09.10.2008
Enquête sur les jouissance silencieuses I : jouissance silencieuse et contrôle
Dans le monde des frères (mais sans père), monde de la jouissance dérégulée, c'est-à-dire volontairement coupée de la loi naturelle (de la loi mosaïque), ladite jouissance peut être bruyante ou au contraire procéder à bas bruit. Dans ce cas on dira qu'elle est silencieuse. Bien entendu, ce mot de « jouissance » ne désigne pas seulement la jouissance sexuelle, mais toutes sortes de passions, conscientes ou inconscientes. Et d'abord les diverses passions du corps, en particulier toutes les formes d'addictions, sans oublier les diverses formes de violences, des sports extrêmes jusqu'à la guerre, de l'agressivité verbale jusqu'au meurtre. Mais aussi les passions de l'esprit que longtemps on a appelé des vices, de l'orgueil à l'envie, du mensonge à la haine, ou de la médisance à la calomnie. Et j'en passe.
« Jouissance » a également un sens juridique, on parle de la jouissance d'une propriété. En droit des biens en effet, on peut jouir de ce qu'on possède. Aussi, la signification moderne du mot possède cette connotation. Il faut dire que l'homme moderne, qui diffère des anciens en ce qu'il dispose désormais d'une technoscience développée, a l'impression aujourd'hui d'être propriétaire de l'être lui-même, au point qu'il entreprend de le modifier et même de « créer » des êtres nouveaux. Ce deuxième sens est donc très pertinent.
Dans le monde des fils, l'être naturel se présente comme un prêt divin. L'idée de le modifier lui est complètement étrangère. Où l'on comprend que la modernité a ainsi assuré une extension conséquente au champ des jouissances classiques : la refabrication de l'être par "droit de propriété".
C'est précisément parce que ces jouissances sont dérégulées, je veux dire parce que nous nous y laissons désormais aller sans frein, qu'elles tournent mal -- ou plutôt qu'elles tournent en mal. C'est dire que de plus en plus ouvertement elles nous entraînent vers une catastrophe globale.
Nous dirons donc que la jouissance est bruyante, lorsqu'elle vient à s'étaler dans le spectacle, lorsqu'elle est médiatisée et qu'il lui est fait grande publicité. D'ailleurs, c'est le spectacle en soi qui se présente avant tout comme jouissance et, à vrai dire, il en constitue à lui seul presque tout le bruit. C'est en effet en lui que vient se résumer notre goût pour tous les états du sexe, pour l'hypocrisie et la veulerie, pour toutes sortes de crimes et de malversations, et tout à l'avenant.
Par contre, la jouissance est silencieuse lorsqu'elle s'exerce à notre insu et qu'elle est une menace pour nous, autrement dit lorsqu'elle nous entraîne vers tel ou tel désastre malgré nous : par exemple le sida qui vient à nous tomber dessus là où nous ne l'attendions pas, l'accident de voiture dans lequel nous entraîne un chauffard, ou plus directement toutes sortes de malveillance d'autrui visant notre personne. Certes nous sommes au courant de ces pratiques par notre expérience ou par le spectacle, encore lui, mais là nous ne sommes pas en train de nous distraire devant une fiction : nous la vivons à nos dépens. Sans oublier que, nous aussi, nous pouvons dérailler et la faire vivre aux autres.
Logique du contrôle
Il est évident que dans le large éventail des jouissances, il y en a de plus ou moins bruyantes et/ou plus ou moins silencieuses. Il s'agit ici d'insister sur l'une d'elle dont on peut dire qu'elle est à la fois parfaitement spectaculaire donc bruyante mais aussi parfaitement silencieuse : la jouissance du contrôle. Le contrôle qui bien sûr peut adopter plusieurs formes depuis le harcèlement moral jusqu'au complot plus ou moins vaste en passant par toutes sortes d'intrigues de petit et haut vol, mais de toute façon la structure est toujours la même : la jouissance est ici celle que nous procure l'ascendant ou mieux le pouvoir que nous avons sur autrui. On est donc dans des schémas ou quelqu'un exerce un pouvoir pouvant aller jusqu'à la tyrannie, soit un contrôle plus ou moins calculé, c'est-à-dire une domination qui peut être totale, sur quelqu'un qui subit cela à son insu.
On se trouve plus précisément encore dans un schéma binaire fondé sur l'opposition entre un sujet (actif) et un objet (passif) qui parcourt une gamme allant du couple exploiteur/exploité, en passant par le couple maître/esclave et en allant au pire jusqu'à bourreau/victime. C'est dans ce contexte de jouissance silencieuse que se nouent les rapports de pouvoir de demain, c'est-à-dire que se prépare la tyrannie qui vient. Cette structure est toujours le signe du passage de la fraternité à l'antifraternité. Car si la fraternité est orientée vers une jouissance de confort, une recherche de bien-être et de facilité -- l'antifraternité l'est à proprement parler vers des jouissances de type sadique : il s'agit là de profiter d'autrui, physiquement, psychologiquement, moralement, et même (nous y viendrons) spirituellement, d'en faire son objet, et à la fin de jouir de sa souffrance. Sade lui-même distinguait deux efforts républicains : le premier effort, celui de l'utilitarisme des Lumières, pour le bien-être, et le second pour la jouissance telle qu'il la concevait, à savoir profiter sans limite de l'autre réduit à l'état d'objet.
On peut évidemment objecter que l'argument de Sade n'est pas sérieux. Je répondrai que c'est parfaitement faux. Sade est très sérieux au contraire. Il est sérieux dans le mal, et c'est parce qu'il est sérieux dans le mal qu'il voit au fond des choses. Loin de s'en tenir à des demi- mesures, par exemple un simple égoïsme ou une malveillance mesquine, il sait que le mal, par nature, a besoin de se développer dans toute l'ampleur qu'il peut déployer. En visionnaire qu'il est, il voit l'avenir des Lumières et de la Révolution jusqu'au bout du futur de méchanceté qui leur est promis. C'est en cela qu'il est un auteur précieux, et non pas comme l'ont soutenu quelques intellectuels français déjà disparus, pour la soit-disant liberté dont il nous montrerait le chemin. Le seul chemin que nous montre Sade c'est celui de l'enfer -- à la fois l'enfer historique qui vient et l'enfer réel qui est promis à ses émules.
La vérité qu'il nous révèle, le voile qu'il lève pour notre bénéfice, c'est celui de l'antifraternité inévitablement dissimulée dans la fraternité même que nous propose les Lumières. De telle façon que depuis que nous sommes tous frères, libres et égaux à travers la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, nous sommes toujours plus exposés, toujours plus livrés, au pouvoir de l'Autre de la jouissance, à son contrôle et à sa fondamentale antifraternité : se lèvent alors les pires figures historiques propres à nous tourmenter, depuis le prochain sadique en passant par le tueur en série et jusqu'à la figure du Grand Frère. Car s'il y a quelqu'un qui aspire au contrôle intégral, c'est bien le Grand Frère.
JJ

22:14 Publié dans contrôle, gouvernance mondiale, jouissance, l'enfer, l'histoire qui va, l'histoire qui vient, le blog de Jonas Jorda, le Grand Frère, le monde des frères (mais sans père), politique, psychanalyse, société, sur la souffrance, syncrétisme religieux, technoscience | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


