15.09.2008

prophétisme, catastrophe et non-histoire

 

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André Néher
***

 

Dans le prophétisme hébreu le thème de la techouva, du retour, du retour dans les grâces divines pourrait-on dire, exprime une idée qui, dans le monde des frères (mais sans père), a été fondamentalement pervertie. Les frères en effet (ceux du monde des frères, mais sans père) ont décidé, en abandonnant la loi naturelle, c'est-à-dire en deregulant la jouissance , qu'ils tireraient de celle-ci la construction de leur monde : ainsi, la haine de classe a fondé le projet marxiste alors que l'égoïsme a fondé le projet libéral. Sans oublier toutes sortes de nuances locales et nationales associées : ici goût de l'ignorance et de la violence, là de la paresse et de l'argent, ailleurs de la cruauté et du contrôle, etc.

 

Bref, si l'on considère que la jouissance dérégulée c'est exactement ce que la Bible a appelé le mal, alors nous pouvons dire que les frères ont projeté de tirer du mal un bien.

 

Or, tirer du mal un bien, c'est une prérogative à proprement parler divine, on n’a jamais vu des hommes y arriver de façon réfléchie. A la longue en effet, le mal tourne toujours à la catastrophe.

 

§§§

 

La techouva, le retour vers le salut, marque par contre le mouvement inverse, c’est-à-dire le passage de la catastrophe au salut. Et peut-être dans la Bible, ce passage se fait-il moins par un lien de causalité que par le franchissement de l'abîme qui les oppose tout en les séparant. Israël est invité à dépasser la mort par la vie, ou plus précisément à connaître la mort pour revivre. L'image est ici celui du grain de blé semé en terre pour mourir et germer. André neher nous explique comment, dans la prophétie d'Osée il y a continuité inéluctable de la catastrophe au salut :

 

Allons, revenons à l'Éternel, car il a frappé et nous guérira ; il a blessé et nous pansera. Il nous fera revivre après deux jours, nous fera nous relever le troisième jour et nous vivrons devant lui. (Os., 6, 1-2)

 

§§§

 

Ainsi, la vie dépasse la mort et, comme dit Néher, « en se réalisant, la catastrophe consomme sa propre défaite : elle prépare le salut ».

 

Lorsque André Néher écrit L'essence du Prophétisme, en 1955, il le fait pour élucider et proclamer les vérités profondes de celui-ci. Mais il s'intéresse au prophétisme moins en psychologue et en moraliste, dans l'esprit de Maïmonide, sous l'angle de l'infinité divine, qu’en historien et métaphysicien. Au sens de Néher l’essence du prophétisme, c’est « le passage dramatique de la tradition hébraïque à l'existence ». Ainsi, la techouva est expérience vécue dans le temps de l’histoire. Expérience existentielle. Elle est, nous dit Néher, cette expérience historique singulière qu’est l’expérience de la non-histoire.

 

C’est que pour le prophète, la catastrophe ouvre à la non-histoire.

 

« L'instant séparant la catastrophe du salut correspond à une cessation de l'histoire, écrit Néher, et la techouva est le franchissement de ce moment de vide historique. L'histoire vient soudain se jeter dans un gouffre pour y disparaître et une tranche de non-histoire permet la surgescence d'une histoire nouvelle. Peut-être le chapitre 3 d'Osée est-il, tout entier, construit sur cette conception d'une non-histoire, prélude à un recommencement :

 

De nombreux jours, les enfants d'Israël resteront sans roi, ni princes, sans éphod, ni idoles. Ensuite les enfants d'Israël reviendront et chercheront l'Éternel, leur Dieu, et David, leur roi...

 

La réconciliation paraît consécutive à une longue période de suspension des activités politiques et religieuses d'Israël. Quoi qu'il en soit, le premier chapitre d'Osée exprime, d'une manière très nette la notion d'une non-histoire ».

 

§§§

 

 À tel point que Osée va nommer ses deux derniers enfants de noms en quelque sorte négatifs : déjà l'aîné se nomme Yzréel, ce qui veut dire Dieu sèmera, un nom qui porte avec lui l'ambivalence de la catastrophe, à la fois pour symboliser la nécessité que la graine meure et pour dire la réalité historique de la chute de la dynastie des Jéhuides ; la cadette s'appelle Lo-Rouhama, c'est-à-dire Non-Aimée pour dire la fin de l'amour divin pour Israël ; quant au dernier, il se nomme Lo-Ammi, Non-Mon-Peuple pour exprimer la fin de l'alliance. Ainsi les enfants eux-mêmes sont considérés comme destructeurs de l'avenir. Ils sont devenus eux-mêmes négations. Et même Dieu va se présenter alors comme négation :

 

Car vous êtes Non-Mon-Peuple et Moi Je suis Non-Dieu pour vous. Il n'y a plus d'histoire et il n'y a plus de temps car l'alliance est rompue.

 

Mais Yzréel est la semence d'où sortira le germe de l'avenir. Et donc l'Éternel, à nouveau affirmé, va lever la négation :

 

         Dites à vos frères : Mon Peuple,

         et à vos sœurs : Aimée !

 

§§§

 

Bien entendu, pour un chrétien digne de ce nom, et en particulier un catholique, il y a un sentiment très fort de continuité par rapport à la tradition du prophétisme hébreu. Ce n'est pas parce que la Révélation est close puisque le Verbe lui-même de Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ, nous a été donné, qu'il ne convient pas de l'expliciter. Certes donc, la Révélation est close, mais pas la prophétie. Il y a contradiction à penser que le prophétisme se réduit à ce que nous en décrit la Bible. Comme dit Saint Thomas d'Aquin : des prophètes et des prophéties, il y en aura toujours jusqu'à la fin du monde.

 

Ce qui nous intéresse ici, c'est de constater que tout en s'ajustant à la réalité moderne, le prophétisme contemporain conserve certains thèmes fondamentaux du prophétisme hébreu.

 

Ainsi, le prophète contemporain voit aujourd'hui l’état de non-histoire se dérouler sous ses propres yeux. La menace de la catastrophe est en quelque sorte mondialisée et les hommes s'enfoncent toujours plus dans la nuit de leur non-histoire. Ce qui est évident aux yeux de tous les prophètes contemporains c'est l’état obscur du monde, sa non-vie, son non-bonheur, son non-avenir. Je cite l’un de ces petits prophètes, personnage modeste et caché, mais courageux et déterminé, à la manière des prophètes hébreus. Il s'agit en l’occurence d'une laborantinee italienne catholique, une mère de famille nommée Angelina. 

 

Et voici ce qu'elle écrit dans son journal :

 

" Aujourd'hui, Jésus m'a fait comprendre combien l'esprit d'une grande partie des hommes est encore très éloigné de Lui.

 

Tandis que je marchais parmi la foule, je pouvais percevoir combien de personnes étaient effectivement loin de Jésus, à des années-lumière. Je percevais leur esprit... il était empli de tant de pensées et d'amours matériels, quand ce n'était pas aussi une parfaite adoration d'eux-mêmes. Quelques-uns parlaient entre eux, mais ils ne s'écoutaient pas les uns les autres : il étaient trop occupés à penser à ce qu'ils devaient dire, même si la chose n'était pas particulièrement importante.

 

Dans ces promenades dominicales en bordure de mer, toutes les catégories sociales étaient présentes... Oh ! Comme l'Esprit gémissait en une agonie épouvantable ! Je sentais clairement une angoisse de mort les entourer et les démons ricaner, heureux !

 

C'est horrible ! pensai-je. Mais, qu'est-ce que cette vie sans Dieu ? C'est comme être en enfer, déjà ici sur la terre... C'est la non-existence, parce que l'esprit est complètement embourbé dans la complaisance de soi...

 

Le Père intervint immédiatement :

« Oui, Ma fille, c'est la parole juste que tu as utilisée : n'en cherche pas d'autre, c'est ainsi. Chaque action négative naît de la complaisance de soi : d'un orgueil ouvert ou caché, qui, un jour ou l'autre, mène à la mort de l'esprit. L'homme marche dans l'obscurité la plus totale.

Je t'ai fait éprouver cela, pour que tu comprennes combien l'humanité entière est vraiment, et amèrement, loin de Moi !

Ma petite créature, celle-ci ne peut revenir à Moi sans éprouver l'angoisse de l'enfer ! »

 

[...] Alors, je me suis permis de dire : « Père, mais ils goûtent déjà l'enfer ! »

 

Le Père m'a dit : « Non, ils ne le goûtent pas encore, car ils n'ont pas la Lumière ; quand ils l'auront, ils seront horrifiés ! [...] »

 

§§§

 

Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père), la catastrophe est quotidienne : essentiellement, elle consiste en cette plongée tête première dans cet état obscur du monde par eux créé, et dont le fond, que André Néher nommait néant, a pour nous ce nom postmoderne : enfer. Lors de cette plongée vers cette non-histoire Dieu sème la Jérusalem qui vient, il sème les graines de notre retour, de notre techouva.

 

Le point essentiel ici, qui doit nous retenir, concerne cette parole donnée par le Père à Angelina : « Quand ils auront la Lumière, ils seront horrifiés ». Cette phrase renvoie à un thème décisif du prophétisme contemporain qui est le prophétisme dit de l'Avertissement . Thème massif, sans cesse repris dans toutes les prophéties récentes, et qui renvoie à un événement qui devrait avoir lieu dans un futur relativement proche. L’Avertissement c’est précisément ceci : l’expérience donnée à chacun de la réalité de notre non-histoire comme enfer et, du coup, la possibilité offerte au choix de chacun de vivre la techouva, le retour dans les grâces divines.

 

                                    JJ

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