05.03.2008

mai 68, Sarkozy et l'esprit du jacobinisme

    
   
 

A propos de la question : « mai 68, c'est quoi ? »

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SUR LES ENFANTS DE LA REVOLUTION FRANçaise

Dans ses Origines de la France contemporain, Hippolyte Taine cite cette note d'une dame anglaise résidant en France, après la Révolution , à propos de l'effronterie des enfants qui ont connu les événements révolutionnaires :

« Le croiriez-vous, madame, (me) disait un jardinier de Nîmes ; pendant une partie de la Révolution , nous n'osions jamais gronder nos enfants pour aucune des fautes qu'ils commettaient. Ceux qui se nommaient eux-mêmes « les patriotes » [Les patriotes = les jacobins], tenaient, comme principe fondamental de la liberté, que les enfants ne devaient jamais être corrigés. Cela les rendaient si indisciplinés, que bien souvent, quand l'un des parents se hasardait à gronder son enfant, celui-ci lui disait d'aller voir à ses propres affaires, et ajoutait : « Nous sommes libres, nous sommes égaux, nous n'avons de père et de mère que la République ; si tu n'es pas content, je le suis ; tu peux t'en aller chercher ailleurs un endroit plus à ton goût. »... Les enfants sont encore très impertinents, il faudra bien des années pour les ramener à un ton supportable. »

Anne Plumptre (A Narrative of three years' résidence in France from 1802 to 1805, I, 436)

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On remarquera ici que les plaintes légitimes qu'on peut élever aujourd'hui contre l'éducation laxiste issue de mai 68 ne sont pas nouvelles, loin de là ! Si nous nous penchions sur notre passé révolutionnaire avec un œil neuf et des intentions sainement critiques, au lieu de lui accorder, sur la foi d'idéologues lamentables et compassés, la plus sotte vénération, nous y verrions beaucoup plus clair dans ce qu'on appelle nos racines -- et nous comprendrions avec une clarté nouvelle lesquelles sont les racines véritablement vivantes et lesquelles sont les racines pourries.

Sur les résultats de sa recherche d’historien voici ce que dit Taine lui-même :

« J’ai écrit en conscience, dit Taine, après l’enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j’ai été capable... C’est l’étude des documents qui m’a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. A mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants... Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n’est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu’on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu’on y attache. Or, appliquées à l’orga­nisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’État. C’est sur ce point que j’ai insisté ; d’autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France , telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810, par le Con­sulat et l’Empire, n’a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. » 

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« mai 68, c’est quoi ? »

Et il est vrai que beaucoup de traits de la Révolution Française peuvent être rapprochés de traits marquants de notre époque, traits dont le dénominateur commun est la déconstruction et le rejet de l'autorité « traditionnelle », « au nom de la liberté » ou « au nom de l'égalité », c'est-à-dire au nom des plus abstraites revendications.

Une étude attentive du Droit révolutionnaire montre que toutes les intentions des juristes jacobins, autrement dit les intentions des extrémistes -- mises en grande partie sous le boisseau pendant toute la parenthèse du code napoléonien, resurgissent au grand jour, majorées des progrès de la technoscience, en 1968, date où une contestation véritablement révolutionnaire des principes d'autorité renoue avec la bêtise typique de l'esprit jacobin -- le goût du meurtre des opposants en moins, fort heureusement, mais c'est qu'il ne s'agit là que de donner le coup de grâce et que les caractères majeurs du jacobinisme sont déjà inscrits très  profondément dans l'inconscient français, à la manière dont les pyocyaniques, ces germes hospitaliers indéracinables, se planquent dans les corps affaiblis, sournoisement et pathologiquement, pour réapparaître à l'occasion.

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À partir de là, nous avons adopté ce tour de sottise niaise caractéristique de la France d'aujourd'hui -- style qui est allé s'alourdissant depuis 68 et qui marque en particulier notre gauche française de manière si consternante : mais c'est que la perte du bon sens nous rend à la fois informes et grotesques. C'est la marque de fabrique des jacobins de tous les temps, quoique pour nous cela ait lieu dans un contexte au registre plus festivus que grand-guignol, du moins, Dieu merci, jusqu'à maintenant.

Il y a quelques jours, un ami d'origine africaine me demande : « Mais finalement, j'entends partout parler de mai 68... c'est quoi, mai 68 ? » Très bonne question : c'est quoi mai 68 ?

Il me faut donc avancer la définition suivante : mai 68 est une résurgence du jacobinisme, version festivus.

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 L’esprit du jacobinisme

Or, quel est l'esprit du jacobinisme ? Comme dans tous les totalitarismes, c'est un esprit de pureté. Remarquez que lorsqu'on vous demande quel est l'esprit d'un quelconque totalitarisme, vous ne risquez pas grand-chose à avancer que c'est un esprit de pureté. La raison en est simple : c'est que le totalitarisme passe son temps à purifier sa totalité -- le marxisme cherche à purifier la classe ; le nazisme cherche à purifier la race ; le totalitarisme qui vient, à la faveur de la dérégulation de la jouissance, cherche à purifier l'espèce.

Ceci est dû au soubassement métaphysique commun à tous les totalitarismes, à savoir une métaphysique de l'Un, mise en tension dans une totalité idéale qui ne cesse d'aspirer à cet impossible que dessine la pureté de l'Un.

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À quelle pureté aspire le jacobinisme ? À la pureté du Peuple... Il y a là une évidence que Michelet a exposée sans l'analyser parce que, dans son enthousiasme littéraire de poète de la Révolution , il y adhérait corps et âme -- idem pour Quinet et les autres historiens officiels ; que Tocqueville n'a pas traitée parce qu'il ne s'intéressait pas à cet aspect de la Révolution Française ; que, le premier, Taine a entrevue et présentée, quoique dans des coordonnées plus psychologiques que sociologiques, mais tout de même rendons-lui grâce pour sa formidable analyse du Contrat Social ; que Cochin enfin a exposée clairement et dans son ampleur historique malgré une œuvre prématurément interrompue, Cochin qui a su discerner les causes de la naissance et de l'épanouissement du premier des totalitarismes modernes.

Par la suite, il n'y a guère que François Furet qui ait relevé le gant de ce que ces conclusions impliquaient et qui en ait vu la portée pour l'analyse du communisme soviétique.

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Bref. Revenons-en à notre question : mai 68, c'est quoi ? Mai 68, c'est comme le reste, c'est un esprit de pureté. Mais pureté de quoi ? Comment peut-on voir en mai 68 un esprits de totalitarisme ? ! ? Eh bien, c'est assez énorme. Et j'avoue que c'est suffisamment gros pour que j'en sois vaguement embarrassé... Donc, il s'agit de pureté de la jouissance, bien sûr.

Que demandaient d'autres les gens de 68, sinon la pureté de la jouissance ? Bien entendu, c'est une revendication qui dure et persiste, sauf qu'avec le temps cette revendication, qui était d'abord de libération, a présenté une face plus dure, une face de police de la jouissance.

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POURQUOI SARKOZY EST-IL H ?

Seulement la jouissance, par définition, c'est impur. Du moins, c'est ce qu'on pensait quand on pensait que l'impureté, en tant qu'elle bafoue les mœurs et la raison, ça appelle de l'interdit. Ça demande d'être régulé -- ça demande la loi. Bien entendu, la jouissance, je veux dire la jouissance terrestre, tout le monde en a besoin, même un minimum, sauf que, si vous n'y mettez pas quelque obstacle, ça finit dans le meurtre.

Mais 68 correspond très exactement à ceci : la mise en place d'un principe de dérégulation de la jouissance : « Il est interdit d'interdire », ou encore : « Soyons réalistes, demandons l'impossible », et ainsi de suite... La dérégulation ne signifie pas pour autant l'absence de toute police. Qui dit dérégulation de la jouissance, dit aussi police de la jouissance -- ce qui ne saurait nous étonner, puisque non seulement il y a des conflits de jouissance à trancher, et derrière eux des conflits de pureté, mais il faut contrôler encore la bonne application des impératifs de jouissance (par exemple en ce qui touche à l'avortement ou à la sexualité des jeunes).

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Laissons tomber ces questions techniques pour l’instant pour en revenir à notre propos principal.

Dans un pays comme le notre, il suffit d’évoquer les sympathies proprement politiques – la puissance de la gauche y compris communistes, la réflexion toujours plus hardie des diverses Sociétés de pensée – pour comprendre d’un seul coup d’œil que l’affaire de 68 est préparée de longue date. Pour ne prendre que cet exemple, il y avait déjà ce goût des artistes pour notre passé révolutionnaire et la passion romantique de nos écrivains pour la radicalité critique qui avait accentué la contestation formelle dès le XIXe siècle où il n’était plus question que de libérer le vers, supprimer les règles, lâcher le lexique et de façon générale révolutionner l’art...

Il est certain que le thème de la pureté dans le mal est présent dans cette plaque sensible que sont la littérature et l’art, bien avant la Révolution – très ouvertement chez Rousseau, qui fait souvent penser, dans tel passage des Confessions, à ces jeunes des banlieues qui protestent de leur innocence alors même que leur culpabilité est évidente – de façon hallucinante chez Sade, terriblement cynique chez Laclos – pour finir par s’enkyster au XXe siècle, dans des œuvres et chez des écrivains qui ont marqué leur époque de leur révolte de plume et du tranchant de leur pensée, qui ont travaillé avant mais aussi bien après 68.

Disons ce qui est : l’esprit de pureté de la jouissance continuait à agir bien après 1968, chez les gens de gauche comme dans les professions « cultivées », en particulier les enseignants, certains artistes et beaucoup de journalistes. On finissait à la fin par croire à la pureté dans le mal.

Donc la question qu’on se pose ici, question dont on vient longuement de préparer la réponse, est la question suivante : pourquoi Sarkozy est-il haï ? Que signifie cette détestation systématique, active, organisée médiatiquement, alors même que l’opposition a explosé et ne tient pour ainsi dire plus debout ?

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En réalité, il est arrivé ceci qui est assez étrange : malgré tous les défauts qu’on peut lui prêter, et en particulier une difficulté évidente à donner à la France une orientation politique claire et forte, Sarkozy est arrivé à mettre la barre sur 68. Le premier, il est arrivé à énoncer une négation de la pureté de jouissance à laquelle prétendaient les anciens de cette époque, les anciens de 68 !!

Comment se peut-il ?? Comment expliquer ça ??

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                                                    JJ         

 

 

 

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