24.02.2008

l’ignominie du monde des frères

J'ai demandé à Jean-Louis Bolte la permission de mettre en ligne un certain nombre de ses textes qui me semblent être d’une très vive actualité.

Ce premier texte a d’abord été publié par Alain Santacreu dans le n° 5 de la jeune Contrelittérature qui fêtait alors sa première année d'existence. De là, Alain de Benoît a voulu le publier dans Krisis, où il est paru dans le n° 26 (« Droit/non-droit »).

Il est tiré d'un ensemble inédit intitulé Sept vifs Contournements des Remparts de Jéricho. C'est le texte d'ouverture de cet ensemble que je présente ici, dans lequel nous faisons connaissance avec ce que Bolte appelle « le monde des frères (mais sans père) », et où nous voyons que ce monde, qu'il oppose au « monde des fils », s'est construit sur une crise du jugement, et plus exactement sur fond de déclin du jugement d'existence – pour le dire simplement sur la perte du bon sens consécutive à la déconstruction d'une institution véritablement stratégique : le père judéo-chrétien et son double juridique, le père du Droit romain.

Le titre de ce texte, « l'ignominie du monde des frères », renvoie à quelque chose qui devrait nous sauter aux yeux : abolie la négation paternelle, c'est la loi des mères qui prime et cette loi, en tant que loi de jouissance, est livrée au caprice, à la bassesse et à la fin ou délire.

                                             J J

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 l'ignominie du monde des frères

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   DE LA NEGATION     

D'où vient la négation ? D'après Freud elle ne vient pas de l'inconscient. L'inconscient ne connaît pas la négation, dit Freud. Qu'est-ce que cela veut dire l'inconscient ne connaît pas la négation ? Cela signifie que s'il la connaissait, l'inconscient ne se permettrait pas de dire tout et son contraire, nous ne pourrions pas rêver d’une vache qui parle ou d’une conversation détendue avec Isaac Newton – plus de paradoxe, plus d'oxymore, plus de bizarrerie, l'inconscient serait directement géré par le principe de contradiction qui veut que sous le même rapport, on ne puisse dire une chose et son contraire. Ainsi l'inconscient serait conscient et nous n'en parlerions plus.              

Un univers mental conscient est gouverné par une logique de type plus ou moins classique. En principe, à la bonne ou mauvaise foi près, on essaye de ne pas mélanger le vrai et le faux. Ainsi une logique minimum, de type vérifonctionnel, a besoin de deux choses et de deux seulement : elle a besoin de pouvoir connecter ses énoncés et elle a besoin de pouvoir les nier. Les nier, c'est-à-dire mettre en balance leur vérité, les considérer soit comme vrais soit comme faux. En disant que l'inconscient n'a pas besoin de la négation (de sa valeur logique), Freud veut dire que l'inconscient se contente de connecter les énoncés, sans aucun souci de vérité, ni même de vraisemblance. Autrement dit, la négation n'est pas une représentation interne à l'appareil psychique, elle y est introuvable.              

La négation n’est pas une représentation interne à l’appareil psychique et pourtant le sujet ne l'ignore pas. Elle lui est donc fournie de l'extérieur. En bonne doctrine freudienne, il faut qu'elle lui soit fournie par la réalité.            

Lorsque la négation ainsi introduite – on ne sait toujours pas d'où elle vient, remarquons-le – rencontre le domaine inconscient, que se passe-t-il ? Disons qu'il y a de la censure, du refoulement, il y a ce que Freud appelle une structure névrotique. La question importante est ici de savoir comment est introduite la négation, c'est-à-dire comment un principe civilisateur vient mettre de l'ordre dans cette espèce de libre-service des désirs qu'est l'inconscient.   

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   LA NUIT DES FILS         

Dans l'univers traditionnel, celui que nous pouvons appeler le monde des fils, nous connaissons la réponse apportée par la psychanalyse, par Freud, par Lacan : celui qui apporte la négation au sujet, qui l'introduit dans son monde intérieur comme principe de raison, c'est le père. Mais nous pouvons voir aujourd'hui (dans un contexte de déconstruction du dispositif paternel) que cette réponse a quelque chose de théorique. Il ne suffit pas en effet de dire c'est le père qui apporte la négation au sujet. Il faut dire c'est le père à la faveur d'un assentiment général – ce qui veut dire que, pour que ça marche, il faut que tout un tas de gens soient d'accord. Il faut que la société (comme on dit) soit d'accord, mais surtout que la mère soit d'accord et l'enfant par la même occasion.                     

       Ainsi le père est un dispositif traditionnellement civilisateur. Totem et Tabou de Freud essaye de cerner cela. Pour Freud, le père est celui qui succombe sous une violence originaire. Au moment où Freud saisit ce mouvement, le dispositif du père est déjà mis en contestation par les Lumières et ce qu'il en saisit prend la forme du meurtre. Remarquons que dans le monde traditionnel le problème de la mort du père se pose différemment, puisque cette mort est institutionnalisée, inscrite dans le droit, le père étant celui qui transmet (son nom, son bien) à cause de mort suivant les termes mêmes reçus par les juristes. Ce qui par là est institutionnalisé, au niveau symbolique, est la distribution généalogique des places : le père est celui qui cède sa place d’enfant à son propre enfant, il est celui qui accepte de mourir comme enfant pour transmettre cette place. Or, de ce point de vue symbolique, on peut dire que le droit révolutionnaire a refoulé cette dimension de la mort du père, la transposant par là-même sur un plan non institutionnel, sur le plan de la violence réelle. Plan qui n’existait pas comme tel dans le monde des fils puisque dans ce monde, à la manière du père que décrit Péguy dans Le Mystère du Porche de ln a Seconde Vertu , le père désire mourir. Il désire transmettre, selon son droit et non selon les lois de l’inconscient :  

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera plus.
  Où il ne sera pas.                                                                                                                                                                       Où ses enfants seront.
  Le règne de ses enfants.
            

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Dans le monde des fils, la proposition civilisatrice peut s’énoncer ainsi : il n’y a de père que Dieu, et celui qui en occupe la place désire mourir.

Ce que le droit révolutionnaire institutionnalisera de son côté c’est en quelque sorte le père vivant. La véritable négation du droit d’Ancien Régime par le droit révolutionnaire semble bien se situer à ce niveau de principe. Le père n’est plus essentiellement celui qui transmet (y compris une éducation) mais le père aimant et affectueux, le père réduit au seul rôle d’éducateur :  c’est bien ce que nous apprennent les historiens du droit de la révolution, par exemple Marcel Garaud qui écrit que les révolutionnaires entendaient réduire les rapports entre les pères et les enfants à la douceur et aux bienfaits d’un côté, au respect et à la gratitude de l’autre. Le père de l’autorité s’efface ainsi devant un soi-disant père de l’amour, lequel se trouve être le père privé de la négation.

En voulant l’égalité des parents, l’égalité de la parole du père et de la mère, le législateur révolutionnaire a fait de l’amour paternel un double plutôt ridicule de l’amour maternel. Il a forclos ce désir si puissant qui est au principe des fondements de l’amour du père dans le monde des fils, le désir de mourir – de laisser sa place.            

Puisque  désormais, dans le monde des frères, le père ne peut plus vivre en droit son désir de mourir, sa mort ressurgit comme un meurtre, comme un parricide. Le meurtre du roi arrête l’affaire. Là-dessus arrive Freud.   

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   LE MONDE DES FRERES

Le père dont hérite Freud se présente à lui comme un dispositif construit sur un meurtre. Pour lui, cela ne fait pas de doute, il s’agit d’un dispositif universel. Freud raisonne à la manière allemande, qui consiste à sauter à pied joint au-dessus du monde des fils pour se retrouver directement chez les Grecs (ou chez les Égyptiens). Il  se tourne du côté des mythes pour rendre compte de ce qu’il suppose d’universalité à cette structure du meurtre du père et il va même édifier son propre mythe. Il invente l’histoire du père de la horde primitive tué par ses fils parce qu’il leur interdit de disposer des femmes. Les fils, pris de remords, établissent alors une sorte de contrat social bâti sur l’interdit de l’inceste. Pour Freud c’est la culpabilité qui fonde l'assentiment universel des fils.

Malgré tout Freud reste juif, il n’est pas totalement partie prenante du monde des frères. Il reste un fils. Il essaie de préserver le dispositif paternel et de maintenir la dimension de la mort du père sur un plan symbolique. Les fils de son mythe ne sont pas tout à fait des frères. Car ce que veulent les frères (ceux du monde des frères), au-delà du meurtre réel, c’est la disparition réelle du père. La disparition sans reste. Ils ne veulent pas de la culpabilité.            

Aujourd’hui les choses se présentent donc comme suit : le dispositif paternel n'est plus accepté. Non seulement le dispositif traditionnel n’est plus accepté, mais encore le dispositif freudien. Précisons : le père n'est plus accepté comme principe civilisateur, c'est-à-dire comme vecteur du principe de raison et comme porteur de la négation. Très précisément il n'est plus accepté comme dispositif normatif. Ceci est d'autant plus évident que, suivant le souhait du législateur révolutionnaire, le principe est aujourd’hui inscrit dans le droit. En d'autres termes, le Droit civil français accompagne et organise la transition entre le monde des fils et ce qui désormais mérite pleinement le nom de monde des frères. À la place de l’ancienne proposition civilisatrice – celle qui dit qu’il n’y a de père que Dieu – la nouvelle proposition civilisatrice énonce que tous les hommes sont frères (mais sans père).            

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Comment cela se manifeste-t-il dans l’histoire du droit ? Il nous suffit de savoir ici que le changement des règles juridiques de la filiation a lieu en trois temps. Le législateur de l'an II met d'abord en place l'intention radicale dont nous avons donné l’esquisse, qui annule le droit d'Ancien Régime au bénéfice d'un droit nouveau où s'énoncent les principes fondateurs : la transmission (du nom, des biens, du métier) cède la préséance au bonheur de l'individu – qui deviendra par la suite le bien-être de l'enfant, et l'autorité paternelle cède la place à l'égalité des époux – ce qui dans le droit s'inscrit comme abolition de la notion juridique de puissance paternelle. Il est vrai que cette notion recouvrait un ensemble de pratiques de l'Ancien Régime devenues insupportables et sous lesquelles la puissance de négation du dispositif paternel s’était largement déconsidérée. La puissance paternelle fut donc réputée omnipotence despotique et on entreprit de faire disparaître le bébé avec l’eau du bain. Cambacérès put s’écrier dans son discours sur le premier projet de Code civil de la Convention : « La voix impérieuse de la raison s’est fait entendre, elle a dit : il n’y a plus de puissance paternelle ! ».            

Ces intentions premières du législateur révolutionnaire sont dans un temps second, en grande partie pour des raisons politiques, refoulées par le code Napoléon et vont longuement couver sous la cendre pour réapparaître intactes et comme décuplées en notre propre temps. On en peut voir le point de surgissement en 1970, date officielle de l'abolition de la notion de puissance paternelle désormais remplacée par celle d’autorité parentale.            

Les nouvelles donnes médicales et scientifiques se sont greffées là-dessus et les trains de lois qui ont suivi ont à ce point obscurci la perception sociale de la filiation qu'aujourd'hui on n'a plus aucune idée de ce que peut être le dispositif du père. Une nouvelle question est apparue qui aurait surpris les hommes et les femmes qui vivaient dans le monde des fils : qu'est-ce qu'un père? Et à y bien réfléchir, on se dit que si Freud a inventé la psychanalyse, c'est parce que ce problème et précisément celui-ci apparaissait à son temps. Même la question de l’hystérie lui est subordonnée, puisqu’à la fin elle n’en est que le symptôme.            

Remarquons que dans le nouveau monde, le monde des frères (mais sans père), on ne se soucie plus de la question qu’est-ce qu’un père ? -- dans le monde des frères on se pose cette nouvelle question : qu'est-ce qu'un frère ? On ne soucie plus de l'ancienne question parce qu'on ne se soucie plus de la négation.   

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   LES DEUX FORMES DU JUGEMENT         

Mais il y a des choses dont il convient de parler à temps et à contretemps, raison ourquoi nous revenons ici à cette question qui n'intéresse presque plus : qu'est-ce qu'un père ? Question désormais postfreudienne.             Et voici : un père est ce qui fournit la négation. C’est le seul fondement de son autorité, le seul fondement de la notion de puissance paternelle.            

On objectera non sans raison que la négation n'est pas ce qui manque au monde des frères (mais sans père). La négation, les frères l'ont déjà. Mais il convient d’y regarder à deux fois. Car il y a négation et négation, à distinguer suivant les deux forme classiques du jugement : le jugement d'attribution et le jugement d'existence – formes que Freud lui-même prend la pleine d'articuler fortement.            

Si je dis ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache – je me situe au niveau de ce qui est bon et de ce qui n'est pas bon, c'est-à-dire au niveau d'une opposition. À ce niveau apparaît bien une négation construite sur des valeurs opposées (ainsi le mauvais est ce qui n'est pas bon), mais une telle négation est donnée par l'esprit lui-même, c'est-à-dire qu'elle est issue des représentations psychiques et qu'elle est présente dans l'inconscient sous forme d'oppositions de valeurs : présent/absent, bon/mauvais, aimé/haï... Ce n'est donc pas cette négation que Freud évoque lorsqu'il dit que l'inconscient ne connaît pas la négation. La négation construite sur l'opposition signifiante est celle que les scolastiques appellent negatio infinitans, négation indéfinie. Saint Thomas établit qu'elle règle le principe d'identité et de ce point de vue le principe d’identité devient identique au principe d'attribution : A est A parce qu’il n’est pas B.            

Par contre si je dis ceci n'est pas ou ceci ne peut pas être, je formule un jugement d'existence. Celle négation d'existence ne surgit en rien d'une opposition. De cette négation d'existence on peut dire qu'elle est identique au principe de contradiction : A n’est pas non-A, car si cela est, A n’est pas. Qu'on ne la trouve pas dans l'inconscient ne saurait nous étonner puisque le propre de l’inconscient c’est de dire que A est non-A. Mais du point de vue de la réalité (au sens freudien de ce mot) on ne peut à la fois être et ne pas être, l’alternative est être ou ne pas être. C’est à cette question que permet de répondre la négation d’existence – négation dont Hamlet, héros moderne, manque douloureusement – négation dont nous disons qu’elle est communiquée au sujet par le dispositif du père.            

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Que signifie alors cette mutation juridique que nous avons évoquée ? Que signifie cette déconstruction du dispositif du père organisée par cette transformation du droit ? Elle signifie ceci : la négation d'existence est retirée au sujet au profit de la négation d’attribution. Le principe de contradiction qui gouvernait (tant bien que mal) le monde traditionnel, le monde des fils, est supplanté par le principe d'identité (à l'occasion présenté sous sa forme d’opposition comme choix de la différence), principe qui régente aujourd'hui le monde des frères (mais sans père).            

Aussi les frères établissent-ils leur approche du monde sur le mode du jugement qui dit ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache. De sorte que la structure du monde des frères est analogue à celle de l’inconscient : démocratique et totalitaire.   

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LE KIKI DE SA MAMAN    

Mais voyons les choses plus concrètement, soyons réalistes et demandons-nous comment le père produisait cette fameuse négation d'existence dans le monde traditionnel, le monde des fils – le monde des fils et des filles car c'est le moment de rappeler que parmi les fils il faut compter les filles qui leurs sont égales devant la négation – et le juriste médiéval, rappelle Legendre, ne s'y trompe pas pour qui fils signifie en effet  fils de l'un et l'autre sexe. Il y a les filles et donc il y a les mères. Les mères sont au coeur de la dialectique de la négation. Elles y apportent leur corps, c’est-à-dire un certain poids de réalité.            

Quelle est la fonction du père pour un enfant ? C'est en quelque sorte une fonction de fertilisation du désir de la mère – une fonction de pacification, car comme dit Lacan le désir de la mère est quelque chose d'incontrôlable : c'est comme se trouver entre les mâchoires d'un grand crocodile, ça peut se refermer n'importe quand.              

Pour un petit enfant, le désir de la mère peut assez bien se résumer à ceci : qu'il soit le kiki de sa maman. C'est évidemment touchant et le resterait si cela ne venait à prendre une signification sexuelle. Ce qu'elle désire là-bas, qui l'éloigne de moi, je le serai, pense l'enfant. Toute une dialectique de l'être et de l'avoir est mise en route. Être ou ne pas être. En avoir ou pas. Et ainsi de suite. Bref, tout un ensemble de significations aux issues possiblement imaginaires s'ébranle, dont la solution pour l'enfant, une solution de bon sens, est la suivante: je ne peux être ce que ma mère n'a pas. Il s'agit de couper la route à une signification imaginaire pour engager l'enfant dans la voie d'un réalisme sexuel. Encore faut-il lui communiquer cette solution.            

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Ce moment est précisément celui où l'on voit se séparer le monde des fils du monde des frères. C'est à ce niveau précis qu'agit ou non le dispositif du père. C’est le moment de l’entrée dans l’Oedipe. Soit le père intervient, et pas forcément en personne d'ailleurs, il suffit que sa médiation soit véhiculée par la parole de la mère, c'est-à-dire que la mère introduise elle-même la négation d'existence : cette illusion tu ne peux l'être, veut bien entendre l'enfant, et tu ne peux l'avoir accepte de reconnaître la mère. Tu ne l’es pas, tu ne l’as pas : c'est à la faveur de cette double parole que la négation introduit l'enfant dans la dialectique oedipienne. Ce que Freud appelle Oedipe est directement lié au dispositif paternel. Sans père il n'y a pas d'Oedipe et sans Oedipe il n'y a pas de père. Or à quoi aboutit l'Oedipe ? À une normativation sexuelle, c'est-à-dire à ce que chacun vienne habiter le sexe que lui propose son corps. L’Oedipe est bien un réalisme.            

Si au contraire la normativation oedipienne n'est pas engagée, c'est-à-dire si le dispositif paternel est contourné ou retiré, la normativation sexuelle qui a lieu est différente, c'est une normativation sexuelle livrée au désir de la mère, autrement dit livrée à cette signification imaginaire qui fait de l'enfant le réel kiki de sa maman. En bonne clinique psychanalytique cela s'appelle une perversion. À la place de la négation d'existence apparaît ce que les analystes appellent le déni ( la Verleugnung de Freud – que Lacan finira par appeler un démenti, et même un louche refus). Or le déni porte sur la réalité elle-même, c'est une négation de la réalité au sens où de réel kiki de sa maman il ne peut y avoir (la mère n'est pas pourvue de phallus, c’est la vérité de la mère en soi) – et pourtant c'est ce que nie le sujet pervers. Il nie la négation de ce qui n'est pas. La réalité perverse, qui exprime finalement l'essence de la réalité sur laquelle se fonde le monde des frères (mais sans père) est une réalité faussement négativée. Et cette fausse négativation, négation de la négation d'existence, est au principe de notre acharnement fraternitaire postmoderne. Acharnement dans lequel (soyons nuancés) il faut savoir démêler la parade spectaculaire et le calcul idéologique plus ou moins naïf, de la vraie fraternité qui s’affiche rarement pour ne pas dire jamais – car comme il se dit dans le monde des fils : que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche.   

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AU BOUT DU BIEN-ETRE        

La mutation juridique qui a eu lieu apparaît ainsi au service d'une telle structure, dont il faut bien soutenir avec lucidité que si elle est faussement négativée, elle est inconsistante. C'est-à-dire qu'elle est appelée à s'effondrer.            

Sur ce déni de la réalité encore ceci : il était inévitable qu'une telle négation de la réalité physique des personnes s'allie à la longue avec la science pour, si l'on peut dire, travailler directement dans la viande. Pierre Legendre parle de conception bouchère de la filiation, n'hésitant pas à mettre cette situation sur le compte de l'impensé posthitlérien (l’eugénisme féroce du monde des frères bâti, sous les grands blablas antisémites et droidelomistes, sur la haine du judaïsme, c’est-à-dire sur la haine du fondement du monde des fils) de nos sociétés. Il rappelle cet arrêt d'une cour canadienne concernant ce cas ahurissant d'une mère célibataire qui, ayant changé de sexe, ayant pris apparence masculine avec l'aide d'un chirurgien, demanda au tribunal d'être reconnu(e) comme père de son enfant. Après consultation des psychologues qui conclurent que la mère était morte pour l'enfant et qu'il en avait fait son deuil, le juge accorda satisfaction à la demande. Cet extraordinaire délire, cette grimace grossière d’une circoncision inversée, illustre bien ce que le fondement du déni apporte au monde des frères : la permission de reconstruire (et probablement bientôt de construire) les corps. Rappelons que le droit de changer de sexe est désormais inscrit parmi les droits de l'homme.            

Le monde des frères a donc changé de loi, il ne se fonde plus sur la loi du père, mais sur le désir de la mère.  Le monde des frères est gouverné par la loi des mères – la loi des grands crocodiles – en attendant le Grand Frère, mais ceci est une autre histoire. 

Le droit des frères diffère du droit des fils en ce qu’il ne se fonde pas sur ce qui est, mais sur ce qui n’est pas – à l’occasion baptisé bien, qu’il faut traduire par bien-être. Parti-pris pragmatique et utilitariste, qui livre les lois à un gradualisme sauvage défini par le marché médiatisé des opinions (le tyrannique tribunal de l’opinion publique soohaité par Bentham) seul juge, à la longue, de ce qui est bon (qu’il faut manger), de ce qui est mauvais (qu’il faut cracher).  À la longue : au bout du bien-être – c’est-à-dire au service du seul management.            

Au bout du bien-être donc le monde des fils ne semble plus qu’un souvenir et le monde des frères s’épanouit dans son inconsistance totalitaire. C’est cette inconsistance qui le condamne et personne ne peut ignorer que l’éboulement est en cours. Ceci ne signifie pas que nous en ayons plus de lucidité. La connaissance du désastre ne donne aucun savoir. En réalité, l’avenir du monde se joue dans ses fines pointes. La fine pointe du monde des frères, c’est le clone. La nouvelle définition de l’humain est exactement celle-ci : c’est un clone de frère – derrière les grands discours sur la différence défilent des frères, reproduits à l’identique. D’un autre côté la fine pointe du monde des fils, c’est le saint.    

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LA FINE POINTE DU MONDE DES FILS       

Curieusement, Lacan a fait un appel à la sainteté. C’est dans Télévision : Tous des saints, dit-il, pour sortir du discours capitaliste. Savait-il bien ce qu’il disait, d’autant qu’il illustrait son propos de la figure assez peu canonisable de Balthazar Gràcian ? Des frères qui l’entouraient il n’a obtenu que de la perplexité. Il paraît bien qu’il faut une oreille de fils pour entendre quelque chose à cette invite d’allure vaticane.            

Il convient de définir le saint comme celui qui a le juste maniement de la négation. Dans le monde des frères (mais sans père), les frères s’attachent à abolir la négation. Par contre le saint est celui qui accomplit la négation. Que signifie accomplir la négation ? Cela signifie : réaliser l’au-delà de l’interdit, ou bien : atteindre le précepte.            

Il y a l’interdit et il y a le précepte. Pour Freud, le dispositif du père se construit sur l’interdit – le prix en est la culpabilité.            

C’est précisément la culpabilité que le monde des frères tente de supprimer en s’établissant sur un en-deçà de l’interdit, c’est-à-dire sur la plasticité de la loi du désir maternel, sur sa plasticité perverse essentiellement orientée vers la recherche d’une jouissance sans loi toujours plus déployée, une jouissance qui se réaliserait sans culpabilité, dans ce but alliée à son double scientifique, à sa face calculatoire, et qui rêve d’un nouveau petit homme, d’un petit frère parfait (petit frère parfait de l’un ou l’autre sexe) parmi tous les autres frères. Est prohibé – prohibé et non pas interdit, ou alors il s’agit d’un interdit pragmatique, sur le mode de l’expérimentation scientifique, interdit à géométrie variable défini non par la structure mais par le consensus – est prohibé donc ce qui contrevient à cette perfection. C’est sur ce mode, le mode totalitaire d’un impératif de perfection promulgué par le consensus, que les frères édifient l’en-deçà de l’interdit.                 

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Dans le monde des  fils donc, il y a l’interdit et il y a le précepte. Mais ce qu’a connu essentiellement (jusqu’à présent) le monde des fils c’est l’interdit. Et ce que produit l’interdit est cette sorte particulière de loi qui, comme dit Saint Paul, est pour pratiquer le péché – cette sorte de loi qui éponge (mais pas très bien) la culpabilité. Le précepte est d’une autre nature, il donne les limites de ce qui est, il a la forme du mode d’emploi ou plus précisément du conseil paternel. On en trouve un exemple au tout début de la Genèse , lorsque Dieu dit : vous pouvez manger de tous les fruits de ce jardin, mais ne mangez pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. A ce moment-là, il n’y a encore ni mal, ni interdit, ni culpabilité, Dieu donne le mode d’emploi du bonheur : vous n’avez pas besoin de faire le mal pour savoir qu’il ne faut pas le faire.            

En  quoi consiste alors l’effort du saint ? Précisément à restituer ce moment du précepte, lequel constitue l’essence ultime de la négation – c’est-à-dire le seul niveau où puisse se saisir véritablement l’amour du père, qui transmet ce qu’il a, sa volonté de persévérer dans l’être, non en un sens spinoziste mais comme forme de la puissance fondatrice de la négation, laquelle se prend au-delà de l’étant, en tant donc que cette volonté désigne ce qui est, ou plus précisément l’exister de ce qui est, comme normatif, par opposition à l’amour de la mère, qui donne ce qu’elle n’a pas, son seul manque-à-être, et c’est pourquoi elle ne peut s’élever (aux exceptions près, exceptions nombreuses et remarquables) au plan du précepte mais seulement à celui de l’interdit.                

Or, et ceci est prophétique – non d’un prophétisme conditionnel comme la destruction de Ninive, mais d’un prophétisme certain comme la venue du Messie (certain mais encore voilé) – c’est à la longue l’effort du saint qui prévaudra, ce qui veut dire qu’il obtiendra l’unification de l’amour, déchiré entre ces deux désirs. Position paulinienne. Autrement dit, après l’effondrement du monde des frères – l’éboulement est en cours, chacun le sait après l’effondrement du monde des frères refleurira le monde des  fils, un monde non plus bâti sur l’interdit ou sur le prohibé, mais sur le précepte.

JLB                                                                                             

18.02.2008

création et évolution

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Créationnisme et évolutionnisme

Le catholicisme n’est pas un « créationnisme » au sens où ce terme s’applique dans certains courants du christianisme américain. Le mot « créationnisme » peut avoir aujourd’hui deux sens : soit qu’on parle précisément de tel mouvement traditionnel américain, par ailleurs fort récent ; soit qu’on parle de la métaphysique du monothéisme. Dans ce cas le mot créationnisme signifie que l’être du monde ne procède pas de lui-même, mais qu’il dépend d’un autre être – ainsi définit-on un être créé et un être créateur. Si je parle de créationnisme, si j’en parle en tant que catholique, c’est évidemment dans ce second sens. Ce n’est pas parce que je pense que le monde a été créé il y a 6000 ans. La science a par ailleurs largement démontré le contraire. Par contre, la science n’a jamais infirmé que l’origine radicale de l’univers ne tient pas, c’est-à-dire ne procède pas, de son être propre (comme le pensait les Grecs depuis Parménide) –  procède au contraire d’un autre être, un être créateur que les hébreux appelleront Dieu. Si je parle d’évolutionnisme, je ne vois pas de contradiction entre une théorie métaphysique de la création et une évolution possible des espèces. Non seulement je ne vois pas de contradiction, mais je soutiens que la création elle-même, la création tout entière, est engagée dans une évolution globale.


Il y a donc évolutionnisme et évolutionnisme. Considérons d’abord l'accueil fait par l'Église à l'évolutionnisme scientifique – et dans ce sens, le darwinisme scientifique est reconnu comme parfaitement valable du point de vue scientifique (s'il y a des critiques à lui faire elles reviennent à la science) – la mise au point de Jean-Paul II est parfaitement claire là-dessus.

D'un autre côté, il existe dans le catholicisme une philosophie proprement « évolutionniste » qui puise dans la Révélation elle-même. Non seulement elle n'est pas contradictoire avec l'évolutionnisme scientifique, mais elle en éclaire encore le sens et plus, elle l'inscrit dans son propre mouvement en concevant l'univers comme se trouvant dans un régime de création continuée par l’effet d’une information toujours nouvelle qui ne cesse de soutenir et de développer son expansion – c’est l’idée d’information créatrice qui est à la base de cette conception évolutionniste.
Autrement dit : le christianisme reconnaît, en parfait accord en cela avec les résultats scientifiques du siècle, la dimension génétique, ou historique, ou encore évolutive du réel.

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L'information créatrice

Dans cette conception philosophique l'idée d'information créatrice se détriple :

– vous avez d’abord l'information de la matière qui ne cesse d'affluer : c’est évidemment ce niveau de réel que la science examine à la loupe. À ce niveau, le mot « information » désigne aussi bien le sens métaphysique de forme (opposé à matière) que le sens physique de morphologie. Sur ces questions, on consultera l’ouvrage magnifique que Claude Tresmontant a écrit en 1972 : Sciences de l’Univers et Problèmes  métaphysiques.


– d’un autre côté il y a l'information donnée à notre intelligence pour nous permettre de participer à cette création cette deuxième sorte d'information c'est l'information prophétique. Elle ne passe certes pas par nos sens, mais est communiquée directement à notre intelligence. Nous pouvons la refuser, la nier (comme fait Spinoza), voire la moquer (comme fait notre temps), mais en tant qu'information elle a rapport avec la vérité. Et pas seulement avec des vérités que nous imaginons.

- Enfin, il y a un troisième niveau proprement mystique, et qui ne s’applique plus à la matière, qui  s’adresse encore pourtant, quoique de façon associée, à mon intelligence comme à mon corps, mais qui  s’exerce principalement sur mon esprit. Cette information mystique, elle n’est pourtant ni abstraite et « théorique », ni insaisissable et éthérée, puisqu’elle a une forme. Cette forme, elle vient sans cesse à ma rencontre, c’est la forme qui vient m'individuer et qui donc m'apporte un surcroît d'existence. Cette forme, c'est l'Autre lui-même qui vient à ma rencontre, l'Autre en personne qui vient me revêtir de lui-même, qui vient m'adouber – cette forme, c'est le Christ. Processus de divinisation par lequel nous nous conformons au Christ via la croix et par lequel nous nous préparons à passer du plan de l’être créé au plan de l’Unique incréé.

Trois niveaux génétiques donc, qui tressent entre eux une évolution globale.

Déblayons un peu le terrain.

 §

Une évolution individuante

Certes on peut très bien ne considérer que le premier niveau, le niveau naturel, comme on peut ne considérer que le niveau psychique ou même seulement le niveau spirituel qui est le niveau mystique. Il est possible et d'ailleurs parfaitement légitime de considérer séparément chacun de ces niveaux. Et on n'a pas manqué de le faire : pour en revenir au niveau mystique, considérons par exemple la somme que le Père Marie-Eugène de l'Enfant Jésus a consacré à la théologie mystique aux éditions du Carmel. Sa précision, sa finesse, sa robuste structuration on fait son autorité.

 

D'un autre côté, ne considérer chacun des niveaux que dans sa stricte autonomie ne peut suffire à comprendre l'ensemble de la réalité. Il est opportun de s'intéresser aussi à la question des rapports qu’entretiennent ces niveaux : tressages, interactions, coordinations, coopérations, subordinations et ainsi de suite. Sur la base de ce que les trois niveaux ont de commun, la notion d'information, les rudiments les plus élémentaires de théorie de l’information nous obligent en toute rigueur à supposer un émetteur qui les délivre – et cet émetteur ce ne peut être l’être créé (le "récepteur"), mais l’autre être, l’être créateur, celui qu’on nomme l’Autre créateur.

 

Toutes ces communications d’informations tendent à la longue vers un seul but : amener l'être, et en particulier l'être humain, à son plein développement.

 

§§§

 

Si nous observons maintenant ce par quoi nos trois niveaux diffèrent, nous approchons quelque chose de plus profond encore, à savoir le pourquoi de toute cette dynamique globale. Récapitulons.

 

Le premier niveau est celui dans lequel de l'Autre créateur injecte ses informations créatrices. Ce premier niveau est celui de l'être naturel. Le fait que ces informations s'enrichissent sans cesse et projettent la réalité naturelle vers une complexité croissante, et que l'humanité soit placée à la pointe extrême de ce progrès, montre clairement que nous avons affaire à une finalité.

 

Le deuxième niveau est celui dans lequel l'Autre créateur injecte ses informations prophétiques. C'est le niveau de la Révélation : il s'adresse à l'intelligence humaine. C'est que cette information ne peut être donnée à travers le réel naturel – l'homme peut connaître le réel naturel grâce à son intelligence, mais le réel naturel ne contient pas (ne peut pas contenir) les réalités révélées, et si l'Autre créateur veut communiquer ces informations il faut qu'il le fasse par un autre voie : il a donc choisi la voie prophétique par laquelle il exprime le projet qu'il a pour l'humanité. Et ce projet porte non seulement sur la réalité naturelle, mais encore il la déborde au-delà de toute réalité imaginable.

 

Le troisième niveau est celui des réalités particulières, avant tout les réalités humaines dans lesquelles l'Autre créateur dispense ses informations mystiques. Réalités humaines, c'est-à-dire les communautés, les nations, l'histoire des hommes, et ainsi de suite, mais avant tout les personnes. Par son action mystique, l'Autre créateur modèle chacun de nous, non pas « l'être extérieur » mais « l'être intérieur », le modèle selon la forme christique particulière, singulière, unique, qu’il lui a réservée, le modèle évidemment dans la mesure où nous l’y autorisons.

 

Il y a là la pointe ultime de l’individuation humaine.

 

§§§

 

Ces remarques qui me semblent élémentaires pour n’importe quel paroissien un peu profond, c’est-à-dire qui prie de bon cœur et qui fréquente Jésus-Eucharistie, apportent un démenti catégorique aux affirmations irréfléchies qu’on peut lire sous la plume de tel ou tel théologien postmoderne. Par exemple Hans Küng : « Théorie du big bang et foi en la création, théorie de l’évolution et création de l’homme ne se contredisent pas, mais il est impossible de les harmoniser » in Petit Traité du Commencement de toutes choses (Le Seuil, 2007).

 

Nous venons de montrer exactement le contraire : non seulement ces dimensions ne se contredisent pas mais elles s’harmonisent merveilleusement.

 

§§§

 

 

Tout se passe donc à la fin comme si l’être créé tendait à sortir de lui-même, comme s’il possédait des états-limites sur la ligne desquels il était éprouvé : la croix vient témoigner de ces états-limites et de ces épreuves.

D’un autre côté cette torsion subie par l’être sur ses interfaces créé/créateur, suggère cette hypothèse pour le moins excitante : et si ce qui est grâce aujourd’hui devait devenir nature demain.

§§§

 

 et si ce qui est grâce aujourd’hui devait devenir nature demain ?                                              

                                            J-L. Bolte

08.02.2008

Sur la laïcité


 

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Le principe de la laïcité

Le principe de la laïcité est évidemment une affaire piégée, puisque la laïcité consiste à soustraire les peuples au point de vue mystique et à les plier à la démocratie des mœurs.

 

Ce qui veut dire que la laïcité vise à ramener les peuples dans le giron de la bêtise, sous le gouvernement de la jouissance – où, si l'on préfère, de fermer les yeux sur ce qui vient parce que ce qui compte, c’est ce que l’on tient et non ce qui vient.  Mais ce qui vient c'est le désastre.

 

Bref : la laïcité est à la fois illusion, parce qu'elle mène au désastre, et mensonge, parce qu'elle désire le désastre.

 

Comme toujours, lorsque cela vient de l’idéologie des Lumières, l’affaire se joue au niveau des mots. À l’origine, c’est-à-dire dans l’Évangile, l’idée de laïcité exprimait la nécessité de « distinguer » deux plans différents pour mieux les accorder : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », dit l’Évangile.

 

Chacune à leur niveau propre, la cité terrestre et la cité céleste ont à se développer – ce qui ne veut pas dire que leur développement est indépendant, puisque les deux cités s’articulent par le biais de la loi morale, et que la cité céleste se tient au gouvernement final des choses – en tant que visée ultime de toute politique (ou encore : en tant que lieu ultime du bien commun). En ce sens, César lui-même n’échappe pas au « rendez à Dieu ce qui est à Dieu  » et sa mission consiste précisément à gérer ce bien commun. Le bien commun, c’est-à-dire la totalité du bien de l’homme : matériel et spirituel.

 

Or cette vérité, César n’a plus envie de l’entendre. César veut désormais gérer à sa façon la cité terrestre.

 

Main basse sur l’être

Par la grâce d’une « avancée républicaine », le mot « distinguer » a été refoulé – a été escamoté faut-il dire plutôt – derrière le mot « séparer ». De la « distinction » des deux ordres de cité, on est passé à la « séparation » de l’Église et de l’État. Mais si là on distinguait pour unir, on sépare ici pour diviser.

 

De quoi s’agit-il en réalité ? À la fin, il s’agit de retirer à l’Église la finalité dans laquelle elle nous inscrit, pour remettre à l’État moderne la charge de notre être. C’est parce que se dessine maintenant clairement l’enjeu fondamental de toute l’affaire qu’on peut en cerner les tenants et les aboutissants.

 

L’enjeu : César veut faire main basse sur l’être.

 

Qu’est-ce à dire ? « Faire main basse sur l’être » veut dire s’emparer de ses différentes dimensions : de son essence de manière à pouvoir le refabriquer, de son existence de manière à pouvoir l’étrangler à l’occasion – comme on le voit avec l’abattage de masse des petits bébés ; de son origine même de manière à pouvoir officiellement la nier. Toutes choses que désire ouvertement César et devant quoi l’Église catholique devrait s’interposer. Devant quoi, au plus, l’Église française s’est faiblement agitée.

 

« Faire main basse sur l’être » signifie donc pouvoir déconstruire la structure métaphysique du réel et la reconstruire à son gré. On pose que l’être n’a aucune orientation, et on s’en empare pour le réorienter à son gré.

 

Ainsi, la personne se module-t-elle en individu, elle se psychologise, se sociologise, devient économicus ; l’individu se décline à l’occasion en chose, comme il arrive à l’animal ou au fœtus ; et à la fin, toute chose ou objet devient irrésistiblement produit, de façon d’autant plus inéluctable que c’est bien le  profit capitaliste qui mène tout le bal.

 

 

L’énoncé final de la laïcité

 

 

Faire main basse sur l’être impose donc à César d’écarter ce qui pourrait s’interposer devant ce projet et en particulier toute opposition religieuse qui soulèverait une objection radicale. Et qui pourrait se révéler de mauvaise pratique.

 

Autrement dit, aux yeux de l’État, il n’est plus acceptable que l’Église continue de soutenir les énoncés qui fondaient son autorité, à savoir :

  • que, dans son autonomie, l’État reste soumis à une loi morale qui transcende son pouvoir ;
  • que le catholicisme est la vraie religion et qu’il est ainsi seul garant de la vérité, puisqu’il la tient de la bouche même de l’Autre.

 

§§§

 

Soyons clairs : nous nous trouvons dans une situation antagoniste. L’Église s’appuie, du moins en principe, sur une position civilisatrice qui est celle du judéo-christianisme. L’État laïque, quant à lui, projette de déconstruire cette civilisation pour bâtir sur ses ruines. Au-delà même du politique, il s’est donné une tache civilisatrice – un « programme civilisateur » qui, de toute façon, s’appuie sur la déconstruction incontournable de la loi mosaïque.

 

Ce qu’exprime la laïcité de façon toujours plus nette, c’est qu’il n’est pas question qu’on puisse s’y opposer.

 

La laïcité ne veut pas de loi morale, elle ne veut pas de la vérité. Elle est à elle-même sa propre vérité.

 

C’est ici que joue la séparation décisive, la séparation qui porte sur le joint vif de la civilisation à détruire. Car l’État moderne a besoin de se séparer officiellement de l’Autre créateur. Et c’est précisément pour cette raison qu’il a besoin de cet énoncé véritablement fondateur, quoique inconscient et refoulé, de la laïcité moderne, à savoir :

 

L’Autre n’existe pas.

 

Énoncé qui, loin de dire simplement que « Dieu n’existe pas », projette devant nous un horizon psychotique de désastre – et qui, pour cette raison, appelle commentaire.

 

                                                                 JJ

03.02.2008

Sur la Révolution Française (II)

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C'est avec une profonde satisfaction et un sentiment de grande reconnaissance vis-à-vis de l'auteur, Renaud Escande, que j'apprends la parution du Livre noir de la Révolution. Dès à présent, il me vient à l'oreille les meilleurs échos sur cet ouvrage. En attendant de pouvoir vous en parler plus avant, je vous propose telle bonne feuille sur la « méchanceté révolutionnaire » -- propre à nous faire réfléchir sur le sens du mot « méchanceté ».

Celle-ci est de la main du grand historien ostracisé pour cause de tiédeur révolutionnaire : Hippolyte Taine. Je vous en souhaite bonne lecture. Le texte est tiré de l’édition de 1907 des Origines de la France contemporaine  (tome VII, pages 352 à 356).

§§§


« Quand on a bu longtemps d'une boisson nauséabonde et forte, écrit Taine, non seulement le palais s'y habitue, mais parfois il y prend goût ; bientôt il la veut plus forte ; à la fin, il l'avale pure, toute crue, sans aucun mélange pour en adoucir l'âcreté, sans aucun assaisonnement pour en déguiser l'horreur.

« -- Tel est, pour certaines imaginations, le spectacle du sang humain ; après s'y être accoutumées, elles s'y complaisent. Lequinio, Laignelot et Lebon font dîner le bourreau à leur table ; Monestier, avec ses coupe-jarrets, va lui-même chercher les prévenus dans les cachots, les accompagne au tribunal, les accable d'invectives s'ils veulent se défendre, et, après les avoir fait condamner, assiste en costume à leur supplice. Fouché, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une boucherie de deux cent dix Lyonnais. Collot, La Porte , du Fouché font ripaille, en grande compagnie, les jours de fusillade, et, au bruit de la décharge, se lèvent, avec des cris d'allégresse, en agitant leurs chapeaux.

« -- Sur la place d'Arras, M. de Vielfort, déjà lié et couché sur la planche, attendait la chute du couperet. Lebon parait au balcon du théâtre, fait signe au bourreau d'arrêter, ouvre le journal, lit et commente à haute voix, pendant plus de dix minutes, les succès récents des armées françaises ; puis, se tournant vers le condamné : « Va, scélérat, apprendre à tes pareils les nouvelles de nos victoires. »

« -- À Feurs, où les fusillades se font chez M. du Rosier, dans la grande allée du parc, la fille de la maison, une toute jeune femme, vient en pleurant demander à Javogues la grâce de son mari. « Oui, ma petite, répond Javogues, demain tu l'auras chez toi. » En effet, le lendemain, le mari est fusillé, enterré dans l'allée.

« -- Manifestement, le métier a fini par leur agréer ; comme leurs prédécesseurs de septembre, ils s'enivrent de leurs meurtres ; autour d'eux, on parle en termes gais « du théâtre rouge, du rasoir national » ; on dit d'un aristocrate qu'il va « mettre la tête à la fenêtre nationale, qu'il a passé la tête à la chatière ». Eux-mêmes ils ont le style les plaisanteries de l'emploi. « Demain, à sept heure, écrit Hugues, dressez la sainte guillotine. »

« -- « La demoiselle guillotine, écrit Le Carlier, va ici toujours son train. »

«-- « MM. les parents et amis d'émigrés et de prêtres réfractaires, écrit Lebon, accaparent la guillotine... Avant-hier, la soeur du ci-devant comte de Béthune a éternué dans le sac.. »

« -- Carrier avoue hautement « le plaisir qu'il goûte » à voir exécuter des prêtres : « Jamais je n'ai tant ri que lorsque « je leur voyais faire leur grimaces en mourant. » C'est ici la suprême perversion de la nature humaine, celle d'un Domitien qui, sur le visage de ses condamnés, suit l'effet du supplice.

« -- Et cette joie de contempler les angoisses de la mort sanglante, Carrier se la donne sur des enfants. Malgré les remontrances du tribunal révolutionnaire et les instances du président Phélippes-Tronjolly, il signe, le 29 frimaire an II, l'ordre exprès de guillotiner sans jugement vingt-sept personnes, dont sept femmes, parmi elles quatre soeurs, mesdemoiselles de la Métayrie , l'une de vingt-huit ans, l'autre de vingt-sept, la troisième de vingt- six, la dernière de dix-sept. Deux jours auparavant, malgré les remontrances du même tribunal et les instances du même président, il a signé l'ordre exprès de guillotiner vingt-quatre artisans et laboureurs, parmi eux deux garçons de quatorze et deux autres de treize ans ; il s'est fait conduire « en fiacre » sur la place de l'exécution, et il en a suivi le détail ; il a pu entendre l'un des enfants de treize ans, déjà lié sur la planche, mais trop petit et n'ayant sous le couperet que le sommet de la tête, dire à l'exécuteur : « Me feras-tu beaucoup de mal ? ». On devine sur quoi le triangle d'acier est tombé .

« -- Carrier a vu cela de ses yeux, et tandis que l'exécuteur, ayant horreur de lui-même, meurt d'apoplexie, un peu après, de ce qu'il a fait, Carrier, installant un autre bourreau, recommence et continue. » »

§§§

Vous constaterez que ces coupeurs de tête là n'ont rien à envier aux nazis et que même, d'un certain point de vue, leur sadisme témoigne d'un plus de méchanceté, -- méchanceté que l'on ne trouve pas par exemple chez Eichman comme l'a montré Ana Arendt. On ne peut certes pas parler ici de « banalité dans le mal » !!

Il est flagrant ici que le fond de méchanceté que recèle la Révolution française est proprement sadique. D'ailleurs Sade a été un jacobin actif et convaincu et la folie de son pamphlet : « Français, encore un effort pour devenir Républicains ! » -- pamphlet qu'il a placé au cœur de sa Philosophie dans le Boudoir --, en est la démonstration, en même temps que la théorisation, la plus éclatante.

Donc, nous autres Français, nous avons en nous ce trait constitutif de méchanceté (de folie furieuse) refoulée qu'il faudra bien que nous reconnaissions un jour. Nous faisons beaucoup de tapage en montrant du doigt la férocité de l’autre, en particulier celle du nazi, mais nous sommes pratiquement incapables de voir cette même férocité habiter en nous même. C'est évidemment à la faveur de publications comme Le Livre noir de la Révolution que nous pouvons commencer à y voir plus clair là-dessus.

« Quel est le problème dans ce monde ? » demandait un journaliste à Mère Theresa. Et Mère Theresa de répondre : « Vous et moi ».

 

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                                      J J

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