26.06.2008

l'autre jouissance, la mystique et la psychiatrie

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   D’UN DELIRE A DOUBLE CŒUR 

 

Le mois dernier, il m'est arrivé de délirer. Je veux dire de délirer assez pour aller faire un tour en psychiatrie. Je m'explique donc ici pour ceux que cet événement a laissés perplexes – à commencer par moi. Où l'on va voir comment mystique et psychiatrie peuvent se rencontrer lorsque se manifeste, et de façon très concrète, l'autre jouissance.

 

Il m'est arrivé de délirer donc et c'était un délire à double cœur, comme les récents processeurs de micro-informatique. Duo cuore, double cœur, c'est exactement le terme, et voici : un cœur battait à Jérusalem et le second battait à Babylone.

§§§

Un premier cœur battait, et vraiment il battait très fort, dans la cité céleste, Jérusalem, ville, dit le Psaume, « où toute ensemble fait corps ». Avec ce cœur là, j'étouffais de bonheur – je jubilais ou plus exactement j'étais dans la joie, et sur cette joie-là, le temps – je veux dire notre temps, notre temps humain – n'a aucune prise. C'était une joie sans ombre et si pleine que sur elle la perspective même de la mort ne peut rien. Littéralement, j'étouffais de bonheur et je disais tout bonnement aux médecins, puis aux psychiatres, qui m'examinaient, que si j'étais fou c'était de la folie du bonheur, laquelle sûrement existait puisque, argumentais-je non sans simplicité, j'avais pu lire la description d'une telle folie dans un vieux bouquin de clinique psychiatrique.

 

Au début, je ne voyais rien de mal à ce qui m’arrivait.

 

« Fou de bonheur » : on peut penser que beaucoup de monde est preneur. Je peux vous dire que ce n'est pas le cas des psychiatres – de sorte qu'on peut douter du choix d'un grand nombre d'autres. Remarquez que dans le cas qui nous concerne, les psychiatres n'avaient qu’en partie tort. Ou plutôt faut-il dire qu’ils n’avaient qu’en partie raison. Toujours est-il qu’ils ont cru bon devoir écraser la chose sous des neuroleptiques.

§§§

C'est que la joie n’allait pas seule car il y avait l'autre cœur, le cœur mauvais, le cœur de pierre, le cœur babylonien – l'autre cœur qui n'est pas un cœur qui bat mais qui est un cerveau qui pense et qui pense de façon terrible, dans un mouvement à la fois convulsif (comme on déglutit) et implacable, qui traite tout ce qui vous passe par la tête avec une précision et une vitesse incroyable – une pensée mauvaise qui vous trimbale aux quatre coins d'un flipper sans issue de sortie, où VRAI vous renvoie à FAUX et FAUX vous renvoie à VRAI et ainsi de suite, de sorte que petit à petit vous vient d'idée d'être damné et de rester coincé dans cet enfer logique. Et encore, ce que je rapporte-là n'est-il qu'un écho minable de cette pensée démoniaque à la fois brillante et imparable, totalement désinhibée, pour ne pas dire impudique, et développant des intuitions foudroyantes avec la violence d'un chien enragé qui secoue ce qu'il mord sans pouvoir le lâcher.

 

  FOLIE DE LA CITE TERRESTRE

J'étais embarqué dans cette folie, comme nous le sommes tous je suppose, mais à ce moment-là j'y étais embarqué de manière plus présente au désastre qui vient, et qui consiste en la sinistre réalité de cette étape finale du monde des frères (mais sans père) qui fait notre quotidien – de cette étape interminable qui va vers sa terminaison inéluctable sur laquelle pourtant nous nous trompons souvent, en pensant qu'elle est déjà là, alors que ce qui est là n'est que notre désir d'anticiper sa venue – j'étais donc embarqué dans cette folie, erreur de perspective comprise, par laquelle s'augmentait le caractère délirant de mes propos, persuadé que ma perception de la réalité était la perception commune.

 

J'en étais même venu, ayant toujours eu un faible pour les théories du complot, à la manière américaine, à imaginer toute une clique avec micros et tout le tremblement, qui se passionnait pour mes propos et qui silencieusement m'écoutait commenter la fin des temps avec brio et verve certes – toujours l'erreur de perspective – mais surtout, et je lui en demande pardon, au grand désarroi de ma femme qui me regardait impuissante parler aux murs et aux fenêtres.

 

Il faut dire que je ne cessais de théoriser, ce qui est ma pente naturelle et à l’occasion mon défaut, lequel défaut en la circonstance, est venu servir mes divagations logistiques. Devant cette multiplication de perspectives « théoriques », et m'égarant sur la nature de ce que je vivais, j’en vins même à prendre pour un charisme ce qui n'était que pure mécanique mentale, et dont je discerne clairement aujourd’hui qu’il faut l’interpréter comme une image sans fin de ce que pourrait être le règne horrible du zéro et du un.

 

Car, et cela montre combien j'étais cinglé, il semble bien que je m'étais identifié à une sorte de computer vivant. Que j'étais devenu un ordinateur parlant à la cantonade, qui pédalait comme un malade dans ses zéro et dans ses un au cœur de Babylone. De sorte que mon délire était fait de la substance même, substance numérique, de la pensée mauvaise.

§§§

La joie, elle, dans son innocence, ne pouvait que se réjouir et s'exclamer de bonheur. La joie ne pouvait que jubiler et se communiquer.

Au début, il faut dire que je n'avais pas fait la distinction entre les deux cœurs, celui qui suffoquait de bonheur et celui qui pensait. D'ailleurs, je ne les distinguais même pas. Ils battaient, me semblait-il, à l'unisson. C'est qu'au début, la joie primait sur tout.

La joie rayonnait et le reste en était transformé. Sans joie, rien n'aurait eu lieu. Je veux dire : sans la joie, la pensée mauvaise n'aurait pu enclencher sa furie binaire. La pensée mauvaise n'avait aucune initiative, elle ne pouvait que procéder. Elle avait besoin d'un shifter et la joie qui tout à coup avait imprégné tout mon être a joué cet office : elle a provoqué cette flambée d'envie ou de haine qui seule peut initier le une-deux dément de la pensée mauvaise.

 

   LA JOIE QUI VIENT

On sait que là où vient l'Esprit, le démon ne tarde pas. Par une mystérieuse autorisation divine le démon a, pour un temps encore, permission d'étendre le mal. Et donc, haïssant la joie, il n'aspire qu'à la piétiner. Et c'est bien vrai, car dès que la joie m'a submergé, il s'est précipité. Je le comprends d'autant mieux qu'une telle joie est pour lui un danger majeur. Que pèsent face à cette joie tous les bonheurs de la terre ?

Je peux en témoigner, la joie que j'ai éprouvée un beau matin à mon lever, je jure qu'elle valait pour moi plus que toutes les jouissances terrestres.

Pourtant, si je veux livrer le fond de ma pensée, ce qui est dangereux pour le démon ce n'est pas tant cette comparaison, mais cette vérité mystérieuse : cette joie, je dis que c'est la joie commune qui vient – je dis que cette joie est réservée à tous – je dis qu’elle est le ciment nécessaire de ce que Jean-Paul II a prophétisé comme civilisation de l'amour. Cette joie vient comme grâce et dans le même temps elle vient comme nature. Elle est le vrai cœur de la transformation naturelle qui vient, du monde joyeux qui vient.

§§§

Le cœur de Jérusalem est un vrai cœur de chair, celui de Babylone n'est qu'un cerveau. Un cerveau augmenté, comme disent les nanotechnologues.

Je ne parle pas de cerveau « augmenté » au hasard. La pensée mauvaise qui s'est manifestée à moi, en effet, aspire à exister, et je pense qu’elle ne doit pas être très loin de cette pensée appelée de leurs vœux par les transhumanistes (1) : hyper intuitive, génétiquement modifiée, secourue par des augmentations informatiques transportées par des nanorobots. Comment peut-on désirer une telle horreur ?! J’aurai d’autres occasions de reparler de cela.

Pour ma part, je n'ai compris que plus tard que la pensée mauvaise était vraiment mauvaise : très exactement lorsque je me suis rendu compte qu'elle engloutissait autrui – je veux dire qu'elle ne laissait à autrui aucune place.

 

Là-dessus, il a fallu bricoler une issue. Il me fallait en effet sortir de cet enfermement – d'autant que j'en étais venu à imaginer qu'il y allait de mon salut. Il y eut en effet deux ou trois nuits atroces où je hurlais de terreur parce que, me voyant damné à jamais et indéfiniment trimbalé de VRAI à FAUX et de FAUX à VRAI, dans l'infernal billard de la pensée mauvaise, alors que j'avais à répondre à des questions dont l'élucidation entraînait inéluctablement ma perte, j'en étais venu, totalement épouvanté, à m'en remettre, selon mes propres termes, à « la réponse qu'aurait faite la Vierge Marie si ces questions lui avaient été posées ». À partir de là, ma terreur déclina et s'estompa le sentiment de ma damnation.

§§§

Pourtant, voyant malgré tout que la pensée mauvaise m'envoyait soit à hue soit à dia, en dépit de tout bon sens, et sans aucune sorte de solution personnelle, mais fort tout de même de cette  victoire sur la pensée mauvaise par la voie familiale, je convins en moi-même de m'en tenir dorénavant en toute chose, même la plus bénigne, à l'avis de ma femme. « Je ferai comme tu diras », lui déclarais-je solennellement. En désespoir de cause, elle se résolut à me faire hospitaliser en psychiatrie. Ce en quoi, selon ma propre définition, je lui donnais raison.

 

Ce faisant la joie ne m'avait pas quitté. Mais voilà maintenant que je passais pour fou, bien que le corps médical proche (j'ai plusieurs médecins dans ma parenté) restât perplexe. Il faut dire que je tenais des raisonnements impeccables, quoique à tue-tête, sur la tragédie chrétienne ou sur l'avenir de la technoscience, comme sur tout sujet qui se présentait à ma verve dissertante, débitant des phrases d'une longueur inimaginable, proprement proustiennes, et ne loupant strictement aucune inflexion ni pause, aucune petite virgule, aucun petit tiret, imposés par la multiplication ahurissante des subordonnées. Cette technicité sans reproche étonnait les médecins qui voyaient mal en quoi une telle habileté, habileté sans faille, pouvait exprimer un délire.

 

   LA TOUCHE D ’UNE NUIT DE L’ESPRIT

J'en étais moi-même surpris parce qu’en général je n’ai pas la parole très facile. C’est que je ne voyais pas alors quelle sorte d'infestation manifestait un tel discours. Le diable est comme ça : il a besoin d'être brillant. C'est le problème de l'orgueil.

Je comprends aujourd'hui la leçon de tout cela. Tout cela par quoi s'est manifestée une touche mystique. Une touche de nuit de l'esprit (2).

On m'objectera que le diable n'a rien à voir dans une nuit de l'esprit, laquelle correspond aux sixièmes demeures du Château Intérieur de Thérèse d'Avila. Ce n'est pas exact puisque la nuit de l'esprit agit au niveau des ultimes racines de l'esprit, lesquelles racines sont entées du péché d'origine. Je profite de cette note pour dire que si je fais intervenir le démon dans ma description, on peut tout aussi bien le remplacer par « le mal » ou « le péché », ou encore, selon la terminologie que j'emploie moi-même, par « la jouissance ». Cette dénomination étant plutôt bienvenue à ce point de ma relation.

Il se passe là le contraire de ce qui se passe en économie : les économistes, au bon vieux temps de la monnaie métal, disaient : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Évidemment, puisque si une monnaie était d'or, on préférait la thésauriser et il ne restait alors en circulation que la « mauvaise  monnaie », en principe celle qui était faite d’argent. Ici, c’est le contraire, la bonne jouissance chasse la mauvaise. Ici, il ne s’agit plus de thésauriser, la joie fait le ménage, elle a besoin de se diffuser. La joie – la joie de Dieu – chasse l'orgueil. Dans sa souveraineté rieuse et paisible, la joie pulvérise la racine mauvaise. Cette sorte de déracinement des plus profonds vices de l'esprit est le but de la nuit de l'esprit (3).

§§§

Voilà le truc. Il y a une autre jouissance. Une joie à venir et qui est déjà là parce qu’elle est première – une autre jouissance qui nous est réservée, à tous, car si elle n'était que pour moi, comment expliquer que je me trouve en réserve de la prophétiser. Comment expliquer qu’après deux petits mois de ces péripéties, je sois déjà guéri. Si elle n’était réservée qu’à moi seul, mon histoire n'aurait plus aucun sens : où serait le ressort de la guérison ? Mais je sais que cette joie est pour tous. D’autant que je ne suis pas le seul à la prophétiser (j’ai déjà parlé sur ce blog de JNSR, mais il y en tant d’autres aujourd’hui : je me contenterai ici de renvoyer chacun aux travaux de l’Abbé Laurentin sur ces questions, en particulier pour le prophétisme marial).

J’ai dit aussi que cette joie fait le ménage. Pour moi, elle a humilié mon orgueil, à la fin c’est ce qui peut arriver de mieux à un intellectuel. Mon délire à commencé alors que j’étais en discussion sur le forum Saint Thomas d'Aquin. Je n'ose penser aux sottises que j'ai dû débiter en la circonstance. La joie me portait et la pensée mauvaise s'en trouvait débusquée mais pas encore traquée. Du coup, elle commençait à se pavaner à mon insu et à déployer mon orgueil, voire ma vanité, dans les grandes largeurs. Aujourd'hui, avec le recul, tout ceci tourne à ma confusion.

Il ne faut pourtant pas croire que je raconte cela par masochisme ou par quelque manœuvre de rattrapage. En tout cas, ce n'est pas ma motivation essentielle. Car pour ceux qui me lisent maintenant, arrivés à ce point de leur lecture, qu'ils sachent ceci : certes, il est vrai que la joie qui vient est une joie pour tous. Seulement, l'exemple que j'en donne montre que cette joie fait le ménage.

§§§  

Autrement dit, cette joie que j'appelle l’autre jouissance, provoque une dette. Pour moi, ce fut l'orgueil et la vanité qui me furent arrachés plutôt à vif. Pour celui-ci, ce sera la luxure – pour celle-là l'avarice, et ainsi de suite. Encore faut-il que celui-ci ou celle-là l'acceptent. Nous avons toujours le droit de choisir entre l’une ou l’autre des deux jouissances, je veux dire (soyons très clair) entre la joie et le mal – mais notre choix risque de devenir définitif car il semble bien que dans ce que je décris, nous buttons sur une dead line, cette sorte de ligne ultime que la Bible appelle la seconde mort, c’est-à-dire l’enfer, au sens où l’enfer est la vraie mort, laquelle se définit comme existence de l’être dans une annulation indéfinie et perpétuellement approfondie de lui-même. Alors que la vie, la vraie vie en Dieu (4), est augmentation joyeuse et sans cesse optimisée, à perte de vue, de l’existence humaine.

La vérité c’est que nous devons nous préparer. C’est à cela que sert l’Eglise, non ?

                                     Jean-Louis BOLTE 


 


(1) Cf  Ray Kurzweil, Humanité 2.0, Ed. M21, 2007

(2) Sur cette question on consultera avec très grand profit le beau livre que le frère Ephraïm a écrit avec le Dr  Mardon-Robinson : Le Chemin des Nuages ou La Folie de Dieu  (de l’angoisse à la sainteté), Ed. du Lion de Judas, 1988. Le pionnier en matière d’étude des interfaces entre mystique et psychiatrie est le Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus qui a dirigé sur ce thème un numéro spécial des Etudes Carmélitaines (1948)

(3) Bien entendu, les progrès individuels d'un cheminement mystique ne sont en rien garantis. Le combat spirituel ne cesse, pour le temps que nous vivons, qu'au dernier moment de notre vie terrestre. Un tel, qui sera parvenu au faîte, peut parfaitement, sur un moment de faiblesse, se retrouver au point de départ – alors que tel autre peut, en un seul instant, de dernier se retrouver premier (c'est le cas des martyrs qui affirment leur foi).

(4) Cf  Vassula Ryden, La Vraie Vie en Dieu, Ed. du Parvis.

16.03.2008

un petit tour en enfer, la main dans la main de mon ange (fable)

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    Dans la nuit du 27 au 28 janvier 1997, je rêve encore de l’enfer.  Toujours la même équipe.  

 - Alors, dit le chef, où en sommes-nous ici ?

 - Aujourd’hui 218, chef ! dit X. C’est bien chef, non ? C’est bien, non ?
 - Ferme-la, connard ! dit le chef. Et toi débile ? Demande le chef à Y.
 - J’en suis à 213, chef ! dit Y... Dans trois minutes j’ai le contingent !

 

         Le chef gronde dans sa figure d’ombre froissée. Quelques silhouettes flottent vaguement dans l’horreur pétrifiée de l’immense forge compactée (férocement compactée). Souvent, dans cette irrespirable densité de mal pur, je me prends à suffoquer. Les mots, les noms, se retirent de moi et il n’y a plus que ce lieu d’éclipse, tous feux éteints, où même les flammes sont obscures. « Je ne veux pas mourir dans ce fond épouvantable » dit une voix aussitôt avalée, nulle part entendue. Un train tumultueux tremble et s’ébranle, mais comme empierré dans la carrière de feu, l’effroyable carrière qui semble remuer et balancer et pourtant se fige dans sa nuit sans fin. Alors, je me prends à suffoquer et je m’éveille.

 

         Je m’éveille et je respire. C’est ce qui arrive souvent, mais cette fois-ci je reste avec les ombres, les pitoyables et schématiques ombres et leur chef,  un nommé Pepsi-Pepsi.
 - Le débile en a loupé un, chef ! dit X.
 - Quoi ! crie le chef.
 - Il en a loupé un ! crie X en montrant Y.

 

         Y fait un petit tourbillon de fumée frémissante et tremblée, puis tente de se raidir en une sorte de croquis charbonneux comme s’il voulait s’imprimer dans le lieu. C’est à la fois dérisoire et stupide et je crois bien que c’est la première fois que je vois ça. Ils savent bien tous que c’est sans issue...       

Qui était Y, me demandè-je ? Un être sensible et craintif certainement, une femme me semble-t-il. Et merde...
 - Elle est allée où vous savez, chef, continue Y en gémissant.

 
Un gémissement (une grimace) chiffonne les silhouettes. Le chef grimace.
 - Tu pouvais l’empêcher, radasse ! Crie le chef.
 

 - Je pouvais pas chef ! crie Y.

 - Elle pouvait chef ! vocifère X. Elle l'a fait exprès, chef !! La fille était bête et prétentieuse. Elle était faible, chef ! crie X. Elle était persuadée être la plus jolie, chef !
 - Ne hurle pas comme ça, connard ! crie le chef à X. Et toi, crie le chef à Y, au trou ! Au trou, vomi de radasse !
 - J’ai rien fait chef ! crie Y. Je me suis appliqué, chef ! Je les hais, je les hais aussi ! (crie Y désespérée). Chef !

         Un ricanement agite le groupe d’ombres.
 - Au trou ! crie le chef. Dans la fosse à merde, pet de vagin !
 - Ça c’est bien dit, chef ! crie X.
 - C’est bien dit, chef ! hurlent en choeur les vapeurs d’hommes.

 

         Y s’éloigne avec des froissements de suie, son désespoir raturé sans appel sous les sinistres moqueries des autres. Je soupire. Dans mon sommeil, je soupire. Comment pouvait s’appeler Y avant ce désastre ? Maryse ? Ou peut-être Martine ? J’ai le sentiment d’une consonance de se genre, mais bien sûr c’est invérifiable. On ne peut pas communiquer avec eux. J’ai parfois été tenté de le faire. Mais il ne faut pas. Ils ne peuvent plus communiquer, ils ne savent que haïr. On ne peut pas s’apitoyer. Celui qui essayerait un rapprochement serait perdu. Tout ce qu’ils espèrent, c’est pouvoir nous entraîner dans leur désastre. Il n’y a rien à faire, c’est terrible.

 

         Je ne sais pas ce que tout cela signifie, mais un jour j’ai rêvé d’eux. Je n’arrivais pas à y croire et pourtant, dès le début, j’ai su. Je savais de quoi il s’agissait, j’étais horrifié, mais comment peut-on imaginer... 

         Il est impossible de perdre le souvenir d’une telle horreur. Pire, mille fois pire que tout ce qu’on a pu voir dans l’histoire. Et même dans notre histoire récente. C’est sans fin, sans borne, sans horizon : une existence indéfinie, indéfiniment poursuivie dans une mort à jamais solitaire. Les gaz, la puanteur, à jamais. Les fosses. Les fours, à jamais les fours. C’est à un four que ressemble l’une des entrées de ce lieu. La première fois que j’y fus introduit j’avais treize ans, je m’étais endormi dans le jardin, sous le noyer, et rien ne permettait de prévoir (vraiment rien) cette tournure qu’allaient prendre mes rêves. Avant même que ce premier rêve ne commence, j’étais glacé, étranglé d’angoisse et lorsque j’entrais dans ce qui me semblait être une sorte de ruelle très étroite je me pris à trembler, d’une incoercible et incroyable vibration de tout mon être. Une ruelle très longue et très étroite ou encore un four bas, obscur, resserré. Je ne puis douter que l’idée des fours n’ait été prise là. Quelque obscur SS, noirement inspiré, aura vu cette image dans ses propres rêves. Mais s’il a pensé infliger à ses prisonniers cette sorte de seconde mort qui suinte des murs et accable sa victime, sans trêve ni repos, l’étranglant éternellement d’une agonie toujours recommencée, alors il s’est trompé, car ce que le pauvre supplicié a connu - les affreux tourments d’une mort innommable - a buté sur son exténuement pour finalement aboutir à une délivrance, la petite buée d’un soupir soulagé. Mais lui, le bourreau, déçu, dépité parce que son misérable souffre-douleur lui échappait dans une issue piétinée, il venait d’assurer à sa propre personne ce qu’il avait souhaité à autrui.

         Depuis ce jour de mes treize ans, tout me parait facile en comparaison de ce que j’éprouvais dans ce premier rêve. Au fond du four un cul-de-sac m’était réservé, une étroite cavité de pierre dure et serrée, où l’on ne peut ni s’asseoir ni se coucher et dans laquelle sans air et sans lumière, on ne peut que laisser passer le temps, qui d’ailleurs ne coule pas, n’ayant nulle part où aller, mais demeure comme en flaque dans les trous du sol. Un temps croupi, un temps plombé, un temps toujours plus engorgé.

 

         Mais ce n’était pas cette attente impossible qui faisait le supplice que j’endurais, bien qu’elle y participât. Elle ne faisait qu’ajouter à l’inconfort, si je puis dire, de la situation, à la soif, l’atroce soif qui faisait de ma bouche une cavité parfaitement sèche où le cuir de ma langue rapait contre le cuir du palais et les dents de pierre ; à l’horreur de la claustration, de la fossilisation du corps, à l’inutilité des sens qui ne fournissaient que quelques informations mais toujours plus répugnantes (la pestilence ! L’hallucinante pestilence !) ; non, tout ceci aurait pu être supporté s’il n’y avait eu le feu, à l’intérieur de moi le feu, mon être en flammes - et non pas mon être, mais ma privation d’être qui existait dans cette mort indéfinie; et cette existence sans ordre ni limite brûlait maintenant en moi avec une rage épouvantable, une colère sans but, un désespoir pyromane qui se rongeait dans ses propres braises, alimenté à des remords de sang, des remords à jamais (et dans mon rêve, ils portaient sur les méchantes  tapes que j’avais données, tout petit, à un chien que je détestais). 

         Par la suite, un médecin à qui j’en parlai m’a diagnostiqué une culpabilité inconsciente. Je ne lui ai pas ri au nez par pure politesse. Il est impossible que les mots puissent même approcher cette horreur : toute image ne peut qu’échouer, toute comparaison s’aplatir. Et toute parole s’éteindre. Comment faire sentir une existence sans être, c’est-à-dire sans borne ni mesure ?

 

         Ce qui brûlait en moi était comme un esprit de feu qui ne cessait (depuis toujours ne cessait) de me tendre une existence que j’avais refusé d’accepter, considérant qu’elle m’appartenait. J’avais refusé d’y accorder mon être, me contentant de la posséder chichement, parfois dans l’avarice, parfois dans la prodigalité. Ce premier rêve me mit sur le chemin de la tempérance, il mit d’accord mon être et mon existence et depuis lors mes rêves me transportent et me promènent dans ce lieu de ténèbres sans autre frais qu’une angoisse sans fond. Au gré des nuits, mon exploration se poursuit et à la longue j’ai fini par connaître certains de ses habitants, même si la plupart n’ont pas de nom ni de visage, simples ombres éternellement calcinées.

 

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         Pepsi-Pepsi est cadre d’un groupe spécialisé dans les grands holocaustes. Il est dans un département stratégique, celui des meurtres d’enfants, section prénatalité. Son grand problème, ce sont les chiffres. Pour eux tous, ce qui importe c’est le quantitatif. Régulièrement, et je dirais obsessionnellement, ils comptabilisent, parfois à tout bout de champ; ils comptent, numérotent, recensent. C’est à perte de vue, ils vivent une amère passion statistique d’où la vérité des nombres a fui à jamais et dans leur semblant de pensée le nombre en devient comme malade.
 - 222, chef ! Dit X. J’ai le contingent !
 - Ah ouais ! Dit Pepsi-Pepsi exaspéré. Tu sais ce qui te reste à faire, alors ?
 - Oui chef, dit X.
         X est tout dépité.
 - C’est quoi ? Dit Pepsi-Pepsi.
 - Recommencer, chef ! Dit X.
 - Parfaitement, connard, dit Pepsi-Pepsi.
 - Quel con, hein chef ? Dit Z.
         Je n’ai aucune envie de rire. Je soupire. Au loin on entend les grondements de la grande forge brusquement enfler.

 

         Je soupire et je m’éveille. Je jette un coup d’oeil du côté des chiffres rouges du réveil. Ils me confirment la boucherie annoncée, 2:22. Il est rare que je n’ai pas confirmation de ces chiffres par le réveil. Quand ce n’est pas le cas, je me dis qu’ils se trompent, ce sont eux qui se trompent. Si Pepsi-Pepsi s’en aperçoit ils sont bons pour la fosse à merde éternelle ou le plongeon dans le lac de feu. Couché sur le dos je respire doucement, essayant de desserrer ma gorge crispée, ma poitrine écrasée et douloureuse, retrouvant peu à peu l’atmosphère tiède de notre chambre à coucher. À côté de moi, Mimi dort paisiblement, son bras collé contre le mien.

         Je me rendors. Je sombre dans le sommeil, je coule dans la nuit de l’esprit, la montagne de douleurs se reforme au-dessus de moi, vient obturer le petit trou de la sortie, l’échappée étroite vers le réveil, et déjà je m’engage dans le sombre couloir où je croise d’invisibles formes terrifiées. Avec le temps, j’ai appris que ce sont des nouveaux, depuis peu débarqués, qui prennent conscience de la réalité du lieu, qui comprennent que ça existe vraiment (ils se rendent compte qu’ils l’ont toujours su). Ils comprennent d’un seul coup qu’ils ont voulu cela, que c’est sans retour et ce que je n’arrive toujours pas à m’expliquer, c’est qu’ils acceptent, ils en prennent leur parti. Cela me sidère, je sais qu’ils pourraient ne pas le vouloir, mais il n’y a rien à faire : à quatre-vingt dix-neuf pour cent ils choisissent ça, leur vie a préparé ce choix, toute leur vie, parole par parole, acte par acte, ils ont construit ce parti et après c’est trop tard, le pli est pris, les jeux sont faits, l’heure arrive et beaucoup, beaucoup vraiment, se présentent à l’entrée du noyau de ténèbres et s’y engagent, quoique éperdus d’horreur, sans une seconde envisager l’alternative d’un autre choix - en une fraction de seconde dire non, changer toute l’orientation de sa vie, il n’y en a guère qu’un tout petit pour cent qui le font, et encore... Je crois que c’est l’orgueil qui les retient, jamais le moindre compromis, la plus petite reconnaissance des torts, le retour sur soi-même. Jamais machine arrière. C’est une question d’entraînement. Quand vient le moment du grand virage ce n’est plus possible. La direction est fixée, on ne peut plus changer, on n’a pas appris à le faire. C’est l’ambiance générale du monde, une question de culture.

         A l’entrée du boyau de noirceur, la privation vous prend à la gorge, une implacable privation d’être. Tout est fini, tout l’habillage mondain tissé de ces haillons ontologiques que nous appelons moi, dans lesquels nous nous drapons, quelques mots, quelques images, un peu de musique, tout cela s’est évaporé et vous laisse hébété, la main stupidement tendue, aussitôt retirée (il n’y a rien ici à mendier). Et les terribles grognements commencent, les grognements du non-être, les souffles de la forge, les cheveux se hérissent, une glaciation interne métallise l’âme, l’éternelle phobie de la mort dans laquelle il faut pour toujours exister s’empare de vous et il faut avancer, il faut avancer dans le couloir de l’éternelle douleur, le couloir des condamnés à la terreur ininterrompue. On y est... et au loin on pressent déjà l’immense dévoration, la colossale fabrique de douleur. On y va tout droit. J’accompagne les pauvres ombres glacées (elles savent déjà, confusément elles savent). Épouvanté pour elles, je voudrais leur crier qu’elles peuvent encore choisir, mais elles ne me voient pas, ne me perçoivent même pas. Elles se sont résignées. Dès qu’elles ont fait leur choix, elles se sont résignées et très vite nous approchons de la grande forge, dans une obscurité devenue si intense qu’il est impossible de distinguer sa propre main. Fini de respirer (on ne le pourra jamais plus) et la chaleur ne cesse d’augmenter (elle ne cessera pas). Très vite, quelques lueurs tremblantes et comme étouffées indiquent l’entrée de l’abîme et nous y voilà. Horreur, mille fois horreur ! Nous y sommes vraiment. Tout est fini, la vie est bien finie, voilà le second trépas, le gigantesque océan en flamme, le lac embrasé de souffre et de feu, le spectacle le plus effrayant que vous pourrez jamais voir, un spectacle si terrifiant qu’on ne peut en fixer les détails, la mémoire refuse, la perception se hérisse, l’intelligence est brûlée à jamais devant cette chose-en-soi aussi immensément mouvante et hallucinante, la turbulente et impitoyable tempête de la seconde mort. Plongées dans ce gigantesque magma, des formes humaines, des milliers et des milliers de formes humaines ardentes, en combustion, tantôt braises transparentes tantôt tisons noircis, voguent et flottent au gré du liquide incendie qu’elles semblent alimenter de leurs propres flammes, de brusques flambées jaillies d’elles-mêmes crachant de sourdes fumées et des gerbes de noires étincelles qui les soulèvent, cendres tremblantes, sans poids ni équilibre, cendres hurlantes, brasiers gémissants, foyers désespérés ne cessant de brûler, ne pouvant cesser de brûler - mais ces cris, les milliers et les milliers de plaintes et de cris des pauvres torches humaines ne sont rien (simple brouhaha) auprès du bruit fantastique, étourdissant, anéantissant qui règne dans ce royaume de la folie achevée.

         Aussi loin que le regard porte, la mer de feu étend sa furie. Je reste pétrifié sur la plage incandescente. À mes côtés je sens la présence bienveillante qui m’a toujours accompagné dans mes rêves. Même lors de mon premier rêve il y avait ce guide à mes côtés. Comme toujours je ne le vois pas, mais au coeur de ma terreur, sa présence dépose une sorte de lumière minuscule, toute petite et silencieuse. C’est ce microscopique silence, aussi petit qu’est géant le terrifiant brasier, c’est cette molécule paisible qui vainc la peur en moi et qui me permet de continuer de rêver.

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         Non loin de moi sur la grève enflammée je reconnais quelqu’un qui est mort quand j’étais tout jeune. Je le reconnais fort bien et lui aussi m’a reconnu. C’est très étrange parce que d’habitude je peux voir les occupants des lieux sans qu’eux-mêmes ne se doutent de ma présence. Certains, parmi les plus malins, en particulier les responsables de haut niveau, flairent bien quelque chose, mais c’est relativement rare. Cet homme, lui, me regarde, il me reconnait, mais nous ne nous parlons pas, il semble perplexe, hésitant, extraordinairement soucieux, et je comprends qu’il n’arrive pas à croire ce qu’il voit. Depuis quand est-il là ? Il y a vraiment longtemps d’après ce que je sais de sa mort. Trente ans ? Trente-cinq ? Je me sens étranglé de compassion. Il me semble que je peux faire quelque chose. J’ai le sentiment que je ne dois pas l’oublier, que je peux tout pour lui. N’oublie-pas, me dis-je. C’est vrai qu’on ne peut pas s’échapper, c’est vrai qu’il n’y a pas d’issue, mais celui-là ne l’oublie pas. Ce n’est pas la première fois que j’éprouve cela. Il y a peu et à peu près dans les mêmes circonstances, j’ai eu la même expérience : un ancien camarade de l’école primaire décédé très tôt, peut-être avait-il huit ans, à la suite d’une infection de l’oreille qui avait dégénéré en cancer. Lui aussi avait le même air stupéfait, lui aussi n’arrivait pas à y croire. Je me dis qu’il doit y avoir plusieurs personnes dans ce cas, elles se tiennent au bord du lac de feu et elles attendent. Quoi ? Elles ne le savent pas elles-mêmes, mais elles attendent. N’oublie-pas, me dis-je, compatis, prie.

         À ce moment, la voix souveraine s’élève. Immensément loin au-dessus des ténèbres, loin au-dessus de tout, parlant une langue inconnue, elle emplit l’horrible empire du feu, sans effort, sans violence et même avec une sorte de douceur, elle le secoue comme une feuille au vent, le laissant agité, son annonce finie, de longs frissons parcourant la surface des flammes. Quelques paroles et c’est tout, après quoi l’horrible bruit reprend sa place, couvrant les cris des pauvres charbons hurlants.  

    Impossible de s’habituer à un pareil truc ! J’ai beau le revisiter, l’effroi semble à chaque fois augmenter majoré par la fréquentation du lieu. Non, on ne peut pas s’y faire.

 

         Je rejoins la salle des chefs. Chaque fois, mon guide invisible m’y conduit. C’est comme une mission. Vraiment je n’ai aucune envie d’y aller, mais j’y suis ramené fermement. J’aimerais bien ne pas savoir, ne pas les écouter. Rien à faire. Alors j’écoute, j’apprends et c’est réellement dingue !  

- Nous allons jeter une révolte entre les nôtres et les siens, gronde le grand chef. C’est pour bientôt.
 - Ils sont foutus, gronde Asmodée. Enfin ! Ils sont foutus.
 - Putain, ils sont foutus, gronde Mammon.
          Belzebuth gronde mais ne dit rien. Il regarde le chef. Ils savent qu’ils ont perdu.         

 

         Ils sont quatre autour de la table, les quatre pires monstres qu’on puisse imaginer (et moi il faut que je les rêve !). Quatre cobras glacés comme la pierre , qui dressent des plans effarants de mort et d’épouvante. Il y a là le grand chef et son gouvernement de trois ministres. Les ministères stratégiques : sexe, argent, magie. J’ai connu leurs noms petit à petit, à force de fréquenter cette caverne obscure et sinistre - dans laquelle aucun des autres n’ose venir, aucun adjoint, aucun ne l’a jamais pu. J’ai connu leurs noms bien qu’entre eux ils ne se nomment jamais. J’ai connu leurs noms comme intuitivement, et je n’en suis pas fier pour autant. Je me serais passé de tout ça. Parfois j’aimerais tourner les talons, partir, vite partir. Trouver un port et prendre un bateau. Il m’est même arrivé une fois de le faire en rêve ; le rêve a alors adopté un humour bizarre : je suis tombé du bateau et une baleine m’a ramené à mon point de départ. Ça ne m’a pas fait rire.

         Dès le début, ils ont su que je les observais. Ils me flairent comme feraient des loups, ils ne me voient pas mais ils me flairent. Parfois le grand chef capte presque mon image, il me fixe droit dans les yeux, j’ai l’impression qu’il me regarde. Mais non, il sait que je suis là et ça s’arrête là, à cette froide fureur qui ne s’adresse même pas à moi (pour lui je ne suis rien) mais à notre race toute entière. C’est notre genre qui le met en furie, notre nature humaine, c’est cela qu’il veut détruire, et dans ce but il ne cesse de dresser des plans. De vrais plans qui semblent s’étendre sur des durées non pas proportionnées à nos personnes, mais à notre genre, au genre humain tout entier. Il hait notre genre, il a toujours voulu l’anéantir. Il le salit, il l’humilie, il l’abêtit, mais c’est pour arriver à la fin à ceci : l’annihilation totale, le four intégral, le gazage absolu. Plus une trace d’être, plus une goutte d’humain. Nulle part. Tout le genre dans la seconde mort, dans l’existence sans être. Depuis toujours c’est ce qu’ils ont voulu, lui et son trio ministériel. Ils ont comploté dans ce but, depuis le début. Ils ont point par point amené les choses là où elles en sont. Ce sont des plans immenses, implacables, pleins de subtilités et de solutions secondes, qui utilisent souplement toutes les perfidies imaginables, toutes les tactiques possibles de la tromperie, du chausse-trappe, de la fourberie, toutes les machinations les plus inattendues, les bassesses, les trahisons, les duperies les plus viles et les plus ignobles - mais ce sont des plans qui se dévoilent toujours à ce trait : le mélange du haut et du bas, l’oxymore morale, la souffrance pétrie de plaisir ou le désastre pétri de succès. Le grand chef en détient l’arme suprême, l’orgueil ; les trois autres servent les armes associées ; et le fretin s’occupe du reste. Les quatre complotent, les quatre dressent des plans, mais il règne sur leur tablée un insondable désespoir. Cela aussi je l’ai compris à la longue. Ils savent que c’est perdu, ils savent qu’ils ont perdu. Pleins d’angoisse et de haine, ils préparent leur baroud d’honneur.

§§§

         À mes côtés le guide bienveillant me fait sentir qu’il faut sortir du rêve. Il faut maintenant sortir du rêve et gentiment il m’accompagne vers le réveil. Avant de me quitter, il m’injecte cette idée (c’est ce qu’il fait parfois, juste avant mon réveil), une idée comme une mission : se rendre aujourd’hui, après le déjeuner, Chez Mario, rue du 18 juin. Je jette un coup d’oeil sur la lueur rouge du réveil. 4:27. Je peux encore dormir un peu, je sais que pour cette nuit je ne rêverai plus. Je tousse doucement pour décrisper ma gorge serrée. Avec un bout de drap j’essuie mon front en sueur. Un baiser sur les cheveux de Mimi et je me rendors.

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                                               JJ