16.10.2008

enquête sur les jouissances silencieuses II : la mère de la jouissance, du jugement de jouissance à la technorésurrection

 

 

 

 

On veut avoir un savoir sur le mal, un savoir sur la jouissance[i]. Dès le début, il était dit que c'était impossible[ii]. Mais puisque nous nous sommes mis en position de produire toujours plus ce savoir – d’en savoir toujours plus – alors : nous voulons un savoir sur le mal, nous l'aurons. C'est une évidence toujours plus grande : puisque les frères, ceux qui construisent le monde des frères (mais sans père), ont tant désiré ce savoir, ils l'obtiendront. S'approche donc le Jour du Savoir sur le Mal. Qui s'y prépare vraiment ? Nous le désirons, mais nous ne le préparons pas. Il nous est d'ailleurs impossible de le préparer parce que nous ne pouvons plus juger sainement de ce qui vient.

 

 

   LE JUGEMENT DE JOUISSANCE

 

Ce que nous ressentons devant un excès de jouissance, par exemple devant une jouissance d’antifrère – devant la jouissance de Raël ou celle du cannibale de Rotenberg – c'est un sentiment d'horreur, légitime certes, mais dont l'envers se constitue d'une impuissance rationnelle à en saisir la vérité. Ce qui veut dire que ce sentiment d’horreur est incapable de se tenir à la hauteur d'un jugement de vérité, à la hauteur d'une vraie négation qui énonce avec force l'ordre de cette horreur : ceci ne peut être. Plus : non seulement cette horreur ne peut se soutenir sur une vraie négation, mais l’effroi qu’elle provoque en tient lieu. Ne voulant plus d'une véritable négation, il ne nous reste plus à la remplacer que par notre sentiment d'horreur : ceci s'appelle un jugement de jouissance.

 

Depuis que la loi ne s'énonce plus dans la bouche des pères, nous sommes entrés dans un monde étrange, aussi absurde qu'inconsistant, pavé, comme l'enfer dont il est l'antichambre, de bonnes intentions, monde qu'il faut désigner comme monde des frères (mais sans père), monde férocement chaleureux, produisant une fraternité sans faille, frères et antifrères mêlés, comme protons et antiprotons, dans une soupe de jouissance hautement instable, prête à tout instant à s'évaporer en rayonnements de pure méchanceté.

 

Dans ce monde, une nouvelle bouche dit la loi: la bouche d'un enfant – et non pas d'un enfant particulier mais d'un enfant abstrait, enfant d'une mère en général, d’une mère primordiale, omnipotente, non tant qu'elle fasse la loi elle-même (en qualité de mère elle dépend de son enfant) – omnipotente en ce sens qu'elle exige, s'agissant de la loi, qu'on en reste à ce que dit cet enfant – elle-même ne connaissant cette loi que par lui. Et ce que dit cet enfant imprime sa forme à ce que nous venons de nommer un jugement de jouissance, il dit : ceci est bon, je le mange ; ceci est mauvais, je le crache. C'est le jugement que Freud a identifié comme jugement d'attribution et qui règle les choses au niveau du principe de plaisir. Freud nous a appris qu’on ne peut en rester là, mais qu’il faut au contraire accéder à un second jugement qui permette de s'extraire du principe de plaisir et d'accéder au principe de réalité. En ce sens, la vision freudienne est réaliste (au sens philosophique) et s'établit à un niveau de réalité dans lequel la loi s'énonce encore dans la bouche des pères, via un jugement de réalité que Freud nomme jugement d'existence : ceci est, ceci n'est pas – équivalent, sur un plan moral, à : ceci peut être, ceci ne peut pas être. Il y a là un fondement majeur du monde des fils[iii], en même temps que le principe de son opposition au monde des frères (mais sans père). Monde des fils que les frères déconstruisent pierre par pierre, croyant possible d’édifier leur Nouveau Monde sur les ruines de l’ancien.

 

 

   LE BON ET LE MAUVAIS

 

Le problème de la morale du Nouveau Monde s'en est trouvé posé à nouveaux frais et il a fallu modifier (toutes) les prémisses judicatives de l’ancien – renverser le réalisme du monde ancien et s'appuyer sur l'utilitarisme[iv] du nouveau, son relativisme pratique et son choix activiste d'expérimentation totale. La nouvelle morale, appelons-la l’éthique fraternitaire, ne se tient plus sur la ligne de crête séparant le bien et le mal, elle n'emprunte plus les voies naturelles de la loi mosaïque. Sa nouvelle ligne de crête est désormais celle qui sépare le bon du mauvais, situant dans l’enfance la loi du bonheur, dont l’énoncé qu’on a dit, chantonné sur un air de comptine par l’enfant qu’on a dit, désigne à chaque frère sa place dans le jeu : ce qui est bon je le mange ; ce qui est mauvais je le crache. L'examen, même distrait, d'un tel énoncé, nous montre qu'il est à deux volets, et que chacun des deux établit une face tout aussi importante du programme de jouissance ainsi proposé, en telle sorte que la jouissance du mauvais et de son expulsion est aussi importante que celle du bon et de son ingestion (de son incorporation).

 

Même si, chronologiquement, le temps d'incorporation est premier et si la jouissance de l'ingestion du bon est venue pour nous avant celle de l'expulsion du mauvais – la métaphore orale en effet montre bien qu'il faut d'abord porter la chose à sa bouche pour la juger bonne ou mauvaise, la goûter avant de la recracher, c’est-à-dire la goûter pour la juger éventuellement mauvaise – sous l'angle de la jouissance, l'importance des deux temps est identique. Mais le retard chronologique du second temps, le temps de l'expulsion, explique pourquoi la police de jouissance, tout aussi importante au monde des frères (mais sans père) que la libération de jouissance, est de second temps. En France par exemple où, après 68, la libération des moeurs a été véritablement explosive, nous avons vu se  manifester bruyamment la police de la jouissance vers la fin des années 80 seulement, à l'époque des attroupements national-hystériques de fort volume autour des premières affaires de pédophilie, à la faveur desquelles s'est véritablement constituée la police moderne de la jouissance. Il y allait de la protection du nouvel énoncé du bonheur, ou plutôt il y allait de la protection du nouvel appareillage de jouissance dont nous pourvoyons nos enfants. Observons l’allure à chaque fois volcanique de l'apparition de l’un et l’autre temps, allure liée à une brutale dérégulation de l’expression du sentiment, ambiance de bacchanale en 68, de guillotine vingt ans après – mais ces ruptures ont longuement mijoté dans les arcanes fraternitaires avant d’éclater au grand jour. On a donc vu l'émotion se séparer bruyamment de la raison, l’affect se séparer du signifiant pour se donner comme mesure dernière de ce que valent le bon ici et le mauvais là.

 

Le fondateur de l'utilitarisme fraternitaire, Jeremy Bentham, spécialement attentif aux implications coercitives de son système, avait parfaitement compris l'importance de la police de jouissance, imaginant pour cela des institutions de type Big Brother fondées sur la surveillance réciproque des citoyens, leur intersurveillance programmée : l'une de ses réalisations les plus connues, sur laquelle Foucault avait attiré en son temps notre attention, est sa prison modèle fondée sur le principe du regardant regardé, dont il avait très sérieusement proposé le plan en 1791 en pleine Révolution française à l'Assemblée Constituante, et qu'il avait nommé panopticon. En 1791, la question de la police de jouissance était évidemment à l'ordre du jour. Aujourd'hui le panopticon ne tend pas seulement à se réaliser à travers l'option de spectacle total dont la télé-réalité se propose comme paradigme à développer, il faut au contraire tenir pour certain la réalisation d'options panoptiques à tous les niveaux de société que nous sommes appelés à vivre dans les temps qui viennent. Il ne s'agit pas seulement d'un despotisme du regard, mais bien d'une manifestation du contrôle de la police de jouissance, dans la mesure où l'inspection de jouissance, le contrôle optique systématique du bon et du mauvais tend à devenir global, touchant ici au plus intime de chacun, renversant dans le visible, et exhibant sur la place publique, au titre d'examen nécessaire de l'appareillage de jouissance de chacun, ce qui en constitue la chair.

 

 

  SUR LA MORALE FRATERNITAIRE

 

On ne peut pas proscrire le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, indestructible semble-t-il, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, dans l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre, connaissance prophétique donc – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais dont nous devons prendre garde, qui n'est ni aménageable, ni connaissable de science sûre, mais est évitable.

 

Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons là affaire à une morale de l'intention[v]. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celles du désastre ou celles de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Dans le monde des frères (mais sans père), la négation n’est pratiquement plus : systématiquement effacée en quelques générations elle est devenue vague embarras, scrupule réprimé aussitôt qu’apparu qui a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, ouverte ou sourde, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions multiples, soit une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une approche pragmatique généralisée du langage, un examen au cas par cas des situations de communication, introduit un doute, une suspicion systématique sur les intentions d’autrui. Les intentions de chacun sont alors reversées sur le marché des opinions où elles sont examinées avec méfiance et inspectées sous l'angle des intérêts réciproques parce que ce n'est plus la vérité qui est recherchée mais, dans quelque sens qu'on le prenne, une possible jouissance.

 

D’une morale de l’intention, dans laquelle nous étions notre propre examinateur et juge, nous sommes passés à une morale de la suspicion dans laquelle nous sommes placés en examinateur et en juge d’autrui : le prochain est désormais celui qui nous veut peut-être du mal. Et de chacun de nos semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance, puisque l’Autre de la vérité, l’Autre de la négation vraie n’y a plus sa place. Il semble qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous ayons fait d'autrui un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.

 

Déréguler la jouissance entraîne le passage du bien au bon : du bien au bon la pente est facile, il suffit de se laisser aller au principe de plaisir. Mai 68 marquera pour nous de façon inoubliable  le point tournant de ce passage. Par contre, se pose ensuite la question du passage du mal du côté du mauvais. L'éthique des frères peine à trouver une réponse à cette chose étrange : le caractère illimité que se donne la jouissance, chose que n'avait pas prévue Bentham dont l'objectif est un maximum, soit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Par elle-même la jouissance ne sait pas s’inscrire dans une limite, elle ne sait pas ne pas chercher un nouveau gain : l'exemple est ici celui de la pulsion – celle du drogué ou de l'alcoolique – toujours lancée à la poursuite d'un plus de jouir. Parier sur l'obtention d'un optimum par équilibre des différentes jouissances est une erreur qui tient à l'impossibilité de la circonscrire, du moins dans le monde des frères (mais sans père). Auschwitz signifie précisément ceci : la jouissance ne se connaît pas de limite, elle se pense illimitée, bien qu’elle s’interrompe à la mort. Dans la course fraternitaire au plaisir, elle se place toujours au-delà d'un maximum, c'est-à-dire au-delà de tout calcul. Elle déborde à la longue tout maximum – et au-delà du bon et du mauvais se lève dans cette poussée l'inhumain, le monstrueux, ce que l'on nomme crime contre l'humanité.

 

 

   la jouissance ET LA MORT

 

            Examinons le cas où les frères essaient de maîtriser ce qu'il faut bien appeler une mauvaise jouissance : à savoir la mort.

 

Dans le monde des frères (mais sans père) la jouissance ne peut être définie que comme cette sorte d'être étrange qui est sur le mode du n'être pas. Autrement dit, on n’en peut produire qu’une définition négative. Telle qu'elle est énoncée, elle indique que la jouissance est un être sans substance, toujours en échec. Dans le monde des fils une telle définition signe une impossibilité. Mais pour les frères il y a là un problème à résoudre : comment diable donner substance à ce  qui n’en a pas ?

 

La notion de jouissance a été proposée par Lacan qui l'a lui-même empruntée à Saint Paul. Remplacez le nom de « péché » par celui de « jouissance » dans l’Epître aux Romains, dit Lacan, et vous avez la bonne notion[vi]. Pour Saint-Paul il n'y a de jouissance que régulée, c'est-à-dire inscrite dans un cadre légal[vii]. Dans l'esprit de Lacan il en était de même : pour lui la loi se prend dans les structures du langage. Pour autant la loi ne peut localiser (relativiser) la jouissance, tout au plus lui fournit-elle des bornes. Ce qui différencie Saint Paul de Lacan, c'est que pour le saint  la jouissance n'est pas première : c’est la Révélation qui est première et qui contraint la jouissance à se subordonner à la loi. Se donner la jouissance comme première ? C’est le drame fraternitaire. Car alors rien ne peut la contraindre à se plier à sa loi.

 

La loi ne suffit pas à relativiser la jouissance, bien au contraire, souligne Saint Paul, puisqu’à la fin elle y échoue. Elle y échoue parce que la loi ne m'empêche pas de mourir[viii], et dans cet échec elle laisse ouverte la possibilité d’un certain accord entre la jouissance et la mort. Du point de vue des frères, en effet, la mort est elle-même jouissance : elle est le ratage ultime, elle possède la propriété ontologique qui signe la trace négative de la jouissance comme l’avait très tôt remarqué Epicure : tant que je suis, elle n’est pas, et quand elle est, je ne suis plus. Définition sur laquelle le monde des frères s'est arrêté et a construit sa conception de la mort. Les deux, mort et jouissance, suivent en effet la même pente, entropique, de ravinement de l'être. Les deux tressent ce que Saint Paul nomme « la loi de mes membres ». Le premier calcul des frères est alors le suivant : s'il n'y a d'autre loi au monde que « la loi de mes membres », loi qui se termine dans la mort, pourquoi se priver de jouissance[ix] ?

 

Mais il n’empêche, la mort reste un X, elle reste d’une totale opacité parce que la définition de la mort donnée par l'atomisme épicurien est mal formée. Elle ne tient pas à l'épreuve de l'expérience. C'est en effet une définition incontrôlable par sa construction même. Personne ne pourra jamais la vérifier dans la mesure où elle pose a priori que personne ne pourra le faire : en effet, une fois mort, il n'y a plus de vérificateur. Quand la mort est là, je ne suis plus. Le positivisme logique lui-même, qu'il est difficile de soupçonner d'indulgence envers Saint Paul, déclarera invalide une telle proposition parce qu’elle est a priori invérifiable. En réalité, l'invalidité de la proposition masque bien autre chose : peu importe l'erreur logique, il s'agit avant tout d’établir une priorité entre la mort et la jouissance. La raison en est simple, la jouissance doit être construite comme absolument première parce que l’épicurisme fraternitaire a fait a priori le choix de la jouissance. Ce n'est pas une question de vérité mais de volonté. Tout épicurisme part de ceci : je veux jouir. Mais l'épicurisme contemporain a de nouvelles cartes en main par rapport à l’ancien : il compte sur la science pour repousser la mort sinon la supprimer. De sorte que les frères font ici un second calcul : peu importe la réalité dernière de la mort, nous avons peut-être les moyens techniques de la vaincre ou, en attendant, de la pacifier grâce à une euthanasie heureuse.

 

Mais calculer n’est pas penser. Et penser la jouissance, c’est non seulement la localiser, la replacer dans ses bornes fraternitaires – c’est-à-dire relativiser le projet fraternitaire, relativiser même le désastre qui vient, qui vient du projet lui-même –, mais déjà entrevoir comment va se refermer sur elle le cycle historique qui la contient.

 

 

L'appareillage de jouissance

 

            Observons que la logique de leur démarche oblige ici les frères à redéfinir l'être humain, de façon à ce que sa jouissance vienne à portée d'une prise technique. Ainsi l'être humain se présente-t-il aujourd’hui comme être appareillé pour la jouissance.

 

Concrètement, le nouvel encadrement nécessaire à la jouissance après la déconstruction de la loi mosaïque, doit renverser la finalité des corps – dans le monde des fils, les corps s'abandonnent à la grâce et à la perspective de ce qu'on appelle la résurrection, que Saint Paul nomme « la relevée des corps[x] », mais dans le monde des frères les corps se réorientent vers une finalité de jouissance. La norme du bonheur fraternitaire est alors indexée sur la qualité de l'appareillage de jouissance des individus. Cet appareillage devient pour chacun ce qu'il a de plus précieux, et il s'impose du même coup comme le katekon, la norme universelle des comportements et des valeurs – dis-moi comment est ton appareillage de jouissance et je te dirai ce que tu vaux. Qu’est-ce que cet appareillage de jouissance ? C’est à la fois une nouvelle grille de lecture du corps et une réalité corporelle : c'est la chair, la chair corruptible au sens large qui est celui de Saint-Paul, sarx, la chair qui va du corps en passant par le psychisme et s'étend aux conditions de vie, mais une chair enfin délestée de l'âme qui lui compliquait la vie, une chair cartésienne, une chair-machine ouverte à l’exploration scientifique et protégée médicalement de tout mal – le mal étant conçu, à la manière de Spinoza, comme l'effet d'une ignorance. C’est cette conception qui finalise les grandes orientations ontologiques fraternitaires, et aboutit en 1994 à la redéfinition de la santé par l'OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité ». Possède donc la santé qui est bien appareillé pour la jouissance.

 

Plus : « Face aux avancées des technologies biomédicales, dit tel autre rapport de l’OMS, la vision même de l'être humain, de sa définition et de ses limites biologiques, se trouve mise en cause ». Pour les frères la définition médicale de l’appareillage de jouissance est absolument liée à la nouvelle donne scientifique. Car le projet des frères vis-à-vis de cet appareillage de jouissance qu'ils ont voulu pour l'humain ne se borne pas à le protéger médicalement, mais à trouver les moyens technoscientifiques de l'améliorer ou d'en augmenter les performances. Il y a là un projet global d’amélioration de l’espèce.

 

En ce sens, certains chercheurs parlent désormais du vieillissement comme d'une maladie et nous sentons bien que cela préface une réorientation de fond – quelque chose qui devrait introduire une nouvelle et considérable modification de la définition de 1994. La grande majorité des biogérontologues s’entendent déjà sur la pertinence d’une recherche du ralentissement du vieillissement. Et certains généticiens envisagent même sérieusement à moyen terme (quelques décennies) des allongements de la vie humaine de l'ordre du millénaire. On a déjà prononcé, il fallait s’y attendre, le mot « immortalité ». Voilà qui indique clairement un horizon de ce qu’on peut désigner comme technorésurrection. Quel autre terme pourrait mieux résumer ce qui fait l'esprit fraternitaire de la technoscience ? la technoscience en effet ne se contente plus d'un simple arraisonnement de l'être, elle s'oriente maintenant vers une refabrication de l'être, s'attachant non seulement à transformer son essence, mais aussi visant à s'emparer de son existence. La technoscience aspire tout simplement à investir, à maîtriser et à réorienter les structures métaphysiques de l'être.

 

Même la mort est concernée par ce mouvement, ne serait-ce que parce que la mort peut se présenter comme confort ou même comme bien-être – comme jouissance. Dans l'ensemble, les frères ont peur de la mort et ils pensent qu'elle est une chose mauvaise. Mais il y a quand même des cas, des cas de conflits de jouissance, où la mort peut être envisagée comme bonne. Ainsi, effet de structure, l'enfant de la mère de la jouissance est pour elle en position d'objet – il est donc inévitable qu'il se présente un jour ou l'autre dans la position du mauvais objet : autrement dit, qu'il fasse obstacle à sa jouissance. Et nous savons bien que dans ce cas les frères assurent la protection de l'appareillage de jouissance de la mère et non celui de l’enfant. Car leur hypothèse universelle de jouissance est la suivante : si la jouissance est bonne pour la mère elle est bonne pour l'enfant. Hypothèse qui guide leur droit et leurs mœurs .

 

Soit une sorte de monadologie dans laquelle la mère de la jouissance se présente comme « âme » centrale séparée, âme de jouissance si l’on peut dire, gouvernant ses appareillages de jouissance, c’est-à-dire ses enfants, comme autant de petits monadons dont elle commande jusqu’au droit à l'existence. L’impératif qui pèse sur chacun énonce qu’il doit être parfait – il peut très bien répondre mort à cet impératif. Et une fois passé le cap de ce droit, chacun de ces enfants vient s'inscrire dans le monde des frères (mais sans père) comme nouvel appareillage de jouissance ouvert à l’expérimentation totale de la tecchnoscience fraternitaire.

 

Ainsi tout n’irait pas trop mal pour les frères, tout irait même assez bien, s'il n'apparaissait dans leur construction ce qu'il faut appeler un retour de jouissance, quelque chose comme un retour de flammes, à la faveur de laquelle les meilleures intentions se renversent en férocité – alors que la fraternité se renverse en antifraternité.

 

 

JLB (juin-juillet 2006)

 

 



[i] Ce texte est paru dans le n°20 de Contrelittérature

[ii] Gn 2, 16-17 

[iii] Ga, 4, 4-7

[iv] Le problème que se pose l'utilitarisme est celui d’un optimum : comment obtenir, ici et maintenant, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ?

[v] Rm 2, 14-15

[vi] Rm 7, 15-20

[vii] Rm 3, 20

[viii] Rm 7, 9-10

[ix] I Cor 15, 32

[x] I Cor 15, 42 : Tresmontant parle de « relevée des morts » alors que Chouraqui traduit « relèvement des morts » : l'idée est celle d'une métamorphose du corps ; en passant par la mort, le corps de chair ou « corps psychique » mute en « corps spirituel ».