03.10.2008
enquête sur la raison de l'Autre II : bienveillance de la négation

L'Autre nous donne ce savoir sur l'être : il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas -- à l'adopter un tel mode d'être entraîne notre malheur. Pas besoin de faire le mal pour savoir que nous ne devons pas le faire. Pas besoin puisque c'est pour notre ruine. À quoi bon faire l'expérience de la ruine.
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Dans le monde des frères (mais sans père) la raison de l'Autre est raison de jouissance. Par contre, dans le monde des fils la raison de l'Autre est négation. Or cette négation, loin de manifester un interdit manifeste une bienveillance.
Naissance de la négation
Les frères ont toujours considéré la raison humaine comme le flambeau éclairant l'obscurité du monde, c'est pourquoi ils se sont donnés le nom de « Lumières », et comme ils incluent dans cette obscurité ce qu'ils appellent superstition, c'est-à-dire la foi, ils ont toujours refusé d'envisager la dimension de la raison de l'Autre autrement que comme raison de jouissance, et dès lors ils ont farouchement combattu pour défendre ce bien soi-disant précieux : l'autonomie de la raison humaine.
Mais si, dans le monde des frères (mais sans père), l'Autre ne fournit à proprement parler aucun savoir, il n'en est pas de même dans le monde des fils. Dans le monde des fils, la raison humaine connaît ses limites. Elle les connaît parce que l'Autre les lui a indiquées. Le principe d'une telle communication se trouve dans le premier livre de la Bible, le livre de la Genèse, et dans cette négation qui barre les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal : « Tu ne mangeras pas des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car si tu en mangeais tu mourrais ».
Pourquoi « l'arbre de la connaissance du bien et du mal » est-il barré ? Et barré par l'Autre ?
Faut-il comprendre qu'il y a là une jouissance interdite ?
« Jouissance » doit être entendu ici au sens où l'on prend plaisir à quelque chose, mais aussi au sens où on en a la propriété, la possession, et où on dispose des fruits. Mais il y a encore un troisième sens à la notion de jouissance qui manifeste la mesure même de son rejet par l'Autre, c’est celui de péché. Ce sens indique qu’il s’agit d’une jouissance dont l'homme doit se détourner parce qu'elle fera son malheur. De sorte que si l’homme reconnaît que cette jouissance est barrée, elle devient par cela même le signe de son obéissance à la parole de l'Autre – mais mieux encore : le signe de sa confiance en elle.
La négation qui intervient là prévient l'homme de quelque chose qu'il ne connaît pas encore, et qu'il n'a pas à connaître, pour son propre bien : à savoir le mal. Car la « jouissance » qu'éclaire pour nous la négation, c'est le mal en tant que mauvaise orientation dans l'être. Ce que signifie le conseil divin, c'est donc ceci : si tu connais cette jouissance, elle ne te donnera aucun savoir, mais tout ce que tu as à savoir sur elle, c'est précisément qu'il n'est pas nécessaire de la connaître pour savoir qu'elle est le mal.
Ce qui est à souligner dans cette affaire, c'est qu'un savoir m'est donné sur le mal, savoir qui ne nous vient pas d'une connaissance acquise par nous-mêmes (par notre propre raison), mais qui nous a été communiquée par la bouche de l'Autre (par la raison de l'Autre) – je veux dire : l'Autre du prophétisme. Car si l'Autre de la jouissance ne nous procure aucun savoir sinon cette souffrance qu'il nous fait connaître à la longue – et c'est pourquoi il ne peut exister comme personne –, nous reconnaissons l’existence de l'Autre du prophétisme dans la mesure même où nous lui accordons ce savoir sur le mal : du mal, on ne peut tirer aucun savoir. Ceci n'est pas le fruit de notre propre rationalité mais de la raison de l'Autre en tant qu’elle nous communique ce que nous ne pouvions connaître : la négation.
Lorsque l'Autre communique un savoir
Remarquons que ce que nous dit la psychanalyse c'est qu'il n'y a aucun savoir dans l'Autre, et pour cause puisque l'Autre de la psychanalyse n'est pas l'Autre du prophétisme mais l'Autre de la modernité qui se réduit à la fin, comme nous l'avons expliqué, à l'objet de la jouissance. Or, cet Autre de la modernité, il faut tout de même souligner que les modernes l'ont préalablement vidé du savoir qu'il pouvait contenir. Savoir qui, s'il existe, est de nature prophétique : pour être plus clair encore, savoir qui est donné par Dieu dans une Révélation, une communication spéciale, ou encore une parole appartenant nécessairement à un domaine non naturel.
C'est Spinoza, qui en réduisant Dieu à la nature, articule fortement dans son Traité Théologico-politique (1670) que le prophétisme ne peut être qu'un phénomène naturel et donc imagination. À partir de là, l'Autre du prophétisme devient silencieux. Conclusion de la modernité : il n'y a de raison que la raison humaine - pensée ici comme raison purement naturelle.
Si au contraire nous tenons compte de l’enseignement de l'Autre du prophétisme sur ce que nous ne pouvons pas savoir, à savoir qu'il ne faut pas explorer la voie du mal parce qu'elle est sans issue – si nous tenons compte de cet enseignement qui se présente comme négatif, qui se résume pour nous en loi naturelle, laquelle exprime que si nous voulons adopter la voie proposée par l’Autre du prophétisme, qui est voie de l'amour, nous devons nous plier à la rationalité particulière de ses dix paroles (ce qu'on appelle les dix commandements), – alors il suffit de lui accorder notre confiance.
L'Autre du prophétisme nous prévient en effet contre des voies qui nous éloignent des voies de l'amour. La raison humaine connaît une limite précisément en ce point : la raison humaine, en tant qu'elle est mystérieusement blessée, blessée dans sa nature, ignore tout de l'amour. C'est justement pour cela que la raison de l'Autre, communiquée par voie révélée, se propose à elle. Bien entendu, la raison humaine peut refuser ce secours. Mais si elle l'accepte, elle se donne l'extension qui lui manque et étend son propre pouvoir par, si l'on peut dire, un prolongement continu entre son domaine rationnel et le domaine rationnel de l'Autre. Ce prolongement par continuité sera d'autant plus stable que sera grande la confiance accordée à l'Autre.
De sorte que le rapport entre foi et raison réside dans cette confiance accordée à la raison de l'Autre. Et par cette confiance même, nous comprenons que la négation que nous communique l'Autre n'est pas à proprement parler interdit mais bienveillance : là où les Lumières désirent voir la sévérité d'une interdiction, les fils voient la réalité d'un précepte.
Quiconque est libre de choisir l'enfer. Mais un fils choisit le Paradis.
JJ
22:53 Publié dans catholicisme, contrelittérature, Eglise catholique, l'Autre, la négation, le monde des fils, prophétisme et prophéties, religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : l'autre, religion, christianisme, prophétisme, négation, interdit, genèse



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