13.02.2009

la raison de l’Autre III : à propos de l’argument d’autorité

  

 

 

Un fragment de Pascal sur la question du savoir de l'Autre

 

En 1647, une vingtaine d'années avant que Spinoza ne publie son Traité Théologico-politique, Pascal écrit un fragment de préface pour un grand Traité du Vide où il traite la question du discernement des arguments d'autorité. Bossuet le publiera en tête de son édition des Pensées, sous le titre « De l'autorité en matière de philosophie ». En voici un extrait qui traite de manière nuancée et classique de l'autorité des anciens – c’est-à-dire du problème des arguments d’autorité. Pascal y soutient qu'on ne peut donner raison « à l'autorité seule au préjudice du raisonnement », mais que d'un autre côté il ne faut pas non plus « bannir [l']autorité pour relever le raisonnement tout seul ».

 

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Il faut d’abord distinguer, dit-il,  entre le savoir qui dépend de la mémoire et celui qui dépend du raisonnement : « S'il s'agit de savoir qui fut le premier roi des Français ; en quels lieux les géographes placent le premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire ? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent ? C'est l'autorité seule qui nous en peut éclairer. »

 

Et voici l'autorité que Pascal prête à la Révélation : « Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme pour montrer l'incertitude des plus vraisemblables, il suffit de montrer qu'elles n'y sont pas comprises) ; parce que ses principes [les principes de la théologie – de la Révélation] sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l'esprit de l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s'il n'y est porté que par une force toute-puissante et surnaturelle ».

 

Et Pascal conclut : « Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile ; la raison seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés : l'une [l'autorité] avait tantôt tout l'avantage ; ici l'autre [la raison humaine] règne à son tour. »

 

 

La raison de l'Autre fonde son autorité

 

Si nous revenons à ce moment de la Genèse où nous voyons Dieu interdire à l'homme de goûter les fruits de la connaissance du bien et du mal, nous comprenons maintenant ce que veut dire Pascal lorsqu'il écrit qu'il s'agit là d'une vérité que nous ne pouvons pas connaître par nous-mêmes – vérité toute simple pourtant qui tient en ceci : Dieu donne à l'homme une information qui concerne autant son intelligence que sa volonté. Il s'agit d'une information sur l'être, et plus précisément d'une information négative SUR L4¨TRE.

 

Nous voyons ici à l'œuvre ce que nous ne pouvons que nommer la raison de l'Autre : il s'agit de donner à l'homme une recommandation, c'est-à-dire un savoir sur l'être qu'il ne peut pas connaître – il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas, et dans cet « être » l'homme ne peut s'engager. En effet, un tel mode d'être ferait son malheur. Cette voie impraticable qui est celle de « l’être sur le mode du n'être pas », c'est-à-dire le mal, ou encore, dans notre terminologie, la jouissance en tant que non régulée, – cette voie impraticable donc est la voie du malheur, voie que l'homme ne peut connaître s'il n'en fait l'expérience. Ce que l'Autre lui conseille d'éviter, car, bien entendu, pas besoin de pratiquer le malheur pour savoir qu'il ne faut pas le pratiquer.

 

Le sens de l'intervention de l'Autre dans la Genèse est donc celui-ci : il prévient l'homme qu'il existe une voie d'expérience dans l'être qui est la voie de la ruine. À celui-ci de se le tenir pour dit.

 

Alors, si l'explication donnée à l'homme est raisonnable et rationnelle, pourquoi celui-ci prend-il malgré tout cette voie, la voie de la ruine ? Bien entendu, ce n'est pas la seule question qui aujourd'hui nous vient à l'esprit. Il y en a bien d'autres. Et par exemple celles-ci : pourquoi fait-on le mal sachant qu'il ne faut pas le faire ? Pourquoi considère-t-on aujourd'hui qu'aucune autorité n'est à même de s'imposer à la raison humaine ? Et ainsi de suite. 

 

Nous ne devons pas perdre de vue ceci : si l'Autre s'adresse à notre intelligence et à notre volonté, il est évident que l'appel de la jouissance (l'appel du mal) n'interpelle que notre volonté – et la jouissance se présente à celle-ci comme séduction, laquelle n'est rien d'autre à proprement parler qu'un affaiblissement de la volonté plutôt qu’un appel à elle : la jouissance en effet à besoin de s’appuyer sur l’apparence du désirable, et c’est bien naturel puisqu’elle vise à nous mener vers son objet qui, en vérité, n’existe pas.

 

Nous voyons ici comment la raison de l’Autre, de l’Autre de l’amour s’entend, fonde son autorité, une autorité que nous devons considérer comme autorité objective sur la réalité. Tout ce que nous pouvons faire vis-à-vis de cette autorité c’est l’accepter ou la rejeter. La modernité a choisi de la nier, ce qui est d’une incohérence infantile. Et il faut souligner infantile, le mot n’a rien d’exagéré, car si vous dites à un enfant de ne pas toucher le four qui est brûlant, il peut toujours nier le fait, s’il le touche il se brûle. C’est de cette façon qu’a procédé la modernité : elle a nié la voie de la ruine, elle l’a empruntée et la ruine est là.

 

 

LA RAISON DE L'AUTRE EST AMOUR

 

Ainsi la raison de l’Autre fonde son autorité.

 

À ce propos, remarquons que le mot raison désigne la faculté de juger certes, mais que d'un autre côté il désigne le principe d'explication d'une chose, sa raison d'être, c'est-à-dire son fondement. Or, c'est dans le basculement de ces deux sens que se trouve le principe de discontinuité de toute rationalité. Mais c'est aussi dans ce basculement que se trouve le principe d'une construction d'un prolongement continu entre les deux – qui est aussi d’ailleurs prolongement continu entre savoir et bonheur. Nous nous souvenons alors du mot de Gide concernant la mystique : « ce qui présuppose une abdication de la raison ». C'est vrai bien sûr, sauf qu'il faudrait ajouter : abdication de notre raison devant une autre raison.

 

Devant une autre raison ou plus exactement devant la raison de l'Autre. Or la raison de l'Autre, qu'il soit divin ou pas, ne se présente pas à nous, dans son sens premier, à proprement parler comme faculté de juger, mais plutôt comme jugement achevé. Disons comme information. En voici deux exemples qu’on peut rapporter aux deux cas que distingue Pascal : l'enseignement de l'expérience et la prophétie. Dans ces deux cas un savoir nous est communiqué qui appartient à l'Autre et qu'il partage avec nous. J'évoque volontairement l'exemple de l'expérience donnée par la pratique, qui ressemble à la connaissance certaine procurée par le livre dont parle Pascal, sauf que bien entendu, dans sa volonté de modernité, la postmodernité n'a plus aucun souci des leçons de l'expérience. C'est d'ailleurs pourquoi elle se précipite de façon accélérée dans la voie de sa ruine. On ne connaît plus aujourd’hui l'expérience que comme expérimentation. Et expérimentation tous azimuts.

 

Dans le cas de la prophétie le savoir divin devient  information pour nous par le truchement du prophète, Dans chacun de ces cas, si nous voulons acquérir l'information donnée, nous ne pouvons que faire confiance à cet Autre lointain. 

 

En son deuxième sens, nettoyée de toute information, et s'agissant de l'Autre divin, elle se présente comme amour. En effet, il n'y a pas d'autre raison de l'Autre que l'amour. Quelle autre raison peut-il y avoir, une fois écarté l'Autre de la jouissance ?

 

L'Autre de l'amour ne peut soutenir aucun autre connaître en nous que celui de l'amour, puisqu'il n'est pas une chose ou un objet, mais bien une personne. Car s'il était un objet, ce ne pourrait être en tant qu'autre que celui de notre jouissance. Et expérimentation tous azimuts. De sorte qu'à la fin le savoir de l'Autre, de l'Autre prophétique, est savoir de l'amour. Connaissance des voies de l'amour.

 

Ainsi notre raison s'arrête devant celle de l'Autre. Elle ne peut alors évoluer que de deux façons : – soit en passant outre et en disparaissant parce que l'amour en lui, dédaigné, passe inaperçu : dans ce cas l'Autre de l'amour est rabattu sur l'Autre de la jouissance ; -- soit en empruntant le chemin de la raison de l'Autre, question de confiance (de foi),  mais alors l' « objet » de la connaissance est transformé, il tend à devenir amour, son être se colore de l'amour de l'Autre.

 

Hé, qu'avons-nous faire d'un grand Autre muet !... Et pourtant le but du monde des frères (mais sans père) est de promouvoir un grand Autre muet. Donc de liquider l’amour. Bien entendu, la cause finale de cette attitude est la perte générale de la confiance en l’Autre. Mais alors, nous perdons aussi la confiance que nous pouvions placer en tout autrui – et ce pour la placer dans l’argent qui déjà lui-même s'effondre...

 

   JLB, 28 août 08, fête de Saint Augustin

 

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Lucas Cranach

09.10.2008

Enquête sur les jouissance silencieuses I : jouissance silencieuse et contrôle

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Jouissance dérégulée, jouissance bruyante et jouissance silencieuse

 

Dans le monde des frères (mais sans père), monde de la jouissance dérégulée, c'est-à-dire volontairement coupée de la loi naturelle (de la loi mosaïque),  ladite jouissance peut être bruyante ou au contraire procéder à bas bruit. Dans ce cas on dira qu'elle est silencieuse. Bien entendu, ce mot de « jouissance » ne désigne pas seulement la jouissance sexuelle, mais toutes sortes de passions, conscientes ou inconscientes. Et d'abord les diverses passions du corps, en particulier toutes les formes d'addictions, sans oublier les diverses formes de violences, des sports extrêmes jusqu'à la guerre, de l'agressivité verbale jusqu'au meurtre. Mais aussi les passions de l'esprit que longtemps on a appelé des vices, de l'orgueil à l'envie, du mensonge à la haine, ou de la médisance à la calomnie. Et j'en passe.

 

« Jouissance » a également un sens juridique, on parle de la jouissance d'une propriété. En droit des biens en effet, on peut jouir de ce qu'on possède. Aussi, la signification moderne du mot possède cette connotation. Il faut dire que l'homme moderne, qui diffère des anciens en ce qu'il dispose désormais d'une technoscience développée, a l'impression aujourd'hui d'être propriétaire de l'être lui-même, au point qu'il entreprend de le modifier et même de « créer » des êtres nouveaux. Ce deuxième sens est donc très pertinent.

 

Dans le monde des fils, l'être naturel se présente comme un prêt divin. L'idée de le modifier lui est complètement étrangère. Où l'on comprend que la modernité a ainsi assuré une extension conséquente au champ des jouissances classiques : la refabrication de l'être par "droit de propriété".

 

C'est précisément parce que ces jouissances sont dérégulées, je veux dire parce que nous nous y laissons désormais aller sans frein, qu'elles tournent mal -- ou plutôt qu'elles tournent en mal. C'est dire que de plus en plus ouvertement elles nous entraînent vers une catastrophe globale.

 

Nous dirons donc que la jouissance est bruyante, lorsqu'elle vient à s'étaler dans le spectacle, lorsqu'elle est médiatisée et qu'il lui est fait grande publicité. D'ailleurs, c'est le spectacle en soi qui se présente avant tout comme jouissance et, à vrai dire, il en constitue à lui seul presque tout le bruit. C'est en effet en lui que vient se résumer notre goût pour tous les états du sexe, pour l'hypocrisie et la veulerie, pour toutes sortes de crimes et de malversations, et tout à l'avenant.

 

Par contre, la jouissance est silencieuse lorsqu'elle s'exerce à notre insu et qu'elle est une menace pour nous, autrement dit lorsqu'elle nous entraîne vers tel ou tel désastre malgré nous : par exemple le sida qui vient à nous tomber dessus là où nous ne l'attendions pas, l'accident de voiture dans lequel nous entraîne un chauffard, ou plus directement toutes sortes de malveillance d'autrui visant notre personne. Certes nous sommes au courant de ces pratiques par notre expérience ou par le spectacle, encore lui, mais là nous ne sommes pas en train de nous distraire devant une fiction : nous la vivons à nos dépens. Sans oublier que, nous aussi, nous pouvons dérailler et la faire vivre aux autres.

 

 

Logique du contrôle

 

Il est évident que dans le large éventail des jouissances, il y en a de plus ou moins bruyantes et/ou plus ou moins silencieuses. Il s'agit ici d'insister sur l'une d'elle dont on peut dire qu'elle est à la fois parfaitement spectaculaire donc bruyante mais aussi parfaitement silencieuse : la jouissance du contrôle. Le contrôle qui bien sûr peut adopter plusieurs formes depuis le harcèlement moral jusqu'au complot plus ou moins vaste en passant par toutes sortes d'intrigues de petit et haut vol, mais de toute façon la structure est toujours la même : la jouissance est ici celle que nous procure l'ascendant ou mieux le pouvoir que nous avons sur autrui. On est donc dans des schémas ou quelqu'un exerce un pouvoir pouvant aller jusqu'à la tyrannie, soit un contrôle plus ou moins calculé, c'est-à-dire une domination qui peut être totale, sur quelqu'un qui subit cela à son insu.

 

On se trouve plus précisément encore dans un schéma binaire fondé sur l'opposition entre un sujet (actif) et un objet (passif) qui parcourt une gamme allant du couple exploiteur/exploité, en passant par le couple maître/esclave et en allant au pire jusqu'à bourreau/victime. C'est dans ce contexte de jouissance silencieuse que se nouent les rapports de pouvoir de demain, c'est-à-dire que se prépare la tyrannie qui vient. Cette structure est toujours le signe du passage de la fraternité à l'antifraternité. Car si la fraternité est orientée vers une jouissance de confort, une recherche de bien-être et de facilité -- l'antifraternité l'est à proprement parler vers des jouissances de type sadique : il s'agit là de profiter d'autrui, physiquement, psychologiquement, moralement, et même (nous y viendrons) spirituellement, d'en faire son objet, et à la fin de jouir de sa souffrance. Sade lui-même distinguait deux efforts républicains : le premier effort, celui de l'utilitarisme des Lumières, pour le bien-être, et le second pour la jouissance telle qu'il la concevait, à savoir profiter sans limite de l'autre réduit à l'état d'objet.

 

On peut évidemment objecter que l'argument de Sade n'est pas sérieux. Je répondrai que c'est parfaitement faux. Sade est très sérieux au contraire. Il est sérieux dans le mal, et c'est parce qu'il est sérieux dans le mal qu'il voit au fond des choses. Loin de s'en tenir à des demi- mesures, par exemple un simple égoïsme ou une malveillance mesquine, il sait que le mal, par nature, a besoin de se développer dans toute l'ampleur qu'il peut déployer. En visionnaire qu'il est, il voit l'avenir des Lumières et de la Révolution jusqu'au bout du futur de méchanceté qui leur est promis. C'est en cela qu'il est un auteur précieux, et non pas comme l'ont soutenu quelques intellectuels français déjà disparus, pour la soit-disant liberté dont il nous montrerait le chemin. Le seul chemin que nous montre Sade c'est celui de l'enfer -- à la fois l'enfer historique qui vient et l'enfer réel qui est promis à ses émules.

 

La vérité qu'il nous révèle, le voile qu'il lève pour notre bénéfice, c'est celui de l'antifraternité inévitablement dissimulée dans la fraternité même que nous propose les Lumières. De telle façon que depuis que nous sommes tous frères, libres et égaux à travers la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, nous sommes toujours plus exposés, toujours plus livrés, au pouvoir de l'Autre de la jouissance, à son contrôle et à sa fondamentale antifraternité : se lèvent alors les pires figures historiques propres à nous tourmenter, depuis le prochain sadique en passant par le tueur en série et jusqu'à la figure du Grand Frère. Car s'il y a quelqu'un qui aspire au contrôle intégral, c'est bien le Grand Frère.

 

                               JJ

 

 

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28.09.2008

enquête sur la raison de l’Autre I : notre temps et l'objet du bonheur

 

 

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Imaginer la raison comme une faculté illimitée, s'étendant continûment sans aucune sorte d'obstacles ou de bornes est une redoutable erreur. Toute raison humaine devrait connaître sa limite : et cette limite c'est la raison de l'Autre. Mais dans le monde des frères (mais sans père), la raison de l'Autre n'est pas celle qu'on croit. La raison de l'Autre est raison de jouissance ...

 

 

L'OBJET DU BONHEUR DANS LA MODERNITE

 

N'oublions pas que le mot connaître peut s'appliquer soit à la connaissance des choses soit à la connaissance des personnes : connaître une chose n'est pas connaître quelqu'un. L'erreur qui consiste à aborder les choses aussi bien que les personnes comme des « objets », erreur sinon inaugurée du moins développée par les Lumières, a réduit pour nous autrui à un objet de pensée, a livré cet autrui à la merci de notre désir de contrôle, à l'occasion en a fait le but d'une technique libertine de conquête, de sorte que la véritable connaissance de l'Autre, sa raison propre, au double sens du terme, a toujours été rabattue sur notre propre pensée.. Ainsi, malgré toutes les rencontres humaines que nous pouvons faire, dans le monde des frères (mais sans père) nous ne connaissons que des « objets ». Ces « objets » peuvent être à la rigueur des « individus » mais jamais des personnes.

 

Bien entendu, celui qui se met dans une telle position est desséché d'avance, car que nous importe de « connaître » la totalité de ces « objets » si nous n'en tirons qu'un bonheur relatif et donc décevant. Ce statut d'objet des individus est lié à la réalité spéciale des objets dans le monde fraternitaire : dans celui-ci en effet il n'y a pas de véritable objet qui ne soit objet de jouissance. Ainsi réduit, « l'individu » rentre dans la catégorie des objets et des choses, devenant pour nous, au même titre que les autres choses, un pourvoyeur de notre jouissance, pourvoyeur spécial certes mais simple pourvoyeur.

 

Voici ce qu'écrit Rousseau dans la Nouvelle Héloïse : « On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur... » Autrement dit : un objet ne nous intéresse vraiment qu'autant que nous ne le tenons pas, une fois qu'il est à nous, nous sommes désappointés, son existence étroite nous est pénible. Par conséquent, mieux vaut courir après que l'obtenir, mieux vaut l'imaginer comme dit Rousseau.

 

Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père) tout objet possédé nous déçoit en tant que tel. Car comme il est objet de jouissance nous lui conférons cette illusion propre à la jouissance : l'illimitation. Le plaisir sans limite que nous en attendions n'est jamais au rendez-vous. De sorte que le « connaissant », il nous tombe des mains.  

 

QUE L’OBJET fraternitaire N’EST QU’objet de jouissance

 

Autrement dit, nous ne sommes intéressés qu'à penser cet objet et non à le posséder. Et ce mouvement, qui nous entraîne sur la voie de l'illimité, qui est le mouvement même de la jouissance, il n'a de valeur qu'en lui-même, il ne faudrait jamais le pousser jusqu'au bout. Bien entendu, il y a longtemps que la modernité a oublié cette subtilité rousseauiste, suppléant à cet oubli par la multiplication de ses psychologues, de sorte que pour elle le bonheur se réduit à la possession d'objets successifs. Cet oubli n'est pas un hasard, il signale la présence de ce que plus tard on appellera l'inconscient. Car ce que Freud a montré c'est finalement ceci : nous restons à l'extérieur des êtres, qu'ils soient des personnes ou qu'ils soient des choses et, par notre acharnement à les réduire à des objets de plaisir, de notre propre aveu, ils se réduisent à la fin à cette connaissance purement négative : ce n'est pas ça. Ou encore, de l'objet que je poursuivais je ne sais à la fin qu'une chose : ce n'est pas lui que je cherchais.

 

Certes, la psychanalyse nous a appris que nous pouvions élucider ce mouvement dans l'Autre, mais précisément l'Autre qu'elle nous propose est construit comme lieu du langage et donc lieu où peuvent s'élucider nos pensées de jouissance. Cet Autre, à proprement parler, n'existe pas, et il ne nous en reste, à la fin d'une analyse, que quelques épluchures qui ne sont précisément que les objets du corps de l'autre par lesquels j'ai essayé de l'obtenir : un regard, un sein, des matières... épluchures bonnes pour la poubelle.

 

Ce que la psychanalyse nous a montré ainsi, c'est que la fameuse raison dont les Lumières ont fait si grand cas n'est constituée tout compte fait que de pensées de jouissance. C'est-à-dire de pensées qui nous conduisent immanquablement vers un objet, personne ou chose, qui à la longue toujours s'évanouit. Et il ne faut pas croire que la pensée scientifique, dans son mouvement postmoderne, échappe à ce sort. La pensée scientifique est à proprement parler pensée technoscientifique, ce qui veut dire qu'elle est à la fois commandée et orientée, à travers le poste Recherche et Développement (R&D) des entreprises et des administrations, vers la faisabilité industrielle des objets de notre monde, y compris d'ailleurs les corps et les esprits humains. De sorte que le but de notre connaissance, qu'il s'agisse de la connaissance des choses ou des personnes, est toujours la jouissance.

 

Or, de la jouissance elle-même nous n'avons aucun savoir. Il y a là un trou dans lequel tombe toute la modernité et la postmodernité qui ne peut que nous interroger. Que signifie cette lacune de notre connaissance qui pourtant, toute tissée qu'elle est de pensées de jouissance, est incapable de connaître cette jouissance. Ou plutôt faudrait-il dire que si nous pouvons connaître les brûlures de la jouissance, nous n'en tirons précisément aucun savoir – au moment même d'ailleurs ou l'Autre s'évanouit pour nous, à moins qu'il ne prenne à travers tel ou tel fait sadique dont notre époque regorge, l'allure horrible de l'Autre de la jouissance brusquement déchaîné. C'est là le grand X de notre temps : connaître le « bonheur » (le bonheur tel qu'on l'entend dans le monde des frères) ne donne aucun savoir.

 

Et malgré tout, on persiste à construire à l'aveugle sur cette voie piégée  ce soi-disant bonheur.

 

                          JJ , fête de Saint Augustin