11.09.2008
réflexions sur le jacobinisme historique

Notre grand frère Robespierre
NOTRE MERE LA SOCIETE
Le monde des frères (mais sans père) a fait sienne la mort. Ce au titre du pacte social – le pacte, en effet, dit une seule chose[i] laquelle consiste à mettre en commun nos biens et nos personnes afin qu'ils nous soient remis en propre par les mains du peuple lui-même (ou, ce qui est la même chose, par les mains de la société – ou encore par les mains de la loi). De manière étrangement inaperçue, jamais Rousseau (1) n'a été aussi présent dans le débat sociopolitique que de nos jours.
Or, dans cette logique qui consiste à mettre en commun tout ce qui constitue notre bien, pour le voir restitué par notre mère la Société, nous trouvons à la fin même notre mort, comme nous y trouvons nos enfants, à nous restitués par les mains de notre mère l'Éducation, et même notre Dieu que nous rend généreusement notre mère la Laïcité. Ceux qui parlent de déclin du contractualisme feraient bien d'y regarder à deux fois. Il est pourtant évident qu'au déclin des liens personnels répond une hypertrophie du lien social, soit une réglementation accrue et des dispositions positives toujours étendues noyautées par un pacte fondateur.
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La mort se trouve prise dans ce mouvement. Mais évidemment la mort reste un x et en tant que tel, elle est le lieu d’un flottement. Le projet fraternitaire, quant à lui, demeure, centré plus ou moins consciemment sur la jouissance. Il faut dire « plus ou moins consciemment » parce que, comme toujours en cette circonstance, deux efforts républicains apparaissent : l'effort pour le bien-être et l'effort pour la jouissance. Il y a donc deux lignes d'actions qui se révèlent, deux lignes d'actions distinctes « comme toujours » – ce qui veut dire « comme toujours depuis les origines de la fraternité » – deux lignes d’où surgissent :
– d'une part le frère portant son projet d'un hédonisme de masse,
– mais d'autre part son inséparable alter ego, l'antifrère, porteur du thème d'un au-delà du bien-être, dans lequel éclate toute l'étendue de la monstruosité fraternitaire.
Dès le début, se révèle cette schize au sein du monde des frères : ainsi 1789 et 1793, Girondins et Montagnards, Révolution et Terreur. La promesse de bonheur d'une part et d'autre part l'enfer.
POURQUOI 93 SUIT-IL NECESSAIREMENT 89 ?
Cette question d’une possible continuité entre les deux périodes saillantes de la Révolution Française a été remise sur le tapis par un de nos plus éminents historiens, François Furet, et l’on ne peut que rester admiratif et reconnaissant devant le souci de vérité que cet homme a soutenu à l'encontre même de ses choix communistes de jeunesse.
Il s’agissait à la fin de savoir s'il existe une continuité logique entre 89 et 93, sachant que beaucoup avaient répondu par la négative à cette question, et y avaient répondu sur le mode « 93 n'est qu'un accident de l’histoire au même titre que la terreur stalinienne n’est qu’un simple accroc historique devant la rigueur du marxisme-léninisme ».
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La grandeur de François Furet est d'avoir considéré cette question – posée par la Révolution Française et remise sur le tapis par les Révolutions communistes – comme le problème de notre époque. Ce qui l'a amené à rappeler de leur purgatoire les historiens de la Révolution rejetés par l'Histoire officielle parce qu'ils avaient défendus l'idée de liens nécessaires entre 89 et 93, en particulier Hippolyte Taine et Augustin Cochin. En 1978, François Furet déclarait donc : « La culture politique qui conduit à la Terreur est présente dans la Révolution Française de 1789 ».
Ces considérations historiques nous aident à comprendre l’impensé de notre histoire d'aujourd'hui : dans l'orientation vers le bonheur imprimée au XVIIIe siècle par les Lumières est inscrit un horizon de barbarie toujours inouï. Où ce qui vient se révèle toujours pire de ce que peut porter notre mémoire. Notre repère ici est le pamphlet du jacobin Sade – il serait intéressant de relever les observations de certains historiens, comme Michelet et Taine, à propos du jacobin Sade, pour compléter l'image plus ou moins mythique de l'écrivain par celle du sinistre monomane qui rôde dans le Paris des années 90 – pamphlet que nous avons plusieurs fois commenté et qui appelle les Français à un second effort pour devenir républicains, ce second effort consistant à s’autoriser les pires crimes imaginables pour satisfaire à la rigueur de la pulsion, soit si l’on veut saisir la vérité psychopathe de ladite pulsion, non tant de jouir sans entrave que bien plutôt d’éprouver le tranchant d’un esclavage dans lequel la méchanceté exprime son illimitation sur le mode d’une vocifération légale toujours plus ignoble. C’est le cas aujourd’hui de l’abattage de masse des tout petits bébés par l’avortement – déjà au programme du fameux pamphlet, comme on s’en doute, sous l’autorité.. d’Aristote.
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Et attention ! Il ne s'agit ici pas de condamner à tout prix 89, mais essentiellement de comprendre ce lien nécessaire et à proprement parler dégradant, plus précisément ignominieux, qui relie la revendication au bonheur avec la barbarie à venir.
Force est de constater qu'en déconstruisant le Père est apparu ce lien nécessaire entre bonheur et jouissance. Car ce qui faisait obstacle entre les deux ayant disparu par effacement en quelque sorte légal – à savoir l'abolition de la fiction juridique de « puissance paternelle » -, nous fumes tous livrés, quoi qu’en disent les frères, au sans loi de la mère de jouissance, c’est-à-dire au sans loi de l’antifraternité.
Saluons la parution récente du Livre Noir de la Révolution Française, qui arrive à propos pour nous rappeler que la jouissance, et en particulier l'extraordinaire voire extravagant goût du meurtre déployé par nos jacobins dans les années 90 de notre Révolution, n'a rien à envier aux pires exactions nazies ou communistes, et que la méchanceté peut se tenir à la hauteur du jamais vu jusqu'ici lorsqu'elle se présente à des cerveaux abrutis par l'opinion comme par la peur.
La vérité finale étant là encore que la jouissance aspire immanquablement à l'enfer – l’enfer dont elle fait la substance. Et deuxièmement, qu’elle n'est pas seulement derrière nous, soit-disant tenue en laisse par nos commémorations, mais qu’elle est toujours devant nous.
VEULERIE DU JACOBINISME
En 1793 la conquête jacobine est achevée et le grand jeu de la guillotine peut commencer. Hippolyte Taine nous fait alors le portrait du jacobin saisi dans sa plus minable grandeur :
« Regardons-les à ce moment décisif : je ne crois pas qu'en aucun pays ni en aucun siècle on ait vu un tel contraste entre une nation et ses gouvernants. – Par une série d'épurations pratiquées à contresens, la faction s'est réduite à sa lie ; du vaste flot soulevé en 1789, il ne lui est demeuré que l'écume et la bourbe ; tout le reste a été rejeté ou s'est écarté, d'abord la haute classe, clergé, noblesse et parlementaires, ensuite la classe moyenne, industriels, négociants et bourgeois, enfin l'élite de la classe inférieure, petits propriétaires, fermiers et artisans-maîtres, bref tous les notables de toute profession, condition, état ou métier, tout ce qui avait un capital, un revenu, un établissement, de l'honorabilité, de la considération, de l'éducation, une culture mentale et morale. Pour composer le parti, il n'y a plus guère, en juin 1793, que les ouvriers instables, les vagabonds de la ville et de la campagne, les habitués de l'hôpital, les souillons de mauvais lieu, la populace dégradée et dangereuse, les déclassés, les pervertis, les dévergondés, les détraqués de toute espèce et, à Paris, d'où ils commandent au reste de la France, leur troupe, une minorité infime, se recrute justement dans ce rebut humain qui infeste les capitales, dans la canaille épileptique et scrofuleuse qui, héritière d'un sang vicié et avariée encore par sa propre inconduite, importe dans la civilisation les dégénérescences, l'imbécilité, les affolements de son tempérament délabré, de ses instincts rétrogrades et de son cerveau mal construit. (2) »
L'épuration est ici épuration par la veulerie – c'est la pente de la facilité qui joue, le principe de plaisir, et qui joue d'autant mieux que les principes d'autorité ont été déconstruits. Que le jacobinisme aboutisse à la mort réelle du père, c'est-à-dire à l'exécution historique de Louis XVI, est l’envers logique de ladite épuration, sa secrète vérité.
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Sur quels principes s'est construite une telle dynamique ? Essentiellement sur nos trois principes républicains. La fraternité est bien sûr structurelle, dans la mesure où elle se fonde sur la mise à l'écart du Père, elle est le fil rouge qui relie modernité et postmodernité. La liberté, quant à elle, est le devoir de tout jacobin. La trahir c’est commettre le pire des crimes – et ce mot de crime doit être entendu ici dans son sens le plus fort, comme lorsqu'on dit aujourd'hui que la pédocriminalité est un crime. Quant à l'égalité elle équivaut à un permis de tuer, puisqu'à l'époque la pointe du jacobinisme s'est concentrée sur l'égalité des fortunes. Dans les pires moments, et déjà en 1789, celui qui attente à l'égalité est un contre-révolutionnaire, de sorte que le possédant est criminel dans ses biens mêmes.
On rougit, après avoir fréquenté Taine, de lire les manuels scolaires à l'usage des classes de seconde par exemple – on rougit du silence des programmes sur ces questions, et il est atrocement poignant de constater que toutes ces personnes torturées et assassinées par des attroupements organisés par la haine et l'envie, que toutes ces personnes horriblement suppliciées n'aient droit de nos jours à aucune espèce de souci de mémoire. Bien au contraire, puisque c’est à un silence glacé que sont éduqués nos écoliers, un silence glacé jeté à la hâte sur notre désir de n'en rien savoir. En réalité ces gens sont encore coupables, et l’abrutissement de l’opinion est tel qu’un jury de télévision rassemblé il y a une dizaine d’années pour « refaire » le procès de Marie-Antoinette, la condamnait à mort une fois de plus !
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On rêve d’un manuel d’histoire qui ne vise pas à cultiver l’absence d’esprit critique des jeunes français, qui leur communique au contraire le goût de la réflexion historique. Le goût de l’intelligence critique, à distinguer bien sûr du négativisme pantomimique qui a cours de nos jours. Sur le nécessaire état d’esprit critique de l’historien, voici ce que dit Taine lui-même : « J’ai écrit en conscience, dit Taine, après l’enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j’ai été capable. Avant d’écrire, j’inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C’est l’étude des documents qui m’a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. A mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants... Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n’est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu’on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu’on y attache. Or, appliquées à l’organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’État. C’est sur ce point que j’ai insisté ; d’autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l’Empire, n’a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. »
Et encore Taine n’a-t-il pu voir le(s) rejeton(s) communiste(s).
JJ
(1) Dans le Contrat Social, Rousseau pose qu'il existe une clause d' « aliénation totale de chaque associé » qui résume toutes les autres. On la trouve exposée dans le Livre I, chapitre 6 : « [il s'agit] de trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »
Le Contrat prétend donner la solution de ce problème grâce à un certain nombre de clauses : « Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous (...) de plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut être (...) ».
« Si donc, y lit-on encore, on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants. Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »
« À l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix. [Et ce corps] reçoit de ce même acte son unité, son moi commun et sa volonté. [Il prend alors le nom de] république. »
Qu'offrira-t-on en retour à chaque individu qui accepte d'obéir ainsi à la volonté générale ? « On le forcera à être libre » (I, 7). Ni plus ni moins. Essayez à partir de là de reconsidérer le principe de laïcité – vous le trouverez piégé dans cet imparable dispositif. Conclusion : relisons Cochin.
(2) Les Origines de la France Contemporaine, tome VI, p. 255-256.
10:59 Publié dans le blog de Jonas Jorda, le président, littérature, politique, révolution française | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : révolution française, politique, société, histoire, jacobinisme, furet, taine



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