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16.03.2008
un petit tour en enfer, la main dans la main de mon ange (fable)
Dans la nuit du 27 au 28 janvier 1997, je rêve encore de l’enfer. Toujours la même équipe.
- Alors, dit le chef, où en sommes-nous ici ?
- Aujourd’hui 218, chef ! dit X. C’est bien chef, non ? C’est bien, non ?
- Ferme-la, connard ! dit le chef. Et toi débile ? Demande le chef à Y.
- J’en suis à 213, chef ! dit Y... Dans trois minutes j’ai le contingent !
Le chef gronde dans sa figure d’ombre froissée. Quelques silhouettes flottent vaguement dans l’horreur pétrifiée de l’immense forge compactée (férocement compactée). Souvent, dans cette irrespirable densité de mal pur, je me prends à suffoquer. Les mots, les noms, se retirent de moi et il n’y a plus que ce lieu d’éclipse, tous feux éteints, où même les flammes sont obscures. « Je ne veux pas mourir dans ce fond épouvantable » dit une voix aussitôt avalée, nulle part entendue. Un train tumultueux tremble et s’ébranle, mais comme empierré dans la carrière de feu, l’effroyable carrière qui semble remuer et balancer et pourtant se fige dans sa nuit sans fin. Alors, je me prends à suffoquer et je m’éveille.
Je m’éveille et je respire. C’est ce qui arrive souvent, mais cette fois-ci je reste avec les ombres, les pitoyables et schématiques ombres et leur chef, un nommé Pepsi-Pepsi.
- Le débile en a loupé un, chef ! dit X.
- Quoi ! crie le chef.
- Il en a loupé un ! crie X en montrant Y.
Y fait un petit tourbillon de fumée frémissante et tremblée, puis tente de se raidir en une sorte de croquis charbonneux comme s’il voulait s’imprimer dans le lieu. C’est à la fois dérisoire et stupide et je crois bien que c’est la première fois que je vois ça. Ils savent bien tous que c’est sans issue...
Qui était Y, me demandè-je ? Un être sensible et craintif certainement, une femme me semble-t-il. Et merde...
- Elle est allée où vous savez, chef, continue Y en gémissant.
Un gémissement (une grimace) chiffonne les silhouettes. Le chef grimace.
- Tu pouvais l’empêcher, radasse ! Crie le chef.
- Je pouvais pas chef ! crie Y.
- Elle pouvait chef ! vocifère X. Elle l'a fait exprès, chef !! La fille était bête et prétentieuse. Elle était faible, chef ! crie X. Elle était persuadée être la plus jolie, chef !
- Ne hurle pas comme ça, connard ! crie le chef à X. Et toi, crie le chef à Y, au trou ! Au trou, vomi de radasse !
- J’ai rien fait chef ! crie Y. Je me suis appliqué, chef ! Je les hais, je les hais aussi ! (crie Y désespérée). Chef !
- Au trou ! crie le chef. Dans la fosse à merde, pet de vagin !
- Ça c’est bien dit, chef ! crie X.
- C’est bien dit, chef ! hurlent en choeur les vapeurs d’hommes.
Y s’éloigne avec des froissements de suie, son désespoir raturé sans appel sous les sinistres moqueries des autres. Je soupire. Dans mon sommeil, je soupire. Comment pouvait s’appeler Y avant ce désastre ? Maryse ? Ou peut-être Martine ? J’ai le sentiment d’une consonance de se genre, mais bien sûr c’est invérifiable. On ne peut pas communiquer avec eux. J’ai parfois été tenté de le faire. Mais il ne faut pas. Ils ne peuvent plus communiquer, ils ne savent que haïr. On ne peut pas s’apitoyer. Celui qui essayerait un rapprochement serait perdu. Tout ce qu’ils espèrent, c’est pouvoir nous entraîner dans leur désastre. Il n’y a rien à faire, c’est terrible.
Je ne sais pas ce que tout cela signifie, mais un jour j’ai rêvé d’eux. Je n’arrivais pas à y croire et pourtant, dès le début, j’ai su. Je savais de quoi il s’agissait, j’étais horrifié, mais comment peut-on imaginer...
Il est impossible de perdre le souvenir d’une telle horreur. Pire, mille fois pire que tout ce qu’on a pu voir dans l’histoire. Et même dans notre histoire récente. C’est sans fin, sans borne, sans horizon : une existence indéfinie, indéfiniment poursuivie dans une mort à jamais solitaire. Les gaz, la puanteur, à jamais. Les fosses. Les fours, à jamais les fours. C’est à un four que ressemble l’une des entrées de ce lieu. La première fois que j’y fus introduit j’avais treize ans, je m’étais endormi dans le jardin, sous le noyer, et rien ne permettait de prévoir (vraiment rien) cette tournure qu’allaient prendre mes rêves. Avant même que ce premier rêve ne commence, j’étais glacé, étranglé d’angoisse et lorsque j’entrais dans ce qui me semblait être une sorte de ruelle très étroite je me pris à trembler, d’une incoercible et incroyable vibration de tout mon être. Une ruelle très longue et très étroite ou encore un four bas, obscur, resserré. Je ne puis douter que l’idée des fours n’ait été prise là. Quelque obscur SS, noirement inspiré, aura vu cette image dans ses propres rêves. Mais s’il a pensé infliger à ses prisonniers cette sorte de seconde mort qui suinte des murs et accable sa victime, sans trêve ni repos, l’étranglant éternellement d’une agonie toujours recommencée, alors il s’est trompé, car ce que le pauvre supplicié a connu - les affreux tourments d’une mort innommable - a buté sur son exténuement pour finalement aboutir à une délivrance, la petite buée d’un soupir soulagé. Mais lui, le bourreau, déçu, dépité parce que son misérable souffre-douleur lui échappait dans une issue piétinée, il venait d’assurer à sa propre personne ce qu’il avait souhaité à autrui.
Depuis ce jour de mes treize ans, tout me parait facile en comparaison de ce que j’éprouvais dans ce premier rêve. Au fond du four un cul-de-sac m’était réservé, une étroite cavité de pierre dure et serrée, où l’on ne peut ni s’asseoir ni se coucher et dans laquelle sans air et sans lumière, on ne peut que laisser passer le temps, qui d’ailleurs ne coule pas, n’ayant nulle part où aller, mais demeure comme en flaque dans les trous du sol. Un temps croupi, un temps plombé, un temps toujours plus engorgé.
Mais ce n’était pas cette attente impossible qui faisait le supplice que j’endurais, bien qu’elle y participât. Elle ne faisait qu’ajouter à l’inconfort, si je puis dire, de la situation, à la soif, l’atroce soif qui faisait de ma bouche une cavité parfaitement sèche où le cuir de ma langue rapait contre le cuir du palais et les dents de pierre ; à l’horreur de la claustration, de la fossilisation du corps, à l’inutilité des sens qui ne fournissaient que quelques informations mais toujours plus répugnantes (la pestilence ! L’hallucinante pestilence !) ; non, tout ceci aurait pu être supporté s’il n’y avait eu le feu, à l’intérieur de moi le feu, mon être en flammes - et non pas mon être, mais ma privation d’être qui existait dans cette mort indéfinie; et cette existence sans ordre ni limite brûlait maintenant en moi avec une rage épouvantable, une colère sans but, un désespoir pyromane qui se rongeait dans ses propres braises, alimenté à des remords de sang, des remords à jamais (et dans mon rêve, ils portaient sur les méchantes tapes que j’avais données, tout petit, à un chien que je détestais).
Par la suite, un médecin à qui j’en parlai m’a diagnostiqué une culpabilité inconsciente. Je ne lui ai pas ri au nez par pure politesse. Il est impossible que les mots puissent même approcher cette horreur : toute image ne peut qu’échouer, toute comparaison s’aplatir. Et toute parole s’éteindre. Comment faire sentir une existence sans être, c’est-à-dire sans borne ni mesure ?
Ce qui brûlait en moi était comme un esprit de feu qui ne cessait (depuis toujours ne cessait) de me tendre une existence que j’avais refusé d’accepter, considérant qu’elle m’appartenait. J’avais refusé d’y accorder mon être, me contentant de la posséder chichement, parfois dans l’avarice, parfois dans la prodigalité. Ce premier rêve me mit sur le chemin de la tempérance, il mit d’accord mon être et mon existence et depuis lors mes rêves me transportent et me promènent dans ce lieu de ténèbres sans autre frais qu’une angoisse sans fond. Au gré des nuits, mon exploration se poursuit et à la longue j’ai fini par connaître certains de ses habitants, même si la plupart n’ont pas de nom ni de visage, simples ombres éternellement calcinées.
Pepsi-Pepsi est cadre d’un groupe spécialisé dans les grands holocaustes. Il est dans un département stratégique, celui des meurtres d’enfants, section prénatalité. Son grand problème, ce sont les chiffres. Pour eux tous, ce qui importe c’est le quantitatif. Régulièrement, et je dirais obsessionnellement, ils comptabilisent, parfois à tout bout de champ; ils comptent, numérotent, recensent. C’est à perte de vue, ils vivent une amère passion statistique d’où la vérité des nombres a fui à jamais et dans leur semblant de pensée le nombre en devient comme malade.
- 222, chef ! Dit X. J’ai le contingent !
- Ah ouais ! Dit Pepsi-Pepsi exaspéré. Tu sais ce qui te reste à faire, alors ?
- Oui chef, dit X.
X est tout dépité.
- C’est quoi ? Dit Pepsi-Pepsi.
- Recommencer, chef ! Dit X.
- Parfaitement, connard, dit Pepsi-Pepsi.
- Quel con, hein chef ? Dit Z.
Je n’ai aucune envie de rire. Je soupire. Au loin on entend les grondements de la grande forge brusquement enfler.
Je soupire et je m’éveille. Je jette un coup d’oeil du côté des chiffres rouges du réveil. Ils me confirment la boucherie annoncée, 2:22. Il est rare que je n’ai pas confirmation de ces chiffres par le réveil. Quand ce n’est pas le cas, je me dis qu’ils se trompent, ce sont eux qui se trompent. Si Pepsi-Pepsi s’en aperçoit ils sont bons pour la fosse à merde éternelle ou le plongeon dans le lac de feu. Couché sur le dos je respire doucement, essayant de desserrer ma gorge crispée, ma poitrine écrasée et douloureuse, retrouvant peu à peu l’atmosphère tiède de notre chambre à coucher. À côté de moi, Mimi dort paisiblement, son bras collé contre le mien.
Je me rendors. Je sombre dans le sommeil, je coule dans la nuit de l’esprit, la montagne de douleurs se reforme au-dessus de moi, vient obturer le petit trou de la sortie, l’échappée étroite vers le réveil, et déjà je m’engage dans le sombre couloir où je croise d’invisibles formes terrifiées. Avec le temps, j’ai appris que ce sont des nouveaux, depuis peu débarqués, qui prennent conscience de la réalité du lieu, qui comprennent que ça existe vraiment (ils se rendent compte qu’ils l’ont toujours su). Ils comprennent d’un seul coup qu’ils ont voulu cela, que c’est sans retour et ce que je n’arrive toujours pas à m’expliquer, c’est qu’ils acceptent, ils en prennent leur parti. Cela me sidère, je sais qu’ils pourraient ne pas le vouloir, mais il n’y a rien à faire : à quatre-vingt dix-neuf pour cent ils choisissent ça, leur vie a préparé ce choix, toute leur vie, parole par parole, acte par acte, ils ont construit ce parti et après c’est trop tard, le pli est pris, les jeux sont faits, l’heure arrive et beaucoup, beaucoup vraiment, se présentent à l’entrée du noyau de ténèbres et s’y engagent, quoique éperdus d’horreur, sans une seconde envisager l’alternative d’un autre choix - en une fraction de seconde dire non, changer toute l’orientation de sa vie, il n’y en a guère qu’un tout petit pour cent qui le font, et encore... Je crois que c’est l’orgueil qui les retient, jamais le moindre compromis, la plus petite reconnaissance des torts, le retour sur soi-même. Jamais machine arrière. C’est une question d’entraînement. Quand vient le moment du grand virage ce n’est plus possible. La direction est fixée, on ne peut plus changer, on n’a pas appris à le faire. C’est l’ambiance générale du monde, une question de culture.
A l’entrée du boyau de noirceur, la privation vous prend à la gorge, une implacable privation d’être. Tout est fini, tout l’habillage mondain tissé de ces haillons ontologiques que nous appelons moi, dans lesquels nous nous drapons, quelques mots, quelques images, un peu de musique, tout cela s’est évaporé et vous laisse hébété, la main stupidement tendue, aussitôt retirée (il n’y a rien ici à mendier). Et les terribles grognements commencent, les grognements du non-être, les souffles de la forge, les cheveux se hérissent, une glaciation interne métallise l’âme, l’éternelle phobie de la mort dans laquelle il faut pour toujours exister s’empare de vous et il faut avancer, il faut avancer dans le couloir de l’éternelle douleur, le couloir des condamnés à la terreur ininterrompue. On y est... et au loin on pressent déjà l’immense dévoration, la colossale fabrique de douleur. On y va tout droit. J’accompagne les pauvres ombres glacées (elles savent déjà, confusément elles savent). Épouvanté pour elles, je voudrais leur crier qu’elles peuvent encore choisir, mais elles ne me voient pas, ne me perçoivent même pas. Elles se sont résignées. Dès qu’elles ont fait leur choix, elles se sont résignées et très vite nous approchons de la grande forge, dans une obscurité devenue si intense qu’il est impossible de distinguer sa propre main. Fini de respirer (on ne le pourra jamais plus) et la chaleur ne cesse d’augmenter (elle ne cessera pas). Très vite, quelques lueurs tremblantes et comme étouffées indiquent l’entrée de l’abîme et nous y voilà. Horreur, mille fois horreur ! Nous y sommes vraiment. Tout est fini, la vie est bien finie, voilà le second trépas, le gigantesque océan en flamme, le lac embrasé de souffre et de feu, le spectacle le plus effrayant que vous pourrez jamais voir, un spectacle si terrifiant qu’on ne peut en fixer les détails, la mémoire refuse, la perception se hérisse, l’intelligence est brûlée à jamais devant cette chose-en-soi aussi immensément mouvante et hallucinante, la turbulente et impitoyable tempête de la seconde mort. Plongées dans ce gigantesque magma, des formes humaines, des milliers et des milliers de formes humaines ardentes, en combustion, tantôt braises transparentes tantôt tisons noircis, voguent et flottent au gré du liquide incendie qu’elles semblent alimenter de leurs propres flammes, de brusques flambées jaillies d’elles-mêmes crachant de sourdes fumées et des gerbes de noires étincelles qui les soulèvent, cendres tremblantes, sans poids ni équilibre, cendres hurlantes, brasiers gémissants, foyers désespérés ne cessant de brûler, ne pouvant cesser de brûler - mais ces cris, les milliers et les milliers de plaintes et de cris des pauvres torches humaines ne sont rien (simple brouhaha) auprès du bruit fantastique, étourdissant, anéantissant qui règne dans ce royaume de la folie achevée.
Aussi loin que le regard porte, la mer de feu étend sa furie. Je reste pétrifié sur la plage incandescente. À mes côtés je sens la présence bienveillante qui m’a toujours accompagné dans mes rêves. Même lors de mon premier rêve il y avait ce guide à mes côtés. Comme toujours je ne le vois pas, mais au coeur de ma terreur, sa présence dépose une sorte de lumière minuscule, toute petite et silencieuse. C’est ce microscopique silence, aussi petit qu’est géant le terrifiant brasier, c’est cette molécule paisible qui vainc la peur en moi et qui me permet de continuer de rêver.
Non loin de moi sur la grève enflammée je reconnais quelqu’un qui est mort quand j’étais tout jeune. Je le reconnais fort bien et lui aussi m’a reconnu. C’est très étrange parce que d’habitude je peux voir les occupants des lieux sans qu’eux-mêmes ne se doutent de ma présence. Certains, parmi les plus malins, en particulier les responsables de haut niveau, flairent bien quelque chose, mais c’est relativement rare. Cet homme, lui, me regarde, il me reconnait, mais nous ne nous parlons pas, il semble perplexe, hésitant, extraordinairement soucieux, et je comprends qu’il n’arrive pas à croire ce qu’il voit. Depuis quand est-il là ? Il y a vraiment longtemps d’après ce que je sais de sa mort. Trente ans ? Trente-cinq ? Je me sens étranglé de compassion. Il me semble que je peux faire quelque chose. J’ai le sentiment que je ne dois pas l’oublier, que je peux tout pour lui. N’oublie-pas, me dis-je. C’est vrai qu’on ne peut pas s’échapper, c’est vrai qu’il n’y a pas d’issue, mais celui-là ne l’oublie pas. Ce n’est pas la première fois que j’éprouve cela. Il y a peu et à peu près dans les mêmes circonstances, j’ai eu la même expérience : un ancien camarade de l’école primaire décédé très tôt, peut-être avait-il huit ans, à la suite d’une infection de l’oreille qui avait dégénéré en cancer. Lui aussi avait le même air stupéfait, lui aussi n’arrivait pas à y croire. Je me dis qu’il doit y avoir plusieurs personnes dans ce cas, elles se tiennent au bord du lac de feu et elles attendent. Quoi ? Elles ne le savent pas elles-mêmes, mais elles attendent. N’oublie-pas, me dis-je, compatis, prie.
À ce moment, la voix souveraine s’élève. Immensément loin au-dessus des ténèbres, loin au-dessus de tout, parlant une langue inconnue, elle emplit l’horrible empire du feu, sans effort, sans violence et même avec une sorte de douceur, elle le secoue comme une feuille au vent, le laissant agité, son annonce finie, de longs frissons parcourant la surface des flammes. Quelques paroles et c’est tout, après quoi l’horrible bruit reprend sa place, couvrant les cris des pauvres charbons hurlants.
Impossible de s’habituer à un pareil truc ! J’ai beau le revisiter, l’effroi semble à chaque fois augmenter majoré par la fréquentation du lieu. Non, on ne peut pas s’y faire.
Je rejoins la salle des chefs. Chaque fois, mon guide invisible m’y conduit. C’est comme une mission. Vraiment je n’ai aucune envie d’y aller, mais j’y suis ramené fermement. J’aimerais bien ne pas savoir, ne pas les écouter. Rien à faire. Alors j’écoute, j’apprends et c’est réellement dingue !
- Nous allons jeter une révolte entre les nôtres et les siens, gronde le grand chef. C’est pour bientôt.
- Ils sont foutus, gronde Asmodée. Enfin ! Ils sont foutus.
- Putain, ils sont foutus, gronde Mammon.
Belzebuth gronde mais ne dit rien. Il regarde le chef. Ils savent qu’ils ont perdu.
Ils sont quatre autour de la table, les quatre pires monstres qu’on puisse imaginer (et moi il faut que je les rêve !). Quatre cobras glacés comme la pierre , qui dressent des plans effarants de mort et d’épouvante. Il y a là le grand chef et son gouvernement de trois ministres. Les ministères stratégiques : sexe, argent, magie. J’ai connu leurs noms petit à petit, à force de fréquenter cette caverne obscure et sinistre - dans laquelle aucun des autres n’ose venir, aucun adjoint, aucun ne l’a jamais pu. J’ai connu leurs noms bien qu’entre eux ils ne se nomment jamais. J’ai connu leurs noms comme intuitivement, et je n’en suis pas fier pour autant. Je me serais passé de tout ça. Parfois j’aimerais tourner les talons, partir, vite partir. Trouver un port et prendre un bateau. Il m’est même arrivé une fois de le faire en rêve ; le rêve a alors adopté un humour bizarre : je suis tombé du bateau et une baleine m’a ramené à mon point de départ. Ça ne m’a pas fait rire.
Dès le début, ils ont su que je les observais. Ils me flairent comme feraient des loups, ils ne me voient pas mais ils me flairent. Parfois le grand chef capte presque mon image, il me fixe droit dans les yeux, j’ai l’impression qu’il me regarde. Mais non, il sait que je suis là et ça s’arrête là, à cette froide fureur qui ne s’adresse même pas à moi (pour lui je ne suis rien) mais à notre race toute entière. C’est notre genre qui le met en furie, notre nature humaine, c’est cela qu’il veut détruire, et dans ce but il ne cesse de dresser des plans. De vrais plans qui semblent s’étendre sur des durées non pas proportionnées à nos personnes, mais à notre genre, au genre humain tout entier. Il hait notre genre, il a toujours voulu l’anéantir. Il le salit, il l’humilie, il l’abêtit, mais c’est pour arriver à la fin à ceci : l’annihilation totale, le four intégral, le gazage absolu. Plus une trace d’être, plus une goutte d’humain. Nulle part. Tout le genre dans la seconde mort, dans l’existence sans être. Depuis toujours c’est ce qu’ils ont voulu, lui et son trio ministériel. Ils ont comploté dans ce but, depuis le début. Ils ont point par point amené les choses là où elles en sont. Ce sont des plans immenses, implacables, pleins de subtilités et de solutions secondes, qui utilisent souplement toutes les perfidies imaginables, toutes les tactiques possibles de la tromperie, du chausse-trappe, de la fourberie, toutes les machinations les plus inattendues, les bassesses, les trahisons, les duperies les plus viles et les plus ignobles - mais ce sont des plans qui se dévoilent toujours à ce trait : le mélange du haut et du bas, l’oxymore morale, la souffrance pétrie de plaisir ou le désastre pétri de succès. Le grand chef en détient l’arme suprême, l’orgueil ; les trois autres servent les armes associées ; et le fretin s’occupe du reste. Les quatre complotent, les quatre dressent des plans, mais il règne sur leur tablée un insondable désespoir. Cela aussi je l’ai compris à la longue. Ils savent que c’est perdu, ils savent qu’ils ont perdu. Pleins d’angoisse et de haine, ils préparent leur baroud d’honneur.
§§§
À mes côtés le guide bienveillant me fait sentir qu’il faut sortir du rêve. Il faut maintenant sortir du rêve et gentiment il m’accompagne vers le réveil. Avant de me quitter, il m’injecte cette idée (c’est ce qu’il fait parfois, juste avant mon réveil), une idée comme une mission : se rendre aujourd’hui, après le déjeuner, Chez Mario, rue du 18 juin. Je jette un coup d’oeil sur la lueur rouge du réveil. 4:27. Je peux encore dormir un peu, je sais que pour cette nuit je ne rêverai plus. Je tousse doucement pour décrisper ma gorge serrée. Avec un bout de drap j’essuie mon front en sueur. Un baiser sur les cheveux de Mimi et je me rendors.

JJ
20:52 Publié dans fables et récits, le blog de Jonas Jorda, littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, fable, récit, enfer, culture, catholicisme






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