20.01.2009
sur l'état nocturne du monde
Le monde certes est obscur -- l'histoire est obscure. Mais cet état obscur du monde est comme fait de deux nuits superposées.
Et voici : chacun, librement, peut choisir la nuit qui lui convient. Ceci est le sens de l'histoire, du moins le sens dont chacun se pourvoit. Les nuits, quant à elles, infailliblement, vont à leur terme.
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Le dépérissement du péché
Le monde est en tension, il est entre deux nuits – et finalement il y a toujours plus ou moins été. Il y a le monde des frères (mais sans père) et il y a le monde des fils, et les deux sont dans la nuit. Ceci est l'état exact du monde. Encore faut-il préciser que ces nuits – ces deux nuits qu'on ne distingue au fond jamais – ces deux nuits font partie de timings différents. Elles ont, ces deux nuits, un fond commun de ténèbres, et là s'arrête leur ressemblance.
La nuit du monde des frères (mais sans père) est une nuit sans retour dans laquelle les frères plongent en riant, dans laquelle ils se précipitent en troupe, avec ferveur et en faisant brûler la flamme de leur briquet. Et cet éboulement immense qui est de leur mouvement même, les entraîne dans le songe foireux de devenir des hommes nouveaux, surhommes, hommes-Dieu, parfaites anthropo-machines, cyborgs qui sait, dans les versions scientifiques que se racontent les technofrères d'entre les frères – ou plus simplement hommes des droits de l'homme en bonne santé, c'est-à-dire jouissant sans ratage.
Pour un frère, mal jouir n'est en effet désormais plus permis, c'est exclu des droits de l'homme. D’où se tire une nouvelle définition de la santé. Les frères ont passé entre eux un contrat de jouissance – un contrat de satiété. Ils se sont crûs plus malins que leurs ancêtres judéo-chrétiens qui avaient jugé que la jouissance devait être classée comme département majeur du mal, et que si elle ratait, en particulier si elle ratait socialement, donnant lieu à toutes sortes de catastrophes et de crimes, c'était par un mystérieux défaut d'être qui ne semblait pas pouvoir se régler rationnellement mais entrer purement et simplement dans un système d'interdits articulé en loi naturelle à accepter comme telle – argument d’autorité qu’on se tenait pour dit.
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Aussi a-t-on longtemps considéré que le mal ne peut se dialectiser, qu’il ne peut fournir un négatif et entrer dans le mouvement d'une construction sociale. C'est l'erreur majeure des frères de penser, d'ailleurs plutôt confusément dans l’ensemble, que ce soit possible. Pis encore, c’est précisément ce projet – dialectiser le mal pour en tirer un bien final – que les frères se sont donné comme projet central, stratégique, celui qu’ils considèrent très sérieusement comme capable de structurer leur monde. L'expression « dépérissement du péché » qui apparaît dans la Phénoménologie de l'Esprit [i] comme programme d'absorption et de disparition du mal dans la communauté réalisée (dans l'Histoire achevée) éclaire l’horizon du monde des frères – comme elle a éclairé les aspirations de la fraternité marxiste. Dans le marxisme en effet, la perspective d'une fin de l'Histoire, d'une fin du mal, et donc d'une jouissance disciplinée (dépérissement de l'État, dépérissement de la société de classes, dépérissement des discordes) se combine avec des principes d'application qui utilisent le mal lui-même comme levier dialectique du mouvement historique : précisément la haine de classe comme principe d'alliance politique.
« D'où vient l'unité du camp du peuple ? » demandait Mao-Tsé-Toung dans le droit fil léniniste. Réponse : « De la haine de nos ennemis ». La haine, indisciplinée, indisciplinable, c'est-à-dire à la fin inconnaissable, comme l'est le mal en tant que mal, une fois injectée à Moscou, s’est trouvée rejaillir, avec toute la puissance mauvaise qu'on n'arrive même pas à lui supposer, par exemple à Phnom-Penh, où elle a montré de façon monstrueusement éclatante qu'elle ne différait en rien de celle qu'on a vu s'épanouir dans l'Allemagne nazie.
Tout à coup donc, la plus épouvantable méchanceté est là, disponible depuis toujours, à perte de vue.
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qu’il n’y a pas de savoir du mal
Observons que cette conception de la jouissance interdite comme négatif (la question d’un savoir du mal) a interpellé toute une génération de nos intellectuels français qui ont fréquenté Hegel à travers les cours de Kojève ou les commentaires de Jean Hippolyte – mais les plus radicaux de ces intellectuels se sont précisément séparés sur ce point des conclusions hégéliennes.
Bataille par exemple, qui n'a jamais pensé que la jouissance pouvait participer en quoi que ce soit à la construction sociale – sauf sous sa forme de pur réel, de pure dépense, de don sans contrepartie, tel qu’il en avait exposé l’idéal dans La Part Maudite – mais qu'au contraire elle ne pouvait que ruiner le système. Contre le monde des frères qu'il se représentait sous la figure du système hégélien, il jouait le mal (Sade, l'érotisme, la mort...) comme non dialectisable. Toute son oeuvre objecte aux frères l’impossibilité de dialectiser le mal.
Bataille, dont l'athéisme n'était pas convenu comme celui de nos farauds postmodernes, mais conséquent – il se considérait donc tenu par les aboutissants du postulat fraternitaire de hors-christianisme, c’est-à-dire la proscription frappant la Révélation –, Bataille s’était livré corps et âme à la réalité incontournable d'une jouissance prolongée en souffrance sans solution de continuité, bien au fait que le mal dans son illimitation fermée – la forme qui en rend compte est la boucle de Moebius – est strictement continu et non rationalisable. C’est pourquoi, rejetant le terme de faute, il a maintenu celui de péché : « j’ai besoin, disait-il, de ce que la notion de péché a d’infini ». Il en respecta la vérité qui veut qu’entre le mal et l’humain une interface fut toujours nécessaire qui vienne faire la partition, c'est-à-dire qui établisse une négation spéciale (un interdit), pour que le premier ne métastase par trop dans le second. Cette interface, c’est le sacrifice : autrement dit, il a toujours fallu un joint de chair, un tampon de chair pour payer la dette exigée par le mal afin qu’il se tienne tranquille, et ceci jusqu’à ce que le christianisme mette en place le dispositif du sacrifice du Fils mettant fin à la répétition indéfinie de ce prix du sang. Dispositif qui se trouva hors-jeu lorsque vint le postulat de hors-christianisme.
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Vint donc ce postulat sur lequel s’est bâti le monde des frères (mais sans père), dont le premier corollaire est que le fraternitaire s’édifie sur la seule logique de la liberté – la volonté s’inscrivant alors dans les coordonnées de la seule raison : nous devons ainsi à Kant, à travers ses deux premières Critiques, la construction rationnelle du basculement de Dieu du plan du réel au plan de l’Idée. Puis dans la foulée, vint le thème de la mort de Dieu, thème hégélien, thème fraternitaire décisif – pour Hegel, il s’agit d’un « ultime changement de direction » par lequel le sujet passe par un « savoir du mal » pour « parvenir au savoir de l'Etre » – parfaitement au point sur le papier c’est-à-dire dans la Phénoménologie de l'Esprit, c’est beaucoup moins malléable sur le terrain.
« La mort du médiateur [c’est-à-dire du Christ], écrit Hegel, n'est pas une mort seulement du côté naturel de celui-ci [...] mais aussi [de] l’abstraction de l’essence divine. [...] [La mort de cette représentation] est le sentiment de douleur de la conscience malheureuse de ce que Dieu lui-même est mort. Cette formule dure est [...] le retour de la conscience dans les profondeurs de la nuit du Je = Je.[ii] »
Hegel, on le sait, n’en restait pas là et poussait sa dialectique jusqu’à la résurrection, résurrection de l’Idée s’entend. Pragmatiques, les frères s’en sont tenus pour le moment au décret de la mort de Dieu. Ils en ont tiré cette conséquence : la dérégulation de la jouissance par la liquidation de la loi naturelle (la loi mosaïque).
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Qu’il n’y ait pas de savoir du mal (de la jouissance dérégulée), tient à ceci : la jouissance est la seule véritable chose-en-soi. Ou on la pense et on ne la connaît pas ou on la connaît et on ne la pense pas. Close sur elle-même, on peut la penser mais si on veut la connaître, elle nous entraîne dans sa mort et éparpille notre pensée en petits bouts de cervelle dans tous les coins de sa tombe. Privés ainsi d’un tel savoir et ne le sachant d’ailleurs même pas (n’en voulant rien savoir), les frères restent plongés dans « les profondeurs de la nuit du Je = Je ». Aucune dialectique ne peut boucler le système. Le problème du mal reste en plan et si la fin de l’histoire est bien engagée, c’est dans le désastre.
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LA NUIT FRATERNITAIRE
La littérature et l’art se sont ainsi trouvés confrontés à ce défi lancé à eux par le monde des frères : que faire avec le mal une fois la mort de Dieu proclamée ? Que faire avec la jouissance sachant qu’il n’y a pas de savoir du mal ? Défi que Nietszche a tenté, si péniblement (dans une obscurité voulue), de problématiser.
Et alors qu'autour d'eux le monde des fils sombrait dans sa propre nuit, différente de la nuit du monde des frères – autrement dit alors que s'estompait de plus en plus la figure de l’interface du Christ, c'est-à-dire du Fils en tant que Fils, les plus fils parmi les frères ont essayé, vainement appuyés sur l’orgueil de leur art, de retrouver le geste primitif, sacrificiel, de l’identification à la jouissance. Bataille, sorte de frère exclu de son propre monde comme on l’a dit, est de ceux qui ont perpétué ce geste de fils, qui ont refait le geste du Fils – quelqu'un qui a dit : me voici. Avec lui, une poignée – Artaud, Soutine, Pasolini, Lacan aussi, le Lacan qui à la fin a dit « j’ai échoué », quelques autres encore, un tout petit nombre en réalité – ont eu cette sorte d’exceptionnelle perversion filiale, se sacrifiant artistiquement au mal. Qu’ils aient échoué est naturel – hors le sacrifice du Fils, aucun sacrifice n’a jamais pu étancher la soif du mal. Qu’ils aient échoué signifie simplement ceci : l’art a échoué, et la littérature aussi.
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A ne s’en tenir qu’à la littérature, pas de doute, c’est la fin. Le dictionnaire nous dit que le mot littérature pris au sens des frères apparaît au XVIIIè siècle. En vérité, dans le monde des frères, il n’y a jamais eu de littérature que fraternitaire, littérature exclusive et vaniteuse, née dans la nuit du Je = Je et grandie dans le mensonge d’un savoir du mal. Toute autre dimension, par exemple la Bible, surtout la Bible bien sûr, n’est que tolérée. C’est-à-dire rejetée. Tirée de leur office de ténèbres, ce que les frères ont promu de littérature revient s’y engloutir. Se lève là-dessus ce que nous nommerons contrelittérature, petite promesse encore, mais éclairée par la Bible, contrelittérature au sens où Joseph de Maistre parlait de contre-révolution – soit « le retour à la santé après la maladie ».
Pendant ce temps – ignorant que des artistes et littérateurs ont cherché pour eux, quoique sans illusion, quelque lueur dans leur art – les frères, indifférents et fermés sur leurs misérables et courtes satisfactions, vivent toujours plus profondément cette nuit d'horreur dans laquelle ils sont plongé, qu’ils ont désiré, déjà fort avancée dans sa fin de l’Histoire – nuit à venir encore pourtant, dans son cœur le plus noir, pas encore là mais presque, nuit où le monde des frères doit s'invaginer dans sa bêtise et s'y étouffer enfin.
La misérable stratégie que ce monde a cru devoir, dans sa terrible suffisance, adopter, consiste désormais, hélas, à croire qu'on peut cadrer toute méchanceté dans du droit et s’autoriser à proposer des points forts de la jouissance fraternitaire, des points forts de la haine commune, comme vérité ultime du mal – et par exemple : le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie. Ces formes rabâchées et rigides d'éducation civique au rabais, mots fléchés censés énoncer le négatif dans lequel le mal vient se dialectiser, sont supposées devoir contenir la haine générale – la haine de chacun pour tous, à commencer par celle de ses proches, de ses voisins et ainsi de suite. En réalité, depuis que nous ne sommes plus racistes et que nous faisons grand cas de l'étranger, nous haïssons beaucoup mieux nos voisins, c'est-à-dire notre prochain. Point tournant par lequel la nuit du Je = Je devient nuit du Nous = Nous. Là encore, les principes économiques, ici ceux du libéralisme après ceux du marxisme, assurent une sorte d'efficace en dernière instance de la haine fraternitaire – il suffit pour cela de poser l'égoïsme comme socle du fonctionnement des marchés. Plus discrète que la tempête marxiste, il y a là une lame de fond se gonflant lentement des envies et avarices de tous, qui se révélera probablement à la fin aussi violemment mauvaise.
Lorsque Adam Smith, définissant le marché comme rencontre des égoïsmes individuels[iii], trouva pour le figurer son image de la main invisible – et on lui imagine alors cette mine cruellement insensible de l’Anglais se détournant de qui l’ennuie – il désignait au fond la main du mal qu'aucun grand discours contre la xénophobie ou le racisme ne peut contrer, puisque ces discours, comme la plupart de ceux qui traînent sur les droits de l'homme, visent à la fin à ouvrir de nouveaux marchés, c'est-à-dire à répandre la profonde fermeture fraternitaire à autrui – la profonde haine des frères les uns pour les autres. Et donc la nuit que vivent les frères peut-être aussi bien dite économique, au sens où ce que les frères construisent d'économie n'est jamais qu'une économie de la haine, qui, en tant qu’économie du mal, désigne un horizon d’enfer. Les frères, pauvres pantins livrés aux mains mauvaises de la nuit fraternitaire, les frères se sont mis en tête de réglementer l'enfer. Ainsi préparent-ils leur propre disparition.
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LES DEUX NUITS MYSTIQUES
Autre est la nuit des fils. Ce n'est pas que les fils ne soient en train de plonger eux aussi en enfer. Ils y plongent tout autant que les frères. Les frères déconstruisent des millénaires de tradition judéo-chrétienne et les fils suivent ce mouvement – ils y assistent en silence et les dents serrées. De ce point de vue, la nuit des fils est la même que celle des frères. Sauf que cette nuit est pour les frères la fin de l'histoire. Pour les frères c'est fini. Pour les fils au contraire, elle est un temps de l'histoire. Un temps qu'il faut appeler mystique, ce qui est à entendre au sens d'une mutation subjective.
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Or, dans ce temps mystique, un nouveau rythme historique déjà nous emporte et il faut y distinguer, c'est tout à fait important, deux phases de nuit – deux périodes nocturnes. C’est qu’il y a deux formes de nuits mystiques : la nuit des sens et la nuit de l'esprit. Ainsi ne sont aujourd'hui plongés dans la nuit de l'esprit que les fils, les fils absolument, ceux qui préfèrent mourir que passer à la fraternité, c'est-à-dire au fraternitarien. En quoi consiste cette nuit de l'esprit ? À s'éprouver comme rien, comme déchet total, misérable guenille, source du mal et ainsi de suite – le trou du cul de l’être. Là encore ce n'est pas le bout du chemin, ni la fin de l'histoire. Pour l’instant, laissons la nuit de l'esprit, elle ne nous concerne pas ici – bien que le monde des frères lui-même soit appelé à y tomber, à y plonger en bloc, pour y connaître son terme.
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La nuit des sens est différente, la nuit des sens est le lot de tout le monde, frères et fils mêlés. La nuit des sens, c'est la nuit des soucis, de la maladie, du chômage, du désastre, de la mort. Ce qui en fait une nuit mystique, c'est le sens qu'on veut bien lui donner. Ne voir dans cette nuit qu'une « difficulté de la vie », c'est ce sur quoi se constitue le monde des frères (mais sans père) qui juge qu'il n'y a là rien que l'action ne puisse surmonter. De sorte que le pragmatisme hyperactif et réactif des frères exclut la voie mystique.
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Et pourtant cette nuit, cette première nuit mystique, n'est pas seulement proposée à chacun, elle est aussi proposée au monde, aux groupes, aux pays, aux nations : ainsi catastrophes, malheurs, guerres et tribulations, qu'il suffirait d'interpréter comme nuit des sens pour s'engager dans un timing historique différent. Las, enchaînés au montage de leur nouveau mode de jouissance, les frères s'obstinent : ils sont pourtant allés si loin dans la voie de la haine et de la suffisance fraternitaire, qu’au fond d’eux-mêmes ils doutent – ils commencent à savoir qu’ils ne pourront parer au désastre, mais mystérieusement ils aiment leurs ténèbres, entraînant pour le moment le grand nombre dans leur choix.
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Par contre, devant la nuit des sens, un fils sait clairement ceci : les choses et le monde lui échappent et la gesticulation de l'action n'y peut rien. C’est qu’un fils n’accepte pas le postulat fraternitaire fondamental - il n’accepte pas de rejeter la Révélation, qui s’impose à lui comme fondation de son monde. La vérité de la Révélation l’entraîne dans un impératif de sainteté qui soumet l’histoire, la sienne comme celle de tous, à une phénoménologie mystique. C’est d’ailleurs à travers cette phénoménologie – que les frères considèrent comme une exaltation parce qu’elle sort des limites de la simple raison – et pour cause : elle est l’effet d’une dialectique entre la liberté et la réponse du réel, de ce réel qui est révélé (inconnaissable sans cela) et que les frères ont déclaré forclos –, c’est donc à travers cette phénoménologie qu’un fils connaît la nature exacte de la nuit qu’il vit. Là s’assoit son réalisme.
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Dans la classification de Sainte Thérèse d'Avila, le chemin mystique comporte sept demeures : la nuit des sens est la quatrième demeure alors que la nuit de l'esprit est la sixième. Que cette classification recoupe, quoique dans des termes différents, celle d'autres mystiques, comme on l'a montré[iv], n'a rien d'exceptionnel, puisqu'elle représente tout simplement le chemin vers la sainteté dont les étapes, malgré l'extrême variété des formes, ont la fixité de structures.
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D’UNE MUTATION SUBJECTIVE SILENCIEUSE
Entre la nuit des sens et la nuit de l'esprit, existe donc une cinquième demeure thérésienne que Saint Jean de la Croix appelle « l'union de volonté ». Et voici ce qui nous permet de saisir l'état exact du monde : l'union de volonté est ce qui au milieu de ces nuits se prépare en secret dans le monde crucifié des fils. L'union de volonté est cette gigantesque mutation « subjective » qui se meut doucement dans la nuit.
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Mutation à deux faces : le vieux sujet pourri et haineux, autonome et responsable, c’est-à-dire solitaire et malheureux, le Je = Je né du nominalisme et construit par Descartes, tourné et retourné, mâché et remâché par tout ce qui a pu traîner après ça de littérature et de philosophie moderne et contemporaine – ce vieux sujet vient y tomber en poussière, finissant seul et muet comme il l'a toujours été – alors qu'un « sujet » nouveau, couplé, centré non sur la raison mais sur le cœur, un « sujet » échangiste et généreux, n’exigeant pas la réciprocité, encore mystérieux, surgit de cette union de volonté dont nous aurons par ailleurs à décrire les structurations et les expériences.
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Ce qui distingue ce « sujet » du vieux sujet fraternitaire, c'est qu'il ne se fonde plus comme je mais comme nous – étant entendu que ce nous n'est pas un Nous = Nous, un nous sous le couvercle comme est celui de la Grande Communauté lorsqu'il lui prend de chanter en chœur en se tenant la main. C'est un nous souple, mobile, singulier, inspiré[v], à la fois prophète et roi, serviable et souriant – le cœur tout brûlant dans la poitrine[vi], pétri de joie et de gloire. Un Je = Nous.
Jean-Louis Bolte, mai 2002
Ce texte est paru dans Contrelittérature n° 10 été 2002, ici il a été légèrement réécrit.
[i] Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit (1807) p. 506, traduction Lefèvre, Aubier, 1991.
[ii] Ib., p. 507-509.
[iii] Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations (1776) : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leur intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. ».
[iv] Sur ces questions la référence incontournable est le traité du Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus : Je veux voir Dieu, Edition du Carmel, 1988. Strict contemporain de Georges Bataille, le père Marie-Eugène assemblait sa somme de théologie ascétique et mystique pendant que Bataille écrivait La Somme Athéologique.
[v] Sg.7, 22-23
[vi] Lc 24, 32.
15.09.2008
prophétisme, catastrophe et non-histoire

Dans le prophétisme hébreu le thème de la techouva, du retour, du retour dans les grâces divines pourrait-on dire, exprime une idée qui, dans le monde des frères (mais sans père), a été fondamentalement pervertie. Les frères en effet (ceux du monde des frères, mais sans père) ont décidé, en abandonnant la loi naturelle, c'est-à-dire en deregulant la jouissance , qu'ils tireraient de celle-ci la construction de leur monde : ainsi, la haine de classe a fondé le projet marxiste alors que l'égoïsme a fondé le projet libéral. Sans oublier toutes sortes de nuances locales et nationales associées : ici goût de l'ignorance et de la violence, là de la paresse et de l'argent, ailleurs de la cruauté et du contrôle, etc.
Bref, si l'on considère que la jouissance dérégulée c'est exactement ce que la Bible a appelé le mal, alors nous pouvons dire que les frères ont projeté de tirer du mal un bien.
Or, tirer du mal un bien, c'est une prérogative à proprement parler divine, on n’a jamais vu des hommes y arriver de façon réfléchie. A la longue en effet, le mal tourne toujours à la catastrophe.
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La techouva, le retour vers le salut, marque par contre le mouvement inverse, c’est-à-dire le passage de la catastrophe au salut. Et peut-être dans la Bible, ce passage se fait-il moins par un lien de causalité que par le franchissement de l'abîme qui les oppose tout en les séparant. Israël est invité à dépasser la mort par la vie, ou plus précisément à connaître la mort pour revivre. L'image est ici celui du grain de blé semé en terre pour mourir et germer. André neher nous explique comment, dans la prophétie d'Osée il y a continuité inéluctable de la catastrophe au salut :
Allons, revenons à l'Éternel, car il a frappé et nous guérira ; il a blessé et nous pansera. Il nous fera revivre après deux jours, nous fera nous relever le troisième jour et nous vivrons devant lui. (Os., 6, 1-2)
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Ainsi, la vie dépasse la mort et, comme dit Néher, « en se réalisant, la catastrophe consomme sa propre défaite : elle prépare le salut ».
Lorsque André Néher écrit L'essence du Prophétisme, en 1955, il le fait pour élucider et proclamer les vérités profondes de celui-ci. Mais il s'intéresse au prophétisme moins en psychologue et en moraliste, dans l'esprit de Maïmonide, sous l'angle de l'infinité divine, qu’en historien et métaphysicien. Au sens de Néher l’essence du prophétisme, c’est « le passage dramatique de la tradition hébraïque à l'existence ». Ainsi, la techouva est expérience vécue dans le temps de l’histoire. Expérience existentielle. Elle est, nous dit Néher, cette expérience historique singulière qu’est l’expérience de la non-histoire.
C’est que pour le prophète, la catastrophe ouvre à la non-histoire.
« L'instant séparant la catastrophe du salut correspond à une cessation de l'histoire, écrit Néher, et la techouva est le franchissement de ce moment de vide historique. L'histoire vient soudain se jeter dans un gouffre pour y disparaître et une tranche de non-histoire permet la surgescence d'une histoire nouvelle. Peut-être le chapitre 3 d'Osée est-il, tout entier, construit sur cette conception d'une non-histoire, prélude à un recommencement :
De nombreux jours, les enfants d'Israël resteront sans roi, ni princes, sans éphod, ni idoles. Ensuite les enfants d'Israël reviendront et chercheront l'Éternel, leur Dieu, et David, leur roi...
La réconciliation paraît consécutive à une longue période de suspension des activités politiques et religieuses d'Israël. Quoi qu'il en soit, le premier chapitre d'Osée exprime, d'une manière très nette la notion d'une non-histoire ».
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À tel point que Osée va nommer ses deux derniers enfants de noms en quelque sorte négatifs : déjà l'aîné se nomme Yzréel, ce qui veut dire Dieu sèmera, un nom qui porte avec lui l'ambivalence de la catastrophe, à la fois pour symboliser la nécessité que la graine meure et pour dire la réalité historique de la chute de la dynastie des Jéhuides ; la cadette s'appelle Lo-Rouhama, c'est-à-dire Non-Aimée pour dire la fin de l'amour divin pour Israël ; quant au dernier, il se nomme Lo-Ammi, Non-Mon-Peuple pour exprimer la fin de l'alliance. Ainsi les enfants eux-mêmes sont considérés comme destructeurs de l'avenir. Ils sont devenus eux-mêmes négations. Et même Dieu va se présenter alors comme négation :
Car vous êtes Non-Mon-Peuple et Moi Je suis Non-Dieu pour vous. Il n'y a plus d'histoire et il n'y a plus de temps car l'alliance est rompue.
Mais Yzréel est la semence d'où sortira le germe de l'avenir. Et donc l'Éternel, à nouveau affirmé, va lever la négation :
Dites à vos frères : Mon Peuple,
et à vos sœurs : Aimée !
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Bien entendu, pour un chrétien digne de ce nom, et en particulier un catholique, il y a un sentiment très fort de continuité par rapport à la tradition du prophétisme hébreu. Ce n'est pas parce que la Révélation est close puisque le Verbe lui-même de Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ, nous a été donné, qu'il ne convient pas de l'expliciter. Certes donc, la Révélation est close, mais pas la prophétie. Il y a contradiction à penser que le prophétisme se réduit à ce que nous en décrit la Bible. Comme dit Saint Thomas d'Aquin : des prophètes et des prophéties, il y en aura toujours jusqu'à la fin du monde.
Ce qui nous intéresse ici, c'est de constater que tout en s'ajustant à la réalité moderne, le prophétisme contemporain conserve certains thèmes fondamentaux du prophétisme hébreu.
Ainsi, le prophète contemporain voit aujourd'hui l’état de non-histoire se dérouler sous ses propres yeux. La menace de la catastrophe est en quelque sorte mondialisée et les hommes s'enfoncent toujours plus dans la nuit de leur non-histoire. Ce qui est évident aux yeux de tous les prophètes contemporains c'est l’état obscur du monde, sa non-vie, son non-bonheur, son non-avenir. Je cite l’un de ces petits prophètes, personnage modeste et caché, mais courageux et déterminé, à la manière des prophètes hébreus. Il s'agit en l’occurence d'une laborantinee italienne catholique, une mère de famille nommée Angelina.
Et voici ce qu'elle écrit dans son journal :
" Aujourd'hui, Jésus m'a fait comprendre combien l'esprit d'une grande partie des hommes est encore très éloigné de Lui.
Tandis que je marchais parmi la foule, je pouvais percevoir combien de personnes étaient effectivement loin de Jésus, à des années-lumière. Je percevais leur esprit... il était empli de tant de pensées et d'amours matériels, quand ce n'était pas aussi une parfaite adoration d'eux-mêmes. Quelques-uns parlaient entre eux, mais ils ne s'écoutaient pas les uns les autres : il étaient trop occupés à penser à ce qu'ils devaient dire, même si la chose n'était pas particulièrement importante.
Dans ces promenades dominicales en bordure de mer, toutes les catégories sociales étaient présentes... Oh ! Comme l'Esprit gémissait en une agonie épouvantable ! Je sentais clairement une angoisse de mort les entourer et les démons ricaner, heureux !
C'est horrible ! pensai-je. Mais, qu'est-ce que cette vie sans Dieu ? C'est comme être en enfer, déjà ici sur la terre... C'est la non-existence, parce que l'esprit est complètement embourbé dans la complaisance de soi...
Le Père intervint immédiatement :
« Oui, Ma fille, c'est la parole juste que tu as utilisée : n'en cherche pas d'autre, c'est ainsi. Chaque action négative naît de la complaisance de soi : d'un orgueil ouvert ou caché, qui, un jour ou l'autre, mène à la mort de l'esprit. L'homme marche dans l'obscurité la plus totale.
Je t'ai fait éprouver cela, pour que tu comprennes combien l'humanité entière est vraiment, et amèrement, loin de Moi !
Ma petite créature, celle-ci ne peut revenir à Moi sans éprouver l'angoisse de l'enfer ! »
[...] Alors, je me suis permis de dire : « Père, mais ils goûtent déjà l'enfer ! »
Le Père m'a dit : « Non, ils ne le goûtent pas encore, car ils n'ont pas la Lumière ; quand ils l'auront, ils seront horrifiés ! [...] »
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Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père), la catastrophe est quotidienne : essentiellement, elle consiste en cette plongée tête première dans cet état obscur du monde par eux créé, et dont le fond, que André Néher nommait néant, a pour nous ce nom postmoderne : enfer. Lors de cette plongée vers cette non-histoire Dieu sème la Jérusalem qui vient, il sème les graines de notre retour, de notre techouva.
Le point essentiel ici, qui doit nous retenir, concerne cette parole donnée par le Père à Angelina : « Quand ils auront la Lumière, ils seront horrifiés ». Cette phrase renvoie à un thème décisif du prophétisme contemporain qui est le prophétisme dit de l'Avertissement . Thème massif, sans cesse repris dans toutes les prophéties récentes, et qui renvoie à un événement qui devrait avoir lieu dans un futur relativement proche. L’Avertissement c’est précisément ceci : l’expérience donnée à chacun de la réalité de notre non-histoire comme enfer et, du coup, la possibilité offerte au choix de chacun de vivre la techouva, le retour dans les grâces divines.
JJ
11:24 Publié dans catholicisme, le blog de Jonas Jorda, l'ouverture du sixième sceau, prophétisme et prophéties, religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, société, morale, philosophie, christianisme, bien et mal, judaïsme
26.06.2008
l'autre jouissance, la mystique et la psychiatrie

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D’UN DELIRE A DOUBLE CŒUR
Le mois dernier, il m'est arrivé de délirer. Je veux dire de délirer assez pour aller faire un tour en psychiatrie. Je m'explique donc ici pour ceux que cet événement a laissés perplexes – à commencer par moi. Où l'on va voir comment mystique et psychiatrie peuvent se rencontrer lorsque se manifeste, et de façon très concrète, l'autre jouissance.
Il m'est arrivé de délirer donc et c'était un délire à double cœur, comme les récents processeurs de micro-informatique. Duo cuore, double cœur, c'est exactement le terme, et voici : un cœur battait à Jérusalem et le second battait à Babylone.
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Un premier cœur battait, et vraiment il battait très fort, dans la cité céleste, Jérusalem, ville, dit le Psaume, « où toute ensemble fait corps ». Avec ce cœur là, j'étouffais de bonheur – je jubilais ou plus exactement j'étais dans la joie, et sur cette joie-là, le temps – je veux dire notre temps, notre temps humain – n'a aucune prise. C'était une joie sans ombre et si pleine que sur elle la perspective même de la mort ne peut rien. Littéralement, j'étouffais de bonheur et je disais tout bonnement aux médecins, puis aux psychiatres, qui m'examinaient, que si j'étais fou c'était de la folie du bonheur, laquelle sûrement existait puisque, argumentais-je non sans simplicité, j'avais pu lire la description d'une telle folie dans un vieux bouquin de clinique psychiatrique.
Au début, je ne voyais rien de mal à ce qui m’arrivait.
« Fou de bonheur » : on peut penser que beaucoup de monde est preneur. Je peux vous dire que ce n'est pas le cas des psychiatres – de sorte qu'on peut douter du choix d'un grand nombre d'autres. Remarquez que dans le cas qui nous concerne, les psychiatres n'avaient qu’en partie tort. Ou plutôt faut-il dire qu’ils n’avaient qu’en partie raison. Toujours est-il qu’ils ont cru bon devoir écraser la chose sous des neuroleptiques.
§§§
C'est que la joie n’allait pas seule car il y avait l'autre cœur, le cœur mauvais, le cœur de pierre, le cœur babylonien – l'autre cœur qui n'est pas un cœur qui bat mais qui est un cerveau qui pense et qui pense de façon terrible, dans un mouvement à la fois convulsif (comme on déglutit) et implacable, qui traite tout ce qui vous passe par la tête avec une précision et une vitesse incroyable – une pensée mauvaise qui vous trimbale aux quatre coins d'un flipper sans issue de sortie, où VRAI vous renvoie à FAUX et FAUX vous renvoie à VRAI et ainsi de suite, de sorte que petit à petit vous vient d'idée d'être damné et de rester coincé dans cet enfer logique. Et encore, ce que je rapporte-là n'est-il qu'un écho minable de cette pensée démoniaque à la fois brillante et imparable, totalement désinhibée, pour ne pas dire impudique, et développant des intuitions foudroyantes avec la violence d'un chien enragé qui secoue ce qu'il mord sans pouvoir le lâcher.
FOLIE DE LA CITE TERRESTRE
J'étais embarqué dans cette folie, comme nous le sommes tous je suppose, mais à ce moment-là j'y étais embarqué de manière plus présente au désastre qui vient, et qui consiste en la sinistre réalité de cette étape finale du monde des frères (mais sans père) qui fait notre quotidien – de cette étape interminable qui va vers sa terminaison inéluctable sur laquelle pourtant nous nous trompons souvent, en pensant qu'elle est déjà là, alors que ce qui est là n'est que notre désir d'anticiper sa venue – j'étais donc embarqué dans cette folie, erreur de perspective comprise, par laquelle s'augmentait le caractère délirant de mes propos, persuadé que ma perception de la réalité était la perception commune.
J'en étais même venu, ayant toujours eu un faible pour les théories du complot, à la manière américaine, à imaginer toute une clique avec micros et tout le tremblement, qui se passionnait pour mes propos et qui silencieusement m'écoutait commenter la fin des temps avec brio et verve certes – toujours l'erreur de perspective – mais surtout, et je lui en demande pardon, au grand désarroi de ma femme qui me regardait impuissante parler aux murs et aux fenêtres.
Il faut dire que je ne cessais de théoriser, ce qui est ma pente naturelle et à l’occasion mon défaut, lequel défaut en la circonstance, est venu servir mes divagations logistiques. Devant cette multiplication de perspectives « théoriques », et m'égarant sur la nature de ce que je vivais, j’en vins même à prendre pour un charisme ce qui n'était que pure mécanique mentale, et dont je discerne clairement aujourd’hui qu’il faut l’interpréter comme une image sans fin de ce que pourrait être le règne horrible du zéro et du un.
Car, et cela montre combien j'étais cinglé, il semble bien que je m'étais identifié à une sorte de computer vivant. Que j'étais devenu un ordinateur parlant à la cantonade, qui pédalait comme un malade dans ses zéro et dans ses un au cœur de Babylone. De sorte que mon délire était fait de la substance même, substance numérique, de la pensée mauvaise.
§§§
La joie, elle, dans son innocence, ne pouvait que se réjouir et s'exclamer de bonheur. La joie ne pouvait que jubiler et se communiquer.
Au début, il faut dire que je n'avais pas fait la distinction entre les deux cœurs, celui qui suffoquait de bonheur et celui qui pensait. D'ailleurs, je ne les distinguais même pas. Ils battaient, me semblait-il, à l'unisson. C'est qu'au début, la joie primait sur tout.
La joie rayonnait et le reste en était transformé. Sans joie, rien n'aurait eu lieu. Je veux dire : sans la joie, la pensée mauvaise n'aurait pu enclencher sa furie binaire. La pensée mauvaise n'avait aucune initiative, elle ne pouvait que procéder. Elle avait besoin d'un shifter et la joie qui tout à coup avait imprégné tout mon être a joué cet office : elle a provoqué cette flambée d'envie ou de haine qui seule peut initier le une-deux dément de la pensée mauvaise.
LA JOIE QUI VIENT
On sait que là où vient l'Esprit, le démon ne tarde pas. Par une mystérieuse autorisation divine le démon a, pour un temps encore, permission d'étendre le mal. Et donc, haïssant la joie, il n'aspire qu'à la piétiner. Et c'est bien vrai, car dès que la joie m'a submergé, il s'est précipité. Je le comprends d'autant mieux qu'une telle joie est pour lui un danger majeur. Que pèsent face à cette joie tous les bonheurs de la terre ?
Je peux en témoigner, la joie que j'ai éprouvée un beau matin à mon lever, je jure qu'elle valait pour moi plus que toutes les jouissances terrestres.
Pourtant, si je veux livrer le fond de ma pensée, ce qui est dangereux pour le démon ce n'est pas tant cette comparaison, mais cette vérité mystérieuse : cette joie, je dis que c'est la joie commune qui vient – je dis que cette joie est réservée à tous – je dis qu’elle est le ciment nécessaire de ce que Jean-Paul II a prophétisé comme civilisation de l'amour. Cette joie vient comme grâce et dans le même temps elle vient comme nature. Elle est le vrai cœur de la transformation naturelle qui vient, du monde joyeux qui vient.
§§§
Le cœur de Jérusalem est un vrai cœur de chair, celui de Babylone n'est qu'un cerveau. Un cerveau augmenté, comme disent les nanotechnologues.
Je ne parle pas de cerveau « augmenté » au hasard. La pensée mauvaise qui s'est manifestée à moi, en effet, aspire à exister, et je pense qu’elle ne doit pas être très loin de cette pensée appelée de leurs vœux par les transhumanistes (1) : hyper intuitive, génétiquement modifiée, secourue par des augmentations informatiques transportées par des nanorobots. Comment peut-on désirer une telle horreur ?! J’aurai d’autres occasions de reparler de cela.
Pour ma part, je n'ai compris que plus tard que la pensée mauvaise était vraiment mauvaise : très exactement lorsque je me suis rendu compte qu'elle engloutissait autrui – je veux dire qu'elle ne laissait à autrui aucune place.
Là-dessus, il a fallu bricoler une issue. Il me fallait en effet sortir de cet enfermement – d'autant que j'en étais venu à imaginer qu'il y allait de mon salut. Il y eut en effet deux ou trois nuits atroces où je hurlais de terreur parce que, me voyant damné à jamais et indéfiniment trimbalé de VRAI à FAUX et de FAUX à VRAI, dans l'infernal billard de la pensée mauvaise, alors que j'avais à répondre à des questions dont l'élucidation entraînait inéluctablement ma perte, j'en étais venu, totalement épouvanté, à m'en remettre, selon mes propres termes, à « la réponse qu'aurait faite la Vierge Marie si ces questions lui avaient été posées ». À partir de là, ma terreur déclina et s'estompa le sentiment de ma damnation.
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Pourtant, voyant malgré tout que la pensée mauvaise m'envoyait soit à hue soit à dia, en dépit de tout bon sens, et sans aucune sorte de solution personnelle, mais fort tout de même de cette victoire sur la pensée mauvaise par la voie familiale, je convins en moi-même de m'en tenir dorénavant en toute chose, même la plus bénigne, à l'avis de ma femme. « Je ferai comme tu diras », lui déclarais-je solennellement. En désespoir de cause, elle se résolut à me faire hospitaliser en psychiatrie. Ce en quoi, selon ma propre définition, je lui donnais raison.
Ce faisant la joie ne m'avait pas quitté. Mais voilà maintenant que je passais pour fou, bien que le corps médical proche (j'ai plusieurs médecins dans ma parenté) restât perplexe. Il faut dire que je tenais des raisonnements impeccables, quoique à tue-tête, sur la tragédie chrétienne ou sur l'avenir de la technoscience, comme sur tout sujet qui se présentait à ma verve dissertante, débitant des phrases d'une longueur inimaginable, proprement proustiennes, et ne loupant strictement aucune inflexion ni pause, aucune petite virgule, aucun petit tiret, imposés par la multiplication ahurissante des subordonnées. Cette technicité sans reproche étonnait les médecins qui voyaient mal en quoi une telle habileté, habileté sans faille, pouvait exprimer un délire.
LA TOUCHE D ’UNE NUIT DE L’ESPRIT
J'en étais moi-même surpris parce qu’en général je n’ai pas la parole très facile. C’est que je ne voyais pas alors quelle sorte d'infestation manifestait un tel discours. Le diable est comme ça : il a besoin d'être brillant. C'est le problème de l'orgueil.
Je comprends aujourd'hui la leçon de tout cela. Tout cela par quoi s'est manifestée une touche mystique. Une touche de nuit de l'esprit (2).
On m'objectera que le diable n'a rien à voir dans une nuit de l'esprit, laquelle correspond aux sixièmes demeures du Château Intérieur de Thérèse d'Avila. Ce n'est pas exact puisque la nuit de l'esprit agit au niveau des ultimes racines de l'esprit, lesquelles racines sont entées du péché d'origine. Je profite de cette note pour dire que si je fais intervenir le démon dans ma description, on peut tout aussi bien le remplacer par « le mal » ou « le péché », ou encore, selon la terminologie que j'emploie moi-même, par « la jouissance ». Cette dénomination étant plutôt bienvenue à ce point de ma relation.
Il se passe là le contraire de ce qui se passe en économie : les économistes, au bon vieux temps de la monnaie métal, disaient : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Évidemment, puisque si une monnaie était d'or, on préférait la thésauriser et il ne restait alors en circulation que la « mauvaise monnaie », en principe celle qui était faite d’argent. Ici, c’est le contraire, la bonne jouissance chasse la mauvaise. Ici, il ne s’agit plus de thésauriser, la joie fait le ménage, elle a besoin de se diffuser. La joie – la joie de Dieu – chasse l'orgueil. Dans sa souveraineté rieuse et paisible, la joie pulvérise la racine mauvaise. Cette sorte de déracinement des plus profonds vices de l'esprit est le but de la nuit de l'esprit (3).
§§§
Voilà le truc. Il y a une autre jouissance. Une joie à venir et qui est déjà là parce qu’elle est première – une autre jouissance qui nous est réservée, à tous, car si elle n'était que pour moi, comment expliquer que je me trouve en réserve de la prophétiser. Comment expliquer qu’après deux petits mois de ces péripéties, je sois déjà guéri. Si elle n’était réservée qu’à moi seul, mon histoire n'aurait plus aucun sens : où serait le ressort de la guérison ? Mais je sais que cette joie est pour tous. D’autant que je ne suis pas le seul à la prophétiser (j’ai déjà parlé sur ce blog de JNSR, mais il y en tant d’autres aujourd’hui : je me contenterai ici de renvoyer chacun aux travaux de l’Abbé Laurentin sur ces questions, en particulier pour le prophétisme marial).
J’ai dit aussi que cette joie fait le ménage. Pour moi, elle a humilié mon orgueil, à la fin c’est ce qui peut arriver de mieux à un intellectuel. Mon délire à commencé alors que j’étais en discussion sur le forum Saint Thomas d'Aquin. Je n'ose penser aux sottises que j'ai dû débiter en la circonstance. La joie me portait et la pensée mauvaise s'en trouvait débusquée mais pas encore traquée. Du coup, elle commençait à se pavaner à mon insu et à déployer mon orgueil, voire ma vanité, dans les grandes largeurs. Aujourd'hui, avec le recul, tout ceci tourne à ma confusion.
Il ne faut pourtant pas croire que je raconte cela par masochisme ou par quelque manœuvre de rattrapage. En tout cas, ce n'est pas ma motivation essentielle. Car pour ceux qui me lisent maintenant, arrivés à ce point de leur lecture, qu'ils sachent ceci : certes, il est vrai que la joie qui vient est une joie pour tous. Seulement, l'exemple que j'en donne montre que cette joie fait le ménage.§§§
Autrement dit, cette joie que j'appelle l’autre jouissance, provoque une dette. Pour moi, ce fut l'orgueil et la vanité qui me furent arrachés plutôt à vif. Pour celui-ci, ce sera la luxure – pour celle-là l'avarice, et ainsi de suite. Encore faut-il que celui-ci ou celle-là l'acceptent. Nous avons toujours le droit de choisir entre l’une ou l’autre des deux jouissances, je veux dire (soyons très clair) entre la joie et le mal – mais notre choix risque de devenir définitif car il semble bien que dans ce que je décris, nous buttons sur une dead line, cette sorte de ligne ultime que la Bible appelle la seconde mort, c’est-à-dire l’enfer, au sens où l’enfer est la vraie mort, laquelle se définit comme existence de l’être dans une annulation indéfinie et perpétuellement approfondie de lui-même. Alors que la vie, la vraie vie en Dieu (4), est augmentation joyeuse et sans cesse optimisée, à perte de vue, de l’existence humaine.
La vérité c’est que nous devons nous préparer. C’est à cela que sert l’Eglise, non ?
Jean-Louis BOLTE
(1) Cf Ray Kurzweil, Humanité 2.0, Ed. M21, 2007
(2) Sur cette question on consultera avec très grand profit le beau livre que le frère Ephraïm a écrit avec le Dr Mardon-Robinson : Le Chemin des Nuages ou La Folie de Dieu (de l’angoisse à la sainteté), Ed. du Lion de Judas, 1988. Le pionnier en matière d’étude des interfaces entre mystique et psychiatrie est le Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus qui a dirigé sur ce thème un numéro spécial des Etudes Carmélitaines (1948)
(3) Bien entendu, les progrès individuels d'un cheminement mystique ne sont en rien garantis. Le combat spirituel ne cesse, pour le temps que nous vivons, qu'au dernier moment de notre vie terrestre. Un tel, qui sera parvenu au faîte, peut parfaitement, sur un moment de faiblesse, se retrouver au point de départ – alors que tel autre peut, en un seul instant, de dernier se retrouver premier (c'est le cas des martyrs qui affirment leur foi).
12:32 Publié dans catholicisme, contrelittérature, fables et récits, littérature, l'ouverture du sixième sceau, prophétisme et prophéties, psychanalyse, religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mystique, catholicisme, littérature, prophétisme, psychiatrie, technoscience
23.05.2008
l'être qui vient et le prophétisme
Comment parler de l'être qui vient ? Comment parler de ce qui vient en trouvant le ton juste ?
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Il y a ce qui vient, l'être qui est sur le mode de ce qui vient.
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Il y a le phénomène prophétique.
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Le problème est littéralement de placer sa voix dans la cacophonie générale. Rester rationnel, garder son bon sens, parler clairement.
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Duns Scot peut nous aider dans cette passe.
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La vérité à énoncer est celle-ci : il y a une nature qui vient.
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Que veut dire « il y a une nature qui vient » ? Cela veut dire : un renouvellement naturel va avoir lieu, une nouvelle nature, de nouvelles conditions naturelles.
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Que dit Duns Scot à propos de notre intellect ? Il dit que par une mystérieuse insurrection de notre sensibilité contre notre intelligence, nous sommes réduits à connaître les choses par voie abstractive. Autrement dit, quelque chose nous est interdit dans les faits : la connaissance des intelligibles.
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Toutefois, si cela nous est interdit dans les faits, cela ne nous est pas interdit en droit. En droit, notre intellect est parfaitement capable de connaître les intelligibles. Comment le savon-nous ? Nous le savons par la foi guidée par la théologie, c'est-à-dire nous le savons par la voie de la Révélation – nous le savons par la voie prophétique.
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Le prophétisme hébreu nous a révélé qu'il y eut un temps, non pas un temps mythique ni un temps logique, mais un temps réel, mystérieusement réel, où la nature s'insurgea contre notre esprit.
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Autrement dit, le prophétisme hébreu nous révèle qu'il y eut un temps où notre intellect perdit le droit de connaître les intelligibles. Et qu'à la suite de cela, notre intellect ne put connaître que les réalités sensibles.
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Le prophétisme est ce phénomène étrange au cours duquel notre intellect semble retrouver ses droits, ou plus exactement, une partie de ses droits. Ou plus exactement encore qui annonce que l'être qui vient, et donc l'être humain qui vient, va retrouver les droits qu'il avait mystérieusement perdus lors de la mystérieuse insurrection de sa sensibilité contre son intelligence.
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La difficulté qui apparaît ici signifie que la solution de l'être qui vient ne concerne pas seulement quelques rares individu (quelques rares prophètes), mais que cette solution s'applique à la collectivité des croyants – soit une généralisation du « prophétisme » à toute personne de bonne foi.
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Soit encore un changement dans notre capacité d’accéder à des informations naturelles.
JLB Mars 2008
13.04.2008
JNSR
Quand a-t-on pu commencer à lire des textes prophétiques contemporains ? Dans les années 80 c'était encore sous le boisseau.
Personnellement, j'ai appris l'existence de ces textes à la fin des années 90. Il m'est tombé dans les mains un livre sur Medjugorje. Un des premiers qu'ait écrit l'abbé Laurentin. J'ai été immédiatement scotché et j'ai su dès cet instant que les apparitions contemporaines de la Vierge Marie étaient séreuses et décisives.
Puis très rapidement j'ai eu en main des textes prophétiques de Vassula Ryden, dans lesquels elle relate ses dialogues avec Jésus. Et depuis cette époque je me suis tenu soigneusement au courant, dévorant tout ce qu'on pouvait trouver sur San Damiano, l'Escorial, Kérizinen, Dozulé et autres Garabandal. Je ne parle même pas de Lourdes ou de Fatima qui vont de soi.
J'étais stupéfait de vivre au XXe siècle, puis au XXIe siècle, un renouveau prophétique.
Dès cet instant je me suis demandé comment penser cela avec notre esprit moderne, rationaliste et pragmatique (au sens de La pragmatique). Comment inscrire ce prophétisme dans notre époque, je veux dire dans notre philosophie, en particulier notre philosophie de l'histoire et aussi dans notre théologie. Comment repenser la politique à partir de là, etc....
§§§
Puis j'ai eu en main des textes de JNSR qui avaient commencé à paraître en 1990 je crois, et qui étaient un commentaire prophétique de l'apparition de Dozulé. C'était des textes confus, bourrés de fautes de français, lestés de lourdeurs extraordinaires, voire de fautes d'orthographe. J'étais consterné. Pour quelqu'un comme moi, qui prétend tout de même à un certain niveau littéraire, qui aime que la langue soit élégante et précise, j'étais servi ! J'en avais positivement les poils tout hérissés...
Pas possible que Jésus s'exprime de façon aussi lamentable ! Au début, JNSR, personne d'origine modeste, s'exprimait comme elle pouvait, et le prêtre qui s'occupait du discernement de ses messages avait pris le parti, à mon avis d'aujourd'hui parti génial, de garder les textes tels quels, c'est-à-dire dans leur état de pauvreté originelle.
Et sa décision a écarté d'un seul revers de main une foule de faux lecteurs et de pinailleurs, et provoqué un remarquable désert parmi ceux qui auraient pu la suivre.
Comme j'ai dit, j'avais beaucoup de mal à avaler quelque chose d'aussi mal écrit, mais maintenant je remercie ce bon prêtre d’avoir fait ce choix de la pauvreté. Pour qui s'intéresse au prophétisme, la médiocrité du texte n'est pas un gros problème.
En effet, la forme du message dépend toujours des qualités personnelles du récepteur.
En philosophie scolastique, il existe un axiome qui dit : « tout ce qui est reçu, est reçu selon le mode du sujet-récepteur ». C'est un axiome dit « de la réflexion », qui signifie que « le contenu intelligible de l'objet connu contracte le conditionnements existentiels du sujet connaissant » comme s'exprime Jean-Pierre Torrell, commentant ici le texte de Saint Thomas de la XIIè Question Disputée de la Vérité , qui concerne précisément la prophétie.
Ce qui veut dire que lorsque Dieu choisit un prophète, c'est rarement pour ses qualités d'écrivain. Il prend ce qui lui tombe sous la main, fût-ce la plus lamentable des « tâches » – comme disent les lycéens. Je suis sûr que JNSR ne m'en voudra pas d'employer ce qualificatif, et même m'approuvera.
Le point essentiel là-dedans, est résumé dans le fameux texte de Saint Paul en1 Corinthiens1:27-29 : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages: Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que personne ne se glorifie devant Dieu ».
§§§
Quand je suis revenu dans l'Eglise, après quelques années agitées de fils de 68, de maoïsme et tutti quanti, j'ai été très surpris de voir ce qu'était devenue la messe. J'avais abandonné au début des années 60 une Église célèbrant la messe avec l'ancienne liturgie en latin, et j'arrivais dans des cérémonies aux accents modernistes, dans lesquelles le mystère avait reculé parce qu'on faisait grand cas de la participation de l'Assemblée (A majuscule), dans laquelle on entonnait des chants indigents, parfois ridicules, inexplicablement accompagnés à la guitare. Messes dirigées par des curés qui ressemblaient parfois (pas toujours Dieu merci) à des animateurs de télévision.
J'ai dit parfois.
Des curés !!
Alteri Christi !!!
Après cela, le Journal d'un Curé de Campagne est devenu inintelligible aux nouvelles générations ! Sans parler de L'annonce faite à Marie ! A part Camille Claudel, qui était semble-t-il fille unique, on ne connaissait aucun autre artiste de ce nom.
Bien entendu, j'exagère : la nouvelle liturgie a ses beautés propres. Mais, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a des curés qui, si je puis m’exprimer ainsi, ont foiré leur affaire. Et d'ailleurs voyez ce que m'écrit ma dictée vocale, qui pourtant n'est pas spécialement catholique, puisqu'elle s'appelle « Dragon Naturally Speaking », et qu'elle est d'habitude assez précise : « (ils) on frôlé leur enfer » !!
Hélas ! Je demande pardon à tous les prêtres, à tous, quels qu'ils soient, même à ceux dont je parle, de dire cela à une époque où il est devenu si facile de taper sur les prêtres, en particulier catholiques, et sur l'Eglise, surtout la catholique. On sait ce que disait saint François, que je cite de mémoire : « Devant un prêtre, je m'agenouillerai toujours, et je me prosternerai, parce que, même si c'est un bandit, c'est avant tout un autre Christ ».
D'autant que j'ai honte d’avoir à le dire, moi, moi par qui le scandale est si souvent arrivé !
Mais je me dois à la vérité avant tout parce qu'elle est la substance même du Christ et donc la substance même du prêtre.
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Moi qui revenait dans l'Eglise donc parce que j'avais eu une indigestion de « pensée moderne », voilà que je retrouvais ce qui semblait être une caricature, tant c'était lamentable. Tout un tas de prélats qui avait sucé le lait de Heidegger, de Sartre, de Marx. C'était étrange.
J'étais revenu dans l'Eglise pour retrouver mon cœur d'enfant et on me servait du marxisme – ou alors on confondait psychanalyse et confession. Tout juste si on ne citait pas en chaire Mao-Tsé-Toung ou le Marquis de Sade.
Et pourtant, même dans cette atmosphère trouble, dans cette terrible et accablante médiocrité, la première impression que j'ai eue est celle de la pauvreté. Je veux dire que cette indigence, à tout prendre, à la longue, m'a semblé être un bon signe.
L'Église était là, lamentable et méprisable, c'est-à-dire toujours offerte au mépris du monde. Et du coup, je me suis senti mieux. Ouf, merci Seigneur !
Ce que je veux dire avec toute cette histoire, c'est que c'est la même chose pour JNSR.
JNSR est pauvre. Moins pauvre certes que l'Eglise, puisque l'Eglise est Jésus-Christ en personne.
Mais je refuse de rentrer dans des distinctions oiseuses et spécieuses entre misère et pauvreté.
JNSR est pauvre à l'image de son Bien-Aimé. Ce qui nous sauve de l'enfer, c'est seulement d'aimer Sa pauvreté.
Nous savons tous qu'il y a des pauvres et même des misérables qui seront en enfer : la preuve, il y a des curés. Quand aux jacobins et à leurs descendants de gauche (ou de droite), ils se définissaient tous comme des amis de la misère. Où croyez-vous qu'ils sont à l'heure présente ?
§§§
Pour terminer cette présentation de ma prochaine (JNSR), je vous soumets une de ses méditations théologiques.
Non pas un message de Jésus à JNSR, mais une méditation de JNSR dans son dernier ouvrage paru aux éditions resiac : « Témoignage de Dieu à ses petites Âmes » (décembre 2007).
On reconnaîtra dans ce passage ce que mon ami Alain Santacreu appelle de la Contrelittérature. En même temps, on y retrouvera le thème qu'on essaie de développer dans la revue précitée ainsi que dans le présent blog :
vient un temps où la grâce deviendra nature …
JNSR parle donc dans ce qui suit à « tous les malades », c'est-à-dire à nous tous.
On trouvera cela à la page 81 de son livre – les lecteurs pourront constater qu'elle a fait des progrès en français.
A propos, que signifie le sigle JNSR ? C'est le diminutif pour Je Ne Suis Rien.
+ + +
« N'ayez pas peur, écrit JNSR. Toute souffrance, pour celui qui la vit dans le Christ, est une expérience mystique. C'est cette souffrance qui nous rapproche le plus de l'agonie de Jésus. C'est elle qui est toute proche de Sa Sainte Mort. C'est elle qui nous conduit à Sa Sainte Résurrection.
« L'homme, qui adore son Rédempteur, veut vivre le plus près de Lui, L'appelle, Le désire. La mort ne viendra que lorsque ce sera son Heure, mais qu'importe cette heure pour vivre la Résurrection.
« Si l'on peut vivre ici, déjà sur cette Terre et bien vivant, la douleur de l'attente, plus forte que la souffrance de la maladie, veut briser ce temps …
– « Satan », m'écrit la dictée vocale –
… qui nous sépare de Celui qui Est la Vraie Vie. Comme si notre volonté devenait un marteau-piqueur, elle se met à casser ce mur de désunion. Et déjà s'effritent le temps et l'espace pour laisser voir l'être Suprême.
« Dieu consent que nous anticipions cette Résurrection dès ici-bas, dans ce corps de chair qui va devenir petit à petit plus esprit que chair.
« Si la Résurrection précède la mort corporelle, cette Résurrection désirée et très immédiate arrive lorsque « le vieil homme », qui est en nous, se renouvelle.
« C'est pourquoi nous ne subissons pas …
– la dictée vocale a écrit : « subissons » et elle ne veut pas corriger. Le texte de JNSR dit : « faiblissons » –
…au contraire, même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Saint Paul, 2 Co 4,16).
« C'est la Résurrection pérenne, elle ne suit pas le trépas.
« Le corps spirituel obéit déjà à l'Esprit Divin qui nous entraîne dans ce futur tant espéré : Vivre déjà de Dieu dans cette Résurrection pérenne. Doucement, nous voyons ce que Dieu nous promet : la Gloire de Dieu…
– la dictée vocale écrit : « l'Heure de Dieu » –
…dans la joie de cet Évangile Nouveau qui s'ouvrira pour tous ceux qui l'espèrent, le désirent et l'attendent dans l'Amour et la Foi en Dieu.
« C'est l'Évangile du Retour en Gloire de Jésus…
– je jure sur l'Évangile que la dictée vocale a écrit : « du Retour en Heure » –
…C'est l'Évangile du Huitième Jour
qui annonce le face à Face avec JESUS Christ, Notre Bien-Aimé.
JESUS Christ…
– « crie », dit la dictée –
Amen »
JNSR
+ + +
Voilà qui décoiffe pas mal, non ? « Découvre », corrige la dictée, toujours attentive et bienvenue
Jonas Jorda
(avec l’aide bienveillante et scrupuleuse de Dragon Naturally Speaking)
18:38 Publié dans catholicisme, contrelittérature, le blog de Jonas Jorda, l'ouverture du sixième sceau, mystique et politique, prière et politique, l'appel, prophétisme et prophéties, psychanalyse, vrai livre, interdit de spectacle | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, mystique, politique, spiritualité, catholicisme, épistémologie, évolutionnisme
26.03.2008
six thèses sur la mystique chrétienne
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Thèse 1 : seule la mystique chrétienne est une mystique personnelle.
La mystique dont je parle est la mystique chrétienne (et s’il m’arrive d’évoquer la mystique orientale, je parle des chrétiens d'Orient). C'est que la structure en jeu ici est fondamentalement différente (je dis fondamentalement) de celle qui est en jeu dans les autres aires religieuses.
Dans la mystique chrétienne il y a relation à un Autre. Je mets une majuscule pour présenter le même grand Autre que les auteurs contemporains (en particulier athées), et ce pour pouvoir du coup affirmer à la face de ces mêmes auteurs que, contrairement à ce qu'ils soutiennent, la place du grand Autre n'est pas vide. Elle n'est pas destinée à des comités d'éthique comme on fait aujourd'hui.
Si on l'appelle l’Autre, c'est parce que c'est un Dieu vivant, celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob certes, mais c'est aussi un Dieu trinitaire, c'est-à-dire personnel : sa place n'est pas vide, mais toujours occupée par une au moins des trois Personnes. De sorte que nous ne vivons, ne respirons, ne connaissons et n'aimons que dans cet Autre comme nous allons l’apprendre de la nature qui vient.
Où l’on voit qu'il n'y a rien de plus subjectif que cette position de la mystique chrétienne puisqu'elle se situe nécessairement par rapport à cet Autre. Et en même temps, rien de plus réel, si l’on nous accorde son existence.
Plus précisément encore, nous parlerons d’aventure personnelle ou mieux interpersonnelle de la mystique chrétienne – considérant que c'est l'Autre qui est à la manœuvre et que moi qui suis embarqué, disons cela pour simplifier, ne puis que consentir ou refuser.
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Thèse 2 : la voie mystique n’est pas la voie initiatique.
Il faut d'abord distinguer la voie mystique de la voie initiatique. Le critère essentiel de la différence entre ces deux voies est le suivant : dans l'expérience mystique, Dieu « descend » vers l'homme, toute l'initiative est de son côté, alors que dans la voie initiatique c'est l'homme qui tient le manche ; le mystique est passif, l'initié actif.
Dans l'expérience mystique, l'homme s'inscrit dans une passion.À tous les sens du mot : et d'abord parce que le préalable incontournable à toute expérience de ce genre, la condition absolue nécessaire à toute connaissance de Dieu est la charité, comme le souligne par exemple la mystique cistercienne. Mais aussi parce que l'expérience mystique concrète se présente a priori comme un chemin de croix.
Par contre dans l'expérience initiatique, Dieu est un principe avant même toute manifestation ou révélation : c'est ce qui fait de cette expérience une expérience gnostique, c'est-à-dire la recherche d'une connaissance dite « métaphysique » qui rejoindrait un savoir primordial un et universel.
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Thèse 3 : la mystique n’est pas une question théorique mais un réel.
Un réel, c'est-à-dire une réalité à vivre. Un réel balisé par un certain nombre d'étapes concrètes et tout à fait susceptible de description.
Pour faire cette description, Sainte Thérèse par exemple prend l'image du château intérieur et de sept demeures successives à y découvrir. Saint-Jean de la Croix, de son côté, a proposé son propre timing autour de la notion des nuits mystiques.
Mais plus près de nous, nous avons la formidable somme de théologie ascétique et mystique du père Marie-Eugène – le père Marie-Eugène qui est mort en 1964 en odeur de sainteté. Nous trouvons dans ce travail de toute une vie de carme la phénoménologie la plus précise qui soit de la « montée au Carmel », c'est-à-dire une description extrêmement fine, étape par étape, de la réalité de la mystique chrétienne.
Les deux premières pages de ce livre extraordinaire qui en compte plus de 1000 sont déjà d'une profondeur saisissante : il s'agit d'un tableau synoptique qui met en parallèle le plan de l’ouvrage avec les demeures thérésiennes et la terminologie des nuits de Saint Jean. Par exemple : quatrième demeures/nuit des sens ; cinquièmes demeures/union de volontés ; sixièmes demeures/nuit de l'esprit ; septième demeures/mariage spirituel, union transformante.
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Thèse 4 : la mystique est le chemin objectif d'une mutation subjective.
La mystique est-elle une dimension subjective ? Certainement, mais il paraît surtout que c'est le chemin objectif d'une mutation subjective.
Il y a en quelque sorte passage programmé du vieil homme au nouveau, c'est-à-dire du moi « psychique » (Saint Paul) au moi « divinisé ». Et je pèse mes mots. À ce sujet, je signale à ceux que cela intéresse qu'une de nos prochaines notes sur ce blog portera sur la différence entre « guérison psychique » et « guérison spirituelle ».
Il y a plus : cette mutation subjective, nous sommes tous appelés à la vivre, à la vivre concrètement – libre à nous de répondre ou non à cet appel. Mais souvent la porte qui s'ouvre comme invitation dans cette voie est la porte de la souffrance. Évidemment, dans le monde des frères (mais sans père), où la souffrance est considérée comme un mal (à la façon cartésienne), l'invitation est de plus en plus rarement entendue. Et la porte de la mystique, faute de formation religieuse, en particulier chrétienne, adéquate, est refermée par nous avec horreur.
Mais dans la mystique (surtout chrétienne) c'est comme en physique quantique, ce qui est observé dépend de la position de l'observateur.
Prenons un exemple : la maladie (ou de façon générale, le coup dur). Suivant mon désir, je vais changer sa nature : soit je la déteste et je la vois comme un mal (voire comme LE mal, comme on le fait de plus en plus aujourd’hui), soit je la « comprends » comme une nuit mystique (c'est le cas courant d'une nuit des sens), comme une misère nécessaire (je lui donne le sens de la croix) et je me résous à la supporter (ce qui ne veut pas dire que je ne me soigne pas). De quoi aurais-je peur, puisque Dieu est avec moi ?
Bref, mon désir me met sur le chemin, c’est-à-dire me livre le sens de ma souffrance.
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Thèse 5 : pour parler de la mystique les mots nous manquent.
Comme on l’a déjà dit (thèse n°2), on peut écrire sur la mystique, c’est-à-dire la considérer comme un objet de connaissance mais il y a une difficulté propre à sa nature même : elle est inintelligible si on ne la vit pas, en même temps qu'impénétrable si on ne porte pas sur elle le regard de la foi.
Ainsi si vous essayez de comprendre la nuit de l'esprit , par la lecture par exemple, sans au moins la désirer un peu, le livre vous tombe des mains.
Essayez de lire Le Château Intérieur : vous avez très rapidement l'impression d'être au cœur d'une forêt d’une densité inextricable. Ce n'est qu'à la longue qu'on avance un peu. Les mots se dérobent sans cesse.
Mais il y a plus : celle qui tient la plume, ici Sainte Thérèse, ne cesse elle-même de dire que les mots lui manquent. Il y a défaillance symbolique radicale. Cette défaillance de l’écriture est différente de la défaillance de la lecture qu’on vient d’évoquer.
Traditionnellement, en effet, on considère la mystique comme la voie négative, c'est-à-dire celle qui permet de connaître Dieu par ce qu'il n'est pas : les mots humains sont impuissants à nommer Dieu, qui dès lors ne peut être connu que négativement -- on parle aussi de voie anagogique : par exemple, il n'est pas simplement bon, mais suréminemment bon. Cette conception qui date du pseudo-Denis (IVe siècle) semble s'être vérifiée dans les écrits mystiques les plus connus.
On peut toutefois se demander aujourd'hui, dans une conjoncture historique où des signes sont donnés, en particulier signes prophétiques, d'un certain dévoilement du divin, si cette thèse reste valable et si on ne peut penser que Dieu nous permet de parler de lui de façon non plus négative, mais dans une certaine mesure dans la pauvreté de nos mots humains. Voir à ce propos notre thèse 6.
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Thèse 6 : la mystique chrétienne est en passe de devenir non une expérience personnelle et singulière mais l'expérience de tous : une expérience universelle.
Nous nous trouvons dans une passe historique unique dans laquelle le grand Autre va frapper à la porte non pas de tel ou tel en particulier, mais de tous en même temps. La chose ne peut plus être seulement individuelle. C'est l'affaire de la communauté. Communauté qui est fermée comme une marmite depuis la foutaise du Contrat Social et qui va devoir renouer, qu'elle le veuille ou non, le lien qu'elle a rompu il y a quelques siècles.
Le renouer par un dévoilement universel.
C'est en particulier pour parler de ce dévoilement que j'ai ouvert ce blog, mais comme il s'agit de parler essentiellement à des couches intellectuelles, gens à la tête dure et à la foi chichiteuse (je me compte évidemment dans le lot), je suis obligé de le prendre de haut pour ne pas passer pour un illuminé, c'est-à-dire de montrer la patte blanche de la « culture », culture dont j'ai pu dire il y a deux ou trois notes tout le mépris que j'en avais.
D'où la thèse implicite qui soutient cet ensemble :
une partie de ce qui aujourd'hui est grâce est appelé à devenir nature demain.
JJ
21.03.2008
souffrance et prophétie
Jonas et moi étions embarrassés pour amener ici une question qui nous tient particulièrement à coeur et qui est celle du prophétisme. Nous profitons du calendrier liturgique pour l'introduire dans notre blog. Et à la faveur du Vendredi Saint, nous vous présentons ces pensées mariales sur la souffrance.
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Deux mots d'introduction sur cette question du prophétisme que nous considérons comme décisive non seulement dans le dispositif judéo-chrétien, mais encore dans celui de la pensée contemporaine. Et pas seulement dans le sens où l'entend Léo Strauss qui entend conserver une tension "entre Athènes et Jérusalem".
Il faut tenir pour stratégique l'intervention de Spinoza sur la question du prophétisme dans son Traité Théologico-politique. Et il est vrai que sur ce point particulier, on ne trouve guère dans la philosophie contemporaine que des penseurs juifs, à commencer par Hermann Cohen, pour élever une protestation contre la critique de Spinoza.
J'ajoute que, à ma connaissance, certains milieux thomistes ne paraissent pas non plus avoir tiré les conséquences philosophiques de la recrudescence du phénomène prophétique à partir du milieu du XIXe siècle. Il semblent au contraire résister énergiquement à tirer lesdites conséquences. J'ai eu l'occasion de constater personnellement ce phénomène « d'agnosticisme thomiste » qu'Étienne Gilson évoque quelque part dans son Duns Scot : il est vrai que Duns Scot pose pour sa part ce problème à nouveaux frais.
La position de ces thomistes, par ailleurs gens fort savants et admirables,, exceptionnels connaisseurs d'Aristote et de Saint Thomas, comme vous pouvez le constater si vous allez vous promener sur les forums du Grand Portail Saint Thomas d'Aquin, est grosso modo la suivante : on ne peut mélanger théologie et philosophie car la philosophie s'occupe de la sphère naturelle et la théologie de la sphère surnaturelle.
En effet, selon Aristote, la nature nous est donnée tout entière et dans toute sa perfection dans le monde présent. Si un philosophe peut dire quelque mot sur la sphère surnaturelle ce ne peut être que par analogie. Pas question d'importer des données théologiques, c'est-à-dire des données de la Révélation , dans le domaine philosophique. Pas question de parler de « métaphysique de l'Exode » ou de « philosophie chrétienne » comme faisait Gilson ou Maritain -- ce dernier pour d'autres raisons il est vrai.
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L'objection de Duns Scot à un tel point de vue est la suivante : le Philosophe, c'est-à-dire Aristote, ne pouvait pas savoir que la nature était blessée par la Chute. Personne ne pouvait le savoir naturellement, il fallait le secours d'une information d'origine externe, c'est-à-dire d'une information par voie révélée (prophétique). Et Aristote n'a pas connu la Révélation.
Question : est-il rationnel de rejeter une information décisive qui nous est donnée sur la nature sous prétexte qu'elle n'est pas naturelle par soi, alors même qu'elle semble se vérifier par la présence du mal dans le monde et se voit confirmée au fil du temps par la réalité historique ? Une conséquence que nous tirons pour notre part de cette conclusion de Duns Scot, c'est que la nature n'est pas achevée dans sa perfection, contrairement à ce que soutient la rationalité philosophique : par conséquent, si c'est une nature blessée, non achevée, il est peut-être opportun de penser qu'il y a une nature qui vient, nature en voie de guérison.
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Il faudra revenir, et longuement, sur ce tournant scotiste de la pensée. Il nous suffit ici de savoir qu'au sens de Scot, il existe une controverse, disons « idéale », entre philosophi et theologi, c'est-à-dire une controverse qui a lieu non pas entre deux disciplines, mais entre deux types d'hommes. L'enjeu de la dispute porte sur la question de savoir qui peut, du philosophe ou du théologien, rendre le mieux raison du bonheur de l'homme. Les deux disciplines se disputent en effet le privilège exorbitant, puisqu'il n'est pas sans effet sur le gouvernement de la Cité , d'indiquer à l'homme le chemin de sa jouissance dernière -- voire de le conduire vers cette jouissance.
Ce qui est en jeu c'est un état de la question qui tient exactement au type d'approche que je peux avoir sur l'être. Si je suis un philosophe je vais considérer le monde sous l'angle de la perception sensible que j'en ai et à partir de là je m'en remettrai au progrès naturel de ma raison qui va l'amener à la conclusion que l'être ainsi perçu est achevé et parfait.
Mais si je suis un théologien, ce que j'appréhenderai a priori ce sera l'Autre. L'Autre qui me prévient de ce que je n'aurais jamais pu savoir autrement, c'est-à-dire que la nature qui se présente à moi est blessée (à commencer par ma raison, point à expliquer à l'occasion) et que je suis invité à participer à sa guérison -- guérison dont dépend mon bonheur.
Et quand l'Autre me dit qu'il y a une nature qui vient et qui sera une nature guérie, il me semble raisonnable et rationnel de tendre l'oreille.
À ce moment-là, je comprends qu'entre naturel et surnaturel il n'y a pas coupure mais continuité et que certaines dimensions que j'appelle surnaturelles aujourd'hui seront pour moi naturelles demain.
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C'est précisément ce que nous promettent les prophéties, en particulier les prophéties mariales contemporaines.
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Les extraits prophétiques que nous vous présentons ci-dessous proviennent d'un message de la Vierge Marie donné le 14 mars 1964 à Kérizinen en Bretagne à Jeanne-Louise Ramonet, une pauvre femme qui vivait avec une vache, dans ce hameau de trois fermes, seule et en mauvaise santé, par ailleurs personne de bon sens et de grande piété. Celui qui ne comprend pas l'amour de Marie pour la pauvreté ne comprend rien au christianisme. Celui-là peut dire qu'il est chrétien quand il ressent lui-même cet amour. Bref.
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Le message que nous citons porte sur la valeur de la souffrance. C'est un choix naturel en ce jour de Vendredi Saint. La référence bibliographique est ici : Kérizinen de Raoul Auclair, aux éditions NEL, 1968.
La Vierge Marie nous parle :
« Que votre foi et votre amour repentant vous fassent revivre les scènes douloureuses du grand mystère de votre salut et vous aident à mieux comprendre le prix de la souffrance et de la croix. »
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« Ce n'est pas Dieu qui a créé la souffrance et la mort : c'est l'homme qui les a introduites par le péché. Dieu est la vie ; le péché le rejet de Dieu. Mais quelle merveilleuse trouvaille de l'Amour du Seigneur, de transformer en instrument de salut ce fruit naturel du péché, la souffrance ! Elle devient purification pour qui la prend chrétiennement, s'efforçant de comprendre et d'accepter l'intention de Dieu. »
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« La souffrance est une maîtresse de sagesse divine. Elle vous aide à vivre dans votre foi, dans votre espérance et votre amour de Dieu seul. Elle est nécessaire à qui veut entrer dans la joie de Dieu. »
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« Quand vous souffrez, pensez au Christ qui, si près de vous, vous regarde, vous aime et se penche vers vous pour donner un sens à votre souffrance. Car, depuis le Christ, la souffrance n'est plus un phénomène angoissant, mais une ressemblance, une bouleversante élection. »
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« Les persécutés, les innocents, les affligés, les méconnus peuvent reconnaître, dans le Christ, la plus sainte, la plus noble image de ce qu'ils sont devenus. »
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« Souffrir est un pouvoir inouï qui vous est conféré ; non une mutilation, non un échec, mais une victoire. Le corps du Christ, désormais, c'est vous. Il faut que vous continuiez de souffrir pour entrer dans la gloire, y soulevant ceux que le Père vous a confiés. »
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« Si votre pèlerinage terrestre est ponctué par les stations de la voie douloureuse que Jésus lui-même a suivie, vous savez aussi que cela vous permet de voguer vers le rivage de l'éternelle lumière et de la joie sans fin. Il faut souffrir et mourir avec le Christ pour vivre avec lui. »
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« Les joies que vous éprouvez peuvent vous tromper, mais les croix jamais (...) »
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« Ne soyez pas dans la tristesse si la souffrance est votre partage, mais qu'une grande joie habite vos coeurs puisque, d'avance, vous savez que la victoire vous est acquise : elle prend sa source dans le Christ ressuscité (...) »
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« Faire rayonner la joie sur terre, c'est rendre témoignage au Christ ressuscité. C'est éveiller en vos frères le désir d'en connaître le secret, la soif de la partager avec vous. »
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Évidemment, c'est un peu dur... surtout lorsque on voit la manière presque affolée dont le monde des frères nous présente la souffrance, en la dissimulent le plus possible, un peu comme on balaie des ordures pour les glisser sous le tapis...
Seulement, la souffrance est indissolublement liée à la vérité, et vice versa. Comme dit Marie : « Les joies peuvent vous tromper mais pas les croix ».
JLB







