10.01.2008

La jouissance de premier sens

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Ce blog est intitulé de l'une à l'autre jouissance, appellation qui ne va pas de soi - que signifie en effet cette distinction entre deux jouissances ?

 

De « l'autre jouissance », je ne peux vous dire grand chose pour le moment. Ce que je peux vous dire, c'est ce qu'elle n'est pas. Elle n'est pas la jouissance qui apparaît dans le début de l'intitulé : « de l'une à l'autre jouissance ». Autrement dit, elle  n'est pas la jouissance sexuelle, ni celle d'aucun sens d'ailleurs : ni le plaisir de la table, ni celui des yeux, ni, à quelques réserves près, la jouissance esthétique. Ni le spectacle, ni l'argent, ni le vice - le sadisme ou la cruauté. Ce n'est pas une jouissance perverse.

 

Mon ami Bolte définit de façon générale la jouissance – pas « l'autre jouissance » mais la jouissance tout court, celle qui précisément n'est pas l'autre jouissance – il la définit comme mal. Ni plus ni moins. Quelle qu'elle soit, perverse ou non, sexuelle ou non, il la définit comme un mal, à la manière de Saint Paul qui, lui, la définit comme « la loi de nos membres », nos membres qui auraient tendance à imposer l'ordre du sans loi. Mais il faut remarquer qu'au sens de Saint Paul, la jouissance, nommée aussi par lui « péché », est inséparable de la loi de sa régulation, c'est-à-dire inséparable des différents préceptes et interdits qui permettent de ne pas être submergé par elle, ou encore, considérés sous un autre angle, qui permettent de la pratiquer, de « pratiquer le péché » dit saint Paul, sans trop de casses ni de bavures.

 

Cette dimension de la jouissance cadrée par le précepte permet de comprendre ce qui au fond (n’y allons pas par quatre chemins) est la cause profonde de l’éboulement en cours. Car cet éboulement, c’est-à-dire le fait que, comme on dit, « tout fout le camp », que notre monde se défait comme un vêtement mal cousu, à peine faufilé, que toute chose tend à se déboîter de son être, – cet éboulement tient à une seule chose que Bolte appelle « la dérégulation ». La dérégulation de quoi ? La dérégulation de la jouissance bien sûr. On veut bien se donner des interdits, mais selon nos propres règles. Donc on rejette la loi mosaïque, on rejette les dix commandements, car le mal n’est qu’un malentendu et il suffit de s’entendre sur ce qui nous convient ou pas.

 

Une autre distinction que fait Bolte concerne la différence entre plaisir et jouissance. Cette différence est importante parce qu’elle fait la part des choses entre ce qui est de l’ordre du besoin, ce qui est ancré dans la physiologie, dans le corps, et ce qui est, disons d’ordre culturel. Cette distinction, nous la devons à la psychanalyse. L’intérêt d’une telle distinction est de nous faire saisir le nécessaire timing de la dérégulation. La distinction entre plaisir et jouissance est à trois temps : le temps de la tension, celui de la décharge, celui de l’au-delà de la décharge. La dérégulation est aussi à trois temps, ce qui, appliqué à des phénomènes historiques, lui donne un petit air de valse : une fois prise la décision de déréguler, ce qui constitue le premier temps, lequel temps est donc de nature intellectuelle, le second temps apparaît, temps de renversement de l’ordre existant, temps de nature politique, au sens où s’établit un programme qui est celui du bonheur de l’homme. Le troisième temps est alors celui du déploiement de la jouissance dérégulée, c’est-à-dire le délire par lequel l’éboulement universel est mis en route.

 

Un exemple important de ce timing : la Révolution française. Premier temps, les Lumières, les salons, les sociétés de pensée, bref : la préparation « philosophique ». Deuxième temps : 1789 et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Troisième temps : 1793, la Terreur et le déchaînement de la jouissance sur la France entière.

 

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J’ai parlé de la psychanalyse. Au passage, je dois dire ceci à son propos : aujourd’hui, la tendance est à  la rejeter, faute évidemment d’une bonne connaissance du dossier. En particulier dans les milieux intellectuels catholiques. Surtout chez les plus jeunes, on ne connaît la psychanalyse ni de façon théorique, par la fréquentation des auteurs, ni de façon pratique par l’expérience du divan. Il faut savoir quelque chose de très simple concernant cette pratique : la psychanalyse n’a jamais prétendu nous dire où se trouvait notre bien. On pense un général, quand on ne la connaît pas, qu’elle invite les gens à se lâcher, qu’elle les invite à la jouissance sans frein et sans honte. Ce n’est pas l’intention des grands fondateurs, ni de Freud ni, pour ce qui concerne la France , de Lacan. Le but de la psychanalyse, ou si l’on veut, l’éthique de la psychanalyse, n’est pas une éthique du bien : elle ne prétend pas nous dire où est notre bien. Par contre, elle se propose de nous aider à discerner notre mal, c’est-à-dire la jouissance refoulée, inconnue à nous-mêmes (inconsciente), qui nous obsède et à l’occasion nous torture.

 

Bref. La question est alors de savoir de quel ordre de connaissance relève la jouissance. Dans ma précédente méditation j’ai distingué trois ordres de connaissance, selon l’objet qui se présente à nous.

 

La connaissance de l’actuel qui relève du point de vue des sciences expérimentales et de façon générale d’une approche pragmatique des choses.

 

La connaissance de ce que j’ai nommé le « chimérique », qui relève du point de vue de la bêtise – bien entendu, ce que j’ai nommé chimérique n’est autre que ce que Bolte appelle la « jouissance ». Comme la jouissance est essentiellement trompeuse, la connaissance qu’on peut en avoir doit dépasser le niveau de la bêtise et se constituer sur une ligne critique. C’est en ce sens que le secours de la psychanalyse peut-être nécessaire. De ce point de vue, je dois dire que je me désolidarise totalement de toute école analytique qui choisirait la jouissance comme possibilité ou axe de développement personnel.

 

Quant à l’autre jouissance, elle relève d’une connaissance différente, la connaissance mystique.

 

                                                                               JJ

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