13.04.2008

JNSR

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Quand a-t-on pu commencer à lire des textes prophétiques contemporains ? Dans les années 80 c'était encore sous le boisseau.

 

Personnellement, j'ai appris l'existence de ces textes à la fin des années 90. Il m'est tombé dans les mains un livre sur Medjugorje. Un des premiers qu'ait écrit l'abbé Laurentin. J'ai été immédiatement scotché et j'ai su dès cet instant que les apparitions contemporaines de la Vierge Marie étaient séreuses et décisives.

 

Puis très rapidement j'ai eu en main des textes prophétiques de Vassula Ryden, dans lesquels elle relate ses dialogues avec Jésus. Et depuis cette époque je me suis tenu soigneusement au courant, dévorant tout ce qu'on pouvait trouver sur San Damiano, l'Escorial, Kérizinen, Dozulé et autres Garabandal. Je ne parle même pas de Lourdes ou de Fatima qui vont de soi.

 

J'étais stupéfait de vivre au XXe siècle, puis au XXIe siècle, un renouveau prophétique.

 

Dès cet instant je me suis demandé comment penser cela avec notre esprit moderne, rationaliste et pragmatique (au sens de La pragmatique). Comment inscrire ce prophétisme dans notre époque, je veux dire dans notre philosophie, en particulier notre philosophie de l'histoire et aussi dans notre théologie. Comment repenser la politique à partir de là, etc....

 

§§§

 

Puis j'ai eu en main des textes de JNSR qui avaient commencé à paraître en 1990 je crois, et qui étaient un commentaire prophétique de l'apparition de Dozulé. C'était des textes confus, bourrés de fautes de français, lestés de lourdeurs extraordinaires, voire de fautes d'orthographe. J'étais consterné. Pour quelqu'un comme moi, qui prétend tout de même à un certain niveau littéraire, qui aime que la langue soit élégante et précise, j'étais servi ! J'en avais positivement les poils tout hérissés...

 

Pas possible que Jésus s'exprime de façon aussi lamentable ! Au début, JNSR, personne d'origine modeste, s'exprimait comme elle pouvait, et le prêtre qui s'occupait du discernement de ses messages avait pris le parti, à mon avis d'aujourd'hui parti génial, de garder les textes tels quels, c'est-à-dire dans leur état de pauvreté originelle.

 

Et sa décision a écarté d'un seul revers de main une foule de faux lecteurs et de pinailleurs, et provoqué un remarquable désert parmi ceux qui auraient pu la suivre.

 

Comme j'ai dit, j'avais beaucoup de mal à avaler quelque chose d'aussi mal écrit, mais maintenant je remercie ce bon prêtre d’avoir fait ce choix de la pauvreté. Pour qui s'intéresse au prophétisme, la médiocrité du texte n'est pas un gros problème.

 

En effet, la forme du message dépend toujours des qualités personnelles du récepteur.

 

En philosophie scolastique, il existe un axiome qui dit : « tout ce qui est reçu, est reçu selon le mode du sujet-récepteur ». C'est un axiome dit « de la réflexion », qui signifie que « le contenu intelligible de l'objet connu contracte le conditionnements existentiels du sujet connaissant » comme s'exprime Jean-Pierre Torrell, commentant ici le texte de Saint Thomas de la XIIè Question Disputée de la Vérité , qui concerne précisément la prophétie.

 

Ce qui veut dire que lorsque Dieu choisit un prophète, c'est rarement pour ses qualités d'écrivain. Il prend ce qui lui tombe sous la main, fût-ce la plus lamentable des « tâches » – comme disent les lycéens. Je suis sûr que JNSR ne m'en voudra pas d'employer ce qualificatif, et même m'approuvera.

 

Le point essentiel là-dedans, est résumé dans le fameux texte de Saint Paul en1 Corinthiens1:27-29 : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages: Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que personne ne se glorifie devant Dieu ».

§§§

 

Quand je suis revenu dans l'Eglise, après quelques années agitées de fils de 68, de maoïsme et tutti quanti, j'ai été très surpris de voir ce qu'était devenue la messe. J'avais abandonné au début des années 60 une Église célèbrant la messe avec l'ancienne liturgie en latin, et j'arrivais dans des cérémonies aux accents modernistes, dans lesquelles le mystère avait reculé parce qu'on faisait grand cas de la participation de l'Assemblée (A majuscule), dans laquelle on entonnait des chants indigents, parfois ridicules, inexplicablement accompagnés à la guitare. Messes dirigées par des curés qui ressemblaient parfois (pas toujours Dieu merci) à des animateurs de télévision.

 

J'ai dit parfois.

 

Des curés !!

 

Alteri Christi !!!

 

Après cela, le Journal d'un Curé de Campagne est devenu inintelligible aux nouvelles générations ! Sans parler de L'annonce faite à Marie ! A part Camille Claudel, qui était semble-t-il fille unique, on ne connaissait aucun autre artiste de ce nom.

 

Bien entendu, j'exagère : la nouvelle liturgie a ses beautés propres. Mais, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a des curés qui, si je puis m’exprimer ainsi, ont foiré leur affaire. Et d'ailleurs voyez ce que m'écrit ma dictée vocale, qui pourtant n'est pas spécialement catholique, puisqu'elle s'appelle « Dragon Naturally Speaking », et qu'elle est d'habitude assez précise : « (ils) on frôlé leur enfer » !!

 

Hélas ! Je demande pardon à tous les prêtres, à tous, quels qu'ils soient, même à ceux dont je parle, de dire cela à une époque où il est devenu si facile de taper sur les prêtres, en particulier catholiques, et sur l'Eglise, surtout la catholique. On sait ce que disait saint François, que je cite de mémoire : « Devant un prêtre, je m'agenouillerai toujours, et je me prosternerai, parce que, même si c'est un bandit, c'est avant tout un autre Christ ».

 

D'autant que j'ai honte d’avoir à le dire, moi, moi par qui le scandale est si souvent arrivé !

 

Mais je me dois à la vérité avant tout parce qu'elle est la substance même du Christ et donc la substance même du prêtre.

 

§§§

 

Moi qui revenait dans l'Eglise donc parce que j'avais eu une indigestion de « pensée moderne », voilà que je retrouvais ce qui semblait être une caricature, tant c'était lamentable. Tout un tas de prélats qui avait sucé le lait de Heidegger, de Sartre, de Marx. C'était étrange.

 

J'étais revenu dans l'Eglise pour retrouver mon cœur d'enfant et on me servait du marxisme – ou alors on confondait psychanalyse et confession. Tout juste si on ne citait pas en chaire Mao-Tsé-Toung ou le Marquis de Sade.

 

Et pourtant, même dans cette atmosphère trouble, dans cette terrible et accablante médiocrité, la première impression que j'ai eue est celle de la pauvreté. Je veux dire que cette indigence, à tout prendre, à la longue, m'a semblé être un bon signe.

 

L'Église était là, lamentable et méprisable, c'est-à-dire toujours offerte au mépris du monde. Et du coup, je me suis senti mieux. Ouf, merci Seigneur !

 

Ce que je veux dire avec toute cette histoire, c'est que c'est la même chose pour JNSR.

 

JNSR est pauvre. Moins pauvre certes que l'Eglise, puisque l'Eglise est Jésus-Christ en personne. 

 

Mais je refuse de rentrer dans des distinctions oiseuses et spécieuses entre misère et pauvreté. 

 

JNSR est pauvre à l'image de son Bien-Aimé. Ce qui nous sauve de l'enfer, c'est seulement d'aimer Sa pauvreté. 

 

Nous savons tous qu'il y a des pauvres et même des misérables qui seront en enfer : la preuve, il y a des curés. Quand aux jacobins et à leurs descendants de gauche (ou de droite), ils se définissaient tous comme des amis de la misère. Où croyez-vous qu'ils sont à l'heure présente ? 

 

§§§

 

Pour terminer cette présentation de ma prochaine (JNSR), je vous soumets une de ses méditations théologiques.

 

Non pas un message de Jésus à JNSR, mais une méditation de JNSR dans son dernier ouvrage paru aux éditions resiac : « Témoignage de Dieu à ses petites Âmes » (décembre 2007).

 

On reconnaîtra dans ce passage ce que mon ami Alain Santacreu appelle de la Contrelittérature. En même temps, on y retrouvera le thème qu'on essaie de développer dans la revue précitée ainsi que dans le présent blog :

vient un temps où la grâce deviendra nature …

JNSR parle donc dans ce qui suit à « tous les malades », c'est-à-dire à nous tous.

 

On trouvera cela à la page 81 de son livre – les lecteurs pourront constater qu'elle a fait des progrès en français.

 

A propos, que signifie le sigle JNSR ? C'est le diminutif pour Je Ne Suis Rien.

 

+ + +

« N'ayez pas peur, écrit JNSR. Toute souffrance, pour celui qui la vit dans le Christ, est une expérience mystique. C'est cette souffrance qui nous rapproche le plus de l'agonie de Jésus. C'est elle qui est toute proche de Sa Sainte Mort. C'est elle qui nous conduit à Sa Sainte Résurrection.

« L'homme, qui adore son Rédempteur, veut vivre le plus près de Lui, L'appelle, Le désire. La mort ne viendra que lorsque ce sera son Heure, mais qu'importe cette heure pour vivre la Résurrection.

« Si l'on peut vivre ici, déjà sur cette Terre et bien vivant, la douleur de l'attente, plus forte que la souffrance de la maladie, veut briser ce temps …  

– « Satan », m'écrit la dictée vocale –

… qui nous sépare de Celui qui Est la Vraie Vie. Comme si notre volonté devenait un marteau-piqueur, elle se met à casser ce mur de désunion. Et déjà s'effritent le temps et l'espace pour laisser voir l'être Suprême.

« Dieu consent que nous anticipions cette Résurrection dès ici-bas, dans ce corps de chair qui va devenir petit à petit plus esprit que chair.

« Si la Résurrection précède la mort corporelle, cette Résurrection désirée et très immédiate arrive lorsque « le vieil homme », qui est en nous, se renouvelle.

« C'est pourquoi nous ne subissons pas …

– la dictée vocale a écrit : « subissons » et elle ne veut pas corriger. Le texte de JNSR dit : « faiblissons » –

…au contraire, même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Saint Paul, 2 Co 4,16).

« C'est la Résurrection pérenne, elle ne suit pas le trépas.

« Le corps spirituel obéit déjà à l'Esprit Divin qui nous entraîne dans ce futur tant espéré : Vivre déjà de Dieu dans cette Résurrection pérenne. Doucement, nous voyons ce que Dieu nous promet : la Gloire de Dieu…

– la dictée vocale écrit : « l'Heure de Dieu » –

…dans la joie de cet Évangile Nouveau qui s'ouvrira pour tous ceux qui l'espèrent, le désirent et l'attendent dans l'Amour et la Foi en Dieu.

« C'est l'Évangile du Retour en Gloire de Jésus

– je jure sur l'Évangile que la dictée vocale a écrit : « du Retour en Heure » –  

…C'est l'Évangile du Huitième Jour

qui annonce le face à Face avec JESUS Christ, Notre Bien-Aimé.

JESUS Christ…  

– « crie », dit la dictée –

Amen »

JNSR

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Voilà qui décoiffe pas mal, non ? « Découvre », corrige la dictée, toujours attentive et bienvenue

 

                                   Jonas Jorda

(avec l’aide bienveillante et scrupuleuse de Dragon Naturally Speaking)

09.04.2008

Qu'est-ce que l'ontothéologie ?

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duns scot

 

Sous la plume de Heidegger l'expression ontothéologie signifie que l'on a dénaturé l'être en l'identifiant à Dieu. Depuis Platon en effet, dit notre philosophe, on a confondu l'être et l'étant. Et de là, on a soutenu que s'il y avait un être au-dessus des étants, cet être était Dieu – et qu'en réalité, cet être était lui-même un étant, l'étant suprême. De là, l'être lui-même, l'être de Heidegger, est passé à la trappe, pour tomber dans le célèbre oubli qui allait faire la célébrité de son inventeur.

 

À l'occasion de ces manœuvres, on a alors mélangé l'ontologie, science de l'être, et la théologie, science de Dieu, de sorte qu'on allait finir par arriver à l'ontothéologie. Pour Heidegger, la science de l'être et la science de Dieu doivent être totalement séparées.

 

Il y a une autre conception de l'ontothéologie, celle de Lévinas. Lévinas qui, non sans humour, prend la défense de Dieu contre la « pureté » de l'être. À l'envers même de Heidegger, Lévinas n'est pas loin de dire qu'on a souillé Dieu en le mêlant à l'être. Dans son style questionnant, il demande : a-t-on pris l'être pour Dieu ou Dieu pour l'être ? Dieu n'est-il par l'autre de l'être ? Penser Dieu comme fondement de tous les étants, en le posant pour l'être autre, est-ce mal penser de l'être ou est-ce mal penser de Dieu ? Dieu n'est-il pas au-delà de l'être ?

 

Dès lors, et si nous voulons échapper à l'ontothéologie au sens de Lévinas, nous devons nous rendre sur un plan éthique, plan de la relation sur lequel « la transcendance de Dieu ne peut se dire ni penser » – car pour le philosophe, Dieu est « nuit ».

 

On retrouve ici la voie négative inaugurée par le pseudo-Denis – voie qui d'ailleurs, par le secours de l'analogie, est aussi celle du thomisme. L'analogie en effet, loin de confondre l'être et Dieu, nous permet de parler de l'être de Dieu, mais seulement de façon négative. En ce sens, il paraît difficile de qualifier le thomisme d'ontothéologie, pas plus au sens de Lévinas qu'au sens de Heidegger.

 

Or, c'est dans un tout autre sens que nous prenons le terme d'ontothéologie. En effet, ce que nous désignerons sous ce nom n'a pas pour but de dénoncer la conversion subreptice des objets des deux sciences, à savoir l'être de l'ontologie et le Dieu de la théologie, bien au contraire, il s'agit de mettre en valeur la nécessité d'un certain recours à la théologie pour éclairer les problèmes de l'ontologie – et en particulier, pour éclairer les turbulences qui se manifestent au niveau de certains états-limites de l'être.

 

Autrement dit, l'ontothéologie que nous voulons présenter est une position philosophique nécessaire, qui doit être défendue pour sa pertinence propre.

 

Du coup, nous partons de la position philosophique de Duns Scot qui est ontothéologique au sens que nous voulons introduire.

 

C’est ce point que nous voulons éclairer.

 

                                Jonas Jorda & Jean-Louis Bolte

Avertissement !!

On m'a prévenu qu'il était impossible d'exporter nos textes sur papier pour les lire tranquillement. Je pense avoir remédié à cet inconvénient. Il vous suffit donc, si vous voulez tirer un texte, de le mettre en surbrillance sans les marges, de le copier, et de le coller sur votre traitement de texte.

                           JJ

03.04.2008

l’attracteur de jouissance

Deuxième texte de Jean-Louis Bolte formant l'ensemble des Sept Vifs Contournements des Remparts de Jéricho, paru en 2001 dans Contrelittérature /n°7 : L'Attracteur de jouissance.

§§§

Saint Thomas nous dit que la vérité se construit en deux temps : d'abord la forme de l'esprit devient la forme de la chose (pas la matière bien sûr, seulement la forme). Il en obtient un concept. Ensuite l'esprit fait un pas de côté et, se séparant de la chose, il porte sur elle un jugement d'existence. Il reconnaît qu’elle existe et par là il sait que sa connaissance est vraie.

Or, la forme que notre esprit est devenue, il ne veut pas s’en séparer : il ne peut donc en reconnaître l’existence. Le présent texte exhibe cette forme et se voit alors contraint de poser un jugement d'existence, non sans hésitation – hésitation qui adoucit la violence du jugement derrière l'euphémisme d'une hypothèse. Car du coup, nous voilà avec la vérité sur les bras. Et c'est la guerre ! Et celle-ci c'est la der, la der des der !

                                 JJ

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Pour comprendre quelque chose à l’histoire de la jouissance, il convient de distinguer ce qu’il en est dans le monde des fils de ce qu’il en est dans le monde des frères (mais sans père). Jouir à la façon moderne, suivant le mode du plus-de-jouir, est quelque chose de nouveau.

 

C'est une affaire qui a couvé, couvé... Nominalisme, Renaissance, Réforme, Lumières, Révolution et ainsi de suite, le sinistre XIXe, le terrible XXe... Elle a couvé dans le monde des frères (mais sans père) qui s’en édifiait dans l’ombre. Il en est resté une volonté générale des frères, à nous transmise sous la forme de l'énoncé établi par Rousseau – la loi est l'expression de la volonté générale – proposition que nous reprenons plutôt sottement tous en choeur sans voir qu'elle tient son peu d'existence de cet autre énoncé qui surplombe modernité et postmodernité : on devrait pouvoir mieux jouir.

 

La dite volonté générale ne dit rien d’autre et c’est pour cela que les lois sont faites. Seulement ce n’est pas une bonne idée.

Tout ceci commence par un je veux accompagné, ne l’oublions pas, d’un je dois.  

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TROIS GRANDS FRERES : KANT, SADE, BENTHAM            

 C’est parce que chez eux la volonté donne ses ordres à la raison – au lieu de s’en faire une amie, comme il se fait dans le monde des fils – que les frères se trouvent privés à la longue d’une dimension humaine proprement décisive, à savoir le bon sens. Plus exactement nous pouvons dire qu’aujourd’hui les frères ont perdu la raison. Et loin que ce soit le flambeau de la raison qui éclaire le monde moral des frères (mais sans père), c’est au contraire celui d’un je veux, à ceci près que ce flambeau n’est guère qu’une méchante torche.

En réalité, le frère n’est pas très sûr de ce qu’il veut et de ce qu’il doit faire pour l’obtenir. Le frère est quelqu’un de fondamentalement désorienté. C’est un effet, structurel comme on va voir, de son je veux aussi bien que de son je dois.

Et Sade, qui n’y va jamais par quatre chemins, est celui qui révèle ce qui se cache derrière les diverses vacillations des je dois et des je veux fraternitaires. Le je dois tout d’abord, que dissimule-t-il ?

Notre grand frère ici, notre guide, c’est Kant. À son propos, Lacan n’hésite pas à affirmer, dans son célèbre Kant avec Sade que La Critique de la Raison pratique est un livre érotique. “Erotisme sans doute innocent, nuance-t-il, mais perceptible”. Pour lui ce livre n'est rien d'autre, la longue traque inconsciente d’un certain objet – tout à fait propre, comme il le montre, à être objet de jouissance.

Kant veut construire le je dois en lui donnant la même rigueur qu’une loi de la nature. Il faut que le je dois s’impose à tout le monde sans que personne puisse y redire. Le danger c’est bien sûr l’intérêt personnel, la passion, l’avarice, le sentiment intime, et même la simple perspective du bonheur – toutes ces choses, dit Kant, sont pathologiques, elles soumettent mon je dois à une jouissance parasite.

Aussi la volonté doit-elle rejeter fermement tout ce pathologique qui peut la tenter. Bref, après avoir soigneusement refoulé tout désir, il faut écouter ce que nous dicte la voix de notre conscience et qui se présente, au dire même de Kant, comme un impératif inconditionnel. Notons ici la différence de cet impératif avec celui de la loi mosaïque : la loi mosaïque reconnaît ce que rejette Kant non comme pathologique (c’est-à-dire comme indésirable – indésirable parce qu’irrationnel), mais comme mal, parfaitement désirable mais mal. Le geste de Kant crée donc une double difficulté sur la question du désir :  d’une part il obscurcit son rapport au mal – de l’autre il organise son refoulement.

C’est dans La Philosophie dans le Boudoir que Sade lève ce refoulement. Cette œuvre, en effet, dessine en creux une maxime kantienne, traduite par Lacan à la sauce de Sade : “ J'ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l'exercerai, sans qu'aucune limite n'arrête le caprice des exactions que j'ai le goût d'y assouvir ”.

Petit changement : le tu dois kantien est devenu un je dois. Et certes on peut considérer que cette maxime a la forme d’une maxime kantienne, c’est-à-dire qu’elle se présente à nous comme la forme universelle d’un devoir qui exclut de notre part tout pathologique, tout ce que Kant a pris soin de refouler – puisque le seul pathologique qui s’exprime là-dedans est pris en charge par l’Autre.

Car dans la maxime de Sade, ce n’est pas la conscience qui parle (comme le voulait Kant), mais bien à travers le discours de l’Autre, le désir inconscient lui-même. Ainsi se révèle que le je dois des frères cache un je veux jouir. Remarquons que si on avait pris les choses sous l'angle de ce qui nous vient d’outre-atlantique et qui nous submerge à la fois économiquement et culturellement, qu'on appelle libéralisme et qui propage mondialement l'écho glaçant de l’utilitarisme pratique, on trouverait au coeur de cette horreur le même énoncé d'un je veux inconditionnel, absolu et absolument rationnel.

Mais là, la volonté n'est déjà plus celle du philosophe, mais celle du législateur. En quoi consiste le calcul utilitariste ? Exactement à se donner les mots qu'il faut pour pouvoir atteindre et maximiser, par voie d’impératif, la jouissance qu'il faut. Avec l’utilitarisme, le je veux jouir prend l’inflexion d’un tu dois mieux jouir. L’exemple type de création du mot qu’il faut, création qui apparaît toujours, soulignons-le, à l’intersection de l’opinion et du droit, est celle du mot pédophilie, créé en France en 1969 – le branle-bas subséquent montrant combien on touche là à la jouissance qu’il faut, ou ce qui est, comme on va voir, la même chose, à la jouissance qu’il ne faut pas.

Ce que Bentham appelle logique de la volonté ce n'est rien d'autre que cela : essayer de se donner la jouissance qu’il faut (ou qu’il ne faut pas) en disant les mots qu’il faut. Il faut dire essayer, parce qu’en réalité l’utilitarisme pratique arrive très mal à ses fins. C’est que, si derrière le je dois on sait qu’il y a un je veux jouir, on ne sait pas très bien ce qu’il y a derrière le je veux jouir, ni même d’ailleurs derrière le je veux. Là encore on a besoin de Sade.    

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la jouissance qu’il faut et celle qu’il ne faut pas

Distinguer la jouissance qu'il faut de celle qu'il ne faut pas est problématique car il semble qu'on ne jouisse jamais assez bien. Et les frères font comme ils peuvent. Ils cherchent, le plus souvent à l’aveugle, sinon à atteindre à la jouissance qu'il faut, du moins à éviter celle qu'il ne faut pas.  La jouissance qu'il ne faut pas a plusieurs faces. L'une de ses faces est montée de toute pièce par la naïveté idéologique des frèresc'est la faute aux tabous judéo-chrétiens, disent-ils. 

Seulement ça ne marche pas comme ça.  Car la jouissance qu'il ne faut pas a une autre face, c'est la face du ratage. La face du malaise dans la civilisation. On baise mais ça ne suffit pas, il faut sucer ; on suce mais ça ne suffit pas, il faut enculer ; et ainsi de suite, ça vire encore en eau de boudin : monte une sourde et obscène réclamation où s’entendent déjà les vociférations impitoyables du Marquis... c’est qu’on trouve qu’on ne fait pas une seule chair, ça foire, ça déçoit.

La plupart des frères mettent donc cela sur le dos de l'interdit. Pourtant il est difficile de confondre le ratage avec l'interdit. Le ratage est en fait consubstantiel à la jouissance qu’il faut, il est lié à la nature de la pulsion, à l’inaccessibilité de son objet, de sorte que cela fait dire à Lacan, à propos de Bentham, que certes il vise bien la jouissance qu'il faut, mais “ à ceci près que – équivoque entre faillir et falloir – la jouissance qu'il faut est à traduire la jouissance qu'il ne faut pas ”.

Il convient de bien voir que ce ratage – petit ratage certes au sens où ce ratage signifie qu’il n’existe aucun juste soulagement de nos tensions – ce ratage donc fait partie d’un champ de ratage plus général qui est le champ des souffrances de toutes sortes – grand ratage des tensions sans soulagement, tensions sans objet, qui s’étendent sans but – et qu'en réalité, il semble exister un espace relativement homogène de la jouissance qu'il ne faut pas, qui s'étend d'un point zéro que nous appellerons la mort à un illimité qui reste à définir. Entre ces deux index se déclinent toutes les formes de ratages et de souffrances possibles, le ratage devant être tenu pour un cas particulier de souffrance. Et la jouissance pour une petite souffrance. Il n'y a donc pas de jouissance qu'il faut qui ne se fonde à la fin, par son ratage même, sur un lit de souffrance.

 

 Un des drames majeurs de ce ratage, douleur chronique, inguérissable, c’est le solipsisme. Fondamentalement, la jouissance est solitaire, elle ne se soutient que de son je veux jouir, à quoi se réduit la parole dans le monde des frères (mais sans père). C’est ainsi qu’au regard de la jouissance, au regard de ce je veux jouir, l’Autre n’existe pas. Le frère est seul, atrocement seul dans sa fraternité, naufragé dans la mer de ses je veux jouir, laquelle mer il nomme Communauté. Il est seul quand il baise, mais il est seul aussi dans toutes les formes qu’il a données à sa jouissance depuis l’immense prolifération de ses blabla, jusqu’aux formes multiples de l’“art” qui encombre ses musées et ses salles de concert, en passant par ses longs monologues consommatoires et par tous les plaisirs postmodernes et festifs qu’il s’est imaginés au corps.

 

 

   L’AU-DELA DU MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)

Sachant tout cela, Sade s'est révélé le plus conséquent des frères en se donnant pour tâche de construire la vraie jouissance qu'il faut. Le problème qu'il s'est donné à résoudre est celui du ratage qui ne rate pas. Ne disposant pas de la solution en force du frère postmoderne, la solution de catastrophe par la technoscience, il a dénudé pour nous ce problème. Et conscient que toute jouissance va au ratage, c'est-à-dire à la souffrance, il a distingué entre la souffrance qu'il faut (pour jouir sans ratage) et la souffrance qu'il ne faut pas (qui fait rater la jouissance).

Et ainsi la souffrance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui. La souffrance qu'il ne faut pas c'est l'interdit.

 

En “ redressant ” cette formule, on obtient : la jouissance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui ; la jouissance qu'il ne faut pas c'est l'interdit. Là se révèlent les exactes formules du programme du Tribunal de l’Opinion Publique cher à Bentham, à commencer par celles de son secteur média.

Et pourtant Sade n’est pas utilitariste, il ne calcule pas ses plaisirs. Soulignons au contraire chez lui ce trait singulier qui caractérise sa volonté de jouissance, c’est qu’elle n'admet aucune limite. Par là Sade nous indique la  dimension d’un au-delà de l’utilitarisme. C’est que l'antinomie du ratage qui ne rate pas ne trouve pas ici encore tout à fait sa solution. En effet, si la vraie jouissance qu'il faut est la souffrance d'autrui, on bute là aussi sur un ratage, à savoir la mort de cet autrui. Je jouis de la souffrance d’autrui et il meurt ! Ma jouissance m’échappe, me voilà retombé dans la jouissance qu'il ne faut pas !

Dépit inacceptable qui oblige l'homme sadien – c'est-à-dire le frère, soit tout frère du monde des frères (mais sans père) – à se donner un espoir. Cet espoir est celui de la seconde mort dans laquelle on peut toujours souhaiter que tombe la victime mourante. Ainsi dans Juliette : “Le meurtre n’ôte que la première vie à l’individu que nous frappons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde” . La seconde mort, l'étang de feu[1], c'est bien sûr l'enfer, le lieu d'une souffrance qui ne finit pas – l'assurance d'une souffrance illimitée. Et Saint-Fond, dans Juliette, inflige à ses victimes des supplices dont il est convaincu que le tourment les suivra dans un au-delà éternel. Et voici ainsi dévoilé par Sade le secret espoir de tout frère : loin d'être athée, le frère croit secrètement aux fins dernières, non pas au Paradis certes mais à l'enfer comme lieu où la jouissance ne rate pas.

Pour que la fraternité soit, il faut qu’il y ait cet au-delà.

Freud avait perçu ce problème de la nécessité logique d’un au-delà : il y avait répondu en formulant son hypothèse métapsychologique d'un au-delà du principe de plaisir. Remarquons qu’on ne peut confondre le plaisir (notion freudienne) et la jouissance (notion introduite par Lacan). Le plaisir, c’est parvenir au bien-être, la jouissance c’est être bien dans le mal. Le plaisir c’est le côté maman et moi du monde des frères. La jouissance c’est le côté Satan et moi.

Au-delà du plaisir, Freud a donc relevé qu’apparaissait dans le sujet de la jouissance, la fameuse pulsion de mort, qui lui semblait se présenter sous une double face : une tendance de retour au zéro total, c'est-à-dire à la mort conçue comme état anorganique, en même temps qu’une tendance d’agression, par exemple la haine, tendance dont nous venons de souligner la nécessité d’illimitation – et la haine paraissait à Freud impossible à déduire des pulsions sexuelles. Et ici, il convient de marquer une pause. Car voici que de cette évocation d’un au-delà surgit une drôle de chose…

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 ALLURE DE L'ATTRACTEUR DE JOUISSANCE

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Si nous faisons un pas de côté pour jeter un regard sur la structure ainsi révélée, nous voyons se déployer une étrange géométrie de l’espace, à la fois continue et bouclée. Elle permet de figurer la mort et la seconde mort comme superposées, l'une comme envers de l'autre, en même temps que prolongées l’une par l’autre. Nous  voici donc en présence de l’attracteur de jouissance.

Lacan avait proposé en son temps une semblable topologie pour figurer la réalité de son sujet : la fameuse bande de Moebius. Nous la retrouvons ici, bande bouclée de l'espace à une seule face et un seul côté qui nous fait comprendre par sa métagéométrie cette difficulté constitutive de la jouissance qu'il faut : c'est qu'elle est inséparable de la jouissance qu'il ne faut pas.

Jouissance zéro et jouissance illimitée, plaisir et jouissance – Maman et Satan donc, les voici tous les deux bras dessus bras dessous, l'un sur une face, l'autre sur l'autre face, et c'est la même face. Et voici que, horreur, embarqués sur sa surface dans un quelconque sens de jouissance, nous sommes toujours menés vers un dernier tombeau : si nous voulons tourner le dos à la mort nous nous dirigeons vers l'enfer, et si nous voulons tourner le dos à l'enfer nous nous dirigeons vers la mort.

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Géométrie de L’attracteur  de   Jouissance :   LA BANDE DE MOEBIUS

 

Attendez ! se dit-on. Mais où est donc passée la Loi ? La Loi devrait mettre de l’ordre.

Or la  Loi, la Loi des fils s’entend,  celle du bon sens – disons les Dix Commandements – la Loi est déconstruite. Nous sommes désormais entrés dans une situation inédite. Ayant entrepris d’abandonner les métaphores fondatrices, conformément aux principes benthamiens, nous vivons sous une “ loi ” strictement positive et pragmatique de prohibition dérégulante, ou si l’on préfère de dérégulation prohibante, qui essaye de faire passer le plaisir pour de la jouissance et la jouissance pour du plaisir. Autrement dit Maman devient Satan et vice versa.

Remarquons que la Loi ne faisait que nommer l’attracteur de jouissance, mais pour le désigner comme mal. Et en nommant la figure elle la faisait exister.

Car la jouissance, n’ayant pas d’être, est tout de même un acte, elle a besoin d’être nommée pour exister. Ceci n'a rien de nouveau, nous le trouvons déjà dans l'Epître aux Romains[2] : “ J'aurais ignoré la convoitise si la Loi n'avait dit : tu ne convoiteras pas ”. Bref, la Loi donne la connaissance de la jouissance[3] (celle qu'il ne faut pas inséparablement unie à celle qu'il faut) – et du coup lui confère existence et structure.

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Mais aujourd’hui, au jour de la déconstruction de la Loi, il est exclu qu’aucune jouissance, même prohibée, se dise péché – de sorte que débaptisé, l’attracteur de jouissance perd son nom de mal, et rien ne peut plus se comprendre de ce qui a lieu. Pour échappper à cet effet d’ignorance, formulons une hypothèse. Elle nous permettra d’asseoir une théorie du principe de réalité du monde des frères (mais sans père).

Il faut dire que la réalité du monde des frères présente une morphologie curieuse : chacun de ses niveaux s’est plié à la forme piégée de l’attracteur global et tend à adopter son mouvement de Grand Huit déjanté. Si nous essayons d’en saisir rapidement l’articulation individu-communauté, qu’observons-nous ? Sade est là encore bienvenu, puisque c'est lui qui le premier,  dans le fameux pamphlet  Français, encore un effort pour devenir Républicain qu’on trouve dans La Philosophie dans le Boudoir, a formulé ce que devait être le programme politique intégral du monde des frères (mais sans père), montrant la nécessité de joindre au premier effort républicain (effort pour le bonheur, c'est-à-dire pour le plaisir), un second effort, pour la jouissance . Nous nous contenterons ici d’en relever la stratégie d’antidécalogue.

Ce qu’à la fin nous dit Sade, c’est que l’effort fondamental pour construire la réalité fraternitaire est celui de dérégulation de la Loi des fils.

Par rapport au XVIIIe siècle, le phénomène nouveau est le déploiement de la technoscience, à la faveur duquel l'attracteur global a pu imposer sa forme à tous les niveaux de cette réalité. La technoscience s'est en effet de plus en plus orientée vers la solution du problème du ratage qui ne rate pas – se donnant pour tâche de favoriser l’obtention de la jouissance qu'il faut. Elle a donc pris la tête de la foule bruissante et prolifèrante des je veux jouir en lui apportant des idéaux techniques toujours plus psychotiques, toujours plus orientés vers la réalisation de l'homme-machine, et en imposant aux je veux jouir individuels, ses propres règles d'expérimentation totale.

La pragmatique utilitariste qui en résulte s'attache à verser au compte de la communauté – notamment de ses sphères juridico-médiatique – tous les je veux jouir, qui se trouvent alors reformulés au niveau collectif, à la fois garantis et imposés suivant des règles de pseudo-consensus, qui ne sont de fait que les règles de l'attracteur.

Chaque frère abdique ainsi son jugement particulier pour s'en remettre au jugement du consensus, soit aux tendances générales de jouissance. Soulignons que cette perte du jugement particulier constitue véritablement le désastre subjectif majeur du monde des frères (mais sans père).

 Il est certain que l’organisation ainsi obtenue ne peut avoir d’unité structurelle. Imaginons un embrouillement de techno-tourbillons métastasés et entrecontrariés, générateur de catastrophes multiples. Échappent justement à cette influence chaotique ceux qui, vivant pourtant dans le monde des frères (mais sans père), ont conservé leurs attaches et références de fils – mais à ce niveau, le simple respect de la Loi traditionnelle ne suffit plus, il faut y mettre un autre paquet. C’est le but de notre hypothèse.

 

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    L’hypothèse de l’enfer   

Alors certes on ne peut empêcher de penser que l’attracteur global soit une hypostase, une sorte de projection collective de la volonté commune. Mais le style désastreux, voire apocalyptique adopté par notre “attracteur étrange”, notre attracteur de jouissance, pour maltraiter les faces de la réalité  (par exemple la nature) dont les frères veulent (doivent) jouir c'est-à-dire user, et donc suivant la pragmatique utilitariste abuser, doit à la fin nous apparaître lui-même comme style supérieur, majeur, intégrateur, de jouissance.

En clair, tout se passe comme si quelque salopard s’amusait de nos malheurs.

Car ce que n'explique pas la notion de pulsion de mort introduite par Freud, c'est comment peuvent apparaître des tendances agressives portant la marque de l'illimité. Le désir d'illimitation dans le mal dépasse de façon inexplicable, lorsque nous le voyons se manifester dans les histoires individuelles ou dans l'histoire tout court, la simple nécessité d'une tendance de retour à l'inanimé.

D'autant que nous devons observer que, dans le contexte de dérégulation de la Loi entreprise par les frères, cette tendance se développe dans des proportions à la fois monstrueuses et étranges. Pour maintenir la consistance de notre logique, nous allons suivre Sade non dans ses idées – Sade ne croyait de toute façon ni en Dieu ni en diable et s’il évoque parfois l’enfer, c’est le mouvement  même de son écriture qui l’y porte – nous allons le suivre dans la vérité de son écriture. Je veux jouir sans limite, dit Sade-Saint-Fond, exprimant par là l'intention dernière du monde des frères (mais sans père) – je veux jouir sans limite mais pour cela il est nécessaire que la seconde mort, l’enfer, existe. Il pose donc l’hypothèse de l’enfer, en tant qu’elle permet une réponse possible à la question : comment peut-on aller aussi loin que l’on veut dans le mal ? Soit une hypothèse de fils.  

Ici Sade construit le monde des frères (mais sans père) avec des hypothèses de fils. C’est au fond l’inverse de ce que fait Freud qui tente de conserver le monde des fils – la dialectique de l’Œdipe, fondée sur la fonction paternelle, est en effet une dialectique de fils – avec des hypothèses de frères. À notre tour voyons comment reconstruire le monde des fils avec des hypothèses de fils.

Posons nous aussi l’hypothèse de l’enfer. En le faisant, soyons conscient de revenir sur quelque chose que Descartes avait énoncé sans le considérer autrement que comme une chimère métaphysique, la supposition du Malin Génie. Cette supposition, si nous l’adoptons, nous mène à ceci : il pense, je veux. 

 

Le cartésianisme en effet commence à un je veuxje veux douter des choses du monde – et finit de même : je veux me rendre comme maître et possesseur de la nature, soit suivant la pragmatique utilitariste en user et abuser. Le Malin Génie “pense”, et il m’en vient cette volonté de jouissance des choses du monde[4], de sorte que mon existence n’a pas d’autre consistance que ce je veux jouir – j’existe certes, mais déboîté de tout être. Posons donc l’hypothèse de l’enfer. Hypothèse de fils, hypothèse somme toute raisonnable, et qui simplifie pas mal de problèmes, quoique qu'elle nous mette en guerre. Elle nous met en guerre avec l’impensé fraternitaire.

 

Les frères ont toujours en effet repoussé cette hypothèse et fort énergiquement, à l'exception des marges satanistes il est vrai. L’unanimité farouche qu'ils manifestent à ce sujet doit être tenue pour d'autant plus louche qu'elle succède à l'unanimité de sens contraire qui a règné des millénaires dans le monde des fils. Il est temps de réexaminer cette donnée.

 

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    implications immédiates

Reconnaissons qu’en faisant cela nous franchissons la ligne jaune instituée depuis Kant et la Critique de la Raison Pure – ligne qui met hors-jeu toute autre réalité que phénoménale. De sorte que nous serions en pleine Schwärmerei métaphysique. Et bien, au tour des frères d’être hors-jeu.

 Soyons intempestifs, soyons des fils. L’enfer en effet, n’est pas ni ne peut être un phénomène, car à supposer son existence, nous ne pouvons considérer cette existence comme naturelle. Préternaturelle disait la vieille théologie, autrement dit non pas au-delà de la nature, mais à côté d’elle et mélée à elle.

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Nous ne voulons toutefois bousculer personne et c’est pourquoi nous proposons une hypothèse à options : une option faible et une option forte. Après tout, beaucoup, qui sont aujourd’hui sur des positions de fils, ne sont pas prêts à accepter l’hypothèse forte qui pose : l’enfer existe, en pleine activité parce que dérégulé. Pour ceux-ci nous avons ménagé cette hypothèse faible : la dérégulation de la Loi s’accompagne d’un ravage inévitable, pullulant et invincible – ou encore : face à la jouissance dérégulée nous ne pouvons qu’être dévorés.

D'un oeil renouvelé, quasi-platonicien, du même oeil qu'on avait dans le monde des fils, examinons alors notre attracteur de jouissance en  nous souvenant que si nous pouvons l'observer ainsi dans sa singulière géométrie – imaginons-le en légère rotation, bande bouclée dessus-dessous, une seule face, un seul côté – c'est parce que la Loi l'a produit en le révélant. Et pourtant si la Loi nous l'a fait connaître, nous permettant du même coup de jeter un oeil sur lui, elle ne nous a pas permis de nous en dégager, encore moins de le supprimer, ni non plus l’empêcher de se retourner contre elle-même (la Loi des fils – qui était pourtant comme sa cause) pour la déconstruire.

Car la Loi ne suffit pas pour endiguer le mal, il y manque encore un certain verrouillage qu’il n’est pas dans notre propos d’examiner ici. L'hypothèse de l'enfer, faible ou forte peu importe, est faite pour reconstruire, il est naturel qu’elle nous entraîne dans des remue-ménage aussi bien éthiques qu'épistémologiques. Les deux ordres sont liés. L'enfer est en effet ce qu'on peut penser mais non connaître – non pas qu'on ne puisse le connaître, il ne s'agit pas d'un inconnaissable de la raison, ni d’un non-savoir inconscient, bien au contraire, puisque Auschwitz par exemple doit être tenu pour une expérience de l'enfer.

D’un autre côté, l’enfer n’est pas non plus un phénomène – on peut en faire l’expérience, non l’expérimentation. On peut penser l'enfer mais non le connaître, cela signifie qu'on doit s'interdire de s'en approcher et être conscient que dans le monde des frères (mais sans père) la route de la jouissance est piégée. La structure de l'attracteur de jouissance est telle que s'engageant sur le chemin de la fraternité on se retrouve devant le portail d'entrée de Auschwitz.

Cette position éthique – l’enfer peut être pensé mais non connu – tend à nous replacer dans la perspective de la Loi traditionnelle non pour la rétablir dans son statu quo ante, mais pour la dépasser dans le précepte – point à préciser. De ce point de vue, l'hypothèse de l'enfer équivaut à la présence de l'arbre de la connaissance du bien et du mal placé par Dieu dans le jardin d'Eden[5].

§§§

Deuxièmement, cette hypothèse (qu’elle soit faible ou forte là aussi) équivaut à poser l'existence d'une organisation globale de destruction de l'humain. L'hypothèse de l'inconscient approche cela avec la notion de pulsion de mort.

Mais il ne s'agit pas ici d'une simple loi d'entropie, d'une loi de dégradation énergétique fut-elle globale. Il s’agit de l’existence d’un ordre tourné vers la destruction de l'humain, à la faveur précisément de l’illimitation de la tendance destructrice.

À la lumière de cette hypothèse, la volonté générale de Rousseau apparaît comme un simple écho de cette organisation – et remarquons qu'à supposer une telle organisation, elle semble trouver son principal moyen d'application dans la structure même de notre attracteur de jouissance, ce qui veut dire qu'il faut supposer une interface interne à l'attracteur, qui vaille à tous les niveaux d’échelle, qui engage tout un chacun à emprunter ses voies, mais aussi bien est générée par lui puisqu'on peut placer cette interface – qui ne peut être autre que le manque-à-être de l'objet de jouissance, de l'objet de la pulsion élargi aujourd’hui à la foultitude des objets apparus dans le monde des frères – dans le vide central autour duquel se déroule et se boucle le ruban de jouissance. Par là nous posons que l’enfer commande à l’inconscient via l’objet. Où l’on voit qu’en régime de dérégulation notre attracteur de jouissance est un strict déformateur – à la fois désorientateur et disperseur de formes.

De sorte qu’il n’est la source d’aucune création morphologique, d’aucune sublimation ni art. Il fabrique des ombres tout au plus –du semblant et des ténèbres. Et ainsi ce que les frères font passer pour édification de leur monde, n’est en réalité que la déconstruction du monde des fils.

 

                                               JLB

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