notre capacité d’accéder à des informations naturelles.

                                                                         

   JLB  Mars 2008

14.05.2008

Hitler, Spinoza et la détestation du monothéisme hébreu

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Nouvelles du front principal

 

La guerre que le monde des frères (mais sans père) fait au monde des fils se déroule sur plusieurs fronts dont le plus important, du point de vue stratégique, est celui des premiers principes. Celui qui tient les premiers principes a gagné une grande bataille, une bataille véritablement décisive – et pourtant cela ne signifie pas qu’il a gagné la guerre. Actuellement, ce sont les frères qui occupent le terrain des premiers principes, mais cela ne verrouille pas pour autant l’avenir du monde. Bien au contraire. Cette victoire, pénible résultat de quelques siècles d’efforts fraternitaires, est sur le point de leur être arrachée, ainsi qu’il est écrit en Daniel, 8, 25 :

 

 « (Le Grand Frère) s’opposera au Prince des princes,                                                                                                                       mais – sans acte de main – il sera brisé. »

          Une des choses que le monde des frères (mais sans père) déteste le plus dans le monde des fils c'est le monothéisme – et particulièrement le monothéisme hébreu – parce que le monothéisme a changé la donne au niveau des premiers principes et que ce changement, dès le début, n'a jamais été accepté par quiconque refuse d'être fils. Quelqu'un n'a cessé de le proclamer depuis une trentaine d'années, c'est Claude Tresmontant. Claude Tresmontant dit à peu près ceci : on fait des histoires avec l’antisémitisme mais c’est du brouillard jeté sur la vraie question, la vraie question est l’exécration du monothéisme hébreu. Pour cette raison, pour cette raison spécialement, il s'est vu traiter par  beaucoup de ses collègues philosophes (dans l'Université) et théologiens ou exégètes (dans l'Église) comme un pestiféré. Que dit le monothéisme, à commencer par le monothéisme hébreu ? Il dit : le monde n'est pas le seul être auquel nous ayons affaire, le monde n'est pas divin, il n'est pas éternel, il connaît l'usure et le vieillissement (ce que vérifie la physique la plus récente) de sorte qu'il n'a pu se donner l'être à lui-même. Il tient l'être d'un autre que soi. Ainsi, ce qu'a amené le monothéisme hébreu de nouveau c'est qu'il y a deux niveaux dans l'être : il y a ce qui est et Ce Qui Est, le monde et le Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit quelque chose de pareil – personne n'avait pensé ou émis l'idée que notre être, et donc avant tout notre existence, pouvait être le don d'un Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit : « En un commencement, Dieu créa le ciel et la terre ».

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          On a cru que le monde était éternel, qu'il avait toujours été là, qu'il était de lui-même par conséquent, c'est-à-dire autofondé, qu'il se renouvelait de lui-même indéfiniment par une sorte d'éternel retour des choses, ou bien qu'il se régénérait dans son propre chaos. On a cru que l'ordre pouvait naître du désordre, mais l'ordre bien évidemment ne peut naître que de l'ordre. Ce qui rend au moins vraisemblable l’hypothèse d’une création du monde. La science moderne ne cesse d’ailleurs de nous le confirmer, qui n'a jamais repéré aucune sorte de chaos générateur, mais seulement et à perte de vue de la matière informée – y compris dans ce que les théories du même nom appellent chaos.

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   Une tactique fraternitaire

 

          Sur le front de la pensée par exemple, il a fallu tout un tas de siècles aux frères pour inventer un système à double entrée, une pour le monde et une pour le monothéisme, de manière à les isoler l’un de l’autre – un système astucieux de « double comptabilité », comme dit Tresmontant, qui consiste à réserver la raison pour appréhender le monde, et la foi pour appréhender la Révélation. Ils n’ont pas voulu considérer la Bible comme une information supplémentaire sur le monde, lorsque l’information naturelle ne suffit plus. Leur enquête sur le prophétisme hébreu s’est bornée à le considérer, avec Spinoza, comme un moyen de faire obéir la masse. Ils ont promulgué un dogme laïciste suivant lequel le contenu de la Bible est une affaire de croyance, une affaire privée, et du coup ils en ont profité pour dire qu’officiellement Dieu n’existe pas.

 

***

          Bien entendu, les frères n’ont jamais pu démontrer qu’il n’y avait pas d’être créateur. Comme dit Gilson, toujours trop courtois avec ses confrères athées : il est beaucoup plus difficile de démontrer l’inexistence de Dieu que de démontrer son existence. On peut, par des preuves cosmologiques, comme fait Saint Thomas, démontrer l’existence de Dieu – mais démontrer son inexistence, c’est une autre affaire, et c’est pourquoi les frères n’ont jamais pu qu’affirmer cette inexistence, avec style et grands éclats certes, mais affirmer n’est pas prouver. En réalité, il importe peu aux frères de prouver l’inexistence de Dieu, la vérité ne les intéresse pas – ils ont d’ailleurs déclaré out la vérité, car leur seule passion est la jouissance et haïr le monothéisme en est une de choix : suivre les traces de cette passion nous entraîne sur la piste de la jouissance fraternitaire, en tant que jouissance dérégulée, ce qui en Occident signifie que cette jouissance est volontairement désamarrée de l’univers du monothéisme.

 

***

          Le mode nietzschéen de l’imprécation libérée donne le ton de cette impitoyable  exécration. Ainsi dans L’Antéchrist, contre les juifs : « Les juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle, car devant la question de l’être et du non-être, ils ont préféré l’être à tout prix : le prix en question, c’était la falsification radicale de toute nature, de tout naturel, de toute réalité, de tout monde intérieur aussi bien qu’extérieur ».Voici campée l’opposition fondamentale entre le monde des frères (mais sans père) et le monde des fils : ou la nature incréée des grecs ou l’univers créé du monothéisme. Et voici, un octave au-dessus, le couplet antichrétien : « J’appelle le christianisme l’unique grande malédiction, l’unique grande corruption, l’unique grand instinct de haine, pour lequel aucun moyen n’est assez vénéneux, sournois, souterrain, assez mesquin – je l’appelle l’unique immortelle souillure de l’humanité ». Le ton est donné pour les temps qui suivent. Il résume aussi celui des temps précédents. Nietzsche en effet n’innove pas, il n’est guère qu’un booster historique de cette haine.

 

***

Avant lui, un des frères qui a le plus détesté le monothéisme, étrangement, est un juif. C’est Spinoza.

 

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spinoza et l’opposition au monothéisme hébreu

          Pour Spinoza, il n’y a pas d’autre être que l’être du monde : Spinoza l’appelle Nature ou Dieu. Ainsi Dieu change de statut : il n’est plus Ce Qui Est mais ce qui est. Et puisqu’il est une totalité entièrement déterminée, Dieu (ou la Nature ) se donne comme un Tout intégralement intelligible. D’où il suit qu’une compréhension du Tout en tant que Tout est possible. Nul besoin que des prophètes ignorants viennent nous communiquer des information qui manqueraient à l’être, nous disposons de toutes les informations nécessaires à sa compréhension  complète. À tel point que cette compréhension peut faire notre béatitude, et c’est très précisément cette béatitude qui constitue le mode métaphysique fraternitaire de la jouissance dérégulée : Spinoza la nomme « Amour intellectuel de Dieu » en tant qu’elle naît d’une connaissance intuitive, plus ou moins extasiée, de l’être. Apparaît donc une conception du monde où est déjà présent tout ce que le New-Age nous propose aujourd’hui : un Grand Tout à fonctionnement holistique dont chaque partie est appelée à jouir en en prenant conscience.

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          En réduisant l’être du monde à ce qui est et en faisant de celui-ci une divinité naturelle, Spinoza rapporte notre possibilité de jouissance au seul lien que nous pouvons entretenir avec la Nature – à une manière d’identification de la pensée à la totalité de ce qui est. A l’opposé le prophétisme hébreu annonçait – et nous ne pouvions le savoir sans cette révélation – une relation amoureuse (de cœur) entre ce qui est et Ce Qui Est, et plus précisément entre qui est et Qui Est, entre la créature et son Créateur. Une relation mystique donc, c’est-à-dire dans laquelle l’initiative ne nous appartient pas (elle appartient à Qui Est).

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          Voici qui nous fait saisir la différence de constitution métaphysique des deux dispositifs civilisateurs opposés : nous comprenons ici que le monde des fils n’est en rien construit sur l’être en tant que tel, mais sur l’être en tant que relation, et d’abord relation entre qui est et Qui Est – où l’on voit que la foi n’est pas une croyance comme le pensent les frères (un croire en quelque chose), mais une confiance (un croire en quelqu’un). Le monde des fils est essentiellement interpersonnel. Pour sa part, le monde des frères (mais sans père) s’en tient à l’être du monde, il s’en tient au quelque chose, à l’impersonnel, et se déploie dans un ontologisme tous azimuts – techno-expérimentation totale, utilitarisme juridique, pragmatique linguistique, sociologisme et psychologisme – et à la fin droits de l’homme pour les Etats mous et bruits de bottes pour les durs. Cette agitation, dont les réussites sont pour le moins mitigées, masque ce dont il s’agit de fait : l’apparente construction du monde des frères (mais sans père) n’est en réalité qu’une pure et simple déconstruction du monde des fils, et en particulier de ce qui fonde la structure de la relation dans ce monde, à savoir le dispositif paternel sous toutes ses formes, tant aux niveaux des premiers principes qu’à celui de ses applications dans la cité. Observons qu’il reste encore aux frères à déconstruire le dernier des dispositifs paternels resté debout : la papauté. L’affaire est en cours. Comme il s’agit de l’extrême effort pour devenir intégralement et radicalement frères, nous approchons de toute évidence du Grand Dénouement.

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          Pour en revenir à Spinoza, remarquons que sa position lui a valu quelque chose qu’il a véritablement désiré, qui faisait pour lui reconnaissance : elle lui a gagné le hérém, c’est-à-dire l’excommunication majeure, fait extrêmement rare – deux excommunications majeures seulement à Amsterdam au XVIIe siècle. Le voilà donc excommunié de la synagogue à 24 ans, fier de l’être, premier grand rebelle de l’âge moderne : « Par décret des Anges, par les mots des Saints, nous bannissons, écartons, maudissons et déclarons anathème Baruch d’Espinoza avec toutes les malédictions écrites dans la Loi. Maudit soit-il le jour, et maudit soit-il la nuit, maudit soit-il à son lever et maudit soit-il à son coucher… »

***

          Dans le monothéisme, hébreu comme chrétien, l’excommunication laisse toujours la porte ouverte. Elle est réversible. C’était aussi le cas pour le hérém de Spinoza. Par contre il y a de l’absolument inacceptable, d’où cette redoutable solennité : elle signifie que la modification délibérée des premiers principes est un très grand mal. On sait que la tradition a toujours considéré qu’une erreur même légère à ce niveau pouvait engendrer de très graves conséquences. Or avec Spinoza, il ne s’agit pas d’une légère erreur, mais d’un renversement pur et simple. Ce renversement est l’indice majeur de la dérégulation de la jouissance. Quoi qu’on puisse en penser, personne ne pourra nier qu’à la longue ne se manifeste dans la rue les effets des positions y adoptées. Rapidement le spinozisme a disséminé dans les différents milieux européens au rythme même du développement du monde des frères (mais sans père). L’intelligentsia allemande en particulier s’en est trouvée imprégnée. Mais pas seulement l’intelligentsia et les marxistes. Le nazisme aussi s’en est trouvé inspiré. Et d’abord Hitler lui-même.

***

          En effet et tout bien considéré, il se trouve que le Dieu de Hitler est le même que celui de Spinoza, c’est le Grand Tout de la Nature – à ceci près que Hitler assigne un attribut supplémentaire au deux que Spinoza lui avait déjà alloués. Outre la pensée et l’étendue donc, la Nature possède pour Hitler cet autre attribut : la pureté. C’est sous cette face qu’elle lui est entièrement intelligible – c’est pour cette raison qu’on ne peut pas dire que la pureté est une simple propria, comme par exemple l’éternité, mais bien un attribut au sens de Spinoza : la pureté est pour Hitler le réel même de la Nature.      

          ***         

          De façon inattendue, Mein Kampf met ainsi en lumière la logique d’exclusion à l’œuvre dans l’Éthique : à savoir que si quelqu'un ne se soumet pas à cette espèce de gros animal qu'est le monde incréé de Spinoza, Nature naturante produisant toutes ses parties et les léchant avec indifférence, c'est qu'il refuse d'être de ce monde. Autrement dit, il se met hors-jeu, devient une impureté naturelle, s’excommunie à son tour par rétro-anathème.

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Mein kampf : le juif est une impureté dans l’unite de l’être  

          Remarquons la sorte singulière d’exercice que constitue la lecture de Mein Kampf: sentiments de répulsion d’abord, d’écoeurement, d’accablement aussi, et ainsi de suite – mais comme disait le Maréchal Lyautey : « Tout français doit lire ce livre ». Il convient donc de franchir le mur de l’aversion, d’affronter cette effroyable passion et de la regarder sans ciller au fond des yeux et pas seulement pour un devoir de mémoire, aussi incertain qu’impuissant : il s’agit avant tout d’y reconnaître son propre potentiel de méchanceté.

***

          Quel est le statut de quelqu’un comme Hitler dans le monde des frères (mais sans père) ? Hitler est un Grand Frère, soit celui qui met en œuvre une transgression capitale, une dérégulation majeure de jouissance, qui prend sur soi une identification totale au Mal et la propose à travers sa personne, sa stature propre, à l’identification commune. Dans le monde des frères (mais sans père), tout frère, tout frère sans exception, est invité, au-delà de son plaisir, c’est-à-dire au-delà de son bien-être (au-delà de l’égoïsme tout-venant et de la cruauté commune), à s’identifier à l’extrême de la jouissance fraternitaire – à la jouissance  intégralement dérégulée – là où se tient ce que nous appellerons avec Abraham Heschel « l’instinct mauvais ». C’est sur la dénégation d’une  fomentation à la fois individuelle et massive de l’instinct mauvais, décuplée par une dérégulation ingouvernable, que les frères ont construit leur humanisme et en particulier leur notion d’antisémitisme séparable – comme si la malignité, et même l’inhumanité, étaient isolables et détachables du Tout fraternitaire qui ne cesse pourtant de les surproduire. Qu’ils n’aient pas vu naître Hitler de leur propre sein signifie simplement qu’ils nourrissent sans le savoir le Grand Frère qui vient. Et qui est déjà là.

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          Ne confondons pas chez Hitler racisme et antisémitisme. Même si le tronc est commun, les racines sont différentes. L’antisémitisme d’Hitler n’a rien d’un antisémitisme séparable au sens des frères : il s’inscrit avant tout dans la tradition allemande de détestation du monothéisme hébreu. La thèse du mensonge juif, du mensonge à propos d’une quelconque réalité religieuse du judaïsme – voilà sous quelle forme existe cette détestation dans Mein Kampf. Tout le drame du judaïsme, son déchirement poignant, de toujours, entre l’universalisme prophétique et la volonté nationaliste, est rabattu sur ce « mensonge » supposé. L’inspiration est ici celle de l’Aufklärung et de ses successeurs de tous bords. A la faveur de la récusation du prophétisme systématisée par Spinoza et particulièrement développée dans la pensée allemande, s’est mise en place une série de qualifications de plus en plus hostile au monothéisme hébreu : illusion, fantasmagorie, fausseté, opium du peuple, et ainsi de suite. Le Traité théologico-politique a commencé à parler d’une imagination proposée à des gens frustes – et à la fin c’est devenu un mensonge. Dans Mein Kampf, Hitler revendique cette ligne de pensée, s’appuie sur l’autorité de Schopenhauer qu’il cite par deux fois, Schopenhauer suivant lequel « le Juif est le grand maître en fait de mensonge ». Un « mensonge » donc qui consiste à prétendre que les juifs sont une confession et non pas un peuple : « La vie (des juifs) au sein d'autres peuples, écrit Hitler, ne peut durer que lorsqu'il parvient à faire croire qu'il ne doit pas être considéré comme un peuple, mais comme une communauté religieuse. Cela est leur premier grand  mensonge ». Ainsi, dans l’esprit même de la tradition allemande la plus réputée, Hitler nie qu’il puisse exister une « religion juive », il nie toute dimension transcendante au monothéisme hébreu.

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          Il a une autre approche pour exprimer cela, une approche qu’on peut dire philosophique, il dit : « Par nature, le juif ne peut posséder une organisation religieuse, puisqu’il ne connaît aucune forme d’idéalisme et que, par suite, la foi en l’au-delà lui est complètement étrangère ». L'« idéalisme » au sens de Hitler, est la pointe de son spinozisme – de ce spinozisme décompensé qui va se déchaîner contre sa propre origine. Il le définit comme la capacité que possède l'individu de se sacrifier pour la communauté en tant qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la Nature. « En dernière analyse, précise-t-il, l'idéalisme répond aux fins voulues par la Nature  ». C’est au nom de cet « idéalisme », inconnu du judaïsme et pour cause, que Hitler rejette celui-ci. C’est là qu’il trouve son illumination, « l’ultime science, à savoir la connaissance des causes profondes et naturelles », autrement dit son gnosticisme – ou encore son amor intellectu Dei. Et ainsi, définition de l’intuition intellectuelle selon Hitler : « l'idéalisme le plus pur coïncide sans en avoir conscience avec la connaissance intégrale ». 

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mein kampf : le juif contamine la jouissance de l’un

          La troisième approche de l'antisémitisme enfin est celle qui permettra de faire le joint avec le thème raciste, le thème de la pureté de la race. Elle consiste à dire : le Juif est un corps étranger dans l'unité de l'être. C'est finalement la thèse centrale de l'antisémitisme moderne, dont on connaît la version populaire : le Juif ne peut être de chez nous, c’est un parasite et un squatter. Thèse qui touche un point tout à fait décisif puisque ce qu'annonce le monothéisme hébreu, c'est justement que l'être n'est pas un, mais deux et même à vrai dire et par structure trois : il y a un : ce qui est, deux : Ce Qui Est et trois : la relation qui les lie. Le drame du monothéisme hébreu mais aussi chrétien, c'est de vivre dans un monde qui ne veut pas savoir ce trois de l'être et qui s'obstine, fraternitairement, à fermer le couvercle de la marmite du ce qui est visible et donc à vouloir construire l'être du monde comme un – d’où la tentation permanente du panthéisme et de l’identification de Dieu avec cet un de la nature. En ce sens, vis-à-vis de cet un, le monothéisme est bien un intrus radical.  

***

          Le racisme est différent de l’antisémitisme en ce qu’il ne concerne pas la structure de l’être, mais la jouissance de l’être. Notons comment Hitler parle en termes véritablement religieux de sa « conversion » à la haine raciste, alors qu'il ne connaissait ces sentiments, comme il le souligne, ni par culture ni par éducation. C'est en quelque sorte son moment de réforme de l'entendement, datant de ses jeunes années passées à Vienne en 1910-1911. A partir de cette « conversion » peuvent se déployer, pour s'articuler à sa philosophie de la nature, les thèses à proprement parler racistes et leur logique de purification ethnique. A partir de là également tout ce qui s'oppose à la « pureté de la Nature » devient pour lui « doctrine juive » – par exemple le marxisme « qui rejette le principe aristocratique observé par la Nature , et met à la place du privilège éternel de la force et de l'énergie, la prédominance du nombre et son poids mort ». C’est le marxisme qui incarne pour Hitler le « mensonge juif » à ce moment historique où se rencontrent ces deux pures expressions de l’instinct mauvais, entr’échangeant leur malignité, haine de classe contre haine de race, le nazisme naissant dans son chef et le jeune marxisme allemand, à peine plus âgé. Pour Hitler, « le Juif » souille – « infeste » dit-il, ou encore « infecte », son lexique est véritablement révulsé – la Nature , c'est-à-dire Dieu lui-même. De là il tire sa certitude : « la Nature éternelle se venge impitoyablement lorsqu'on transgresse ses commandements » ; et son devoir : il faut « rendre au créateur tout puissant des êtres tels que lui-même les a créés ». Et renvoyer les autres au néant eugénique. Le Dieu de Hitler, la Nature – qu’il nomme à l’occasion fort rhétoriquement « Seigneur », « Tout Puissant », ou même parfois « Créateur » – ce Dieu ne crée pas, il produit. Tantôt mâle quand on évoque sa puissance, mais à tout prendre plutôt femelle, éternelle parturiente.

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          Le dégoût ici est l’affect central : il indique la naissance d’une face de putréfaction dans la jouissance espérée, soit l’effet retour d’une réalité refusée. Avec le monothéisme, l’être du monde se révèle mortel : telle est la réalité dans le monde des fils, provisoire et déchéante. La Loi mosaïque était justement donnée pour ne pas trop se perdre dans ses voies de mort. Pratiquement construite autour du dispositif paternel, elle séparait principe de plaisir et principe de réalité : le projet fraternitaire, relativement récent dans sa phase explosive, de dérégulation de la jouissance, a consisté à faire sauter cette barrière de la Loi et à livrer la réalité au principe de plaisir. Mais alors s’est levé massivement à l’horizon de ce mode inédit de jouissance ce qui était à prévoir : l’inhumain. Quelque chose comme un réel de charogne qui s’est levé au-delà du lien fraternel.

 

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          L’inhumain, c’est la voie dans laquelle s’engage Hitler quand en 1910 il s’abandonne (se convertit) à la pente du dégoût, pente d’une déjouissance liée au rejet de la Loi , portée au point excédent, visionnaire, où l’on peut distinguer le grouillement néantisant de la mort contaminer toute jouissance – soit la ruine de tout être. C'est ce mode halluciné de dégoût qui donne sa coloration particulière à l'antisémitisme nazi – mais aussi, et nous entrevoyons ici la structure du tabou fraternitaire, à tous les grands rejets surmoralisés du monde des frères (mais sans père) qui visent à protéger la dérégulation de sa jouissance.

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  L’esprit du grand frere

 

          Le hérém de la synagogue d’Amsterdam se terminait ainsi : « Nous formulons l'excommunication, l'expulsion, l'anathème, et la malédiction contre Baruch d'Espinoza... que Dieu ne lui pardonne jamais ! » On se dit alors : et si tout le spinozisme, depuis le hérém prononcé contre son malheureux fondateur jusqu'au spinozisme furieux de Hitler, n'était vis-à-vis du monothéisme hébreu que l'expression, toujours reprise, quoique toujours défaite, d'une contre-excommunication ? Il est curieux de constater que l’un des plus spinoziens des philosophes allemands, Fichte, accusé d'athéisme, ait eu à revivre d'une certaine façon cette expérience du hérém et ne s'en soit d'ailleurs jamais tout à fait remis. Avec lui, le rejet du monothéisme en tant que métaphysique de la création est véritablement théorisé en Allemagne. Tout se passe comme si le hérém prononcé contre Spinoza restait vivant à travers les générations pour se renverser dans celles-ci en contre-hérém, comme si, de pinacle en pinacle, l'exécration contre le monothéisme hébreu, contre le prophétisme hébreu, prenait une sorte d'ampleur vocale, méchamment chorale, depuis le silence de Lessing, la réserve prudente de Goethe, l’idéalisme gaffeur de Fichte, l'âpre malveillance de Schopenhauer, l’ennuyeuse déconstruction de Feuerbach, les malédictions de Nietzsche, le contre-anathème internationalisé de Marx et Engels – et tout à coup l'explosion de haine pure, les vociférations hitlériennes, toujours soutenues, soulignons-le, par quelques sourdines universitaires discrètes, dont Martin Heidegger, qui a pu tout de même en son temps qualifier Hitler de « génie de la race ». Où l’on voit métaphysique et histoire en venir à former un nœud fraternitairement embarrassant, nœud repéré par Léo Strauss comme constituant le problème du nihilisme. Mais où l’on voit surtout une certaine pensée de l’être, de l’être pensé comme tout, pensé comme un, ne rien peser devant la mise en œuvre d’un terrifiant surrégime de la jouissance dudit un.  

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          Tout ceci ne signifie pas bien sûr que le monde des frères (mais sans père) est un monde nazi, mais que le nazisme fait partie d’une de ses faces nécessaires, celle où se pose la question de la liquidation du monothéisme, de sa persécution ou de son assimilation – mais comment assimiler celui qui dit : l’être du monde ne se suffit pas à lui-même ?  

§§§

          À la fin cette histoire ressemble furieusement à une vengeance – la vengeance qui est la pente naturelle de l'utilitarisme médiatique des frères, et qui d'ailleurs figure en bonne place du programme républicain d'un brillant représentant du spinozisme français, Sade : supprimons la peine de mort, disait le terrible marquis, ce qui lui a valu une amusante réputation de démocrate, amusante lorsqu’on sait qu’il ajoutait : et accordons-nous à la place le droit à la vengeance. La vengeance privée bien sûr. Ce qui est un appel à régresser à un niveau d’archaïsme bien antérieur au un pour un du Talion. Sade, qui cherche à maximiser ici non pas directement la jouissance fraternitaire, mais sa dérégulation, Sade demande la dérégulation de la justice elle-même : la vengeance privée, cela veut dire la surenchère du multiple, la loi du mille contre un, simplement parce que la place du garant ultime de la justice est dérégulée – de sorte que quiconque peut dire désormais en lieu et place de la Tora  :

« A moi la vengeance et la rétribution,                                                                                                                                                  pour le temps où leur pied trébuchera.                                                                                                                                                Car il est proche le jour de leur ruine ;                                                                                                                                                leur destin se précipite !»                                                                                                                                                   

          Les frères ont renversé l'anathème divin du Deutéronome, ils en ont fait leur propre accusation, l'ont projetée sur le peuple élu – le passage à l'acte, le moment hitlérien, qu'ils rejettent loin d'eux avec horreur, bien qu'ils l'aient préparé, et le préparent encore, sans trop bien savoir ce qu'ils font – moment d'anti-jouissance, comme on dit antimatière – ce passage à l'acte nous a révélé que les frères savent leur promesse de jouissance fraternitaire ruinée par le monothéisme : aucune illumination sur la totalité de l'être du monde n'est venue ni ne vient éclairer leur recherche, aucune connaissance du troisième genre ou pour employer les termes de Hitler, aucun idéalisme. 

§§§

          A la place du garant ultime du juste est donc apparu un grand trou, porte ouverte à une inhumanité horrifiante et illimitée – c’est par là qu’a surgi l’instinct mauvais émancipé, soit l’esprit de vengeance, ou encore l’esprit du Grand Frère. « L'effort pour rendre le mal qui nous a été fait s'appelle Vengeance », dit Spinoza. Très bien. Quel mal le monothéisme fait-il à la position panthéiste ? Il lui barre l'accès à un certain niveau de l'être : tu ne peux, lui dit-il, prétendre posséder le Tout de l'être – une part de l'être est réservée. Pour toi l'être est un pas-tout, un non-un. Cette impossibilité signifiée par le monothéisme, nous pouvons la désigner comme l’énoncé métaphysique du dispositif paternel – soit une des formes de l’énoncé du premier principe.

§§§

Les frères, de leur côté, se retrouvent avec l'instinct mauvais dérégulé sur les bras, étudiant en vain un tas de solutions techniques – psychologiques ou chimiques, juridiques ou policières, au bout du compte militaires. Mais comment pourrait-il y avoir une solution technique à l'esprit du Grand Frère puisqu’il n'y a même plus de solution morale – le bien lui-même n'est plus une solution. Le monothéisme le savait depuis le début : « La réponse biblique au mal n'est pas le bien, mais le saint » dit Abraham Heschel. Et là le monothéisme se sépare de la solution de Léo Strauss (le retour à la vertu), à sa solution pour parer au nihilisme, car la vertu est inconsistante sans un noyau de sainteté sur lequel se fonder.

 

§§§

 

La sainteté ? pourtant dans un monde presque intégralement fraternisé, la sainteté peine à se déployer. La réponse du monothéisme se déplace alors sur le terrain abhorré de tous les spinozismes, le terrain du prophétisme. Abraham Heschel : « Au problème du péché (des transgressions de la loi) correspondent les lois : l'obéissance à la loi empêche les mauvaises actions. Le problème du mauvais instinct lui, n'est pas résolu par l'observance. La réponse prophétique est eschatologique. »

 

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Eschatologique au sens où Qui Est, béni soit-il, a déclaré par la bouche d’Ezéchiel :                                                             

 

« Je répandrai sur vous                                                                                                                                                          une eau pure et vous serez purifiés ;                                                                                                                                                        de toutes vos souillures et                                                                                                                                                                  de toutes vos ordures je vous purifierai.                                                                                                                                               Et je vous donnerai un cœur nouveau,                                                                                                                                                   je mettrai en vous un esprit nouveau,                                                                                                                                            j’ôterai de votre chair le cœur de pierre                                                                                                                                                  et je vous donnerai un cœur de chair. »

 

Ce qui veut dire que lorsque domine l'esprit du Grand Frère, et contre toute attente, l’initiative appartient à Qui Est en qui se tient le noyau indémontrable de toute sainteté.

                                                                                                                                 Jean-Louis Bolte,

novembre 2002

 

(Une première version de ce texte est parue dans la revue Contrelittéttérature, n° 11, hiver 2003) 

09.05.2008

Spinoza et le prophétisme

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spinoza
...

Le complot des frères contre le prophétisme et la connaissance prophétique s'est noué très tôt dans la modernité – il a été formulé clairement par Spinoza dans son Traité Théologico-Politique. L'enjeu semble porter sur la question de la connaissance -- mais comme toujours le fond du problème est celui d'une jouissance « terrestre » accomplie.

§§§

Il suffit de dire que le prophétisme est « imagination » pour fermer la bouche de l'Autre. Une fois épuisés tous les commentaires et gloses sur le concept d'imagination il nous reste ce résultat : Spinoza a fermé la bouche de l'Autre. À partir de là, l'histoire de l'Autre n'a plus qu'à consigner que l'Autre – l'Autre transcendant – n'existe pas. C'est ce que fera avec rigueur la psychanalyse en remarquant que l'Autre se réduit à la fin au principe de localisation de notre jouissance, et donc s'évanouit avec l'objet de celle-ci ; et quant à la place désormais vide du Tiers transcendant, il ne reste plus qu'à y coller des Comités d'Éthique...

§§§

Quelle jouissance Spinoza préserve-t-il par cette opération ? Celle du savoir de la totalité. Ce que Spinoza appelle « Amour intellectuel de Dieu », et qui est intuition intellectuelle, saisie englobante et intuitive de la totalité de l'être, est l'affirmation non pas d'un amour quelconque, mais du primat de la connaissance sur l'amour – du primat d'une jouissance par la connaissance sur tout autre béatitude. En fermant la bouche de l'Autre, Spinoza certes s'ouvre à l'amour du savoir, mais il ferme le chemin de l'Amour stricto sensu. Le seul amour qui lui reste, il doit alors le qualifier d'intellectuel.

§§§

Voilà qui révèle que dans l'Autre même, il existe une division. Il y a certes l'Autre de l'Amour, mais nous nous laissons volontiers fourvoyer, nous autres humains, par l'Autre de la jouissance. Ce qui veut dire que ne pouvons confondre l'Autre avec Dieu. L'Autre est un lieu, et non pas exactement un lieu vide mais un lieu meublé, sommairement certes mais meublé – en tout et pour tout meublé de deux chaises. Il y a là, si l’on peut dire, un régime naturel de l'existence de l'Autre.

§§§

Deux chaises donc. Une chaise est réservée à l'Autre de l'amour, la seconde est réservée à l'Autre de la jouissance. Le régime naturel que nous connaissons actuellement, celui du « péché originel », consiste pour chaque être humain à désirer que l'Autre de l'amour vienne s'asseoir sur la chaise qui lui est réservée et à voir, non sans plaisir, s'asseoir sur sa chaise l'Autre de la jouissance. Comme dit saint Paul : nous voulons le bien et malgré tout c'est le mal que nos membres aiment. C'est le mal, horreur, qu'aime notre être naturel. En ce sens, la nature humaine est blessée dans sa perfection.

§§§

L'existence même du prophétisme affirme ceci : il y a un Autre au-delà de l'être – ou bien, ce qui est équivalent : il y a un Amour au-delà de l'être. C'est cette affirmation qui est étouffée par Spinoza, lequel procède à l'écrasement de l'Autre – et de sa raison d'Amour – dans l'immense pressoir de l'être se refermant sur lui-même, refermant sur lui-même ses mâchoires panthéistes et réembobinant en lui ses attributs infinis. Le mal, exclu de ce lieu de l’Ethique par les bons soins du philosophe, se révèle alors être à l'usage (Oh, horreur !), les mâchoires mêmes du monstre.

 

                                             JLB

05.05.2008

trois définitions


  DÉCANTATION

L'Autre jouissance se décante de la jouissance de premier sens en écrivant,

    ou en le disant,

    ou dans le silence, ou dans la liturgie,

    ou dans la pauvreté,

    ou en rêvant,

comme un vin vieux se décante en carafe de ses dépôts,

ou encore comme le son d'une radio retrouve en la règlant sa belle pureté.


***


  AMOUR

Dialogue silencieux ou non avec le Bon Dieu ou avec le prochain.

 

***


  FRANCE

La France est ce jardin nouveau où vont renaître l'Adam Nouveau et la Nouvelle Ève,

    soient

les hommes et les femmes d'aujourd'hui

    car

la France depuis toujours est le coeur du Père

 

                            JLB

13.04.2008

JNSR

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Quand a-t-on pu commencer à lire des textes prophétiques contemporains ? Dans les années 80 c'était encore sous le boisseau.

 

Personnellement, j'ai appris l'existence de ces textes à la fin des années 90. Il m'est tombé dans les mains un livre sur Medjugorje. Un des premiers qu'ait écrit l'abbé Laurentin. J'ai été immédiatement scotché et j'ai su dès cet instant que les apparitions contemporaines de la Vierge Marie étaient séreuses et décisives.

 

Puis très rapidement j'ai eu en main des textes prophétiques de Vassula Ryden, dans lesquels elle relate ses dialogues avec Jésus. Et depuis cette époque je me suis tenu soigneusement au courant, dévorant tout ce qu'on pouvait trouver sur San Damiano, l'Escorial, Kérizinen, Dozulé et autres Garabandal. Je ne parle même pas de Lourdes ou de Fatima qui vont de soi.

 

J'étais stupéfait de vivre au XXe siècle, puis au XXIe siècle, un renouveau prophétique.

 

Dès cet instant je me suis demandé comment penser cela avec notre esprit moderne, rationaliste et pragmatique (au sens de La pragmatique). Comment inscrire ce prophétisme dans notre époque, je veux dire dans notre philosophie, en particulier notre philosophie de l'histoire et aussi dans notre théologie. Comment repenser la politique à partir de là, etc....

 

§§§

 

Puis j'ai eu en main des textes de JNSR qui avaient commencé à paraître en 1990 je crois, et qui étaient un commentaire prophétique de l'apparition de Dozulé. C'était des textes confus, bourrés de fautes de français, lestés de lourdeurs extraordinaires, voire de fautes d'orthographe. J'étais consterné. Pour quelqu'un comme moi, qui prétend tout de même à un certain niveau littéraire, qui aime que la langue soit élégante et précise, j'étais servi ! J'en avais positivement les poils tout hérissés...

 

Pas possible que Jésus s'exprime de façon aussi lamentable ! Au début, JNSR, personne d'origine modeste, s'exprimait comme elle pouvait, et le prêtre qui s'occupait du discernement de ses messages avait pris le parti, à mon avis d'aujourd'hui parti génial, de garder les textes tels quels, c'est-à-dire dans leur état de pauvreté originelle.

 

Et sa décision a écarté d'un seul revers de main une foule de faux lecteurs et de pinailleurs, et provoqué un remarquable désert parmi ceux qui auraient pu la suivre.

 

Comme j'ai dit, j'avais beaucoup de mal à avaler quelque chose d'aussi mal écrit, mais maintenant je remercie ce bon prêtre d’avoir fait ce choix de la pauvreté. Pour qui s'intéresse au prophétisme, la médiocrité du texte n'est pas un gros problème.

 

En effet, la forme du message dépend toujours des qualités personnelles du récepteur.

 

En philosophie scolastique, il existe un axiome qui dit : « tout ce qui est reçu, est reçu selon le mode du sujet-récepteur ». C'est un axiome dit « de la réflexion », qui signifie que « le contenu intelligible de l'objet connu contracte le conditionnements existentiels du sujet connaissant » comme s'exprime Jean-Pierre Torrell, commentant ici le texte de Saint Thomas de la XIIè Question Disputée de la Vérité , qui concerne précisément la prophétie.

 

Ce qui veut dire que lorsque Dieu choisit un prophète, c'est rarement pour ses qualités d'écrivain. Il prend ce qui lui tombe sous la main, fût-ce la plus lamentable des « tâches » – comme disent les lycéens. Je suis sûr que JNSR ne m'en voudra pas d'employer ce qualificatif, et même m'approuvera.

 

Le point essentiel là-dedans, est résumé dans le fameux texte de Saint Paul en1 Corinthiens1:27-29 : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages: Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que personne ne se glorifie devant Dieu ».

§§§

 

Quand je suis revenu dans l'Eglise, après quelques années agitées de fils de 68, de maoïsme et tutti quanti, j'ai été très surpris de voir ce qu'était devenue la messe. J'avais abandonné au début des années 60 une Église célèbrant la messe avec l'ancienne liturgie en latin, et j'arrivais dans des cérémonies aux accents modernistes, dans lesquelles le mystère avait reculé parce qu'on faisait grand cas de la participation de l'Assemblée (A majuscule), dans laquelle on entonnait des chants indigents, parfois ridicules, inexplicablement accompagnés à la guitare. Messes dirigées par des curés qui ressemblaient parfois (pas toujours Dieu merci) à des animateurs de télévision.

 

J'ai dit parfois.

 

Des curés !!

 

Alteri Christi !!!

 

Après cela, le Journal d'un Curé de Campagne est devenu inintelligible aux nouvelles générations ! Sans parler de L'annonce faite à Marie ! A part Camille Claudel, qui était semble-t-il fille unique, on ne connaissait aucun autre artiste de ce nom.

 

Bien entendu, j'exagère : la nouvelle liturgie a ses beautés propres. Mais, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a des curés qui, si je puis m’exprimer ainsi, ont foiré leur affaire. Et d'ailleurs voyez ce que m'écrit ma dictée vocale, qui pourtant n'est pas spécialement catholique, puisqu'elle s'appelle « Dragon Naturally Speaking », et qu'elle est d'habitude assez précise : « (ils) on frôlé leur enfer » !!

 

Hélas ! Je demande pardon à tous les prêtres, à tous, quels qu'ils soient, même à ceux dont je parle, de dire cela à une époque où il est devenu si facile de taper sur les prêtres, en particulier catholiques, et sur l'Eglise, surtout la catholique. On sait ce que disait saint François, que je cite de mémoire : « Devant un prêtre, je m'agenouillerai toujours, et je me prosternerai, parce que, même si c'est un bandit, c'est avant tout un autre Christ ».

 

D'autant que j'ai honte d’avoir à le dire, moi, moi par qui le scandale est si souvent arrivé !

 

Mais je me dois à la vérité avant tout parce qu'elle est la substance même du Christ et donc la substance même du prêtre.

 

§§§

 

Moi qui revenait dans l'Eglise donc parce que j'avais eu une indigestion de « pensée moderne », voilà que je retrouvais ce qui semblait être une caricature, tant c'était lamentable. Tout un tas de prélats qui avait sucé le lait de Heidegger, de Sartre, de Marx. C'était étrange.

 

J'étais revenu dans l'Eglise pour retrouver mon cœur d'enfant et on me servait du marxisme – ou alors on confondait psychanalyse et confession. Tout juste si on ne citait pas en chaire Mao-Tsé-Toung ou le Marquis de Sade.

 

Et pourtant, même dans cette atmosphère trouble, dans cette terrible et accablante médiocrité, la première impression que j'ai eue est celle de la pauvreté. Je veux dire que cette indigence, à tout prendre, à la longue, m'a semblé être un bon signe.

 

L'Église était là, lamentable et méprisable, c'est-à-dire toujours offerte au mépris du monde. Et du coup, je me suis senti mieux. Ouf, merci Seigneur !

 

Ce que je veux dire avec toute cette histoire, c'est que c'est la même chose pour JNSR.

 

JNSR est pauvre. Moins pauvre certes que l'Eglise, puisque l'Eglise est Jésus-Christ en personne. 

 

Mais je refuse de rentrer dans des distinctions oiseuses et spécieuses entre misère et pauvreté. 

 

JNSR est pauvre à l'image de son Bien-Aimé. Ce qui nous sauve de l'enfer, c'est seulement d'aimer Sa pauvreté. 

 

Nous savons tous qu'il y a des pauvres et même des misérables qui seront en enfer : la preuve, il y a des curés. Quand aux jacobins et à leurs descendants de gauche (ou de droite), ils se définissaient tous comme des amis de la misère. Où croyez-vous qu'ils sont à l'heure présente ? 

 

§§§

 

Pour terminer cette présentation de ma prochaine (JNSR), je vous soumets une de ses méditations théologiques.

 

Non pas un message de Jésus à JNSR, mais une méditation de JNSR dans son dernier ouvrage paru aux éditions resiac : « Témoignage de Dieu à ses petites Âmes » (décembre 2007).

 

On reconnaîtra dans ce passage ce que mon ami Alain Santacreu appelle de la Contrelittérature. En même temps, on y retrouvera le thème qu'on essaie de développer dans la revue précitée ainsi que dans le présent blog :

vient un temps où la grâce deviendra nature …

JNSR parle donc dans ce qui suit à « tous les malades », c'est-à-dire à nous tous.

 

On trouvera cela à la page 81 de son livre – les lecteurs pourront constater qu'elle a fait des progrès en français.

 

A propos, que signifie le sigle JNSR ? C'est le diminutif pour Je Ne Suis Rien.

 

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« N'ayez pas peur, écrit JNSR. Toute souffrance, pour celui qui la vit dans le Christ, est une expérience mystique. C'est cette souffrance qui nous rapproche le plus de l'agonie de Jésus. C'est elle qui est toute proche de Sa Sainte Mort. C'est elle qui nous conduit à Sa Sainte Résurrection.

« L'homme, qui adore son Rédempteur, veut vivre le plus près de Lui, L'appelle, Le désire. La mort ne viendra que lorsque ce sera son Heure, mais qu'importe cette heure pour vivre la Résurrection.

« Si l'on peut vivre ici, déjà sur cette Terre et bien vivant, la douleur de l'attente, plus forte que la souffrance de la maladie, veut briser ce temps …  

– « Satan », m'écrit la dictée vocale –

… qui nous sépare de Celui qui Est la Vraie Vie. Comme si notre volonté devenait un marteau-piqueur, elle se met à casser ce mur de désunion. Et déjà s'effritent le temps et l'espace pour laisser voir l'être Suprême.

« Dieu consent que nous anticipions cette Résurrection dès ici-bas, dans ce corps de chair qui va devenir petit à petit plus esprit que chair.

« Si la Résurrection précède la mort corporelle, cette Résurrection désirée et très immédiate arrive lorsque « le vieil homme », qui est en nous, se renouvelle.

« C'est pourquoi nous ne subissons pas …

– la dictée vocale a écrit : « subissons » et elle ne veut pas corriger. Le texte de JNSR dit : « faiblissons » –

…au contraire, même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Saint Paul, 2 Co 4,16).

« C'est la Résurrection pérenne, elle ne suit pas le trépas.

« Le corps spirituel obéit déjà à l'Esprit Divin qui nous entraîne dans ce futur tant espéré : Vivre déjà de Dieu dans cette Résurrection pérenne. Doucement, nous voyons ce que Dieu nous promet : la Gloire de Dieu…

– la dictée vocale écrit : « l'Heure de Dieu » –

…dans la joie de cet Évangile Nouveau qui s'ouvrira pour tous ceux qui l'espèrent, le désirent et l'attendent dans l'Amour et la Foi en Dieu.

« C'est l'Évangile du Retour en Gloire de Jésus

– je jure sur l'Évangile que la dictée vocale a écrit : « du Retour en Heure » –  

…C'est l'Évangile du Huitième Jour

qui annonce le face à Face avec JESUS Christ, Notre Bien-Aimé.

JESUS Christ…  

– « crie », dit la dictée –

Amen »

JNSR

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Voilà qui décoiffe pas mal, non ? « Découvre », corrige la dictée, toujours attentive et bienvenue

 

                                   Jonas Jorda

(avec l’aide bienveillante et scrupuleuse de Dragon Naturally Speaking)

09.04.2008

Qu'est-ce que l'ontothéologie ?

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Sous la plume de Heidegger l'expression ontothéologie signifie que l'on a dénaturé l'être en l'identifiant à Dieu. Depuis Platon en effet, dit notre philosophe, on a confondu l'être et l'étant. Et de là, on a soutenu que s'il y avait un être au-dessus des étants, cet être était Dieu – et qu'en réalité, cet être était lui-même un étant, l'étant suprême. De là, l'être lui-même, l'être de Heidegger, est passé à la trappe, pour tomber dans le célèbre oubli qui allait faire la célébrité de son inventeur.

 

À l'occasion de ces manœuvres, on a alors mélangé l'ontologie, science de l'être, et la théologie, science de Dieu, de sorte qu'on allait finir par arriver à l'ontothéologie. Pour Heidegger, la science de l'être et la science de Dieu doivent être totalement séparées.

 

Il y a une autre conception de l'ontothéologie, celle de Lévinas. Lévinas qui, non sans humour, prend la défense de Dieu contre la « pureté » de l'être. À l'envers même de Heidegger, Lévinas n'est pas loin de dire qu'on a souillé Dieu en le mêlant à l'être. Dans son style questionnant, il demande : a-t-on pris l'être pour Dieu ou Dieu pour l'être ? Dieu n'est-il par l'autre de l'être ? Penser Dieu comme fondement de tous les étants, en le posant pour l'être autre, est-ce mal penser de l'être ou est-ce mal penser de Dieu ? Dieu n'est-il pas au-delà de l'être ?

 

Dès lors, et si nous voulons échapper à l'ontothéologie au sens de Lévinas, nous devons nous rendre sur un plan éthique, plan de la relation sur lequel « la transcendance de Dieu ne peut se dire ni penser » – car pour le philosophe, Dieu est « nuit ».

 

On retrouve ici la voie négative inaugurée par le pseudo-Denis – voie qui d'ailleurs, par le secours de l'analogie, est aussi celle du thomisme. L'analogie en effet, loin de confondre l'être et Dieu, nous permet de parler de l'être de Dieu, mais seulement de façon négative. En ce sens, il paraît difficile de qualifier le thomisme d'ontothéologie, pas plus au sens de Lévinas qu'au sens de Heidegger.

 

Or, c'est dans un tout autre sens que nous prenons le terme d'ontothéologie. En effet, ce que nous désignerons sous ce nom n'a pas pour but de dénoncer la conversion subreptice des objets des deux sciences, à savoir l'être de l'ontologie et le Dieu de la théologie, bien au contraire, il s'agit de mettre en valeur la nécessité d'un certain recours à la théologie pour éclairer les problèmes de l'ontologie – et en particulier, pour éclairer les turbulences qui se manifestent au niveau de certains états-limites de l'être.

 

Autrement dit, l'ontothéologie que nous voulons présenter est une position philosophique nécessaire, qui doit être défendue pour sa pertinence propre.

 

Du coup, nous partons de la position philosophique de Duns Scot qui est ontothéologique au sens que nous voulons introduire.

 

C’est ce point que nous voulons éclairer.

 

                                Jonas Jorda & Jean-Louis Bolte

Avertissement !!

On m'a prévenu qu'il était impossible d'exporter nos textes sur papier pour les lire tranquillement. Je pense avoir remédié à cet inconvénient. Il vous suffit donc, si vous voulez tirer un texte, de le mettre en surbrillance sans les marges, de le copier, et de le coller sur votre traitement de texte.

                           JJ