20.01.2009

sur l'état nocturne du monde

 

                                                       

 

Le monde certes est obscur -- l'histoire est obscure. Mais cet état obscur du monde est comme fait de deux nuits superposées.

Et voici : chacun, librement, peut choisir la nuit qui lui convient. Ceci est le sens de l'histoire, du moins le sens dont chacun se pourvoit. Les nuits, quant à elles, infailliblement, vont à leur terme.

 

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  Le dépérissement du péché

 

Le monde est en tension, il est entre deux nuits – et finalement il y a toujours plus ou moins été. Il y a le monde des frères (mais sans père) et il y a le monde des fils, et les deux sont dans la nuit. Ceci est l'état exact du monde. Encore faut-il préciser que ces nuits – ces deux nuits qu'on ne distingue au fond jamais – ces deux nuits font partie de timings différents. Elles ont, ces deux nuits, un fond commun de ténèbres, et là s'arrête leur ressemblance.

 

La nuit du monde des frères (mais sans père) est une nuit sans retour dans laquelle les frères plongent en riant, dans laquelle ils se précipitent en troupe, avec ferveur et en faisant brûler la flamme de leur briquet. Et cet éboulement immense qui est de leur mouvement même, les entraîne dans le songe foireux de devenir des hommes nouveaux, surhommes, hommes-Dieu, parfaites anthropo-machines, cyborgs qui sait, dans les versions scientifiques que se racontent les technofrères d'entre les frères – ou plus simplement hommes des droits de l'homme en bonne santé, c'est-à-dire jouissant sans ratage.

 

Pour un frère, mal jouir n'est en effet désormais plus permis, c'est exclu des droits de l'homme. D’où se tire une nouvelle définition de la santé. Les frères ont passé entre eux un contrat de jouissance – un contrat de satiété. Ils se sont crûs plus malins que leurs ancêtres judéo-chrétiens qui avaient jugé que la jouissance devait être classée comme département majeur du mal, et que si elle ratait, en particulier si elle ratait socialement, donnant lieu à toutes sortes de catastrophes et de crimes, c'était par un mystérieux défaut d'être qui ne semblait pas pouvoir se régler rationnellement mais entrer purement et simplement dans un système d'interdits articulé en loi naturelle à accepter comme telle – argument d’autorité qu’on se tenait pour dit.

 

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Aussi a-t-on longtemps considéré que le mal ne peut se dialectiser, qu’il ne peut fournir un négatif et entrer dans le mouvement d'une construction sociale. C'est l'erreur majeure des frères de penser, d'ailleurs plutôt confusément dans l’ensemble, que ce soit possible. Pis encore, c’est précisément ce projet – dialectiser le mal pour en tirer un bien final – que les frères se sont donné comme projet central, stratégique, celui qu’ils considèrent très sérieusement comme capable de structurer leur monde. L'expression « dépérissement du péché » qui apparaît dans la Phénoménologie de l'Esprit [i] comme programme d'absorption et de disparition du mal dans la communauté réalisée (dans l'Histoire achevée) éclaire l’horizon du monde des frères – comme elle a éclairé les aspirations de la fraternité marxiste. Dans le marxisme en effet, la perspective d'une fin de l'Histoire, d'une fin du mal, et donc d'une jouissance disciplinée (dépérissement de l'État, dépérissement de la société de classes, dépérissement des discordes) se combine avec des principes d'application qui utilisent le mal lui-même comme levier dialectique du mouvement historique : précisément la haine de classe comme principe d'alliance politique.

 

« D'où vient l'unité du camp du peuple ? » demandait Mao-Tsé-Toung dans le droit fil léniniste. Réponse : « De la haine de nos ennemis ». La haine, indisciplinée, indisciplinable, c'est-à-dire à la fin inconnaissable, comme l'est le mal en tant que mal, une fois injectée à Moscou, s’est trouvée rejaillir, avec toute la puissance mauvaise qu'on n'arrive même pas à lui supposer, par exemple à Phnom-Penh, où elle a montré de façon monstrueusement éclatante qu'elle ne différait en rien de celle qu'on a vu s'épanouir dans l'Allemagne nazie.

 

Tout à coup donc, la plus épouvantable méchanceté est là, disponible depuis toujours, à perte de vue.

 

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    qu’il n’y a pas de savoir du mal 

           

Observons que cette conception de la jouissance interdite comme négatif (la question d’un savoir du mal) a interpellé toute une génération de nos intellectuels français qui ont fréquenté Hegel à travers les cours de Kojève ou les commentaires de Jean Hippolyte – mais les plus radicaux de ces intellectuels se sont précisément séparés sur ce point des conclusions hégéliennes.

 

Bataille par exemple, qui n'a jamais pensé que la jouissance pouvait participer en quoi que ce soit à la construction sociale –  sauf sous sa forme de pur réel, de pure dépense, de don sans contrepartie, tel qu’il en avait exposé l’idéal dans La Part Maudite – mais qu'au contraire elle ne pouvait que ruiner le système. Contre le monde des frères qu'il se représentait sous la figure du système hégélien, il jouait le mal (Sade, l'érotisme, la mort...) comme non dialectisable. Toute son oeuvre objecte aux frères l’impossibilité de dialectiser le mal.

 

Bataille, dont l'athéisme n'était pas convenu comme celui de nos farauds postmodernes, mais conséquent – il se considérait donc tenu par les aboutissants du postulat fraternitaire de hors-christianisme, c’est-à-dire la proscription frappant la Révélation –, Bataille s’était livré corps et âme à la réalité incontournable d'une jouissance prolongée en souffrance sans solution de continuité, bien au fait que le mal dans son illimitation fermée – la forme qui en rend compte est la boucle de Moebius – est strictement continu et non rationalisable. C’est pourquoi, rejetant le terme de faute, il a maintenu celui de péché : « j’ai besoin, disait-il, de ce que la notion de péché a d’infini ». Il en respecta la vérité qui veut qu’entre le mal et l’humain une interface fut toujours nécessaire qui vienne faire la partition, c'est-à-dire qui établisse une négation spéciale (un interdit), pour que le premier ne métastase par trop dans le second. Cette interface, c’est le sacrifice : autrement dit, il a toujours fallu un joint de chair, un tampon de chair pour payer la dette exigée par le mal afin qu’il se tienne tranquille, et ceci jusqu’à ce que le christianisme mette en place le dispositif du sacrifice du Fils mettant fin à la répétition indéfinie de ce prix du sang. Dispositif qui se trouva hors-jeu lorsque vint le postulat de hors-christianisme.

 

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Vint donc ce postulat sur lequel s’est bâti le monde des frères (mais sans père), dont le premier corollaire est que le fraternitaire s’édifie sur la seule logique de la liberté – la volonté s’inscrivant alors dans les coordonnées de la seule raison : nous devons ainsi à Kant, à travers ses deux premières Critiques, la construction rationnelle du basculement de Dieu du plan du réel au plan de l’Idée. Puis dans la foulée, vint le thème de la mort de Dieu, thème hégélien, thème fraternitaire décisif – pour Hegel, il s’agit d’un  « ultime changement de direction » par lequel le sujet passe par un « savoir du mal » pour « parvenir au savoir de l'Etre » – parfaitement au point sur le papier c’est-à-dire dans la Phénoménologie de l'Esprit, c’est beaucoup moins malléable sur le terrain.

 

« La mort du médiateur [c’est-à-dire du Christ], écrit Hegel, n'est pas une mort seulement du côté naturel de celui-ci [...] mais aussi [de] l’abstraction de l’essence divine. [...] [La mort de cette représentation] est le sentiment de douleur de la conscience malheureuse de ce que Dieu lui-même est mort. Cette formule dure est [...] le retour de la conscience dans les profondeurs de la nuit du Je = Je.[ii] »

 

 Hegel, on le sait, n’en restait pas là et poussait sa dialectique jusqu’à la résurrection, résurrection de l’Idée s’entend. Pragmatiques, les frères s’en sont tenus pour le moment au décret de la mort de Dieu. Ils en ont tiré cette conséquence : la dérégulation de la jouissance par la liquidation de la loi naturelle (la loi mosaïque).

 

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Qu’il n’y ait pas de savoir du mal (de la jouissance dérégulée), tient à ceci : la jouissance est la seule véritable chose-en-soi. Ou on la pense et on ne la connaît pas ou on la connaît et on ne la pense pas. Close sur elle-même, on peut la penser mais si on veut la connaître, elle nous entraîne dans sa mort et éparpille notre pensée en petits bouts de cervelle dans tous les coins de sa tombe. Privés ainsi d’un tel savoir et ne le sachant d’ailleurs même pas (n’en voulant rien savoir), les frères restent plongés dans « les profondeurs de la nuit du Je = Je ». Aucune dialectique ne peut boucler le système. Le problème du mal reste en plan et si la fin de l’histoire est bien engagée, c’est dans le désastre.

 

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   LA NUIT FRATERNITAIRE

 

La littérature et l’art se sont ainsi trouvés confrontés à ce défi lancé à eux par le monde des frères : que faire avec le mal une fois la mort de Dieu proclamée ? Que faire avec la jouissance sachant qu’il n’y a pas de savoir du mal ? Défi que Nietszche a tenté, si péniblement (dans une obscurité voulue), de problématiser.

 

Et alors qu'autour d'eux le monde des fils sombrait dans sa propre nuit, différente de la nuit du monde des frères – autrement dit alors que s'estompait de plus en plus la figure de l’interface du Christ, c'est-à-dire du Fils en tant que Fils, les plus fils parmi les frères ont essayé, vainement appuyés sur l’orgueil de leur art, de retrouver le geste primitif, sacrificiel, de l’identification à la jouissance. Bataille, sorte de frère exclu de son propre monde comme on l’a dit, est de ceux qui ont perpétué ce geste de fils, qui ont refait le geste du Fils – quelqu'un qui a dit : me voici. Avec lui, une poignée – Artaud, Soutine, Pasolini, Lacan aussi, le Lacan qui à la fin a dit « j’ai échoué », quelques autres encore, un tout petit nombre en réalité – ont eu cette sorte d’exceptionnelle perversion filiale, se sacrifiant artistiquement au mal. Qu’ils aient échoué est naturel – hors le sacrifice du Fils, aucun sacrifice n’a jamais pu étancher la soif du mal. Qu’ils aient échoué signifie simplement ceci : l’art a échoué, et la littérature aussi.

 

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A ne s’en tenir qu’à la littérature, pas de doute, c’est la fin. Le dictionnaire nous dit que le mot littérature pris au sens des frères apparaît au XVIIIè siècle. En vérité, dans le monde des frères, il n’y a jamais eu de littérature que fraternitaire, littérature exclusive et vaniteuse, née dans la nuit du Je = Je et grandie dans le mensonge d’un savoir du mal. Toute autre dimension, par exemple la Bible, surtout la Bible bien sûr, n’est que tolérée. C’est-à-dire rejetée. Tirée de leur office de ténèbres, ce que les frères ont promu de littérature revient s’y engloutir. Se lève là-dessus ce que nous nommerons contrelittérature, petite promesse encore, mais éclairée par la Bible, contrelittérature au sens où Joseph de Maistre parlait de contre-révolution – soit « le retour à la santé après la maladie ».

 

Pendant ce temps – ignorant que des artistes et littérateurs ont cherché pour eux, quoique sans illusion, quelque lueur dans leur art – les frères, indifférents et fermés sur leurs misérables et courtes satisfactions, vivent toujours plus profondément cette nuit d'horreur dans laquelle ils sont plongé, qu’ils ont désiré, déjà fort avancée dans sa fin de l’Histoire – nuit à venir encore pourtant, dans son cœur le plus noir, pas encore là mais presque, nuit où le monde des frères doit s'invaginer dans sa bêtise et s'y étouffer enfin.

 

La misérable stratégie que ce monde a cru devoir, dans sa terrible suffisance, adopter, consiste désormais, hélas, à croire qu'on peut cadrer toute méchanceté dans du droit et s’autoriser à proposer des points forts de la jouissance fraternitaire, des points forts de la haine commune, comme vérité ultime du mal – et par exemple : le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie. Ces formes rabâchées et rigides d'éducation civique au rabais, mots fléchés censés énoncer le négatif dans lequel le mal vient se dialectiser, sont supposées devoir contenir la haine générale – la haine de chacun pour tous, à commencer par celle de ses proches, de ses voisins et ainsi de suite. En réalité, depuis que nous ne sommes plus racistes et que nous faisons grand cas de l'étranger, nous haïssons beaucoup mieux nos voisins, c'est-à-dire notre prochain. Point tournant par lequel la nuit du Je = Je devient nuit du Nous = Nous. Là encore, les principes économiques, ici ceux du libéralisme après ceux du marxisme, assurent une sorte d'efficace en dernière instance de la haine fraternitaire – il suffit pour cela de poser l'égoïsme comme socle du fonctionnement des marchés. Plus discrète que la tempête marxiste, il y a là une lame de fond se gonflant lentement des envies et avarices de tous, qui se révélera probablement à la fin aussi violemment mauvaise.

 

Lorsque Adam Smith, définissant le marché comme rencontre des égoïsmes individuels[iii], trouva pour le figurer son image de la main invisible – et on lui imagine alors cette mine cruellement insensible de l’Anglais se détournant de qui l’ennuie – il désignait au fond la main du mal qu'aucun grand discours contre la xénophobie ou le racisme ne peut contrer, puisque ces discours, comme la plupart de ceux qui traînent sur les droits de l'homme, visent à la fin à ouvrir de nouveaux marchés, c'est-à-dire à répandre la profonde fermeture fraternitaire à autrui – la profonde haine des frères les uns pour les autres. Et donc la nuit que vivent les frères peut-être aussi bien dite économique, au sens où ce que les frères construisent d'économie n'est jamais qu'une économie de la haine, qui, en tant qu’économie du mal, désigne un horizon d’enfer. Les frères, pauvres pantins livrés aux mains mauvaises de la nuit fraternitaire, les frères se sont mis en tête de réglementer l'enfer. Ainsi préparent-ils leur propre disparition.

 

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  LES DEUX NUITS MYSTIQUES

 

Autre est la nuit des fils. Ce n'est pas que les fils ne soient en train de plonger eux aussi en enfer. Ils y plongent tout autant que les frères. Les frères déconstruisent des millénaires de tradition judéo-chrétienne et les fils suivent ce mouvement – ils y assistent en silence et les dents serrées. De ce point de vue, la nuit des fils est la même que celle des frères. Sauf que cette nuit est pour les frères la fin de l'histoire. Pour les frères c'est fini. Pour les fils au contraire, elle est un temps de l'histoire. Un temps qu'il faut appeler mystique, ce qui est à entendre au sens d'une mutation subjective.

 

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Or, dans ce temps mystique, un nouveau rythme historique déjà nous emporte et il faut y distinguer, c'est tout à fait important, deux phases de nuit – deux périodes nocturnes. C’est qu’il y a deux formes de nuits mystiques : la nuit des sens et la nuit de l'esprit. Ainsi ne sont aujourd'hui plongés dans la nuit de l'esprit que les fils, les fils absolument, ceux qui préfèrent mourir que passer à la fraternité, c'est-à-dire au fraternitarien. En quoi consiste cette nuit de l'esprit ? À s'éprouver comme rien, comme déchet total, misérable guenille, source du mal et ainsi de suite – le trou du cul de l’être. Là encore ce n'est pas le bout du chemin, ni la fin de l'histoire. Pour l’instant, laissons la nuit de l'esprit, elle ne nous concerne pas ici – bien que le monde des frères lui-même soit appelé à y tomber, à y plonger en bloc, pour y connaître son terme.

 

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La nuit des sens est différente, la nuit des sens est le lot de tout le monde, frères et fils mêlés. La nuit des sens, c'est la nuit des soucis, de la maladie, du chômage, du désastre, de la mort. Ce qui en fait une nuit mystique, c'est le sens qu'on veut bien lui donner. Ne voir dans cette nuit qu'une « difficulté de la vie », c'est ce sur quoi se constitue le monde des frères (mais sans père) qui juge qu'il n'y a là rien que l'action ne puisse surmonter. De sorte que le pragmatisme hyperactif et réactif des frères exclut la voie mystique.

 

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Et pourtant cette nuit, cette première nuit mystique, n'est pas seulement proposée à chacun, elle est aussi proposée au monde, aux groupes, aux pays, aux nations : ainsi catastrophes, malheurs, guerres et tribulations, qu'il suffirait d'interpréter comme nuit des sens pour s'engager dans un timing historique différent. Las, enchaînés au montage de leur nouveau mode de jouissance, les frères s'obstinent : ils sont pourtant allés si loin dans la voie de la haine et de la suffisance fraternitaire, qu’au fond d’eux-mêmes ils doutent – ils commencent à savoir qu’ils ne pourront parer au désastre, mais mystérieusement ils aiment leurs ténèbres, entraînant pour le moment le grand nombre dans leur choix.

 

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Par contre, devant la nuit des sens, un fils sait clairement ceci : les choses et le monde lui échappent et la gesticulation de l'action n'y peut rien. C’est qu’un fils n’accepte pas le postulat fraternitaire fondamental - il n’accepte pas de rejeter la Révélation, qui s’impose à lui comme fondation de son monde. La vérité de la Révélation l’entraîne dans un impératif de sainteté qui soumet l’histoire, la sienne comme celle de tous, à une phénoménologie mystique. C’est d’ailleurs à travers cette phénoménologie – que les frères considèrent comme une exaltation parce qu’elle sort des limites de la simple raison – et pour cause : elle est l’effet d’une dialectique entre la liberté et la réponse du réel, de ce réel qui est révélé (inconnaissable sans cela) et que les frères ont déclaré forclos –, c’est donc à travers cette phénoménologie qu’un fils connaît la nature exacte de la nuit qu’il vit. Là s’assoit son réalisme.

 

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Dans la classification de Sainte Thérèse d'Avila, le chemin mystique comporte sept demeures : la nuit des sens est la quatrième demeure alors que la nuit de l'esprit est la sixième. Que cette classification recoupe, quoique dans des termes différents, celle d'autres  mystiques, comme on l'a montré[iv], n'a rien d'exceptionnel, puisqu'elle représente tout simplement le chemin vers la sainteté dont les étapes, malgré l'extrême variété des formes, ont la fixité de structures.

 

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D’UNE MUTATION SUBJECTIVE SILENCIEUSE

 

Entre la nuit des sens et la nuit de l'esprit, existe donc une cinquième demeure thérésienne que Saint Jean de la Croix appelle « l'union de volonté ». Et voici ce qui nous permet de saisir l'état exact du monde : l'union de volonté est ce qui au milieu de ces nuits se prépare en secret dans le monde crucifié des fils. L'union de volonté est cette gigantesque mutation « subjective » qui se meut doucement dans la nuit.

 

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Mutation à deux faces : le vieux sujet pourri et haineux, autonome et responsable, c’est-à-dire solitaire et malheureux, le Je = Je né du nominalisme et construit par Descartes, tourné et retourné, mâché et remâché par tout ce qui a pu traîner après ça de littérature et de philosophie moderne et contemporaine – ce vieux sujet vient y tomber en poussière, finissant seul et muet comme il l'a toujours été – alors qu'un « sujet » nouveau, couplé, centré non sur la raison mais sur le cœur, un « sujet » échangiste et généreux, n’exigeant pas la réciprocité, encore mystérieux, surgit de cette union de volonté dont nous aurons par ailleurs à décrire les structurations et les expériences.

 

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Ce qui distingue ce « sujet » du vieux sujet fraternitaire, c'est qu'il ne se fonde plus comme je mais comme nous – étant entendu que ce nous n'est pas un Nous = Nous, un nous sous le couvercle comme est celui de la Grande Communauté lorsqu'il lui prend de chanter en chœur en se tenant la main. C'est un nous souple, mobile, singulier, inspiré[v], à la fois prophète et roi, serviable et souriant – le cœur tout brûlant dans la poitrine[vi], pétri de joie et de gloire. Un Je = Nous.

 

                                           Jean-Louis Bolte,  mai 2002

 

Ce texte est paru dans Contrelittérature n° 10 été 2002, ici il a été légèrement réécrit.

 

 



[i] Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit (1807) p. 506, traduction Lefèvre, Aubier, 1991.

 

[ii] Ib., p. 507-509.

 

[iii] Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations (1776) : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leur intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. ».

 

[iv] Sur ces questions la référence incontournable est le traité du Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus : Je veux voir Dieu, Edition du Carmel, 1988. Strict contemporain de Georges Bataille, le père Marie-Eugène assemblait sa somme de théologie ascétique et mystique pendant que Bataille écrivait La Somme Athéologique.

 

[v]  Sg.7, 22-23 

 

[vi] Lc 24, 32.

16.10.2008

enquête sur les jouissances silencieuses II : la mère de la jouissance, du jugement de jouissance à la technorésurrection

 

 

 

 

On veut avoir un savoir sur le mal, un savoir sur la jouissance[i]. Dès le début, il était dit que c'était impossible[ii]. Mais puisque nous nous sommes mis en position de produire toujours plus ce savoir – d’en savoir toujours plus – alors : nous voulons un savoir sur le mal, nous l'aurons. C'est une évidence toujours plus grande : puisque les frères, ceux qui construisent le monde des frères (mais sans père), ont tant désiré ce savoir, ils l'obtiendront. S'approche donc le Jour du Savoir sur le Mal. Qui s'y prépare vraiment ? Nous le désirons, mais nous ne le préparons pas. Il nous est d'ailleurs impossible de le préparer parce que nous ne pouvons plus juger sainement de ce qui vient.

 

 

   LE JUGEMENT DE JOUISSANCE

 

Ce que nous ressentons devant un excès de jouissance, par exemple devant une jouissance d’antifrère – devant la jouissance de Raël ou celle du cannibale de Rotenberg – c'est un sentiment d'horreur, légitime certes, mais dont l'envers se constitue d'une impuissance rationnelle à en saisir la vérité. Ce qui veut dire que ce sentiment d’horreur est incapable de se tenir à la hauteur d'un jugement de vérité, à la hauteur d'une vraie négation qui énonce avec force l'ordre de cette horreur : ceci ne peut être. Plus : non seulement cette horreur ne peut se soutenir sur une vraie négation, mais l’effroi qu’elle provoque en tient lieu. Ne voulant plus d'une véritable négation, il ne nous reste plus à la remplacer que par notre sentiment d'horreur : ceci s'appelle un jugement de jouissance.

 

Depuis que la loi ne s'énonce plus dans la bouche des pères, nous sommes entrés dans un monde étrange, aussi absurde qu'inconsistant, pavé, comme l'enfer dont il est l'antichambre, de bonnes intentions, monde qu'il faut désigner comme monde des frères (mais sans père), monde férocement chaleureux, produisant une fraternité sans faille, frères et antifrères mêlés, comme protons et antiprotons, dans une soupe de jouissance hautement instable, prête à tout instant à s'évaporer en rayonnements de pure méchanceté.

 

Dans ce monde, une nouvelle bouche dit la loi: la bouche d'un enfant – et non pas d'un enfant particulier mais d'un enfant abstrait, enfant d'une mère en général, d’une mère primordiale, omnipotente, non tant qu'elle fasse la loi elle-même (en qualité de mère elle dépend de son enfant) – omnipotente en ce sens qu'elle exige, s'agissant de la loi, qu'on en reste à ce que dit cet enfant – elle-même ne connaissant cette loi que par lui. Et ce que dit cet enfant imprime sa forme à ce que nous venons de nommer un jugement de jouissance, il dit : ceci est bon, je le mange ; ceci est mauvais, je le crache. C'est le jugement que Freud a identifié comme jugement d'attribution et qui règle les choses au niveau du principe de plaisir. Freud nous a appris qu’on ne peut en rester là, mais qu’il faut au contraire accéder à un second jugement qui permette de s'extraire du principe de plaisir et d'accéder au principe de réalité. En ce sens, la vision freudienne est réaliste (au sens philosophique) et s'établit à un niveau de réalité dans lequel la loi s'énonce encore dans la bouche des pères, via un jugement de réalité que Freud nomme jugement d'existence : ceci est, ceci n'est pas – équivalent, sur un plan moral, à : ceci peut être, ceci ne peut pas être. Il y a là un fondement majeur du monde des fils[iii], en même temps que le principe de son opposition au monde des frères (mais sans père). Monde des fils que les frères déconstruisent pierre par pierre, croyant possible d’édifier leur Nouveau Monde sur les ruines de l’ancien.

 

 

   LE BON ET LE MAUVAIS

 

Le problème de la morale du Nouveau Monde s'en est trouvé posé à nouveaux frais et il a fallu modifier (toutes) les prémisses judicatives de l’ancien – renverser le réalisme du monde ancien et s'appuyer sur l'utilitarisme[iv] du nouveau, son relativisme pratique et son choix activiste d'expérimentation totale. La nouvelle morale, appelons-la l’éthique fraternitaire, ne se tient plus sur la ligne de crête séparant le bien et le mal, elle n'emprunte plus les voies naturelles de la loi mosaïque. Sa nouvelle ligne de crête est désormais celle qui sépare le bon du mauvais, situant dans l’enfance la loi du bonheur, dont l’énoncé qu’on a dit, chantonné sur un air de comptine par l’enfant qu’on a dit, désigne à chaque frère sa place dans le jeu : ce qui est bon je le mange ; ce qui est mauvais je le crache. L'examen, même distrait, d'un tel énoncé, nous montre qu'il est à deux volets, et que chacun des deux établit une face tout aussi importante du programme de jouissance ainsi proposé, en telle sorte que la jouissance du mauvais et de son expulsion est aussi importante que celle du bon et de son ingestion (de son incorporation).

 

Même si, chronologiquement, le temps d'incorporation est premier et si la jouissance de l'ingestion du bon est venue pour nous avant celle de l'expulsion du mauvais – la métaphore orale en effet montre bien qu'il faut d'abord porter la chose à sa bouche pour la juger bonne ou mauvaise, la goûter avant de la recracher, c’est-à-dire la goûter pour la juger éventuellement mauvaise – sous l'angle de la jouissance, l'importance des deux temps est identique. Mais le retard chronologique du second temps, le temps de l'expulsion, explique pourquoi la police de jouissance, tout aussi importante au monde des frères (mais sans père) que la libération de jouissance, est de second temps. En France par exemple où, après 68, la libération des moeurs a été véritablement explosive, nous avons vu se  manifester bruyamment la police de la jouissance vers la fin des années 80 seulement, à l'époque des attroupements national-hystériques de fort volume autour des premières affaires de pédophilie, à la faveur desquelles s'est véritablement constituée la police moderne de la jouissance. Il y allait de la protection du nouvel énoncé du bonheur, ou plutôt il y allait de la protection du nouvel appareillage de jouissance dont nous pourvoyons nos enfants. Observons l’allure à chaque fois volcanique de l'apparition de l’un et l’autre temps, allure liée à une brutale dérégulation de l’expression du sentiment, ambiance de bacchanale en 68, de guillotine vingt ans après – mais ces ruptures ont longuement mijoté dans les arcanes fraternitaires avant d’éclater au grand jour. On a donc vu l'émotion se séparer bruyamment de la raison, l’affect se séparer du signifiant pour se donner comme mesure dernière de ce que valent le bon ici et le mauvais là.

 

Le fondateur de l'utilitarisme fraternitaire, Jeremy Bentham, spécialement attentif aux implications coercitives de son système, avait parfaitement compris l'importance de la police de jouissance, imaginant pour cela des institutions de type Big Brother fondées sur la surveillance réciproque des citoyens, leur intersurveillance programmée : l'une de ses réalisations les plus connues, sur laquelle Foucault avait attiré en son temps notre attention, est sa prison modèle fondée sur le principe du regardant regardé, dont il avait très sérieusement proposé le plan en 1791 en pleine Révolution française à l'Assemblée Constituante, et qu'il avait nommé panopticon. En 1791, la question de la police de jouissance était évidemment à l'ordre du jour. Aujourd'hui le panopticon ne tend pas seulement à se réaliser à travers l'option de spectacle total dont la télé-réalité se propose comme paradigme à développer, il faut au contraire tenir pour certain la réalisation d'options panoptiques à tous les niveaux de société que nous sommes appelés à vivre dans les temps qui viennent. Il ne s'agit pas seulement d'un despotisme du regard, mais bien d'une manifestation du contrôle de la police de jouissance, dans la mesure où l'inspection de jouissance, le contrôle optique systématique du bon et du mauvais tend à devenir global, touchant ici au plus intime de chacun, renversant dans le visible, et exhibant sur la place publique, au titre d'examen nécessaire de l'appareillage de jouissance de chacun, ce qui en constitue la chair.

 

 

  SUR LA MORALE FRATERNITAIRE

 

On ne peut pas proscrire le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, indestructible semble-t-il, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, dans l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre, connaissance prophétique donc – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais dont nous devons prendre garde, qui n'est ni aménageable, ni connaissable de science sûre, mais est évitable.

 

Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons là affaire à une morale de l'intention[v]. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celles du désastre ou celles de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Dans le monde des frères (mais sans père), la négation n’est pratiquement plus : systématiquement effacée en quelques générations elle est devenue vague embarras, scrupule réprimé aussitôt qu’apparu qui a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, ouverte ou sourde, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions multiples, soit une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une approche pragmatique généralisée du langage, un examen au cas par cas des situations de communication, introduit un doute, une suspicion systématique sur les intentions d’autrui. Les intentions de chacun sont alors reversées sur le marché des opinions où elles sont examinées avec méfiance et inspectées sous l'angle des intérêts réciproques parce que ce n'est plus la vérité qui est recherchée mais, dans quelque sens qu'on le prenne, une possible jouissance.

 

D’une morale de l’intention, dans laquelle nous étions notre propre examinateur et juge, nous sommes passés à une morale de la suspicion dans laquelle nous sommes placés en examinateur et en juge d’autrui : le prochain est désormais celui qui nous veut peut-être du mal. Et de chacun de nos semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance, puisque l’Autre de la vérité, l’Autre de la négation vraie n’y a plus sa place. Il semble qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous ayons fait d'autrui un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.

 

Déréguler la jouissance entraîne le passage du bien au bon : du bien au bon la pente est facile, il suffit de se laisser aller au principe de plaisir. Mai 68 marquera pour nous de façon inoubliable  le point tournant de ce passage. Par contre, se pose ensuite la question du passage du mal du côté du mauvais. L'éthique des frères peine à trouver une réponse à cette chose étrange : le caractère illimité que se donne la jouissance, chose que n'avait pas prévue Bentham dont l'objectif est un maximum, soit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Par elle-même la jouissance ne sait pas s’inscrire dans une limite, elle ne sait pas ne pas chercher un nouveau gain : l'exemple est ici celui de la pulsion – celle du drogué ou de l'alcoolique – toujours lancée à la poursuite d'un plus de jouir. Parier sur l'obtention d'un optimum par équilibre des différentes jouissances est une erreur qui tient à l'impossibilité de la circonscrire, du moins dans le monde des frères (mais sans père). Auschwitz signifie précisément ceci : la jouissance ne se connaît pas de limite, elle se pense illimitée, bien qu’elle s’interrompe à la mort. Dans la course fraternitaire au plaisir, elle se place toujours au-delà d'un maximum, c'est-à-dire au-delà de tout calcul. Elle déborde à la longue tout maximum – et au-delà du bon et du mauvais se lève dans cette poussée l'inhumain, le monstrueux, ce que l'on nomme crime contre l'humanité.

 

 

   la jouissance ET LA MORT

 

            Examinons le cas où les frères essaient de maîtriser ce qu'il faut bien appeler une mauvaise jouissance : à savoir la mort.

 

Dans le monde des frères (mais sans père) la jouissance ne peut être définie que comme cette sorte d'être étrange qui est sur le mode du n'être pas. Autrement dit, on n’en peut produire qu’une définition négative. Telle qu'elle est énoncée, elle indique que la jouissance est un être sans substance, toujours en échec. Dans le monde des fils une telle définition signe une impossibilité. Mais pour les frères il y a là un problème à résoudre : comment diable donner substance à ce  qui n’en a pas ?

 

La notion de jouissance a été proposée par Lacan qui l'a lui-même empruntée à Saint Paul. Remplacez le nom de « péché » par celui de « jouissance » dans l’Epître aux Romains, dit Lacan, et vous avez la bonne notion[vi]. Pour Saint-Paul il n'y a de jouissance que régulée, c'est-à-dire inscrite dans un cadre légal[vii]. Dans l'esprit de Lacan il en était de même : pour lui la loi se prend dans les structures du langage. Pour autant la loi ne peut localiser (relativiser) la jouissance, tout au plus lui fournit-elle des bornes. Ce qui différencie Saint Paul de Lacan, c'est que pour le saint  la jouissance n'est pas première : c’est la Révélation qui est première et qui contraint la jouissance à se subordonner à la loi. Se donner la jouissance comme première ? C’est le drame fraternitaire. Car alors rien ne peut la contraindre à se plier à sa loi.

 

La loi ne suffit pas à relativiser la jouissance, bien au contraire, souligne Saint Paul, puisqu’à la fin elle y échoue. Elle y échoue parce que la loi ne m'empêche pas de mourir[viii], et dans cet échec elle laisse ouverte la possibilité d’un certain accord entre la jouissance et la mort. Du point de vue des frères, en effet, la mort est elle-même jouissance : elle est le ratage ultime, elle possède la propriété ontologique qui signe la trace négative de la jouissance comme l’avait très tôt remarqué Epicure : tant que je suis, elle n’est pas, et quand elle est, je ne suis plus. Définition sur laquelle le monde des frères s'est arrêté et a construit sa conception de la mort. Les deux, mort et jouissance, suivent en effet la même pente, entropique, de ravinement de l'être. Les deux tressent ce que Saint Paul nomme « la loi de mes membres ». Le premier calcul des frères est alors le suivant : s'il n'y a d'autre loi au monde que « la loi de mes membres », loi qui se termine dans la mort, pourquoi se priver de jouissance[ix] ?

 

Mais il n’empêche, la mort reste un X, elle reste d’une totale opacité parce que la définition de la mort donnée par l'atomisme épicurien est mal formée. Elle ne tient pas à l'épreuve de l'expérience. C'est en effet une définition incontrôlable par sa construction même. Personne ne pourra jamais la vérifier dans la mesure où elle pose a priori que personne ne pourra le faire : en effet, une fois mort, il n'y a plus de vérificateur. Quand la mort est là, je ne suis plus. Le positivisme logique lui-même, qu'il est difficile de soupçonner d'indulgence envers Saint Paul, déclarera invalide une telle proposition parce qu’elle est a priori invérifiable. En réalité, l'invalidité de la proposition masque bien autre chose : peu importe l'erreur logique, il s'agit avant tout d’établir une priorité entre la mort et la jouissance. La raison en est simple, la jouissance doit être construite comme absolument première parce que l’épicurisme fraternitaire a fait a priori le choix de la jouissance. Ce n'est pas une question de vérité mais de volonté. Tout épicurisme part de ceci : je veux jouir. Mais l'épicurisme contemporain a de nouvelles cartes en main par rapport à l’ancien : il compte sur la science pour repousser la mort sinon la supprimer. De sorte que les frères font ici un second calcul : peu importe la réalité dernière de la mort, nous avons peut-être les moyens techniques de la vaincre ou, en attendant, de la pacifier grâce à une euthanasie heureuse.

 

Mais calculer n’est pas penser. Et penser la jouissance, c’est non seulement la localiser, la replacer dans ses bornes fraternitaires – c’est-à-dire relativiser le projet fraternitaire, relativiser même le désastre qui vient, qui vient du projet lui-même –, mais déjà entrevoir comment va se refermer sur elle le cycle historique qui la contient.

 

 

L'appareillage de jouissance

 

            Observons que la logique de leur démarche oblige ici les frères à redéfinir l'être humain, de façon à ce que sa jouissance vienne à portée d'une prise technique. Ainsi l'être humain se présente-t-il aujourd’hui comme être appareillé pour la jouissance.

 

Concrètement, le nouvel encadrement nécessaire à la jouissance après la déconstruction de la loi mosaïque, doit renverser la finalité des corps – dans le monde des fils, les corps s'abandonnent à la grâce et à la perspective de ce qu'on appelle la résurrection, que Saint Paul nomme « la relevée des corps[x] », mais dans le monde des frères les corps se réorientent vers une finalité de jouissance. La norme du bonheur fraternitaire est alors indexée sur la qualité de l'appareillage de jouissance des individus. Cet appareillage devient pour chacun ce qu'il a de plus précieux, et il s'impose du même coup comme le katekon, la norme universelle des comportements et des valeurs – dis-moi comment est ton appareillage de jouissance et je te dirai ce que tu vaux. Qu’est-ce que cet appareillage de jouissance ? C’est à la fois une nouvelle grille de lecture du corps et une réalité corporelle : c'est la chair, la chair corruptible au sens large qui est celui de Saint-Paul, sarx, la chair qui va du corps en passant par le psychisme et s'étend aux conditions de vie, mais une chair enfin délestée de l'âme qui lui compliquait la vie, une chair cartésienne, une chair-machine ouverte à l’exploration scientifique et protégée médicalement de tout mal – le mal étant conçu, à la manière de Spinoza, comme l'effet d'une ignorance. C’est cette conception qui finalise les grandes orientations ontologiques fraternitaires, et aboutit en 1994 à la redéfinition de la santé par l'OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité ». Possède donc la santé qui est bien appareillé pour la jouissance.

 

Plus : « Face aux avancées des technologies biomédicales, dit tel autre rapport de l’OMS, la vision même de l'être humain, de sa définition et de ses limites biologiques, se trouve mise en cause ». Pour les frères la définition médicale de l’appareillage de jouissance est absolument liée à la nouvelle donne scientifique. Car le projet des frères vis-à-vis de cet appareillage de jouissance qu'ils ont voulu pour l'humain ne se borne pas à le protéger médicalement, mais à trouver les moyens technoscientifiques de l'améliorer ou d'en augmenter les performances. Il y a là un projet global d’amélioration de l’espèce.

 

En ce sens, certains chercheurs parlent désormais du vieillissement comme d'une maladie et nous sentons bien que cela préface une réorientation de fond – quelque chose qui devrait introduire une nouvelle et considérable modification de la définition de 1994. La grande majorité des biogérontologues s’entendent déjà sur la pertinence d’une recherche du ralentissement du vieillissement. Et certains généticiens envisagent même sérieusement à moyen terme (quelques décennies) des allongements de la vie humaine de l'ordre du millénaire. On a déjà prononcé, il fallait s’y attendre, le mot « immortalité ». Voilà qui indique clairement un horizon de ce qu’on peut désigner comme technorésurrection. Quel autre terme pourrait mieux résumer ce qui fait l'esprit fraternitaire de la technoscience ? la technoscience en effet ne se contente plus d'un simple arraisonnement de l'être, elle s'oriente maintenant vers une refabrication de l'être, s'attachant non seulement à transformer son essence, mais aussi visant à s'emparer de son existence. La technoscience aspire tout simplement à investir, à maîtriser et à réorienter les structures métaphysiques de l'être.

 

Même la mort est concernée par ce mouvement, ne serait-ce que parce que la mort peut se présenter comme confort ou même comme bien-être – comme jouissance. Dans l'ensemble, les frères ont peur de la mort et ils pensent qu'elle est une chose mauvaise. Mais il y a quand même des cas, des cas de conflits de jouissance, où la mort peut être envisagée comme bonne. Ainsi, effet de structure, l'enfant de la mère de la jouissance est pour elle en position d'objet – il est donc inévitable qu'il se présente un jour ou l'autre dans la position du mauvais objet : autrement dit, qu'il fasse obstacle à sa jouissance. Et nous savons bien que dans ce cas les frères assurent la protection de l'appareillage de jouissance de la mère et non celui de l’enfant. Car leur hypothèse universelle de jouissance est la suivante : si la jouissance est bonne pour la mère elle est bonne pour l'enfant. Hypothèse qui guide leur droit et leurs mœurs .

 

Soit une sorte de monadologie dans laquelle la mère de la jouissance se présente comme « âme » centrale séparée, âme de jouissance si l’on peut dire, gouvernant ses appareillages de jouissance, c’est-à-dire ses enfants, comme autant de petits monadons dont elle commande jusqu’au droit à l'existence. L’impératif qui pèse sur chacun énonce qu’il doit être parfait – il peut très bien répondre mort à cet impératif. Et une fois passé le cap de ce droit, chacun de ces enfants vient s'inscrire dans le monde des frères (mais sans père) comme nouvel appareillage de jouissance ouvert à l’expérimentation totale de la tecchnoscience fraternitaire.

 

Ainsi tout n’irait pas trop mal pour les frères, tout irait même assez bien, s'il n'apparaissait dans leur construction ce qu'il faut appeler un retour de jouissance, quelque chose comme un retour de flammes, à la faveur de laquelle les meilleures intentions se renversent en férocité – alors que la fraternité se renverse en antifraternité.

 

 

JLB (juin-juillet 2006)

 

 



[i] Ce texte est paru dans le n°20 de Contrelittérature

[ii] Gn 2, 16-17 

[iii] Ga, 4, 4-7

[iv] Le problème que se pose l'utilitarisme est celui d’un optimum : comment obtenir, ici et maintenant, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ?

[v] Rm 2, 14-15

[vi] Rm 7, 15-20

[vii] Rm 3, 20

[viii] Rm 7, 9-10

[ix] I Cor 15, 32

[x] I Cor 15, 42 : Tresmontant parle de « relevée des morts » alors que Chouraqui traduit « relèvement des morts » : l'idée est celle d'une métamorphose du corps ; en passant par la mort, le corps de chair ou « corps psychique » mute en « corps spirituel ».

 

03.10.2008

enquête sur la raison de l'Autre II : bienveillance de la négation

 

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L'Autre nous donne ce savoir sur l'être : il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas -- à l'adopter un tel mode d'être entraîne notre malheur. Pas besoin de faire le mal pour savoir que nous ne devons pas le faire. Pas besoin puisque c'est pour notre ruine. À quoi bon faire l'expérience de la ruine.

§§§

 Dans le monde des frères (mais sans père) la raison de l'Autre est raison de jouissance. Par contre, dans le monde des fils la raison de l'Autre est négation. Or cette négation, loin de manifester un interdit manifeste une bienveillance.

 

Naissance de la négation

 

Les frères ont toujours considéré la raison humaine comme le flambeau éclairant l'obscurité du monde, c'est pourquoi ils se sont donnés le nom de « Lumières », et comme ils incluent dans cette obscurité ce qu'ils appellent superstition, c'est-à-dire la foi, ils ont toujours refusé d'envisager la dimension de la raison de l'Autre autrement que comme raison de jouissance, et dès lors ils ont farouchement combattu pour défendre ce bien soi-disant précieux : l'autonomie de la raison humaine.

 

Mais si, dans le monde des frères (mais sans père), l'Autre ne fournit à proprement parler aucun savoir, il n'en est pas de même dans le monde des fils. Dans le monde des fils, la raison humaine connaît ses limites. Elle les connaît parce que l'Autre les lui a indiquées. Le principe d'une telle communication se trouve dans le premier livre de la Bible, le livre de la Genèse, et dans cette négation qui barre les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal : « Tu ne mangeras pas des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car si tu en mangeais tu mourrais ».

 

Pourquoi « l'arbre de la connaissance du bien et du mal » est-il barré ? Et barré par l'Autre ?

 

Faut-il comprendre qu'il y a là une jouissance interdite ?

 

« Jouissance » doit être entendu ici au sens où l'on prend plaisir à quelque chose, mais aussi au sens où on en a la propriété, la possession, et où on dispose des fruits. Mais il y a encore un troisième sens à la notion de jouissance qui manifeste la mesure même de son rejet par l'Autre, c’est celui de péché. Ce sens indique qu’il s’agit d’une jouissance dont l'homme doit se détourner parce qu'elle fera son malheur. De sorte que si l’homme reconnaît que cette jouissance est barrée, elle devient par cela même le signe de son obéissance à la parole de l'Autre – mais mieux encore : le signe de sa confiance en elle.

 

La négation qui intervient là prévient l'homme de quelque chose qu'il ne connaît pas encore, et qu'il n'a pas à connaître, pour son propre bien : à savoir le mal. Car la « jouissance » qu'éclaire pour nous la négation, c'est le mal en tant que mauvaise orientation dans l'être. Ce que signifie le conseil divin, c'est donc ceci : si tu connais cette jouissance, elle ne te donnera aucun savoir, mais tout ce que tu as à savoir sur elle, c'est précisément qu'il n'est pas nécessaire de la connaître pour savoir qu'elle est le mal.

 

Ce qui est à souligner dans cette affaire, c'est qu'un savoir m'est donné sur le mal, savoir qui ne nous vient pas d'une connaissance acquise par nous-mêmes (par notre propre raison), mais qui nous a été communiquée par la bouche de l'Autre (par la raison de l'Autre) – je veux dire : l'Autre du prophétisme. Car si l'Autre de la jouissance ne nous procure aucun savoir sinon cette souffrance qu'il nous fait connaître à la longue – et c'est pourquoi il ne peut exister comme personne –, nous reconnaissons l’existence de l'Autre du prophétisme dans la mesure même où nous lui accordons ce savoir sur le mal : du mal, on ne peut tirer aucun savoir. Ceci n'est pas le fruit de notre propre rationalité mais de la raison de l'Autre en tant qu’elle nous communique ce que nous ne pouvions connaître : la négation.

 

 

 Lorsque l'Autre communique un savoir

 

Remarquons que ce que nous dit la psychanalyse c'est qu'il n'y a aucun savoir dans l'Autre, et pour cause puisque l'Autre de la psychanalyse n'est pas l'Autre du prophétisme mais l'Autre de la modernité qui se réduit à la fin, comme nous l'avons expliqué, à l'objet de la jouissance. Or, cet Autre de la modernité, il faut tout de même souligner que les modernes l'ont préalablement vidé du savoir qu'il pouvait contenir. Savoir qui, s'il existe, est de nature prophétique : pour être plus clair encore, savoir qui est donné par Dieu dans une Révélation, une communication spéciale, ou encore une parole appartenant nécessairement à un domaine non naturel.

 

C'est Spinoza, qui en réduisant Dieu à la nature, articule fortement dans son Traité Théologico-politique (1670) que le prophétisme ne peut être qu'un phénomène naturel et donc imagination. À partir de là, l'Autre du prophétisme devient silencieux. Conclusion de la modernité : il n'y a de raison que la raison humaine - pensée ici comme raison purement naturelle.

 

Si au contraire nous tenons compte de l’enseignement de l'Autre du prophétisme sur ce que nous ne pouvons pas savoir, à savoir qu'il ne faut pas explorer la voie du mal parce qu'elle est sans issue – si nous tenons compte de cet enseignement qui se présente comme négatif, qui se résume pour nous en loi naturelle, laquelle exprime que si nous voulons adopter la voie proposée par l’Autre du prophétisme, qui est voie de l'amour, nous devons nous plier à la rationalité particulière de ses dix paroles (ce qu'on appelle les dix commandements), – alors il suffit de lui accorder notre confiance.

 

L'Autre du prophétisme nous prévient en effet contre des voies qui nous éloignent des voies de l'amour. La raison humaine connaît une limite précisément en ce point : la raison humaine, en tant qu'elle est mystérieusement blessée, blessée dans sa nature, ignore tout de l'amour. C'est justement pour cela que la raison de l'Autre, communiquée par voie révélée, se propose à elle. Bien entendu, la raison humaine peut refuser ce secours. Mais si elle l'accepte, elle se donne l'extension qui lui manque et étend son propre pouvoir par, si l'on peut dire, un prolongement continu entre son domaine rationnel et le domaine rationnel de l'Autre. Ce prolongement par continuité sera d'autant plus stable que sera grande la confiance accordée à l'Autre.

 

De sorte que le rapport entre foi et raison réside dans cette confiance accordée à la raison de l'Autre. Et par cette confiance même, nous comprenons que la négation que nous communique l'Autre n'est pas à proprement parler interdit mais bienveillance : là où les Lumières désirent voir la sévérité d'une interdiction, les fils voient la réalité d'un précepte.

 

Quiconque est libre de choisir l'enfer. Mais un fils choisit le Paradis.

 

 

                                  JJ

 

23.08.2008

écologie de la nature blessée

 

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Kiefer, The Red Sea

 

« Écologie de la nature blessée » est un texte que j’ai donné à Alain Santacreu pour le dernier numéro de Contrelittérature. Il a jugé bon le publier sur son blog. Je pense comme lui que c’est un texte suffisamment important pour que cela vaille la peine de vous y renvoyer.

 

JLB

 

 

Mais d’abord voici le début de la présentation qu'en fait Matthieu Baumier :

 

" Il m’apparaît clairement aujourd’hui qu’il convient de se méfier du bavardage continuel dans lequel l’offensive contre notre intériorité nous plonge, offensive dont les armes sont ce tourbillon et cette agitation qui balaient la poussière de notre champ de bataille. Pourquoi, alors, introduire ce texte de Jean-Louis Bolte ? Parce que, justement, cette nature blessée, en elle et en nous, dont parle Bolte, relisant Duns Scot avec intelligence et cœur, est cela même : la continuité de la Chute. Du coup, il convient d’écrire ces quelques mots au sujet de ce texte : ici, la question de ce qu’il est convenu de nommer la « crise écologique » apparaît dans toute sa réalité, dans tout son au-delà, celui d’un moment de la Chute, de notre Chute, en l’Etre, en nous en l’Etre et en l’Etre en nous. Et cette réalité de la « crise écologique », sous le trait de Bolte éclairant Duns Scot, porte en elle-même sa réalité profonde, celle de la guérison de la blessure, de la guérison à venir du Christ par le réel même du Christ."

 

 

 

Pour lire la suite : écologie de la nature blessée

 

 

 

 

 

 

07.07.2008

structures de la jouissance en mode dérégulé

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Le mariage du sexe et de l'art contemporain :
Jeff Koons et sa femme, la Cicciolina
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J'appelle jouissance le péché en tant qu'il est dérégulé. La jouissance est la face philosophique de ce qu’exprime théologiquement la notion de péché. La question est de savoir comment se présentent dans notre univers postmoderne ce que Jean-Paul II appelle les « structures modernes du péché ». Le titre qui parle des « structures de la jouissance » est là pour nous rappeler que toutes les formes de péché sont jouissances et réciproquement que la jouissance est capable d'invention, c’est-à-dire capable d'inventer de nouveaux péchés – en particulier avec l’aide de la technoscience.

§§§

Une rapide description de ces structures montre d’abord qu'elles s'étagent sur deux ou trois niveaux :

·        la jouissance a d'abord une réalité transcendantale, ce qui veut dire qu’elle est inscrite comme faute a priori au lieu de l'Autre ;

·        deuxièmement, la structure historique de l'interdit fondée sur la loi mosaïque et la figure du Père, cette structure est aujourd’hui déconstruite et le principe de dérégulation de la jouissance est adopté sans retour par les frères ;

·        troisièmement, la structure religieuse de l'Église est elle-même en voie de déconstruction (point à préciser) et donc le principe de la loi d’amour, de primauté de la charité, est étouffé sous celui de la solidarité fraternitaire.

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   ETAT DU LIEU DE L’AUTRE

Tout se passe a priori au lieu de l'Autre. Je veux dire que si nous péchons c'est toujours au lieu de l'Autre, que cet autre soit Dieu ou qu'il soit mon prochain. C'est d'ailleurs au regard de l'Autre, soit Dieu, soit le prochain, qu'étaient déjà énoncés les commandements de la loi mosaïque –  comme d'ailleurs les commandements de l'amour. Tout se passe donc au lieu de l'Autre – et plus exactement comme si, en ce lieu, se trouvaient deux chaises : la chaise de la jouissance et la chaise de l'amour.

§§§

Le problème que nous rencontrons depuis toujours en ce lieu – « depuis toujours » signifiant théologiquement : depuis Adam et Eve – problème qui constitue en quelque sorte notre état de nature, mais état de nature que nous avons historiquement aggravé –, c'est qu'il nous est très difficile de faire asseoir quelqu'un sur la chaise de l'amour. Je veux dire que nous n'en avons pas naturellement une volonté profonde et que de toute façon, même si je veux aimer mon prochain, j'ai beaucoup de mal à le garder assis sur la chaise de l'amour, parce que cette chaise est bizarrement bancale et inconfortable. Bref, cette chaise est mal fichue depuis le début... Avant même que je sois, elle était mal fichue...

Que dit saint Paul ? « Nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais tout de même l'ordre de la Loi ; en réalité, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ... » (Rm, 7 14-18).

§§§

Ou encore : « Je trouve donc une loi s'imposant en moi, quand je veux faire le bien : le mal seul se présente à moi. Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et n'enchaîne à la loi du péché... » (Rm, 7 21-23).

Observons que ce que dit saint Paul doit être replacé dans le cadre de la loi mosaïque. Or, aujourd'hui, le cadre de la « loi » est celui de sa dérégulation. Autrement dit : nous ne reconnaissons plus l’ordre de la Loi morale. Sa remarque sur l'action du péché en nous prend un relief nouveau dans ce contexte. La vérité est que, avant même la dérégulation, nous avions déjà du mal à suivre les préceptes de la Loi et à ne pas tomber sous la coupe de la jouissance – alors évidemment, une fois prise la décision de dérégulation, nous nous laissons mener purement et simplement par la logique de la jouissance.

Dès lors, au lieu de l’Autre, la chaise de l’amour reste (presque) toujours vide. Vide du fait de notre propre initiative. Il reste toujours possible évidemment qu’elle soit occupée du fait de l’initiative de l’Autre lui-même.

§§§

Et donc, nous comprenons qu'au lieu de l'Autre se tient une autre chaise, tout à fait confortable celle-ci, où viennent s'asseoir tous ceux que je veux bien y convoquer après les y avoir conviés : et c'est la chaise de la jouissance. C'est là où le plus souvent autrui, mon autrui – mon semblable, mon frère, mon prochain à l'occasion – vient s'asseoir à mon intention. Mais comme en ce lieu mon intention précisément tourne mal, mon autrui s'y réduit pour moi à la fin à ce qu'il faut bien appeler un objet. L'objet de ma pulsion. Comme de plus je n'y vois que du feu, je vais nommer fort abusivement cette pulsion amour et me voici désormais en position de frère dans le monde des frères (mais sans père). 

 

   LE MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)

Il est en effet nécessaire d'introduire une distinction entre un monde fondé sur la régulation mosaïque du péché – appelons-le le monde des fils – et l'univers postmoderne fondé sur la dérégulation de la jouissance et son corollaire, la déconstruction du Père, que nous appellerons le monde des frères (mais sans père). Cette distinction permet précisément de comprendre quelque chose qui crée la confusion dans notre esprit en ce qui concerne un juste emploi des modes d'énonciation qui s'affrontent au lieu de l'Autre dans la lutte qui se joue entre l'Autre de l'amour et l'Autre de la jouissance.

§§§

Bien entendu, à vue de nez, l'Autre de la jouissance à l'air d'avoir remporté le morceau, et on peut penser que le monde des frères (mais sans père) va imposer sa nouvelle civilisation (à moins que celle-ci ne disparaisse dans l'œuf avec ce qui reste de la planète).

 

Mais regardons les choses de plus près : nous constatons que si l'Autre de la jouissance peut s'épanouir, c'est bien dans un univers du Moi – ou monde du Moi, autre nom du monde des frères bien entendu – par la grâce duquel nous barbotons dans un individualisme mortel, c'est-à-dire dans un style de communication qui nous fait tous mourir à petit feu par suffocation solipsiste.

§§§

Seulement il ne suffit pas de suffoquer pour rejeter purement et simplement l'univers du Moi. Il faut en effet pouvoir se donner une alternative viable à ce rejet – alternative dont on peut supposer qu'elle ne peut être que celle d'un univers du Nous. Mais évidemment, c'est là que se cache le piège de la communauté moderne : c'est que le monde des frères (mais sans père) est aussi bien un monde du Moi qu'un monde du Nous. Un Nous qui vaut un Moi.

 

Ce Nous-là c'est celui qui désigne tous ceux, tous mes petits autres, moi y compris, qui sommes assis sur la chaise de la jouissance. C'est le Nous gangrené qui, depuis Woodstock, cultive nos solitudes et les rassemble volontiers dans la musique (dans le spectacle), pour les célébrer avec ferveur en faisant brûler la flamme de nos briquets. Ce Nous-là a (mal) évolué et c'est désormais celui que l'on voit couler dans les larmes répandues dans les émissions de nos télévisions. Un Nous dégoûtant donc qui, depuis les années 60, s'est enrichi d'une profonde bêtise, et par conséquent d'une toujours plus profonde méchanceté, et qui, parce qu'il est fils de la Mère de la jouissance, fait appel volontiers à Maman et cultive l'émotion comme s'il s'agissait de la béatitude céleste.

§§§

C'est ici que nous comprenons pourquoi il faut distinguer absolument le monde des frères (mais sans père) du monde des fils. Dans le monde des frères, les frères ont tué le père et donc leur Nous est tressé sur des liens à la fois horizontaux et tâchés de sang. Le déni de la culpabilité revient ici en négation de la loi naturelle – il n'existe donc plus que la loi positive et du prohibé : l'interdit proprement dit, qui exprime la loi naturelle, par exemple l'interdit de tuer, n'existe plus. Dans un tel monde, les femmes ont le pouvoir et la loi est celle du désir de la mère, lequel désir est structurellement (en l'absence de parole du père) sans loi, ce qui explique le déploiement ininterrompu de jouissance, en particulier d'agressivité, qui envahit nos vies.

§§§

Dans le monde des fils (fils de l'un et l'autre sexe), le Nous est différent, c'est celui du lien père-fils (père-fille). Ce lien, en rompant la route de la jouissance établit la puissance de l'interdit. C'est un lien vertical, décrit en Saint Jean – « le Père et Moi sommes un », dit Jésus –, un lien si puissant qu'on le retrouve chez le prêtre, le prophète et le Roi.

 

Ce lien est tel qu'il permet immédiatement, par la prière, qu'au lieu de l'Autre s'assoit l'Autre de l'amour sur la chaise de l'amour. Notre initiative, la prière, aussi pauvre et aveugle soit-elle, déclenche aussitôt l'initiative de l'Autre de l'amour. Question de confiance ou de foi, appelez cela comment vous voulez. Il suffit d'essayer pour en obtenir aussitôt des résultats. 

                                     JJ

Pour enrichir la notion de jouissance abordée ici un peu abruptement, voir ce que j'avais déjà écrit sur la jouissance de premier sens.

26.06.2008

l'autre jouissance, la mystique et la psychiatrie

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   D’UN DELIRE A DOUBLE CŒUR 

 

Le mois dernier, il m'est arrivé de délirer. Je veux dire de délirer assez pour aller faire un tour en psychiatrie. Je m'explique donc ici pour ceux que cet événement a laissés perplexes – à commencer par moi. Où l'on va voir comment mystique et psychiatrie peuvent se rencontrer lorsque se manifeste, et de façon très concrète, l'autre jouissance.

 

Il m'est arrivé de délirer donc et c'était un délire à double cœur, comme les récents processeurs de micro-informatique. Duo cuore, double cœur, c'est exactement le terme, et voici : un cœur battait à Jérusalem et le second battait à Babylone.

§§§

Un premier cœur battait, et vraiment il battait très fort, dans la cité céleste, Jérusalem, ville, dit le Psaume, « où toute ensemble fait corps ». Avec ce cœur là, j'étouffais de bonheur – je jubilais ou plus exactement j'étais dans la joie, et sur cette joie-là, le temps – je veux dire notre temps, notre temps humain – n'a aucune prise. C'était une joie sans ombre et si pleine que sur elle la perspective même de la mort ne peut rien. Littéralement, j'étouffais de bonheur et je disais tout bonnement aux médecins, puis aux psychiatres, qui m'examinaient, que si j'étais fou c'était de la folie du bonheur, laquelle sûrement existait puisque, argumentais-je non sans simplicité, j'avais pu lire la description d'une telle folie dans un vieux bouquin de clinique psychiatrique.

 

Au début, je ne voyais rien de mal à ce qui m’arrivait.

 

« Fou de bonheur » : on peut penser que beaucoup de monde est preneur. Je peux vous dire que ce n'est pas le cas des psychiatres – de sorte qu'on peut douter du choix d'un grand nombre d'autres. Remarquez que dans le cas qui nous concerne, les psychiatres n'avaient qu’en partie tort. Ou plutôt faut-il dire qu’ils n’avaient qu’en partie raison. Toujours est-il qu’ils ont cru bon devoir écraser la chose sous des neuroleptiques.

§§§

C'est que la joie n’allait pas seule car il y avait l'autre cœur, le cœur mauvais, le cœur de pierre, le cœur babylonien – l'autre cœur qui n'est pas un cœur qui bat mais qui est un cerveau qui pense et qui pense de façon terrible, dans un mouvement à la fois convulsif (comme on déglutit) et implacable, qui traite tout ce qui vous passe par la tête avec une précision et une vitesse incroyable – une pensée mauvaise qui vous trimbale aux quatre coins d'un flipper sans issue de sortie, où VRAI vous renvoie à FAUX et FAUX vous renvoie à VRAI et ainsi de suite, de sorte que petit à petit vous vient d'idée d'être damné et de rester coincé dans cet enfer logique. Et encore, ce que je rapporte-là n'est-il qu'un écho minable de cette pensée démoniaque à la fois brillante et imparable, totalement désinhibée, pour ne pas dire impudique, et développant des intuitions foudroyantes avec la violence d'un chien enragé qui secoue ce qu'il mord sans pouvoir le lâcher.

 

  FOLIE DE LA CITE TERRESTRE

J'étais embarqué dans cette folie, comme nous le sommes tous je suppose, mais à ce moment-là j'y étais embarqué de manière plus présente au désastre qui vient, et qui consiste en la sinistre réalité de cette étape finale du monde des frères (mais sans père) qui fait notre quotidien – de cette étape interminable qui va vers sa terminaison inéluctable sur laquelle pourtant nous nous trompons souvent, en pensant qu'elle est déjà là, alors que ce qui est là n'est que notre désir d'anticiper sa venue – j'étais donc embarqué dans cette folie, erreur de perspective comprise, par laquelle s'augmentait le caractère délirant de mes propos, persuadé que ma perception de la réalité était la perception commune.

 

J'en étais même venu, ayant toujours eu un faible pour les théories du complot, à la manière américaine, à imaginer toute une clique avec micros et tout le tremblement, qui se passionnait pour mes propos et qui silencieusement m'écoutait commenter la fin des temps avec brio et verve certes – toujours l'erreur de perspective – mais surtout, et je lui en demande pardon, au grand désarroi de ma femme qui me regardait impuissante parler aux murs et aux fenêtres.

 

Il faut dire que je ne cessais de théoriser, ce qui est ma pente naturelle et à l’occasion mon défaut, lequel défaut en la circonstance, est venu servir mes divagations logistiques. Devant cette multiplication de perspectives « théoriques », et m'égarant sur la nature de ce que je vivais, j’en vins même à prendre pour un charisme ce qui n'était que pure mécanique mentale, et dont je discerne clairement aujourd’hui qu’il faut l’interpréter comme une image sans fin de ce que pourrait être le règne horrible du zéro et du un.

 

Car, et cela montre combien j'étais cinglé, il semble bien que je m'étais identifié à une sorte de computer vivant. Que j'étais devenu un ordinateur parlant à la cantonade, qui pédalait comme un malade dans ses zéro et dans ses un au cœur de Babylone. De sorte que mon délire était fait de la substance même, substance numérique, de la pensée mauvaise.

§§§

La joie, elle, dans son innocence, ne pouvait que se réjouir et s'exclamer de bonheur. La joie ne pouvait que jubiler et se communiquer.

Au début, il faut dire que je n'avais pas fait la distinction entre les deux cœurs, celui qui suffoquait de bonheur et celui qui pensait. D'ailleurs, je ne les distinguais même pas. Ils battaient, me semblait-il, à l'unisson. C'est qu'au début, la joie primait sur tout.

La joie rayonnait et le reste en était transformé. Sans joie, rien n'aurait eu lieu. Je veux dire : sans la joie, la pensée mauvaise n'aurait pu enclencher sa furie binaire. La pensée mauvaise n'avait aucune initiative, elle ne pouvait que procéder. Elle avait besoin d'un shifter et la joie qui tout à coup avait imprégné tout mon être a joué cet office : elle a provoqué cette flambée d'envie ou de haine qui seule peut initier le une-deux dément de la pensée mauvaise.

 

   LA JOIE QUI VIENT

On sait que là où vient l'Esprit, le démon ne tarde pas. Par une mystérieuse autorisation divine le démon a, pour un temps encore, permission d'étendre le mal. Et donc, haïssant la joie, il n'aspire qu'à la piétiner. Et c'est bien vrai, car dès que la joie m'a submergé, il s'est précipité. Je le comprends d'autant mieux qu'une telle joie est pour lui un danger majeur. Que pèsent face à cette joie tous les bonheurs de la terre ?

Je peux en témoigner, la joie que j'ai éprouvée un beau matin à mon lever, je jure qu'elle valait pour moi plus que toutes les jouissances terrestres.

Pourtant, si je veux livrer le fond de ma pensée, ce qui est dangereux pour le démon ce n'est pas tant cette comparaison, mais cette vérité mystérieuse : cette joie, je dis que c'est la joie commune qui vient – je dis que cette joie est réservée à tous – je dis qu’elle est le ciment nécessaire de ce que Jean-Paul II a prophétisé comme civilisation de l'amour. Cette joie vient comme grâce et dans le même temps elle vient comme nature. Elle est le vrai cœur de la transformation naturelle qui vient, du monde joyeux qui vient.

§§§

Le cœur de Jérusalem est un vrai cœur de chair, celui de Babylone n'est qu'un cerveau. Un cerveau augmenté, comme disent les nanotechnologues.

Je ne parle pas de cerveau « augmenté » au hasard. La pensée mauvaise qui s'est manifestée à moi, en effet, aspire à exister, et je pense qu’elle ne doit pas être très loin de cette pensée appelée de leurs vœux par les transhumanistes (1) : hyper intuitive, génétiquement modifiée, secourue par des augmentations informatiques transportées par des nanorobots. Comment peut-on désirer une telle horreur ?! J’aurai d’autres occasions de reparler de cela.

Pour ma part, je n'ai compris que plus tard que la pensée mauvaise était vraiment mauvaise : très exactement lorsque je me suis rendu compte qu'elle engloutissait autrui – je veux dire qu'elle ne laissait à autrui aucune place.

 

Là-dessus, il a fallu bricoler une issue. Il me fallait en effet sortir de cet enfermement – d'autant que j'en étais venu à imaginer qu'il y allait de mon salut. Il y eut en effet deux ou trois nuits atroces où je hurlais de terreur parce que, me voyant damné à jamais et indéfiniment trimbalé de VRAI à FAUX et de FAUX à VRAI, dans l'infernal billard de la pensée mauvaise, alors que j'avais à répondre à des questions dont l'élucidation entraînait inéluctablement ma perte, j'en étais venu, totalement épouvanté, à m'en remettre, selon mes propres termes, à « la réponse qu'aurait faite la Vierge Marie si ces questions lui avaient été posées ». À partir de là, ma terreur déclina et s'estompa le sentiment de ma damnation.

§§§

Pourtant, voyant malgré tout que la pensée mauvaise m'envoyait soit à hue soit à dia, en dépit de tout bon sens, et sans aucune sorte de solution personnelle, mais fort tout de même de cette  victoire sur la pensée mauvaise par la voie familiale, je convins en moi-même de m'en tenir dorénavant en toute chose, même la plus bénigne, à l'avis de ma femme. « Je ferai comme tu diras », lui déclarais-je solennellement. En désespoir de cause, elle se résolut à me faire hospitaliser en psychiatrie. Ce en quoi, selon ma propre définition, je lui donnais raison.

 

Ce faisant la joie ne m'avait pas quitté. Mais voilà maintenant que je passais pour fou, bien que le corps médical proche (j'ai plusieurs médecins dans ma parenté) restât perplexe. Il faut dire que je tenais des raisonnements impeccables, quoique à tue-tête, sur la tragédie chrétienne ou sur l'avenir de la technoscience, comme sur tout sujet qui se présentait à ma verve dissertante, débitant des phrases d'une longueur inimaginable, proprement proustiennes, et ne loupant strictement aucune inflexion ni pause, aucune petite virgule, aucun petit tiret, imposés par la multiplication ahurissante des subordonnées. Cette technicité sans reproche étonnait les médecins qui voyaient mal en quoi une telle habileté, habileté sans faille, pouvait exprimer un délire.

 

   LA TOUCHE D ’UNE NUIT DE L’ESPRIT

J'en étais moi-même surpris parce qu’en général je n’ai pas la parole très facile. C’est que je ne voyais pas alors quelle sorte d'infestation manifestait un tel discours. Le diable est comme ça : il a besoin d'être brillant. C'est le problème de l'orgueil.

Je comprends aujourd'hui la leçon de tout cela. Tout cela par quoi s'est manifestée une touche mystique. Une touche de nuit de l'esprit (2).

On m'objectera que le diable n'a rien à voir dans une nuit de l'esprit, laquelle correspond aux sixièmes demeures du Château Intérieur de Thérèse d'Avila. Ce n'est pas exact puisque la nuit de l'esprit agit au niveau des ultimes racines de l'esprit, lesquelles racines sont entées du péché d'origine. Je profite de cette note pour dire que si je fais intervenir le démon dans ma description, on peut tout aussi bien le remplacer par « le mal » ou « le péché », ou encore, selon la terminologie que j'emploie moi-même, par « la jouissance ». Cette dénomination étant plutôt bienvenue à ce point de ma relation.

Il se passe là le contraire de ce qui se passe en économie : les économistes, au bon vieux temps de la monnaie métal, disaient : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Évidemment, puisque si une monnaie était d'or, on préférait la thésauriser et il ne restait alors en circulation que la « mauvaise  monnaie », en principe celle qui était faite d’argent. Ici, c’est le contraire, la bonne jouissance chasse la mauvaise. Ici, il ne s’agit plus de thésauriser, la joie fait le ménage, elle a besoin de se diffuser. La joie – la joie de Dieu – chasse l'orgueil. Dans sa souveraineté rieuse et paisible, la joie pulvérise la racine mauvaise. Cette sorte de déracinement des plus profonds vices de l'esprit est le but de la nuit de l'esprit (3).

§§§

Voilà le truc. Il y a une autre jouissance. Une joie à venir et qui est déjà là parce qu’elle est première – une autre jouissance qui nous est réservée, à tous, car si elle n'était que pour moi, comment expliquer que je me trouve en réserve de la prophétiser. Comment expliquer qu’après deux petits mois de ces péripéties, je sois déjà guéri. Si elle n’était réservée qu’à moi seul, mon histoire n'aurait plus aucun sens : où serait le ressort de la guérison ? Mais je sais que cette joie est pour tous. D’autant que je ne suis pas le seul à la prophétiser (j’ai déjà parlé sur ce blog de JNSR, mais il y en tant d’autres aujourd’hui : je me contenterai ici de renvoyer chacun aux travaux de l’Abbé Laurentin sur ces questions, en particulier pour le prophétisme marial).

J’ai dit aussi que cette joie fait le ménage. Pour moi, elle a humilié mon orgueil, à la fin c’est ce qui peut arriver de mieux à un intellectuel. Mon délire à commencé alors que j’étais en discussion sur le forum Saint Thomas d'Aquin. Je n'ose penser aux sottises que j'ai dû débiter en la circonstance. La joie me portait et la pensée mauvaise s'en trouvait débusquée mais pas encore traquée. Du coup, elle commençait à se pavaner à mon insu et à déployer mon orgueil, voire ma vanité, dans les grandes largeurs. Aujourd'hui, avec le recul, tout ceci tourne à ma confusion.

Il ne faut pourtant pas croire que je raconte cela par masochisme ou par quelque manœuvre de rattrapage. En tout cas, ce n'est pas ma motivation essentielle. Car pour ceux qui me lisent maintenant, arrivés à ce point de leur lecture, qu'ils sachent ceci : certes, il est vrai que la joie qui vient est une joie pour tous. Seulement, l'exemple que j'en donne montre que cette joie fait le ménage.

§§§  

Autrement dit, cette joie que j'appelle l’autre jouissance, provoque une dette. Pour moi, ce fut l'orgueil et la vanité qui me furent arrachés plutôt à vif. Pour celui-ci, ce sera la luxure – pour celle-là l'avarice, et ainsi de suite. Encore faut-il que celui-ci ou celle-là l'acceptent. Nous avons toujours le droit de choisir entre l’une ou l’autre des deux jouissances, je veux dire (soyons très clair) entre la joie et le mal – mais notre choix risque de devenir définitif car il semble bien que dans ce que je décris, nous buttons sur une dead line, cette sorte de ligne ultime que la Bible appelle la seconde mort, c’est-à-dire l’enfer, au sens où l’enfer est la vraie mort, laquelle se définit comme existence de l’être dans une annulation indéfinie et perpétuellement approfondie de lui-même. Alors que la vie, la vraie vie en Dieu (4), est augmentation joyeuse et sans cesse optimisée, à perte de vue, de l’existence humaine.

La vérité c’est que nous devons nous préparer. C’est à cela que sert l’Eglise, non ?

                                     Jean-Louis BOLTE 


 


(1) Cf  Ray Kurzweil, Humanité 2.0, Ed. M21, 2007

(2) Sur cette question on consultera avec très grand profit le beau livre que le frère Ephraïm a écrit avec le Dr  Mardon-Robinson : Le Chemin des Nuages ou La Folie de Dieu  (de l’angoisse à la sainteté), Ed. du Lion de Judas, 1988. Le pionnier en matière d’étude des interfaces entre mystique et psychiatrie est le Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus qui a dirigé sur ce thème un numéro spécial des Etudes Carmélitaines (1948)

(3) Bien entendu, les progrès individuels d'un cheminement mystique ne sont en rien garantis. Le combat spirituel ne cesse, pour le temps que nous vivons, qu'au dernier moment de notre vie terrestre. Un tel, qui sera parvenu au faîte, peut parfaitement, sur un moment de faiblesse, se retrouver au point de départ – alors que tel autre peut, en un seul instant, de dernier se retrouver premier (c'est le cas des martyrs qui affirment leur foi).

(4) Cf  Vassula Ryden, La Vraie Vie en Dieu, Ed. du Parvis.

13.04.2008

JNSR

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Quand a-t-on pu commencer à lire des textes prophétiques contemporains ? Dans les années 80 c'était encore sous le boisseau.

 

Personnellement, j'ai appris l'existence de ces textes à la fin des années 90. Il m'est tombé dans les mains un livre sur Medjugorje. Un des premiers qu'ait écrit l'abbé Laurentin. J'ai été immédiatement scotché et j'ai su dès cet instant que les apparitions contemporaines de la Vierge Marie étaient séreuses et décisives.

 

Puis très rapidement j'ai eu en main des textes prophétiques de Vassula Ryden, dans lesquels elle relate ses dialogues avec Jésus. Et depuis cette époque je me suis tenu soigneusement au courant, dévorant tout ce qu'on pouvait trouver sur San Damiano, l'Escorial, Kérizinen, Dozulé et autres Garabandal. Je ne parle même pas de Lourdes ou de Fatima qui vont de soi.

 

J'étais stupéfait de vivre au XXe siècle, puis au XXIe siècle, un renouveau prophétique.

 

Dès cet instant je me suis demandé comment penser cela avec notre esprit moderne, rationaliste et pragmatique (au sens de La pragmatique). Comment inscrire ce prophétisme dans notre époque, je veux dire dans notre philosophie, en particulier notre philosophie de l'histoire et aussi dans notre théologie. Comment repenser la politique à partir de là, etc....

 

§§§

 

Puis j'ai eu en main des textes de JNSR qui avaient commencé à paraître en 1990 je crois, et qui étaient un commentaire prophétique de l'apparition de Dozulé. C'était des textes confus, bourrés de fautes de français, lestés de lourdeurs extraordinaires, voire de fautes d'orthographe. J'étais consterné. Pour quelqu'un comme moi, qui prétend tout de même à un certain niveau littéraire, qui aime que la langue soit élégante et précise, j'étais servi ! J'en avais positivement les poils tout hérissés...

 

Pas possible que Jésus s'exprime de façon aussi lamentable ! Au début, JNSR, personne d'origine modeste, s'exprimait comme elle pouvait, et le prêtre qui s'occupait du discernement de ses messages avait pris le parti, à mon avis d'aujourd'hui parti génial, de garder les textes tels quels, c'est-à-dire dans leur état de pauvreté originelle.

 

Et sa décision a écarté d'un seul revers de main une foule de faux lecteurs et de pinailleurs, et provoqué un remarquable désert parmi ceux qui auraient pu la suivre.

 

Comme j'ai dit, j'avais beaucoup de mal à avaler quelque chose d'aussi mal écrit, mais maintenant je remercie ce bon prêtre d’avoir fait ce choix de la pauvreté. Pour qui s'intéresse au prophétisme, la médiocrité du texte n'est pas un gros problème.

 

En effet, la forme du message dépend toujours des qualités personnelles du récepteur.

 

En philosophie scolastique, il existe un axiome qui dit : « tout ce qui est reçu, est reçu selon le mode du sujet-récepteur ». C'est un axiome dit « de la réflexion », qui signifie que « le contenu intelligible de l'objet connu contracte le conditionnements existentiels du sujet connaissant » comme s'exprime Jean-Pierre Torrell, commentant ici le texte de Saint Thomas de la XIIè Question Disputée de la Vérité , qui concerne précisément la prophétie.

 

Ce qui veut dire que lorsque Dieu choisit un prophète, c'est rarement pour ses qualités d'écrivain. Il prend ce qui lui tombe sous la main, fût-ce la plus lamentable des « tâches » – comme disent les lycéens. Je suis sûr que JNSR ne m'en voudra pas d'employer ce qualificatif, et même m'approuvera.

 

Le point essentiel là-dedans, est résumé dans le fameux texte de Saint Paul en1 Corinthiens1:27-29 : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages: Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que personne ne se glorifie devant Dieu ».

§§§

 

Quand je suis revenu dans l'Eglise, après quelques années agitées de fils de 68, de maoïsme et tutti quanti, j'ai été très surpris de voir ce qu'était devenue la messe. J'avais abandonné au début des années 60 une Église célèbrant la messe avec l'ancienne liturgie en latin, et j'arrivais dans des cérémonies aux accents modernistes, dans lesquelles le mystère avait reculé parce qu'on faisait grand cas de la participation de l'Assemblée (A majuscule), dans laquelle on entonnait des chants indigents, parfois ridicules, inexplicablement accompagnés à la guitare. Messes dirigées par des curés qui ressemblaient parfois (pas toujours Dieu merci) à des animateurs de télévision.

 

J'ai dit parfois.

 

Des curés !!

 

Alteri Christi !!!

 

Après cela, le Journal d'un Curé de Campagne est devenu inintelligible aux nouvelles générations ! Sans parler de L'annonce faite à Marie ! A part Camille Claudel, qui était semble-t-il fille unique, on ne connaissait aucun autre artiste de ce nom.

 

Bien entendu, j'exagère : la nouvelle liturgie a ses beautés propres. Mais, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a des curés qui, si je puis m’exprimer ainsi, ont foiré leur affaire. Et d'ailleurs voyez ce que m'écrit ma dictée vocale, qui pourtant n'est pas spécialement catholique, puisqu'elle s'appelle « Dragon Naturally Speaking », et qu'elle est d'habitude assez précise : « (ils) on frôlé leur enfer » !!

 

Hélas ! Je demande pardon à tous les prêtres, à tous, quels qu'ils soient, même à ceux dont je parle, de dire cela à une époque où il est devenu si facile de taper sur les prêtres, en particulier catholiques, et sur l'Eglise, surtout la catholique. On sait ce que disait saint François, que je cite de mémoire : « Devant un prêtre, je m'agenouillerai toujours, et je me prosternerai, parce que, même si c'est un bandit, c'est avant tout un autre Christ ».

 

D'autant que j'ai honte d’avoir à le dire, moi, moi par qui le scandale est si souvent arrivé !

 

Mais je me dois à la vérité avant tout parce qu'elle est la substance même du Christ et donc la substance même du prêtre.

 

§§§

 

Moi qui revenait dans l'Eglise donc parce que j'avais eu une indigestion de « pensée moderne », voilà que je retrouvais ce qui semblait être une caricature, tant c'était lamentable. Tout un tas de prélats qui avait sucé le lait de Heidegger, de Sartre, de Marx. C'était étrange.

 

J'étais revenu dans l'Eglise pour retrouver mon cœur d'enfant et on me servait du marxisme – ou alors on confondait psychanalyse et confession. Tout juste si on ne citait pas en chaire Mao-Tsé-Toung ou le Marquis de Sade.

 

Et pourtant, même dans cette atmosphère trouble, dans cette terrible et accablante médiocrité, la première impression que j'ai eue est celle de la pauvreté. Je veux dire que cette indigence, à tout prendre, à la longue, m'a semblé être un bon signe.

 

L'Église était là, lamentable et méprisable, c'est-à-dire toujours offerte au mépris du monde. Et du coup, je me suis senti mieux. Ouf, merci Seigneur !

 

Ce que je veux dire avec toute cette histoire, c'est que c'est la même chose pour JNSR.

 

JNSR est pauvre. Moins pauvre certes que l'Eglise, puisque l'Eglise est Jésus-Christ en personne. 

 

Mais je refuse de rentrer dans des distinctions oiseuses et spécieuses entre misère et pauvreté. 

 

JNSR est pauvre à l'image de son Bien-Aimé. Ce qui nous sauve de l'enfer, c'est seulement d'aimer Sa pauvreté. 

 

Nous savons tous qu'il y a des pauvres et même des misérables qui seront en enfer : la preuve, il y a des curés. Quand aux jacobins et à leurs descendants de gauche (ou de droite), ils se définissaient tous comme des amis de la misère. Où croyez-vous qu'ils sont à l'heure présente ? 

 

§§§

 

Pour terminer cette présentation de ma prochaine (JNSR), je vous soumets une de ses méditations théologiques.

 

Non pas un message de Jésus à JNSR, mais une méditation de JNSR dans son dernier ouvrage paru aux éditions resiac : « Témoignage de Dieu à ses petites Âmes » (décembre 2007).

 

On reconnaîtra dans ce passage ce que mon ami Alain Santacreu appelle de la Contrelittérature. En même temps, on y retrouvera le thème qu'on essaie de développer dans la revue précitée ainsi que dans le présent blog :

vient un temps où la grâce deviendra nature …

JNSR parle donc dans ce qui suit à « tous les malades », c'est-à-dire à nous tous.

 

On trouvera cela à la page 81 de son livre – les lecteurs pourront constater qu'elle a fait des progrès en français.

 

A propos, que signifie le sigle JNSR ? C'est le diminutif pour Je Ne Suis Rien.

 

+ + +

« N'ayez pas peur, écrit JNSR. Toute souffrance, pour celui qui la vit dans le Christ, est une expérience mystique. C'est cette souffrance qui nous rapproche le plus de l'agonie de Jésus. C'est elle qui est toute proche de Sa Sainte Mort. C'est elle qui nous conduit à Sa Sainte Résurrection.

« L'homme, qui adore son Rédempteur, veut vivre le plus près de Lui, L'appelle, Le désire. La mort ne viendra que lorsque ce sera son Heure, mais qu'importe cette heure pour vivre la Résurrection.

« Si l'on peut vivre ici, déjà sur cette Terre et bien vivant, la douleur de l'attente, plus forte que la souffrance de la maladie, veut briser ce temps …  

– « Satan », m'écrit la dictée vocale –

… qui nous sépare de Celui qui Est la Vraie Vie. Comme si notre volonté devenait un marteau-piqueur, elle se met à casser ce mur de désunion. Et déjà s'effritent le temps et l'espace pour laisser voir l'être Suprême.

« Dieu consent que nous anticipions cette Résurrection dès ici-bas, dans ce corps de chair qui va devenir petit à petit plus esprit que chair.

« Si la Résurrection précède la mort corporelle, cette Résurrection désirée et très immédiate arrive lorsque « le vieil homme », qui est en nous, se renouvelle.

« C'est pourquoi nous ne subissons pas …

– la dictée vocale a écrit : « subissons » et elle ne veut pas corriger. Le texte de JNSR dit : « faiblissons » –

…au contraire, même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Saint Paul, 2 Co 4,16).

« C'est la Résurrection pérenne, elle ne suit pas le trépas.

« Le corps spirituel obéit déjà à l'Esprit Divin qui nous entraîne dans ce futur tant espéré : Vivre déjà de Dieu dans cette Résurrection pérenne. Doucement, nous voyons ce que Dieu nous promet : la Gloire de Dieu…

– la dictée vocale écrit : « l'Heure de Dieu » –

…dans la joie de cet Évangile Nouveau qui s'ouvrira pour tous ceux qui l'espèrent, le désirent et l'attendent dans l'Amour et la Foi en Dieu.

« C'est l'Évangile du Retour en Gloire de Jésus

– je jure sur l'Évangile que la dictée vocale a écrit : « du Retour en Heure » –  

…C'est l'Évangile du Huitième Jour

qui annonce le face à Face avec JESUS Christ, Notre Bien-Aimé.

JESUS Christ…  

– « crie », dit la dictée –

Amen »

JNSR

+ + +

 

Voilà qui décoiffe pas mal, non ? « Découvre », corrige la dictée, toujours attentive et bienvenue

 

                                   Jonas Jorda

(avec l’aide bienveillante et scrupuleuse de Dragon Naturally Speaking)

09.04.2008

Qu'est-ce que l'ontothéologie ?

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Sous la plume de Heidegger l'expression ontothéologie signifie que l'on a dénaturé l'être en l'identifiant à Dieu. Depuis Platon en effet, dit notre philosophe, on a confondu l'être et l'étant. Et de là, on a soutenu que s'il y avait un être au-dessus des étants, cet être était Dieu – et qu'en réalité, cet être était lui-même un étant, l'étant suprême. De là, l'être lui-même, l'être de Heidegger, est passé à la trappe, pour tomber dans le célèbre oubli qui allait faire la célébrité de son inventeur.

 

À l'occasion de ces manœuvres, on a alors mélangé l'ontologie, science de l'être, et la théologie, science de Dieu, de sorte qu'on allait finir par arriver à l'ontothéologie. Pour Heidegger, la science de l'être et la science de Dieu doivent être totalement séparées.

 

Il y a une autre conception de l'ontothéologie, celle de Lévinas. Lévinas qui, non sans humour, prend la défense de Dieu contre la « pureté » de l'être. À l'envers même de Heidegger, Lévinas n'est pas loin de dire qu'on a souillé Dieu en le mêlant à l'être. Dans son style questionnant, il demande : a-t-on pris l'être pour Dieu ou Dieu pour l'être ? Dieu n'est-il par l'autre de l'être ? Penser Dieu comme fondement de tous les étants, en le posant pour l'être autre, est-ce mal penser de l'être ou est-ce mal penser de Dieu ? Dieu n'est-il pas au-delà de l'être ?

 

Dès lors, et si nous voulons échapper à l'ontothéologie au sens de Lévinas, nous devons nous rendre sur un plan éthique, plan de la relation sur lequel « la transcendance de Dieu ne peut se dire ni penser » – car pour le philosophe, Dieu est « nuit ».

 

On retrouve ici la voie négative inaugurée par le pseudo-Denis – voie qui d'ailleurs, par le secours de l'analogie, est aussi celle du thomisme. L'analogie en effet, loin de confondre l'être et Dieu, nous permet de parler de l'être de Dieu, mais seulement de façon négative. En ce sens, il paraît difficile de qualifier le thomisme d'ontothéologie, pas plus au sens de Lévinas qu'au sens de Heidegger.

 

Or, c'est dans un tout autre sens que nous prenons le terme d'ontothéologie. En effet, ce que nous désignerons sous ce nom n'a pas pour but de dénoncer la conversion subreptice des objets des deux sciences, à savoir l'être de l'ontologie et le Dieu de la théologie, bien au contraire, il s'agit de mettre en valeur la nécessité d'un certain recours à la théologie pour éclairer les problèmes de l'ontologie – et en particulier, pour éclairer les turbulences qui se manifestent au niveau de certains états-limites de l'être.

 

Autrement dit, l'ontothéologie que nous voulons présenter est une position philosophique nécessaire, qui doit être défendue pour sa pertinence propre.

 

Du coup, nous partons de la position philosophique de Duns Scot qui est ontothéologique au sens que nous voulons introduire.

 

C’est ce point que nous voulons éclairer.

 

                                Jonas Jorda & Jean-Louis Bolte

Avertissement !!

On m'a prévenu qu'il était impossible d'exporter nos textes sur papier pour les lire tranquillement. Je pense avoir remédié à cet inconvénient. Il vous suffit donc, si vous voulez tirer un texte, de le mettre en surbrillance sans les marges, de le copier, et de le coller sur votre traitement de texte.

                           JJ

03.04.2008

l’attracteur de jouissance

Deuxième texte de Jean-Louis Bolte formant l'ensemble des Sept Vifs Contournements des Remparts de Jéricho, paru en 2001 dans Contrelittérature /n°7 : L'Attracteur de jouissance.

§§§

Saint Thomas nous dit que la vérité se construit en deux temps : d'abord la forme de l'esprit devient la forme de la chose (pas la matière bien sûr, seulement la forme). Il en obtient un concept. Ensuite l'esprit fait un pas de côté et, se séparant de la chose, il porte sur elle un jugement d'existence. Il reconnaît qu’elle existe et par là il sait que sa connaissance est vraie.

Or, la forme que notre esprit est devenue, il ne veut pas s’en séparer : il ne peut donc en reconnaître l’existence. Le présent texte exhibe cette forme et se voit alors contraint de poser un jugement d'existence, non sans hésitation – hésitation qui adoucit la violence du jugement derrière l'euphémisme d'une hypothèse. Car du coup, nous voilà avec la vérité sur les bras. Et c'est la guerre ! Et celle-ci c'est la der, la der des der !

                                 JJ

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L

Pour comprendre quelque chose à l’histoire de la jouissance, il convient de distinguer ce qu’il en est dans le monde des fils de ce qu’il en est dans le monde des frères (mais sans père). Jouir à la façon moderne, suivant le mode du plus-de-jouir, est quelque chose de nouveau.

 

C'est une affaire qui a couvé, couvé... Nominalisme, Renaissance, Réforme, Lumières, Révolution et ainsi de suite, le sinistre XIXe, le terrible XXe... Elle a couvé dans le monde des frères (mais sans père) qui s’en édifiait dans l’ombre. Il en est resté une volonté générale des frères, à nous transmise sous la forme de l'énoncé établi par Rousseau – la loi est l'expression de la volonté générale – proposition que nous reprenons plutôt sottement tous en choeur sans voir qu'elle tient son peu d'existence de cet autre énoncé qui surplombe modernité et postmodernité : on devrait pouvoir mieux jouir.

 

La dite volonté générale ne dit rien d’autre et c’est pour cela que les lois sont faites. Seulement ce n’est pas une bonne idée.

Tout ceci commence par un je veux accompagné, ne l’oublions pas, d’un je dois.  

L

TROIS GRANDS FRERES : KANT, SADE, BENTHAM            

 C’est parce que chez eux la volonté donne ses ordres à la raison – au lieu de s’en faire une amie, comme il se fait dans le monde des fils – que les frères se trouvent privés à la longue d’une dimension humaine proprement décisive, à savoir le bon sens. Plus exactement nous pouvons dire qu’aujourd’hui les frères ont perdu la raison. Et loin que ce soit le flambeau de la raison qui éclaire le monde moral des frères (mais sans père), c’est au contraire celui d’un je veux, à ceci près que ce flambeau n’est guère qu’une méchante torche.

En réalité, le frère n’est pas très sûr de ce qu’il veut et de ce qu’il doit faire pour l’obtenir. Le frère est quelqu’un de fondamentalement désorienté. C’est un effet, structurel comme on va voir, de son je veux aussi bien que de son je dois.

Et Sade, qui n’y va jamais par quatre chemins, est celui qui révèle ce qui se cache derrière les diverses vacillations des je dois et des je veux fraternitaires. Le je dois tout d’abord, que dissimule-t-il ?

Notre grand frère ici, notre guide, c’est Kant. À son propos, Lacan n’hésite pas à affirmer, dans son célèbre Kant avec Sade que La Critique de la Raison pratique est un livre érotique. “Erotisme sans doute innocent, nuance-t-il, mais perceptible”. Pour lui ce livre n'est rien d'autre, la longue traque inconsciente d’un certain objet – tout à fait propre, comme il le montre, à être objet de jouissance.

Kant veut construire le je dois en lui donnant la même rigueur qu’une loi de la nature. Il faut que le je dois s’impose à tout le monde sans que personne puisse y redire. Le danger c’est bien sûr l’intérêt personnel, la passion, l’avarice, le sentiment intime, et même la simple perspective du bonheur – toutes ces choses, dit Kant, sont pathologiques, elles soumettent mon je dois à une jouissance parasite.

Aussi la volonté doit-elle rejeter fermement tout ce pathologique qui peut la tenter. Bref, après avoir soigneusement refoulé tout désir, il faut écouter ce que nous dicte la voix de notre conscience et qui se présente, au dire même de Kant, comme un impératif inconditionnel. Notons ici la différence de cet impératif avec celui de la loi mosaïque : la loi mosaïque reconnaît ce que rejette Kant non comme pathologique (c’est-à-dire comme indésirable – indésirable parce qu’irrationnel), mais comme mal, parfaitement désirable mais mal. Le geste de Kant crée donc une double difficulté sur la question du désir :  d’une part il obscurcit son rapport au mal – de l’autre il organise son refoulement.

C’est dans La Philosophie dans le Boudoir que Sade lève ce refoulement. Cette œuvre, en effet, dessine en creux une maxime kantienne, traduite par Lacan à la sauce de Sade : “ J'ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l'exercerai, sans qu'aucune limite n'arrête le caprice des exactions que j'ai le goût d'y assouvir ”.

Petit changement : le tu dois kantien est devenu un je dois. Et certes on peut considérer que cette maxime a la forme d’une maxime kantienne, c’est-à-dire qu’elle se présente à nous comme la forme universelle d’un devoir qui exclut de notre part tout pathologique, tout ce que Kant a pris soin de refouler – puisque le seul pathologique qui s’exprime là-dedans est pris en charge par l’Autre.

Car dans la maxime de Sade, ce n’est pas la conscience qui parle (comme le voulait Kant), mais bien à travers le discours de l’Autre, le désir inconscient lui-même. Ainsi se révèle que le je dois des frères cache un je veux jouir. Remarquons que si on avait pris les choses sous l'angle de ce qui nous vient d’outre-atlantique et qui nous submerge à la fois économiquement et culturellement, qu'on appelle libéralisme et qui propage mondialement l'écho glaçant de l’utilitarisme pratique, on trouverait au coeur de cette horreur le même énoncé d'un je veux inconditionnel, absolu et absolument rationnel.

Mais là, la volonté n'est déjà plus celle du philosophe, mais celle du législateur. En quoi consiste le calcul utilitariste ? Exactement à se donner les mots qu'il faut pour pouvoir atteindre et maximiser, par voie d’impératif, la jouissance qu'il faut. Avec l’utilitarisme, le je veux jouir prend l’inflexion d’un tu dois mieux jouir. L’exemple type de création du mot qu’il faut, création qui apparaît toujours, soulignons-le, à l’intersection de l’opinion et du droit, est celle du mot pédophilie, créé en France en 1969 – le branle-bas subséquent montrant combien on touche là à la jouissance qu’il faut, ou ce qui est, comme on va voir, la même chose, à la jouissance qu’il ne faut pas.

Ce que Bentham appelle logique de la volonté ce n'est rien d'autre que cela : essayer de se donner la jouissance qu’il faut (ou qu’il ne faut pas) en disant les mots qu’il faut. Il faut dire essayer, parce qu’en réalité l’utilitarisme pratique arrive très mal à ses fins. C’est que, si derrière le je dois on sait qu’il y a un je veux jouir, on ne sait pas très bien ce qu’il y a derrière le je veux jouir, ni même d’ailleurs derrière le je veux. Là encore on a besoin de Sade.    

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la jouissance qu’il faut et celle qu’il ne faut pas

Distinguer la jouissance qu'il faut de celle qu'il ne faut pas est problématique car il semble qu'on ne jouisse jamais assez bien. Et les frères font comme ils peuvent. Ils cherchent, le plus souvent à l’aveugle, sinon à atteindre à la jouissance qu'il faut, du moins à éviter celle qu'il ne faut pas.  La jouissance qu'il ne faut pas a plusieurs faces. L'une de ses faces est montée de toute pièce par la naïveté idéologique des frèresc'est la faute aux tabous judéo-chrétiens, disent-ils. 

Seulement ça ne marche pas comme ça.  Car la jouissance qu'il ne faut pas a une autre face, c'est la face du ratage. La face du malaise dans la civilisation. On baise mais ça ne suffit pas, il faut sucer ; on suce mais ça ne suffit pas, il faut enculer ; et ainsi de suite, ça vire encore en eau de boudin : monte une sourde et obscène réclamation où s’entendent déjà les vociférations impitoyables du Marquis... c’est qu’on trouve qu’on ne fait pas une seule chair, ça foire, ça déçoit.

La plupart des frères mettent donc cela sur le dos de l'interdit. Pourtant il est difficile de confondre le ratage avec l'interdit. Le ratage est en fait consubstantiel à la jouissance qu’il faut, il est lié à la nature de la pulsion, à l’inaccessibilité de son objet, de sorte que cela fait dire à Lacan, à propos de Bentham, que certes il vise bien la jouissance qu'il faut, mais “ à ceci près que – équivoque entre faillir et falloir – la jouissance qu'il faut est à traduire la jouissance qu'il ne faut pas ”.

Il convient de bien voir que ce ratage – petit ratage certes au sens où ce ratage signifie qu’il n’existe aucun juste soulagement de nos tensions – ce ratage donc fait partie d’un champ de ratage plus général qui est le champ des souffrances de toutes sortes – grand ratage des tensions sans soulagement, tensions sans objet, qui s’étendent sans but – et qu'en réalité, il semble exister un espace relativement homogène de la jouissance qu'il ne faut pas, qui s'étend d'un point zéro que nous appellerons la mort à un illimité qui reste à définir. Entre ces deux index se déclinent toutes les formes de ratages et de souffrances possibles, le ratage devant être tenu pour un cas particulier de souffrance. Et la jouissance pour une petite souffrance. Il n'y a donc pas de jouissance qu'il faut qui ne se fonde à la fin, par son ratage même, sur un lit de souffrance.

 

 Un des drames majeurs de ce ratage, douleur chronique, inguérissable, c’est le solipsisme. Fondamentalement, la jouissance est solitaire, elle ne se soutient que de son je veux jouir, à quoi se réduit la parole dans le monde des frères (mais sans père). C’est ainsi qu’au regard de la jouissance, au regard de ce je veux jouir, l’Autre n’existe pas. Le frère est seul, atrocement seul dans sa fraternité, naufragé dans la mer de ses je veux jouir, laquelle mer il nomme Communauté. Il est seul quand il baise, mais il est seul aussi dans toutes les formes qu’il a données à sa jouissance depuis l’immense prolifération de ses blabla, jusqu’aux formes multiples de l’“art” qui encombre ses musées et ses salles de concert, en passant par ses longs monologues consommatoires et par tous les plaisirs postmodernes et festifs qu’il s’est imaginés au corps.

 

 

   L’AU-DELA DU MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)

Sachant tout cela, Sade s'est révélé le plus conséquent des frères en se donnant pour tâche de construire la vraie jouissance qu'il faut. Le problème qu'il s'est donné à résoudre est celui du ratage qui ne rate pas. Ne disposant pas de la solution en force du frère postmoderne, la solution de catastrophe par la technoscience, il a dénudé pour nous ce problème. Et conscient que toute jouissance va au ratage, c'est-à-dire à la souffrance, il a distingué entre la souffrance qu'il faut (pour jouir sans ratage) et la souffrance qu'il ne faut pas (qui fait rater la jouissance).

Et ainsi la souffrance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui. La souffrance qu'il ne faut pas c'est l'interdit.

 

En “ redressant ” cette formule, on obtient : la jouissance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui ; la jouissance qu'il ne faut pas c'est l'interdit. Là se révèlent les exactes formules du programme du Tribunal de l’Opinion Publique cher à Bentham, à commencer par celles de son secteur média.

Et pourtant Sade n’est pas utilitariste, il ne calcule pas ses plaisirs. Soulignons au contraire chez lui ce trait singulier qui caractérise sa volonté de jouissance, c’est qu’elle n'admet aucune limite. Par là Sade nous indique la  dimension d’un au-delà de l’utilitarisme. C’est que l'antinomie du ratage qui ne rate pas ne trouve pas ici encore tout à fait sa solution. En effet, si la vraie jouissance qu'il faut est la souffrance d'autrui, on bute là aussi sur un ratage, à savoir la mort de cet autrui. Je jouis de la souffrance d’autrui et il meurt ! Ma jouissance m’échappe, me voilà retombé dans la jouissance qu'il ne faut pas !

Dépit inacceptable qui oblige l'homme sadien – c'est-à-dire le frère, soit tout frère du monde des frères (mais sans père) – à se donner un espoir. Cet espoir est celui de la seconde mort dans laquelle on peut toujours souhaiter que tombe la victime mourante. Ainsi dans Juliette : “Le meurtre n’ôte que la première vie à l’individu que nous frappons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde” . La seconde mort, l'étang de feu[1], c'est bien sûr l'enfer, le lieu d'une souffrance qui ne finit pas – l'assurance d'une souffrance illimitée. Et Saint-Fond, dans Juliette, inflige à ses victimes des supplices dont il est convaincu que le tourment les suivra dans un au-delà éternel. Et voici ainsi dévoilé par Sade le secret espoir de tout frère : loin d'être athée, le frère croit secrètement aux fins dernières, non pas au Paradis certes mais à l'enfer comme lieu où la jouissance ne rate pas.

Pour que la fraternité soit, il faut qu’il y ait cet au-delà.

Freud avait perçu ce problème de la nécessité logique d’un au-delà : il y avait répondu en formulant son hypothèse métapsychologique d'un au-delà du principe de plaisir. Remarquons qu’on ne peut confondre le plaisir (notion freudienne) et la jouissance (notion introduite par Lacan). Le plaisir, c’est parvenir au bien-être, la jouissance c’est être bien dans le mal. Le plaisir c’est le côté maman et moi du monde des frères. La jouissance c’est le côté Satan et moi.

Au-delà du plaisir, Freud a donc relevé qu’apparaissait dans le sujet de la jouissance, la fameuse pulsion de mort, qui lui semblait se présenter sous une double face : une tendance de retour au zéro total, c'est-à-dire à la mort conçue comme état anorganique, en même temps qu’une tendance d’agression, par exemple la haine, tendance dont nous venons de souligner la nécessité d’illimitation – et la haine paraissait à Freud impossible à déduire des pulsions sexuelles. Et ici, il convient de marquer une pause. Car voici que de cette évocation d’un au-delà surgit une drôle de chose…

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 ALLURE DE L'ATTRACTEUR DE JOUISSANCE

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Si nous faisons un pas de côté pour jeter un regard sur la structure ainsi révélée, nous voyons se déployer une étrange géométrie de l’espace, à la fois continue et bouclée. Elle permet de figurer la mort et la seconde mort comme superposées, l'une comme envers de l'autre, en même temps que prolongées l’une par l’autre. Nous  voici donc en présence de l’attracteur de jouissance.

Lacan avait proposé en son temps une semblable topologie pour figurer la réalité de son sujet : la fameuse bande de Moebius. Nous la retrouvons ici, bande bouclée de l'espace à une seule face et un seul côté qui nous fait comprendre par sa métagéométrie cette difficulté constitutive de la jouissance qu'il faut : c'est qu'elle est inséparable de la jouissance qu'il ne faut pas.

Jouissance zéro et jouissance illimitée, plaisir et jouissance – Maman et Satan donc, les voici tous les deux bras dessus bras dessous, l'un sur une face, l'autre sur l'autre face, et c'est la même face. Et voici que, horreur, embarqués sur sa surface dans un quelconque sens de jouissance, nous sommes toujours menés vers un dernier tombeau : si nous voulons tourner le dos à la mort nous nous dirigeons vers l'enfer, et si nous voulons tourner le dos à l'enfer nous nous dirigeons vers la mort.

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Géométrie de L’attracteur  de   Jouissance :   LA BANDE DE MOEBIUS

 

Attendez ! se dit-on. Mais où est donc passée la Loi ? La Loi devrait mettre de l’ordre.

Or la  Loi, la Loi des fils s’entend,  celle du bon sens – disons les Dix Commandements – la Loi est déconstruite. Nous sommes désormais entrés dans une situation inédite. Ayant entrepris d’abandonner les métaphores fondatrices, conformément aux principes benthamiens, nous vivons sous une “ loi ” strictement positive et pragmatique de prohibition dérégulante, ou si l’on préfère de dérégulation prohibante, qui essaye de faire passer le plaisir pour de la jouissance et la jouissance pour du plaisir. Autrement dit Maman devient Satan et vice versa.

Remarquons que la Loi ne faisait que nommer l’attracteur de jouissance, mais pour le désigner comme mal. Et en nommant la figure elle la faisait exister.

Car la jouissance, n’ayant pas d’être, est tout de même un acte, elle a besoin d’être nommée pour exister. Ceci n'a rien de nouveau, nous le trouvons déjà dans l'Epître aux Romains[2] : “ J'aurais ignoré la convoitise si la Loi n'avait dit : tu ne convoiteras pas ”. Bref, la Loi donne la connaissance de la jouissance[3] (celle qu'il ne faut pas inséparablement unie à celle qu'il faut) – et du coup lui confère existence et structure.

§§§

Mais aujourd’hui, au jour de la déconstruction de la Loi, il est exclu qu’aucune jouissance, même prohibée, se dise péché – de sorte que débaptisé, l’attracteur de jouissance perd son nom de mal, et rien ne peut plus se comprendre de ce qui a lieu. Pour échappper à cet effet d’ignorance, formulons une hypothèse. Elle nous permettra d’asseoir une théorie du principe de réalité du monde des frères (mais sans père).

Il faut dire que la réalité du monde des frères présente une morphologie curieuse : chacun de ses niveaux s’est plié à la forme piégée de l’attracteur global et tend à adopter son mouvement de Grand Huit déjanté. Si nous essayons d’en saisir rapidement l’articulation individu-communauté, qu’observons-nous ? Sade est là encore bienvenu, puisque c'est lui qui le premier,  dans le fameux pamphlet  Français, encore un effort pour devenir Républicain qu’on trouve dans La Philosophie dans le Boudoir, a formulé ce que devait être le programme politique intégral du monde des frères (mais sans père), montrant la nécessité de joindre au premier effort républicain (effort pour le bonheur, c'est-à-dire pour le plaisir), un second effort, pour la jouissance . Nous nous contenterons ici d’en relever la stratégie d’antidécalogue.

Ce qu’à la fin nous dit Sade, c’est que l’effort fondamental pour construire la réalité fraternitaire est celui de dérégulation de la Loi des fils.

Par rapport au XVIIIe siècle, le phénomène nouveau est le déploiement de la technoscience, à la faveur duquel l'attracteur global a pu imposer sa forme à tous les niveaux de cette réalité. La technoscience s'est en effet de plus en plus orientée vers la solution du problème du ratage qui ne rate pas – se donnant pour tâche de favoriser l’obtention de la jouissance qu'il faut. Elle a donc pris la tête de la foule bruissante et prolifèrante des je veux jouir en lui apportant des idéaux techniques toujours plus psychotiques, toujours plus orientés vers la réalisation de l'homme-machine, et en imposant aux je veux jouir individuels, ses propres règles d'expérimentation totale.

La pragmatique utilitariste qui en résulte s'attache à verser au compte de la communauté – notamment de ses sphères juridico-médiatique – tous les je veux jouir, qui se trouvent alors reformulés au niveau collectif, à la fois garantis et imposés suivant des règles de pseudo-consensus, qui ne sont de fait que les règles de l'attracteur.

Chaque frère abdique ainsi son jugement particulier pour s'en remettre au jugement du consensus, soit aux tendances générales de jouissance. Soulignons que cette perte du jugement particulier constitue véritablement le désastre subjectif majeur du monde des frères (mais sans père).

 Il est certain que l’organisation ainsi obtenue ne peut avoir d’unité structurelle. Imaginons un embrouillement de techno-tourbillons métastasés et entrecontrariés, générateur de catastrophes multiples. Échappent justement à cette influence chaotique ceux qui, vivant pourtant dans le monde des frères (mais sans père), ont conservé leurs attaches et références de fils – mais à ce niveau, le simple respect de la Loi traditionnelle ne suffit plus, il faut y mettre un autre paquet. C’est le but de notre hypothèse.

 

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    L’hypothèse de l’enfer   

Alors certes on ne peut empêcher de penser que l’attracteur global soit une hypostase, une sorte de projection collective de la volonté commune. Mais le style désastreux, voire apocalyptique adopté par notre “attracteur étrange”, notre attracteur de jouissance, pour maltraiter les faces de la réalité  (par exemple la nature) dont les frères veulent (doivent) jouir c'est-à-dire user, et donc suivant la pragmatique utilitariste abuser, doit à la fin nous apparaître lui-même comme style supérieur, majeur, intégrateur, de jouissance.

En clair, tout se passe comme si quelque salopard s’amusait de nos malheurs.

Car ce que n'explique pas la notion de pulsion de mort introduite par Freud, c'est comment peuvent apparaître des tendances agressives portant la marque de l'illimité. Le désir d'illimitation dans le mal dépasse de façon inexplicable, lorsque nous le voyons se manifester dans les histoires individuelles ou dans l'histoire tout court, la simple nécessité d'une tendance de retour à l'inanimé.

D'autant que nous devons observer que, dans le contexte de dérégulation de la Loi entreprise par les frères, cette tendance se développe dans des proportions à la fois monstrueuses et étranges. Pour maintenir la consistance de notre logique, nous allons suivre Sade non dans ses idées – Sade ne croyait de toute façon ni en Dieu ni en diable et s’il évoque parfois l’enfer, c’est le mouvement  même de son écriture qui l’y porte – nous allons le suivre dans la vérité de son écriture. Je veux jouir sans limite, dit Sade-Saint-Fond, exprimant par là l'intention dernière du monde des frères (mais sans père) – je veux jouir sans limite mais pour cela il est nécessaire que la seconde mort, l’enfer, existe. Il pose donc l’hypothèse de l’enfer, en tant qu’elle permet une réponse possible à la question : comment peut-on aller aussi loin que l’on veut dans le mal ? Soit une hypothèse de fils.  

Ici Sade construit le monde des frères (mais sans père) avec des hypothèses de fils. C’est au fond l’inverse de ce que fait Freud qui tente de conserver le monde des fils – la dialectique de l’Œdipe, fondée sur la fonction paternelle, est en effet une dialectique de fils – avec des hypothèses de frères. À notre tour voyons comment reconstruire le monde des fils avec des hypothèses de fils.

Posons nous aussi l’hypothèse de l’enfer. En le faisant, soyons conscient de revenir sur quelque chose que Descartes avait énoncé sans le considérer autrement que comme une chimère métaphysique, la supposition du Malin Génie. Cette supposition, si nous l’adoptons, nous mène à ceci : il pense, je veux. 

 

Le cartésianisme en effet commence à un je veuxje veux douter des choses du monde – et finit de même : je veux me rendre comme maître et possesseur de la nature, soit suivant la pragmatique utilitariste en user et abuser. Le Malin Génie “pense”, et il m’en vient cette volonté de jouissance des choses du monde[4], de sorte que mon existence n’a pas d’autre consistance que ce je veux jouir – j’existe certes, mais déboîté de tout être. Posons donc l’hypothèse de l’enfer. Hypothèse de fils, hypothèse somme toute raisonnable, et qui simplifie pas mal de problèmes, quoique qu'elle nous mette en guerre. Elle nous met en guerre avec l’impensé fraternitaire.

 

Les frères ont toujours en effet repoussé cette hypothèse et fort énergiquement, à l'exception des marges satanistes il est vrai. L’unanimité farouche qu'ils manifestent à ce sujet doit être tenue pour d'autant plus louche qu'elle succède à l'unanimité de sens contraire qui a règné des millénaires dans le monde des fils. Il est temps de réexaminer cette donnée.

 

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    implications immédiates

Reconnaissons qu’en faisant cela nous franchissons la ligne jaune instituée depuis Kant et la Critique de la Raison Pure – ligne qui met hors-jeu toute autre réalité que phénoménale. De sorte que nous serions en pleine Schwärmerei métaphysique. Et bien, au tour des frères d’être hors-jeu.

 Soyons intempestifs, soyons des fils. L’enfer en effet, n’est pas ni ne peut être un phénomène, car à supposer son existence, nous ne pouvons considérer cette existence comme naturelle. Préternaturelle disait la vieille théologie, autrement dit non pas au-delà de la nature, mais à côté d’elle et mélée à elle.

§§§

 

Nous ne voulons toutefois bousculer personne et c’est pourquoi nous proposons une hypothèse à options : une option faible et une option forte. Après tout, beaucoup, qui sont aujourd’hui sur des positions de fils, ne sont pas prêts à accepter l’hypothèse forte qui pose : l’enfer existe, en pleine activité parce que dérégulé. Pour ceux-ci nous avons ménagé cette hypothèse faible : la dérégulation de la Loi s’accompagne d’un ravage inévitable, pullulant et invincible – ou encore : face à la jouissance dérégulée nous ne pouvons qu’être dévorés.

D'un oeil renouvelé, quasi-platonicien, du même oeil qu'on avait dans le monde des fils, examinons alors notre attracteur de jouissance en  nous souvenant que si nous pouvons l'observer ainsi dans sa singulière géométrie – imaginons-le en légère rotation, bande bouclée dessus-dessous, une seule face, un seul côté – c'est parce que la Loi l'a produit en le révélant. Et pourtant si la Loi nous l'a fait connaître, nous permettant du même coup de jeter un oeil sur lui, elle ne nous a pas permis de nous en dégager, encore moins de le supprimer, ni non plus l’empêcher de se retourner contre elle-même (la Loi des fils – qui était pourtant comme sa cause) pour la déconstruire.

Car la Loi ne suffit pas pour endiguer le mal, il y manque encore un certain verrouillage qu’il n’est pas dans notre propos d’examiner ici. L'hypothèse de l'enfer, faible ou forte peu importe, est faite pour reconstruire, il est naturel qu’elle nous entraîne dans des remue-ménage aussi bien éthiques qu'épistémologiques. Les deux ordres sont liés. L'enfer est en effet ce qu'on peut penser mais non connaître – non pas qu'on ne puisse le connaître, il ne s'agit pas d'un inconnaissable de la raison, ni d’un non-savoir inconscient, bien au contraire, puisque Auschwitz par exemple doit être tenu pour une expérience de l'enfer.

D’un autre côté, l’enfer n’est pas non plus un phénomène – on peut en faire l’expérience, non l’expérimentation. On peut penser l'enfer mais non le connaître, cela signifie qu'on doit s'interdire de s'en approcher et être conscient que dans le monde des frères (mais sans père) la route de la jouissance est piégée. La structure de l'attracteur de jouissance est telle que s'engageant sur le chemin de la fraternité on se retrouve devant le portail d'entrée de Auschwitz.

Cette position éthique – l’enfer peut être pensé mais non connu – tend à nous replacer dans la perspective de la Loi traditionnelle non pour la rétablir dans son statu quo ante, mais pour la dépasser dans le précepte – point à préciser. De ce point de vue, l'hypothèse de l'enfer équivaut à la présence de l'arbre de la connaissance du bien et du mal placé par Dieu dans le jardin d'Eden[5].

§§§

Deuxièmement, cette hypothèse (qu’elle soit faible ou forte là aussi) équivaut à poser l'existence d'une organisation globale de destruction de l'humain. L'hypothèse de l'inconscient approche cela avec la notion de pulsion de mort.

Mais il ne s'agit pas ici d'une simple loi d'entropie, d'une loi de dégradation énergétique fut-elle globale. Il s’agit de l’existence d’un ordre tourné vers la destruction de l'humain, à la faveur précisément de l’illimitation de la tendance destructrice.

À la lumière de cette hypothèse, la volonté générale de Rousseau apparaît comme un simple écho de cette organisation – et remarquons qu'à supposer une telle organisation, elle semble trouver son principal moyen d'application dans la structure même de notre attracteur de jouissance, ce qui veut dire qu'il faut supposer une interface interne à l'attracteur, qui vaille à tous les niveaux d’échelle, qui engage tout un chacun à emprunter ses voies, mais aussi bien est générée par lui puisqu'on peut placer cette interface – qui ne peut être autre que le manque-à-être de l'objet de jouissance, de l'objet de la pulsion élargi aujourd’hui à la foultitude des objets apparus dans le monde des frères – dans le vide central autour duquel se déroule et se boucle le ruban de jouissance. Par là nous posons que l’enfer commande à l’inconscient via l’objet. Où l’on voit qu’en régime de dérégulation notre attracteur de jouissance est un strict déformateur – à la fois désorientateur et disperseur de formes.

De sorte qu’il n’est la source d’aucune création morphologique, d’aucune sublimation ni art. Il fabrique des ombres tout au plus –du semblant et des ténèbres. Et ainsi ce que les frères font passer pour édification de leur monde, n’est en réalité que la déconstruction du monde des fils.

 

                                               JLB

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26.03.2008

six thèses sur la mystique chrétienne

 
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Thèse 1 : seule la mystique chrétienne est une mystique personnelle.

La mystique dont je parle est la mystique chrétienne (et s’il m’arrive d’évoquer la mystique orientale, je parle des chrétiens d'Orient). C'est que la structure en jeu ici est fondamentalement différente (je dis fondamentalement) de celle qui est en jeu dans les autres aires religieuses.

Dans la mystique chrétienne il y a relation à un Autre. Je mets une majuscule pour présenter le même grand Autre que les auteurs contemporains (en particulier athées), et ce pour pouvoir du coup affirmer à la face de ces mêmes auteurs que, contrairement à ce qu'ils soutiennent, la place du grand Autre n'est pas vide. Elle n'est pas destinée à des comités d'éthique comme on fait aujourd'hui.  

Si on l'appelle l’Autre, c'est parce que c'est un Dieu vivant, celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob certes, mais c'est aussi un Dieu trinitaire, c'est-à-dire personnel : sa place n'est pas vide, mais toujours occupée par une au moins des trois Personnes. De sorte que nous ne vivons, ne respirons, ne connaissons et n'aimons que dans cet Autre comme nous allons l’apprendre de la nature qui vient.

Où l’on voit qu'il n'y a rien de plus subjectif que cette position de la mystique chrétienne puisqu'elle se situe nécessairement par rapport à cet Autre. Et en même temps, rien de plus réel, si l’on nous accorde son existence.

Plus précisément encore, nous parlerons d’aventure personnelle ou mieux interpersonnelle de la mystique chrétienne – considérant que c'est l'Autre qui est à la manœuvre et que moi qui suis embarqué, disons cela pour simplifier, ne puis que consentir ou refuser. 

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Thèse 2 : la voie mystique n’est pas la voie initiatique.

Il faut d'abord distinguer la voie mystique de la voie initiatique. Le critère essentiel de la différence entre ces deux voies est le suivant : dans l'expérience mystique, Dieu « descend » vers l'homme, toute l'initiative est de son côté, alors que dans la voie initiatique c'est l'homme qui tient le manche ; le mystique est passif, l'initié actif.

Dans l'expérience mystique, l'homme s'inscrit dans une passion.

À tous les sens du mot : et d'abord parce que le préalable incontournable à toute expérience de ce genre, la condition absolue nécessaire à toute connaissance de Dieu est la charité, comme le souligne par exemple la mystique cistercienne. Mais aussi parce que l'expérience mystique concrète se présente a priori comme un chemin de croix.

Par contre dans l'expérience initiatique, Dieu est un principe avant même toute manifestation ou révélation : c'est ce qui fait de cette expérience une expérience gnostique, c'est-à-dire la recherche d'une connaissance dite « métaphysique » qui rejoindrait un savoir primordial un et universel.

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Thèse 3 : la mystique n’est pas une question théorique mais un réel.

Un réel, c'est-à-dire une réalité à vivre. Un réel balisé par un certain nombre d'étapes concrètes et tout à fait susceptible de description.

Pour faire cette description, Sainte Thérèse par exemple prend l'image du château intérieur et de sept demeures successives à y découvrir. Saint-Jean de la Croix, de son côté, a proposé son propre timing autour de la notion des nuits mystiques.

Mais plus près de nous, nous avons la formidable somme de théologie ascétique et mystique du père Marie-Eugène – le père Marie-Eugène qui est mort en 1964 en odeur de sainteté. Nous trouvons dans ce travail de toute une vie de carme la phénoménologie la plus précise qui soit de la « montée au Carmel », c'est-à-dire une description extrêmement fine, étape par étape, de la réalité de la mystique chrétienne.

Les deux premières pages de ce livre extraordinaire qui en compte plus de 1000 sont déjà d'une profondeur saisissante : il s'agit d'un tableau synoptique qui met en parallèle le plan de l’ouvrage avec les demeures thérésiennes et la terminologie des nuits de Saint Jean. Par exemple : quatrième demeures/nuit des sens ; cinquièmes demeures/union de volontés ; sixièmes demeures/nuit de l'esprit ; septième demeures/mariage spirituel, union transformante.

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Père Marie-Eugène

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   Thèse 4 : la mystique est le chemin objectif d'une mutation subjective.

La mystique est-elle une dimension subjective ? Certainement, mais il paraît surtout que c'est le chemin objectif d'une mutation subjective.

Il y a en quelque sorte passage programmé du vieil homme au nouveau, c'est-à-dire du moi « psychique » (Saint Paul) au moi « divinisé ». Et je pèse mes mots. À ce sujet, je signale à ceux que cela intéresse qu'une de nos prochaines notes sur ce blog portera sur la différence entre « guérison psychique » et « guérison spirituelle ».

Il y a plus : cette mutation subjective, nous sommes tous appelés à la vivre, à la vivre concrètement – libre à nous de répondre ou non à cet appel. Mais souvent la porte qui s'ouvre comme invitation dans cette voie est la porte de la souffrance. Évidemment, dans le monde des frères (mais sans père), où la souffrance est considérée comme un mal (à la façon cartésienne), l'invitation est de plus en plus rarement entendue. Et la porte de la mystique, faute de formation religieuse, en particulier chrétienne, adéquate, est refermée par nous avec horreur.

Mais dans la mystique (surtout chrétienne) c'est comme en physique quantique, ce qui est observé dépend de la position de l'observateur.

Prenons un exemple : la maladie (ou de façon générale, le coup dur). Suivant mon désir, je vais changer sa nature : soit je la déteste et je la vois comme un mal (voire comme LE mal, comme on le fait de plus en plus aujourd’hui), soit je la « comprends » comme une nuit mystique (c'est le cas courant d'une nuit des sens), comme une misère nécessaire (je lui donne le sens de la croix) et je me résous à la supporter (ce qui ne veut pas dire que je ne me soigne pas). De quoi aurais-je peur, puisque Dieu est avec moi ?

Bref, mon désir me met sur le chemin, c’est-à-dire me livre le sens de ma souffrance.

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Thèse 5 : pour parler de la mystique les mots nous manquent.

Comme on l’a déjà dit (thèse n°2), on peut écrire sur la mystique, c’est-à-dire la considérer comme un objet de connaissance mais il y a une difficulté propre à sa nature même : elle est inintelligible si on ne la vit pas, en même temps qu'impénétrable si on ne porte pas sur elle le regard de la foi.

Ainsi si vous essayez de comprendre la nuit de l'esprit , par la lecture par exemple, sans au moins la désirer un peu, le livre vous tombe des mains.

Essayez de lire Le Château Intérieur : vous avez très rapidement l'impression d'être au cœur d'une forêt d’une densité inextricable. Ce n'est qu'à la longue qu'on avance un peu. Les mots se dérobent sans cesse.

Mais il y a plus : celle qui tient la plume, ici Sainte Thérèse, ne cesse elle-même de dire que les mots lui manquent. Il y a défaillance symbolique radicale. Cette défaillance de l’écriture est différente de la défaillance de la lecture qu’on vient d’évoquer.

Traditionnellement, en effet, on considère la mystique comme la voie négative, c'est-à-dire celle qui permet de connaître Dieu par ce qu'il n'est pas : les mots humains sont impuissants à nommer Dieu, qui dès lors ne peut être connu que négativement -- on parle aussi de voie anagogique : par exemple, il n'est pas simplement bon, mais suréminemment bon. Cette conception qui date du pseudo-Denis (IVe siècle) semble s'être vérifiée dans les écrits mystiques les plus connus.

On peut toutefois se demander aujourd'hui, dans une conjoncture historique où des signes sont donnés, en particulier signes prophétiques, d'un certain dévoilement du divin, si cette thèse reste valable et si on ne peut penser que Dieu nous permet de parler de lui de façon non plus négative, mais dans une certaine mesure dans la pauvreté de nos mots humains. Voir à ce propos notre thèse 6.

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Thèse 6 : la mystique chrétienne est en passe de devenir non une expérience personnelle et singulière mais l'expérience de tous : une expérience universelle.

Nous nous trouvons dans une passe historique unique dans laquelle le grand Autre va frapper à la porte non pas de tel ou tel en particulier, mais de tous en même temps. La chose ne peut plus être seulement individuelle. C'est l'affaire de la communauté. Communauté qui est fermée comme une marmite depuis la foutaise du Contrat Social et qui va devoir renouer, qu'elle le veuille ou non, le lien qu'elle a rompu il y a quelques siècles.

 Le renouer par un dévoilement universel.

C'est en particulier pour parler de ce dévoilement que j'ai ouvert ce blog, mais comme il s'agit de parler essentiellement à des couches intellectuelles, gens à la tête dure et à la foi chichiteuse (je me compte évidemment dans le lot), je suis obligé de le prendre de haut pour ne pas passer pour un illuminé, c'est-à-dire de montrer la patte blanche de la « culture », culture dont j'ai pu dire il y a deux ou trois notes tout le mépris que j'en avais.

D'où la thèse implicite qui soutient cet ensemble :

une partie de ce qui aujourd'hui est grâce est appelé à devenir nature demain.

JJ