20.01.2009

sur l'état nocturne du monde

 

                                                       

 

Le monde certes est obscur -- l'histoire est obscure. Mais cet état obscur du monde est comme fait de deux nuits superposées.

Et voici : chacun, librement, peut choisir la nuit qui lui convient. Ceci est le sens de l'histoire, du moins le sens dont chacun se pourvoit. Les nuits, quant à elles, infailliblement, vont à leur terme.

 

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  Le dépérissement du péché

 

Le monde est en tension, il est entre deux nuits – et finalement il y a toujours plus ou moins été. Il y a le monde des frères (mais sans père) et il y a le monde des fils, et les deux sont dans la nuit. Ceci est l'état exact du monde. Encore faut-il préciser que ces nuits – ces deux nuits qu'on ne distingue au fond jamais – ces deux nuits font partie de timings différents. Elles ont, ces deux nuits, un fond commun de ténèbres, et là s'arrête leur ressemblance.

 

La nuit du monde des frères (mais sans père) est une nuit sans retour dans laquelle les frères plongent en riant, dans laquelle ils se précipitent en troupe, avec ferveur et en faisant brûler la flamme de leur briquet. Et cet éboulement immense qui est de leur mouvement même, les entraîne dans le songe foireux de devenir des hommes nouveaux, surhommes, hommes-Dieu, parfaites anthropo-machines, cyborgs qui sait, dans les versions scientifiques que se racontent les technofrères d'entre les frères – ou plus simplement hommes des droits de l'homme en bonne santé, c'est-à-dire jouissant sans ratage.

 

Pour un frère, mal jouir n'est en effet désormais plus permis, c'est exclu des droits de l'homme. D’où se tire une nouvelle définition de la santé. Les frères ont passé entre eux un contrat de jouissance – un contrat de satiété. Ils se sont crûs plus malins que leurs ancêtres judéo-chrétiens qui avaient jugé que la jouissance devait être classée comme département majeur du mal, et que si elle ratait, en particulier si elle ratait socialement, donnant lieu à toutes sortes de catastrophes et de crimes, c'était par un mystérieux défaut d'être qui ne semblait pas pouvoir se régler rationnellement mais entrer purement et simplement dans un système d'interdits articulé en loi naturelle à accepter comme telle – argument d’autorité qu’on se tenait pour dit.

 

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Aussi a-t-on longtemps considéré que le mal ne peut se dialectiser, qu’il ne peut fournir un négatif et entrer dans le mouvement d'une construction sociale. C'est l'erreur majeure des frères de penser, d'ailleurs plutôt confusément dans l’ensemble, que ce soit possible. Pis encore, c’est précisément ce projet – dialectiser le mal pour en tirer un bien final – que les frères se sont donné comme projet central, stratégique, celui qu’ils considèrent très sérieusement comme capable de structurer leur monde. L'expression « dépérissement du péché » qui apparaît dans la Phénoménologie de l'Esprit [i] comme programme d'absorption et de disparition du mal dans la communauté réalisée (dans l'Histoire achevée) éclaire l’horizon du monde des frères – comme elle a éclairé les aspirations de la fraternité marxiste. Dans le marxisme en effet, la perspective d'une fin de l'Histoire, d'une fin du mal, et donc d'une jouissance disciplinée (dépérissement de l'État, dépérissement de la société de classes, dépérissement des discordes) se combine avec des principes d'application qui utilisent le mal lui-même comme levier dialectique du mouvement historique : précisément la haine de classe comme principe d'alliance politique.

 

« D'où vient l'unité du camp du peuple ? » demandait Mao-Tsé-Toung dans le droit fil léniniste. Réponse : « De la haine de nos ennemis ». La haine, indisciplinée, indisciplinable, c'est-à-dire à la fin inconnaissable, comme l'est le mal en tant que mal, une fois injectée à Moscou, s’est trouvée rejaillir, avec toute la puissance mauvaise qu'on n'arrive même pas à lui supposer, par exemple à Phnom-Penh, où elle a montré de façon monstrueusement éclatante qu'elle ne différait en rien de celle qu'on a vu s'épanouir dans l'Allemagne nazie.

 

Tout à coup donc, la plus épouvantable méchanceté est là, disponible depuis toujours, à perte de vue.

 

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    qu’il n’y a pas de savoir du mal 

           

Observons que cette conception de la jouissance interdite comme négatif (la question d’un savoir du mal) a interpellé toute une génération de nos intellectuels français qui ont fréquenté Hegel à travers les cours de Kojève ou les commentaires de Jean Hippolyte – mais les plus radicaux de ces intellectuels se sont précisément séparés sur ce point des conclusions hégéliennes.

 

Bataille par exemple, qui n'a jamais pensé que la jouissance pouvait participer en quoi que ce soit à la construction sociale –  sauf sous sa forme de pur réel, de pure dépense, de don sans contrepartie, tel qu’il en avait exposé l’idéal dans La Part Maudite – mais qu'au contraire elle ne pouvait que ruiner le système. Contre le monde des frères qu'il se représentait sous la figure du système hégélien, il jouait le mal (Sade, l'érotisme, la mort...) comme non dialectisable. Toute son oeuvre objecte aux frères l’impossibilité de dialectiser le mal.

 

Bataille, dont l'athéisme n'était pas convenu comme celui de nos farauds postmodernes, mais conséquent – il se considérait donc tenu par les aboutissants du postulat fraternitaire de hors-christianisme, c’est-à-dire la proscription frappant la Révélation –, Bataille s’était livré corps et âme à la réalité incontournable d'une jouissance prolongée en souffrance sans solution de continuité, bien au fait que le mal dans son illimitation fermée – la forme qui en rend compte est la boucle de Moebius – est strictement continu et non rationalisable. C’est pourquoi, rejetant le terme de faute, il a maintenu celui de péché : « j’ai besoin, disait-il, de ce que la notion de péché a d’infini ». Il en respecta la vérité qui veut qu’entre le mal et l’humain une interface fut toujours nécessaire qui vienne faire la partition, c'est-à-dire qui établisse une négation spéciale (un interdit), pour que le premier ne métastase par trop dans le second. Cette interface, c’est le sacrifice : autrement dit, il a toujours fallu un joint de chair, un tampon de chair pour payer la dette exigée par le mal afin qu’il se tienne tranquille, et ceci jusqu’à ce que le christianisme mette en place le dispositif du sacrifice du Fils mettant fin à la répétition indéfinie de ce prix du sang. Dispositif qui se trouva hors-jeu lorsque vint le postulat de hors-christianisme.

 

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Vint donc ce postulat sur lequel s’est bâti le monde des frères (mais sans père), dont le premier corollaire est que le fraternitaire s’édifie sur la seule logique de la liberté – la volonté s’inscrivant alors dans les coordonnées de la seule raison : nous devons ainsi à Kant, à travers ses deux premières Critiques, la construction rationnelle du basculement de Dieu du plan du réel au plan de l’Idée. Puis dans la foulée, vint le thème de la mort de Dieu, thème hégélien, thème fraternitaire décisif – pour Hegel, il s’agit d’un  « ultime changement de direction » par lequel le sujet passe par un « savoir du mal » pour « parvenir au savoir de l'Etre » – parfaitement au point sur le papier c’est-à-dire dans la Phénoménologie de l'Esprit, c’est beaucoup moins malléable sur le terrain.

 

« La mort du médiateur [c’est-à-dire du Christ], écrit Hegel, n'est pas une mort seulement du côté naturel de celui-ci [...] mais aussi [de] l’abstraction de l’essence divine. [...] [La mort de cette représentation] est le sentiment de douleur de la conscience malheureuse de ce que Dieu lui-même est mort. Cette formule dure est [...] le retour de la conscience dans les profondeurs de la nuit du Je = Je.[ii] »

 

 Hegel, on le sait, n’en restait pas là et poussait sa dialectique jusqu’à la résurrection, résurrection de l’Idée s’entend. Pragmatiques, les frères s’en sont tenus pour le moment au décret de la mort de Dieu. Ils en ont tiré cette conséquence : la dérégulation de la jouissance par la liquidation de la loi naturelle (la loi mosaïque).

 

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Qu’il n’y ait pas de savoir du mal (de la jouissance dérégulée), tient à ceci : la jouissance est la seule véritable chose-en-soi. Ou on la pense et on ne la connaît pas ou on la connaît et on ne la pense pas. Close sur elle-même, on peut la penser mais si on veut la connaître, elle nous entraîne dans sa mort et éparpille notre pensée en petits bouts de cervelle dans tous les coins de sa tombe. Privés ainsi d’un tel savoir et ne le sachant d’ailleurs même pas (n’en voulant rien savoir), les frères restent plongés dans « les profondeurs de la nuit du Je = Je ». Aucune dialectique ne peut boucler le système. Le problème du mal reste en plan et si la fin de l’histoire est bien engagée, c’est dans le désastre.

 

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   LA NUIT FRATERNITAIRE

 

La littérature et l’art se sont ainsi trouvés confrontés à ce défi lancé à eux par le monde des frères : que faire avec le mal une fois la mort de Dieu proclamée ? Que faire avec la jouissance sachant qu’il n’y a pas de savoir du mal ? Défi que Nietszche a tenté, si péniblement (dans une obscurité voulue), de problématiser.

 

Et alors qu'autour d'eux le monde des fils sombrait dans sa propre nuit, différente de la nuit du monde des frères – autrement dit alors que s'estompait de plus en plus la figure de l’interface du Christ, c'est-à-dire du Fils en tant que Fils, les plus fils parmi les frères ont essayé, vainement appuyés sur l’orgueil de leur art, de retrouver le geste primitif, sacrificiel, de l’identification à la jouissance. Bataille, sorte de frère exclu de son propre monde comme on l’a dit, est de ceux qui ont perpétué ce geste de fils, qui ont refait le geste du Fils – quelqu'un qui a dit : me voici. Avec lui, une poignée – Artaud, Soutine, Pasolini, Lacan aussi, le Lacan qui à la fin a dit « j’ai échoué », quelques autres encore, un tout petit nombre en réalité – ont eu cette sorte d’exceptionnelle perversion filiale, se sacrifiant artistiquement au mal. Qu’ils aient échoué est naturel – hors le sacrifice du Fils, aucun sacrifice n’a jamais pu étancher la soif du mal. Qu’ils aient échoué signifie simplement ceci : l’art a échoué, et la littérature aussi.

 

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A ne s’en tenir qu’à la littérature, pas de doute, c’est la fin. Le dictionnaire nous dit que le mot littérature pris au sens des frères apparaît au XVIIIè siècle. En vérité, dans le monde des frères, il n’y a jamais eu de littérature que fraternitaire, littérature exclusive et vaniteuse, née dans la nuit du Je = Je et grandie dans le mensonge d’un savoir du mal. Toute autre dimension, par exemple la Bible, surtout la Bible bien sûr, n’est que tolérée. C’est-à-dire rejetée. Tirée de leur office de ténèbres, ce que les frères ont promu de littérature revient s’y engloutir. Se lève là-dessus ce que nous nommerons contrelittérature, petite promesse encore, mais éclairée par la Bible, contrelittérature au sens où Joseph de Maistre parlait de contre-révolution – soit « le retour à la santé après la maladie ».

 

Pendant ce temps – ignorant que des artistes et littérateurs ont cherché pour eux, quoique sans illusion, quelque lueur dans leur art – les frères, indifférents et fermés sur leurs misérables et courtes satisfactions, vivent toujours plus profondément cette nuit d'horreur dans laquelle ils sont plongé, qu’ils ont désiré, déjà fort avancée dans sa fin de l’Histoire – nuit à venir encore pourtant, dans son cœur le plus noir, pas encore là mais presque, nuit où le monde des frères doit s'invaginer dans sa bêtise et s'y étouffer enfin.

 

La misérable stratégie que ce monde a cru devoir, dans sa terrible suffisance, adopter, consiste désormais, hélas, à croire qu'on peut cadrer toute méchanceté dans du droit et s’autoriser à proposer des points forts de la jouissance fraternitaire, des points forts de la haine commune, comme vérité ultime du mal – et par exemple : le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie. Ces formes rabâchées et rigides d'éducation civique au rabais, mots fléchés censés énoncer le négatif dans lequel le mal vient se dialectiser, sont supposées devoir contenir la haine générale – la haine de chacun pour tous, à commencer par celle de ses proches, de ses voisins et ainsi de suite. En réalité, depuis que nous ne sommes plus racistes et que nous faisons grand cas de l'étranger, nous haïssons beaucoup mieux nos voisins, c'est-à-dire notre prochain. Point tournant par lequel la nuit du Je = Je devient nuit du Nous = Nous. Là encore, les principes économiques, ici ceux du libéralisme après ceux du marxisme, assurent une sorte d'efficace en dernière instance de la haine fraternitaire – il suffit pour cela de poser l'égoïsme comme socle du fonctionnement des marchés. Plus discrète que la tempête marxiste, il y a là une lame de fond se gonflant lentement des envies et avarices de tous, qui se révélera probablement à la fin aussi violemment mauvaise.

 

Lorsque Adam Smith, définissant le marché comme rencontre des égoïsmes individuels[iii], trouva pour le figurer son image de la main invisible – et on lui imagine alors cette mine cruellement insensible de l’Anglais se détournant de qui l’ennuie – il désignait au fond la main du mal qu'aucun grand discours contre la xénophobie ou le racisme ne peut contrer, puisque ces discours, comme la plupart de ceux qui traînent sur les droits de l'homme, visent à la fin à ouvrir de nouveaux marchés, c'est-à-dire à répandre la profonde fermeture fraternitaire à autrui – la profonde haine des frères les uns pour les autres. Et donc la nuit que vivent les frères peut-être aussi bien dite économique, au sens où ce que les frères construisent d'économie n'est jamais qu'une économie de la haine, qui, en tant qu’économie du mal, désigne un horizon d’enfer. Les frères, pauvres pantins livrés aux mains mauvaises de la nuit fraternitaire, les frères se sont mis en tête de réglementer l'enfer. Ainsi préparent-ils leur propre disparition.

 

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  LES DEUX NUITS MYSTIQUES

 

Autre est la nuit des fils. Ce n'est pas que les fils ne soient en train de plonger eux aussi en enfer. Ils y plongent tout autant que les frères. Les frères déconstruisent des millénaires de tradition judéo-chrétienne et les fils suivent ce mouvement – ils y assistent en silence et les dents serrées. De ce point de vue, la nuit des fils est la même que celle des frères. Sauf que cette nuit est pour les frères la fin de l'histoire. Pour les frères c'est fini. Pour les fils au contraire, elle est un temps de l'histoire. Un temps qu'il faut appeler mystique, ce qui est à entendre au sens d'une mutation subjective.

 

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Or, dans ce temps mystique, un nouveau rythme historique déjà nous emporte et il faut y distinguer, c'est tout à fait important, deux phases de nuit – deux périodes nocturnes. C’est qu’il y a deux formes de nuits mystiques : la nuit des sens et la nuit de l'esprit. Ainsi ne sont aujourd'hui plongés dans la nuit de l'esprit que les fils, les fils absolument, ceux qui préfèrent mourir que passer à la fraternité, c'est-à-dire au fraternitarien. En quoi consiste cette nuit de l'esprit ? À s'éprouver comme rien, comme déchet total, misérable guenille, source du mal et ainsi de suite – le trou du cul de l’être. Là encore ce n'est pas le bout du chemin, ni la fin de l'histoire. Pour l’instant, laissons la nuit de l'esprit, elle ne nous concerne pas ici – bien que le monde des frères lui-même soit appelé à y tomber, à y plonger en bloc, pour y connaître son terme.

 

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La nuit des sens est différente, la nuit des sens est le lot de tout le monde, frères et fils mêlés. La nuit des sens, c'est la nuit des soucis, de la maladie, du chômage, du désastre, de la mort. Ce qui en fait une nuit mystique, c'est le sens qu'on veut bien lui donner. Ne voir dans cette nuit qu'une « difficulté de la vie », c'est ce sur quoi se constitue le monde des frères (mais sans père) qui juge qu'il n'y a là rien que l'action ne puisse surmonter. De sorte que le pragmatisme hyperactif et réactif des frères exclut la voie mystique.

 

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Et pourtant cette nuit, cette première nuit mystique, n'est pas seulement proposée à chacun, elle est aussi proposée au monde, aux groupes, aux pays, aux nations : ainsi catastrophes, malheurs, guerres et tribulations, qu'il suffirait d'interpréter comme nuit des sens pour s'engager dans un timing historique différent. Las, enchaînés au montage de leur nouveau mode de jouissance, les frères s'obstinent : ils sont pourtant allés si loin dans la voie de la haine et de la suffisance fraternitaire, qu’au fond d’eux-mêmes ils doutent – ils commencent à savoir qu’ils ne pourront parer au désastre, mais mystérieusement ils aiment leurs ténèbres, entraînant pour le moment le grand nombre dans leur choix.

 

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Par contre, devant la nuit des sens, un fils sait clairement ceci : les choses et le monde lui échappent et la gesticulation de l'action n'y peut rien. C’est qu’un fils n’accepte pas le postulat fraternitaire fondamental - il n’accepte pas de rejeter la Révélation, qui s’impose à lui comme fondation de son monde. La vérité de la Révélation l’entraîne dans un impératif de sainteté qui soumet l’histoire, la sienne comme celle de tous, à une phénoménologie mystique. C’est d’ailleurs à travers cette phénoménologie – que les frères considèrent comme une exaltation parce qu’elle sort des limites de la simple raison – et pour cause : elle est l’effet d’une dialectique entre la liberté et la réponse du réel, de ce réel qui est révélé (inconnaissable sans cela) et que les frères ont déclaré forclos –, c’est donc à travers cette phénoménologie qu’un fils connaît la nature exacte de la nuit qu’il vit. Là s’assoit son réalisme.

 

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Dans la classification de Sainte Thérèse d'Avila, le chemin mystique comporte sept demeures : la nuit des sens est la quatrième demeure alors que la nuit de l'esprit est la sixième. Que cette classification recoupe, quoique dans des termes différents, celle d'autres  mystiques, comme on l'a montré[iv], n'a rien d'exceptionnel, puisqu'elle représente tout simplement le chemin vers la sainteté dont les étapes, malgré l'extrême variété des formes, ont la fixité de structures.

 

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D’UNE MUTATION SUBJECTIVE SILENCIEUSE

 

Entre la nuit des sens et la nuit de l'esprit, existe donc une cinquième demeure thérésienne que Saint Jean de la Croix appelle « l'union de volonté ». Et voici ce qui nous permet de saisir l'état exact du monde : l'union de volonté est ce qui au milieu de ces nuits se prépare en secret dans le monde crucifié des fils. L'union de volonté est cette gigantesque mutation « subjective » qui se meut doucement dans la nuit.

 

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Mutation à deux faces : le vieux sujet pourri et haineux, autonome et responsable, c’est-à-dire solitaire et malheureux, le Je = Je né du nominalisme et construit par Descartes, tourné et retourné, mâché et remâché par tout ce qui a pu traîner après ça de littérature et de philosophie moderne et contemporaine – ce vieux sujet vient y tomber en poussière, finissant seul et muet comme il l'a toujours été – alors qu'un « sujet » nouveau, couplé, centré non sur la raison mais sur le cœur, un « sujet » échangiste et généreux, n’exigeant pas la réciprocité, encore mystérieux, surgit de cette union de volonté dont nous aurons par ailleurs à décrire les structurations et les expériences.

 

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Ce qui distingue ce « sujet » du vieux sujet fraternitaire, c'est qu'il ne se fonde plus comme je mais comme nous – étant entendu que ce nous n'est pas un Nous = Nous, un nous sous le couvercle comme est celui de la Grande Communauté lorsqu'il lui prend de chanter en chœur en se tenant la main. C'est un nous souple, mobile, singulier, inspiré[v], à la fois prophète et roi, serviable et souriant – le cœur tout brûlant dans la poitrine[vi], pétri de joie et de gloire. Un Je = Nous.

 

                                           Jean-Louis Bolte,  mai 2002

 

Ce texte est paru dans Contrelittérature n° 10 été 2002, ici il a été légèrement réécrit.

 

 



[i] Hegel, La Phénoménologie de l’Esprit (1807) p. 506, traduction Lefèvre, Aubier, 1991.

 

[ii] Ib., p. 507-509.

 

[iii] Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations (1776) : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leur intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. ».

 

[iv] Sur ces questions la référence incontournable est le traité du Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus : Je veux voir Dieu, Edition du Carmel, 1988. Strict contemporain de Georges Bataille, le père Marie-Eugène assemblait sa somme de théologie ascétique et mystique pendant que Bataille écrivait La Somme Athéologique.

 

[v]  Sg.7, 22-23 

 

[vi] Lc 24, 32.

16.10.2008

enquête sur les jouissances silencieuses II : la mère de la jouissance, du jugement de jouissance à la technorésurrection

 

 

 

 

On veut avoir un savoir sur le mal, un savoir sur la jouissance[i]. Dès le début, il était dit que c'était impossible[ii]. Mais puisque nous nous sommes mis en position de produire toujours plus ce savoir – d’en savoir toujours plus – alors : nous voulons un savoir sur le mal, nous l'aurons. C'est une évidence toujours plus grande : puisque les frères, ceux qui construisent le monde des frères (mais sans père), ont tant désiré ce savoir, ils l'obtiendront. S'approche donc le Jour du Savoir sur le Mal. Qui s'y prépare vraiment ? Nous le désirons, mais nous ne le préparons pas. Il nous est d'ailleurs impossible de le préparer parce que nous ne pouvons plus juger sainement de ce qui vient.

 

 

   LE JUGEMENT DE JOUISSANCE

 

Ce que nous ressentons devant un excès de jouissance, par exemple devant une jouissance d’antifrère – devant la jouissance de Raël ou celle du cannibale de Rotenberg – c'est un sentiment d'horreur, légitime certes, mais dont l'envers se constitue d'une impuissance rationnelle à en saisir la vérité. Ce qui veut dire que ce sentiment d’horreur est incapable de se tenir à la hauteur d'un jugement de vérité, à la hauteur d'une vraie négation qui énonce avec force l'ordre de cette horreur : ceci ne peut être. Plus : non seulement cette horreur ne peut se soutenir sur une vraie négation, mais l’effroi qu’elle provoque en tient lieu. Ne voulant plus d'une véritable négation, il ne nous reste plus à la remplacer que par notre sentiment d'horreur : ceci s'appelle un jugement de jouissance.

 

Depuis que la loi ne s'énonce plus dans la bouche des pères, nous sommes entrés dans un monde étrange, aussi absurde qu'inconsistant, pavé, comme l'enfer dont il est l'antichambre, de bonnes intentions, monde qu'il faut désigner comme monde des frères (mais sans père), monde férocement chaleureux, produisant une fraternité sans faille, frères et antifrères mêlés, comme protons et antiprotons, dans une soupe de jouissance hautement instable, prête à tout instant à s'évaporer en rayonnements de pure méchanceté.

 

Dans ce monde, une nouvelle bouche dit la loi: la bouche d'un enfant – et non pas d'un enfant particulier mais d'un enfant abstrait, enfant d'une mère en général, d’une mère primordiale, omnipotente, non tant qu'elle fasse la loi elle-même (en qualité de mère elle dépend de son enfant) – omnipotente en ce sens qu'elle exige, s'agissant de la loi, qu'on en reste à ce que dit cet enfant – elle-même ne connaissant cette loi que par lui. Et ce que dit cet enfant imprime sa forme à ce que nous venons de nommer un jugement de jouissance, il dit : ceci est bon, je le mange ; ceci est mauvais, je le crache. C'est le jugement que Freud a identifié comme jugement d'attribution et qui règle les choses au niveau du principe de plaisir. Freud nous a appris qu’on ne peut en rester là, mais qu’il faut au contraire accéder à un second jugement qui permette de s'extraire du principe de plaisir et d'accéder au principe de réalité. En ce sens, la vision freudienne est réaliste (au sens philosophique) et s'établit à un niveau de réalité dans lequel la loi s'énonce encore dans la bouche des pères, via un jugement de réalité que Freud nomme jugement d'existence : ceci est, ceci n'est pas – équivalent, sur un plan moral, à : ceci peut être, ceci ne peut pas être. Il y a là un fondement majeur du monde des fils[iii], en même temps que le principe de son opposition au monde des frères (mais sans père). Monde des fils que les frères déconstruisent pierre par pierre, croyant possible d’édifier leur Nouveau Monde sur les ruines de l’ancien.

 

 

   LE BON ET LE MAUVAIS

 

Le problème de la morale du Nouveau Monde s'en est trouvé posé à nouveaux frais et il a fallu modifier (toutes) les prémisses judicatives de l’ancien – renverser le réalisme du monde ancien et s'appuyer sur l'utilitarisme[iv] du nouveau, son relativisme pratique et son choix activiste d'expérimentation totale. La nouvelle morale, appelons-la l’éthique fraternitaire, ne se tient plus sur la ligne de crête séparant le bien et le mal, elle n'emprunte plus les voies naturelles de la loi mosaïque. Sa nouvelle ligne de crête est désormais celle qui sépare le bon du mauvais, situant dans l’enfance la loi du bonheur, dont l’énoncé qu’on a dit, chantonné sur un air de comptine par l’enfant qu’on a dit, désigne à chaque frère sa place dans le jeu : ce qui est bon je le mange ; ce qui est mauvais je le crache. L'examen, même distrait, d'un tel énoncé, nous montre qu'il est à deux volets, et que chacun des deux établit une face tout aussi importante du programme de jouissance ainsi proposé, en telle sorte que la jouissance du mauvais et de son expulsion est aussi importante que celle du bon et de son ingestion (de son incorporation).

 

Même si, chronologiquement, le temps d'incorporation est premier et si la jouissance de l'ingestion du bon est venue pour nous avant celle de l'expulsion du mauvais – la métaphore orale en effet montre bien qu'il faut d'abord porter la chose à sa bouche pour la juger bonne ou mauvaise, la goûter avant de la recracher, c’est-à-dire la goûter pour la juger éventuellement mauvaise – sous l'angle de la jouissance, l'importance des deux temps est identique. Mais le retard chronologique du second temps, le temps de l'expulsion, explique pourquoi la police de jouissance, tout aussi importante au monde des frères (mais sans père) que la libération de jouissance, est de second temps. En France par exemple où, après 68, la libération des moeurs a été véritablement explosive, nous avons vu se  manifester bruyamment la police de la jouissance vers la fin des années 80 seulement, à l'époque des attroupements national-hystériques de fort volume autour des premières affaires de pédophilie, à la faveur desquelles s'est véritablement constituée la police moderne de la jouissance. Il y allait de la protection du nouvel énoncé du bonheur, ou plutôt il y allait de la protection du nouvel appareillage de jouissance dont nous pourvoyons nos enfants. Observons l’allure à chaque fois volcanique de l'apparition de l’un et l’autre temps, allure liée à une brutale dérégulation de l’expression du sentiment, ambiance de bacchanale en 68, de guillotine vingt ans après – mais ces ruptures ont longuement mijoté dans les arcanes fraternitaires avant d’éclater au grand jour. On a donc vu l'émotion se séparer bruyamment de la raison, l’affect se séparer du signifiant pour se donner comme mesure dernière de ce que valent le bon ici et le mauvais là.

 

Le fondateur de l'utilitarisme fraternitaire, Jeremy Bentham, spécialement attentif aux implications coercitives de son système, avait parfaitement compris l'importance de la police de jouissance, imaginant pour cela des institutions de type Big Brother fondées sur la surveillance réciproque des citoyens, leur intersurveillance programmée : l'une de ses réalisations les plus connues, sur laquelle Foucault avait attiré en son temps notre attention, est sa prison modèle fondée sur le principe du regardant regardé, dont il avait très sérieusement proposé le plan en 1791 en pleine Révolution française à l'Assemblée Constituante, et qu'il avait nommé panopticon. En 1791, la question de la police de jouissance était évidemment à l'ordre du jour. Aujourd'hui le panopticon ne tend pas seulement à se réaliser à travers l'option de spectacle total dont la télé-réalité se propose comme paradigme à développer, il faut au contraire tenir pour certain la réalisation d'options panoptiques à tous les niveaux de société que nous sommes appelés à vivre dans les temps qui viennent. Il ne s'agit pas seulement d'un despotisme du regard, mais bien d'une manifestation du contrôle de la police de jouissance, dans la mesure où l'inspection de jouissance, le contrôle optique systématique du bon et du mauvais tend à devenir global, touchant ici au plus intime de chacun, renversant dans le visible, et exhibant sur la place publique, au titre d'examen nécessaire de l'appareillage de jouissance de chacun, ce qui en constitue la chair.

 

 

  SUR LA MORALE FRATERNITAIRE

 

On ne peut pas proscrire le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, indestructible semble-t-il, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, dans l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre, connaissance prophétique donc – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais dont nous devons prendre garde, qui n'est ni aménageable, ni connaissable de science sûre, mais est évitable.

 

Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons là affaire à une morale de l'intention[v]. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celles du désastre ou celles de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Dans le monde des frères (mais sans père), la négation n’est pratiquement plus : systématiquement effacée en quelques générations elle est devenue vague embarras, scrupule réprimé aussitôt qu’apparu qui a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, ouverte ou sourde, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions multiples, soit une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une approche pragmatique généralisée du langage, un examen au cas par cas des situations de communication, introduit un doute, une suspicion systématique sur les intentions d’autrui. Les intentions de chacun sont alors reversées sur le marché des opinions où elles sont examinées avec méfiance et inspectées sous l'angle des intérêts réciproques parce que ce n'est plus la vérité qui est recherchée mais, dans quelque sens qu'on le prenne, une possible jouissance.

 

D’une morale de l’intention, dans laquelle nous étions notre propre examinateur et juge, nous sommes passés à une morale de la suspicion dans laquelle nous sommes placés en examinateur et en juge d’autrui : le prochain est désormais celui qui nous veut peut-être du mal. Et de chacun de nos semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance, puisque l’Autre de la vérité, l’Autre de la négation vraie n’y a plus sa place. Il semble qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous ayons fait d'autrui un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.

 

Déréguler la jouissance entraîne le passage du bien au bon : du bien au bon la pente est facile, il suffit de se laisser aller au principe de plaisir. Mai 68 marquera pour nous de façon inoubliable  le point tournant de ce passage. Par contre, se pose ensuite la question du passage du mal du côté du mauvais. L'éthique des frères peine à trouver une réponse à cette chose étrange : le caractère illimité que se donne la jouissance, chose que n'avait pas prévue Bentham dont l'objectif est un maximum, soit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Par elle-même la jouissance ne sait pas s’inscrire dans une limite, elle ne sait pas ne pas chercher un nouveau gain : l'exemple est ici celui de la pulsion – celle du drogué ou de l'alcoolique – toujours lancée à la poursuite d'un plus de jouir. Parier sur l'obtention d'un optimum par équilibre des différentes jouissances est une erreur qui tient à l'impossibilité de la circonscrire, du moins dans le monde des frères (mais sans père). Auschwitz signifie précisément ceci : la jouissance ne se connaît pas de limite, elle se pense illimitée, bien qu’elle s’interrompe à la mort. Dans la course fraternitaire au plaisir, elle se place toujours au-delà d'un maximum, c'est-à-dire au-delà de tout calcul. Elle déborde à la longue tout maximum – et au-delà du bon et du mauvais se lève dans cette poussée l'inhumain, le monstrueux, ce que l'on nomme crime contre l'humanité.

 

 

   la jouissance ET LA MORT

 

            Examinons le cas où les frères essaient de maîtriser ce qu'il faut bien appeler une mauvaise jouissance : à savoir la mort.

 

Dans le monde des frères (mais sans père) la jouissance ne peut être définie que comme cette sorte d'être étrange qui est sur le mode du n'être pas. Autrement dit, on n’en peut produire qu’une définition négative. Telle qu'elle est énoncée, elle indique que la jouissance est un être sans substance, toujours en échec. Dans le monde des fils une telle définition signe une impossibilité. Mais pour les frères il y a là un problème à résoudre : comment diable donner substance à ce  qui n’en a pas ?

 

La notion de jouissance a été proposée par Lacan qui l'a lui-même empruntée à Saint Paul. Remplacez le nom de « péché » par celui de « jouissance » dans l’Epître aux Romains, dit Lacan, et vous avez la bonne notion[vi]. Pour Saint-Paul il n'y a de jouissance que régulée, c'est-à-dire inscrite dans un cadre légal[vii]. Dans l'esprit de Lacan il en était de même : pour lui la loi se prend dans les structures du langage. Pour autant la loi ne peut localiser (relativiser) la jouissance, tout au plus lui fournit-elle des bornes. Ce qui différencie Saint Paul de Lacan, c'est que pour le saint  la jouissance n'est pas première : c’est la Révélation qui est première et qui contraint la jouissance à se subordonner à la loi. Se donner la jouissance comme première ? C’est le drame fraternitaire. Car alors rien ne peut la contraindre à se plier à sa loi.

 

La loi ne suffit pas à relativiser la jouissance, bien au contraire, souligne Saint Paul, puisqu’à la fin elle y échoue. Elle y échoue parce que la loi ne m'empêche pas de mourir[viii], et dans cet échec elle laisse ouverte la possibilité d’un certain accord entre la jouissance et la mort. Du point de vue des frères, en effet, la mort est elle-même jouissance : elle est le ratage ultime, elle possède la propriété ontologique qui signe la trace négative de la jouissance comme l’avait très tôt remarqué Epicure : tant que je suis, elle n’est pas, et quand elle est, je ne suis plus. Définition sur laquelle le monde des frères s'est arrêté et a construit sa conception de la mort. Les deux, mort et jouissance, suivent en effet la même pente, entropique, de ravinement de l'être. Les deux tressent ce que Saint Paul nomme « la loi de mes membres ». Le premier calcul des frères est alors le suivant : s'il n'y a d'autre loi au monde que « la loi de mes membres », loi qui se termine dans la mort, pourquoi se priver de jouissance[ix] ?

 

Mais il n’empêche, la mort reste un X, elle reste d’une totale opacité parce que la définition de la mort donnée par l'atomisme épicurien est mal formée. Elle ne tient pas à l'épreuve de l'expérience. C'est en effet une définition incontrôlable par sa construction même. Personne ne pourra jamais la vérifier dans la mesure où elle pose a priori que personne ne pourra le faire : en effet, une fois mort, il n'y a plus de vérificateur. Quand la mort est là, je ne suis plus. Le positivisme logique lui-même, qu'il est difficile de soupçonner d'indulgence envers Saint Paul, déclarera invalide une telle proposition parce qu’elle est a priori invérifiable. En réalité, l'invalidité de la proposition masque bien autre chose : peu importe l'erreur logique, il s'agit avant tout d’établir une priorité entre la mort et la jouissance. La raison en est simple, la jouissance doit être construite comme absolument première parce que l’épicurisme fraternitaire a fait a priori le choix de la jouissance. Ce n'est pas une question de vérité mais de volonté. Tout épicurisme part de ceci : je veux jouir. Mais l'épicurisme contemporain a de nouvelles cartes en main par rapport à l’ancien : il compte sur la science pour repousser la mort sinon la supprimer. De sorte que les frères font ici un second calcul : peu importe la réalité dernière de la mort, nous avons peut-être les moyens techniques de la vaincre ou, en attendant, de la pacifier grâce à une euthanasie heureuse.

 

Mais calculer n’est pas penser. Et penser la jouissance, c’est non seulement la localiser, la replacer dans ses bornes fraternitaires – c’est-à-dire relativiser le projet fraternitaire, relativiser même le désastre qui vient, qui vient du projet lui-même –, mais déjà entrevoir comment va se refermer sur elle le cycle historique qui la contient.

 

 

L'appareillage de jouissance

 

            Observons que la logique de leur démarche oblige ici les frères à redéfinir l'être humain, de façon à ce que sa jouissance vienne à portée d'une prise technique. Ainsi l'être humain se présente-t-il aujourd’hui comme être appareillé pour la jouissance.

 

Concrètement, le nouvel encadrement nécessaire à la jouissance après la déconstruction de la loi mosaïque, doit renverser la finalité des corps – dans le monde des fils, les corps s'abandonnent à la grâce et à la perspective de ce qu'on appelle la résurrection, que Saint Paul nomme « la relevée des corps[x] », mais dans le monde des frères les corps se réorientent vers une finalité de jouissance. La norme du bonheur fraternitaire est alors indexée sur la qualité de l'appareillage de jouissance des individus. Cet appareillage devient pour chacun ce qu'il a de plus précieux, et il s'impose du même coup comme le katekon, la norme universelle des comportements et des valeurs – dis-moi comment est ton appareillage de jouissance et je te dirai ce que tu vaux. Qu’est-ce que cet appareillage de jouissance ? C’est à la fois une nouvelle grille de lecture du corps et une réalité corporelle : c'est la chair, la chair corruptible au sens large qui est celui de Saint-Paul, sarx, la chair qui va du corps en passant par le psychisme et s'étend aux conditions de vie, mais une chair enfin délestée de l'âme qui lui compliquait la vie, une chair cartésienne, une chair-machine ouverte à l’exploration scientifique et protégée médicalement de tout mal – le mal étant conçu, à la manière de Spinoza, comme l'effet d'une ignorance. C’est cette conception qui finalise les grandes orientations ontologiques fraternitaires, et aboutit en 1994 à la redéfinition de la santé par l'OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité ». Possède donc la santé qui est bien appareillé pour la jouissance.

 

Plus : « Face aux avancées des technologies biomédicales, dit tel autre rapport de l’OMS, la vision même de l'être humain, de sa définition et de ses limites biologiques, se trouve mise en cause ». Pour les frères la définition médicale de l’appareillage de jouissance est absolument liée à la nouvelle donne scientifique. Car le projet des frères vis-à-vis de cet appareillage de jouissance qu'ils ont voulu pour l'humain ne se borne pas à le protéger médicalement, mais à trouver les moyens technoscientifiques de l'améliorer ou d'en augmenter les performances. Il y a là un projet global d’amélioration de l’espèce.

 

En ce sens, certains chercheurs parlent désormais du vieillissement comme d'une maladie et nous sentons bien que cela préface une réorientation de fond – quelque chose qui devrait introduire une nouvelle et considérable modification de la définition de 1994. La grande majorité des biogérontologues s’entendent déjà sur la pertinence d’une recherche du ralentissement du vieillissement. Et certains généticiens envisagent même sérieusement à moyen terme (quelques décennies) des allongements de la vie humaine de l'ordre du millénaire. On a déjà prononcé, il fallait s’y attendre, le mot « immortalité ». Voilà qui indique clairement un horizon de ce qu’on peut désigner comme technorésurrection. Quel autre terme pourrait mieux résumer ce qui fait l'esprit fraternitaire de la technoscience ? la technoscience en effet ne se contente plus d'un simple arraisonnement de l'être, elle s'oriente maintenant vers une refabrication de l'être, s'attachant non seulement à transformer son essence, mais aussi visant à s'emparer de son existence. La technoscience aspire tout simplement à investir, à maîtriser et à réorienter les structures métaphysiques de l'être.

 

Même la mort est concernée par ce mouvement, ne serait-ce que parce que la mort peut se présenter comme confort ou même comme bien-être – comme jouissance. Dans l'ensemble, les frères ont peur de la mort et ils pensent qu'elle est une chose mauvaise. Mais il y a quand même des cas, des cas de conflits de jouissance, où la mort peut être envisagée comme bonne. Ainsi, effet de structure, l'enfant de la mère de la jouissance est pour elle en position d'objet – il est donc inévitable qu'il se présente un jour ou l'autre dans la position du mauvais objet : autrement dit, qu'il fasse obstacle à sa jouissance. Et nous savons bien que dans ce cas les frères assurent la protection de l'appareillage de jouissance de la mère et non celui de l’enfant. Car leur hypothèse universelle de jouissance est la suivante : si la jouissance est bonne pour la mère elle est bonne pour l'enfant. Hypothèse qui guide leur droit et leurs mœurs .

 

Soit une sorte de monadologie dans laquelle la mère de la jouissance se présente comme « âme » centrale séparée, âme de jouissance si l’on peut dire, gouvernant ses appareillages de jouissance, c’est-à-dire ses enfants, comme autant de petits monadons dont elle commande jusqu’au droit à l'existence. L’impératif qui pèse sur chacun énonce qu’il doit être parfait – il peut très bien répondre mort à cet impératif. Et une fois passé le cap de ce droit, chacun de ces enfants vient s'inscrire dans le monde des frères (mais sans père) comme nouvel appareillage de jouissance ouvert à l’expérimentation totale de la tecchnoscience fraternitaire.

 

Ainsi tout n’irait pas trop mal pour les frères, tout irait même assez bien, s'il n'apparaissait dans leur construction ce qu'il faut appeler un retour de jouissance, quelque chose comme un retour de flammes, à la faveur de laquelle les meilleures intentions se renversent en férocité – alors que la fraternité se renverse en antifraternité.

 

 

JLB (juin-juillet 2006)

 

 



[i] Ce texte est paru dans le n°20 de Contrelittérature

[ii] Gn 2, 16-17 

[iii] Ga, 4, 4-7

[iv] Le problème que se pose l'utilitarisme est celui d’un optimum : comment obtenir, ici et maintenant, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ?

[v] Rm 2, 14-15

[vi] Rm 7, 15-20

[vii] Rm 3, 20

[viii] Rm 7, 9-10

[ix] I Cor 15, 32

[x] I Cor 15, 42 : Tresmontant parle de « relevée des morts » alors que Chouraqui traduit « relèvement des morts » : l'idée est celle d'une métamorphose du corps ; en passant par la mort, le corps de chair ou « corps psychique » mute en « corps spirituel ».

 

14.05.2008

Hitler, Spinoza et la détestation du monothéisme hébreu

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Nouvelles du front principal

 

La guerre que le monde des frères (mais sans père) fait au monde des fils se déroule sur plusieurs fronts dont le plus important, du point de vue stratégique, est celui des premiers principes. Celui qui tient les premiers principes a gagné une grande bataille, une bataille véritablement décisive – et pourtant cela ne signifie pas qu’il a gagné la guerre. Actuellement, ce sont les frères qui occupent le terrain des premiers principes, mais cela ne verrouille pas pour autant l’avenir du monde. Bien au contraire. Cette victoire, pénible résultat de quelques siècles d’efforts fraternitaires, est sur le point de leur être arrachée, ainsi qu’il est écrit en Daniel, 8, 25 :

 

 « (Le Grand Frère) s’opposera au Prince des princes,                                                                                                                       mais – sans acte de main – il sera brisé. »

          Une des choses que le monde des frères (mais sans père) déteste le plus dans le monde des fils c'est le monothéisme – et particulièrement le monothéisme hébreu – parce que le monothéisme a changé la donne au niveau des premiers principes et que ce changement, dès le début, n'a jamais été accepté par quiconque refuse d'être fils. Quelqu'un n'a cessé de le proclamer depuis une trentaine d'années, c'est Claude Tresmontant. Claude Tresmontant dit à peu près ceci : on fait des histoires avec l’antisémitisme mais c’est du brouillard jeté sur la vraie question, la vraie question est l’exécration du monothéisme hébreu. Pour cette raison, pour cette raison spécialement, il s'est vu traiter par  beaucoup de ses collègues philosophes (dans l'Université) et théologiens ou exégètes (dans l'Église) comme un pestiféré. Que dit le monothéisme, à commencer par le monothéisme hébreu ? Il dit : le monde n'est pas le seul être auquel nous ayons affaire, le monde n'est pas divin, il n'est pas éternel, il connaît l'usure et le vieillissement (ce que vérifie la physique la plus récente) de sorte qu'il n'a pu se donner l'être à lui-même. Il tient l'être d'un autre que soi. Ainsi, ce qu'a amené le monothéisme hébreu de nouveau c'est qu'il y a deux niveaux dans l'être : il y a ce qui est et Ce Qui Est, le monde et le Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit quelque chose de pareil – personne n'avait pensé ou émis l'idée que notre être, et donc avant tout notre existence, pouvait être le don d'un Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit : « En un commencement, Dieu créa le ciel et la terre ».

§§§

          On a cru que le monde était éternel, qu'il avait toujours été là, qu'il était de lui-même par conséquent, c'est-à-dire autofondé, qu'il se renouvelait de lui-même indéfiniment par une sorte d'éternel retour des choses, ou bien qu'il se régénérait dans son propre chaos. On a cru que l'ordre pouvait naître du désordre, mais l'ordre bien évidemment ne peut naître que de l'ordre. Ce qui rend au moins vraisemblable l’hypothèse d’une création du monde. La science moderne ne cesse d’ailleurs de nous le confirmer, qui n'a jamais repéré aucune sorte de chaos générateur, mais seulement et à perte de vue de la matière informée – y compris dans ce que les théories du même nom appellent chaos.

§§§

 

   Une tactique fraternitaire

 

          Sur le front de la pensée par exemple, il a fallu tout un tas de siècles aux frères pour inventer un système à double entrée, une pour le monde et une pour le monothéisme, de manière à les isoler l’un de l’autre – un système astucieux de « double comptabilité », comme dit Tresmontant, qui consiste à réserver la raison pour appréhender le monde, et la foi pour appréhender la Révélation. Ils n’ont pas voulu considérer la Bible comme une information supplémentaire sur le monde, lorsque l’information naturelle ne suffit plus. Leur enquête sur le prophétisme hébreu s’est bornée à le considérer, avec Spinoza, comme un moyen de faire obéir la masse. Ils ont promulgué un dogme laïciste suivant lequel le contenu de la Bible est une affaire de croyance, une affaire privée, et du coup ils en ont profité pour dire qu’officiellement Dieu n’existe pas.

 

***

          Bien entendu, les frères n’ont jamais pu démontrer qu’il n’y avait pas d’être créateur. Comme dit Gilson, toujours trop courtois avec ses confrères athées : il est beaucoup plus difficile de démontrer l’inexistence de Dieu que de démontrer son existence. On peut, par des preuves cosmologiques, comme fait Saint Thomas, démontrer l’existence de Dieu – mais démontrer son inexistence, c’est une autre affaire, et c’est pourquoi les frères n’ont jamais pu qu’affirmer cette inexistence, avec style et grands éclats certes, mais affirmer n’est pas prouver. En réalité, il importe peu aux frères de prouver l’inexistence de Dieu, la vérité ne les intéresse pas – ils ont d’ailleurs déclaré out la vérité, car leur seule passion est la jouissance et haïr le monothéisme en est une de choix : suivre les traces de cette passion nous entraîne sur la piste de la jouissance fraternitaire, en tant que jouissance dérégulée, ce qui en Occident signifie que cette jouissance est volontairement désamarrée de l’univers du monothéisme.

 

***

          Le mode nietzschéen de l’imprécation libérée donne le ton de cette impitoyable  exécration. Ainsi dans L’Antéchrist, contre les juifs : « Les juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle, car devant la question de l’être et du non-être, ils ont préféré l’être à tout prix : le prix en question, c’était la falsification radicale de toute nature, de tout naturel, de toute réalité, de tout monde intérieur aussi bien qu’extérieur ».Voici campée l’opposition fondamentale entre le monde des frères (mais sans père) et le monde des fils : ou la nature incréée des grecs ou l’univers créé du monothéisme. Et voici, un octave au-dessus, le couplet antichrétien : « J’appelle le christianisme l’unique grande malédiction, l’unique grande corruption, l’unique grand instinct de haine, pour lequel aucun moyen n’est assez vénéneux, sournois, souterrain, assez mesquin – je l’appelle l’unique immortelle souillure de l’humanité ». Le ton est donné pour les temps qui suivent. Il résume aussi celui des temps précédents. Nietzsche en effet n’innove pas, il n’est guère qu’un booster historique de cette haine.

 

***

Avant lui, un des frères qui a le plus détesté le monothéisme, étrangement, est un juif. C’est Spinoza.

 

§§§

 

spinoza et l’opposition au monothéisme hébreu

          Pour Spinoza, il n’y a pas d’autre être que l’être du monde : Spinoza l’appelle Nature ou Dieu. Ainsi Dieu change de statut : il n’est plus Ce Qui Est mais ce qui est. Et puisqu’il est une totalité entièrement déterminée, Dieu (ou la Nature ) se donne comme un Tout intégralement intelligible. D’où il suit qu’une compréhension du Tout en tant que Tout est possible. Nul besoin que des prophètes ignorants viennent nous communiquer des information qui manqueraient à l’être, nous disposons de toutes les informations nécessaires à sa compréhension  complète. À tel point que cette compréhension peut faire notre béatitude, et c’est très précisément cette béatitude qui constitue le mode métaphysique fraternitaire de la jouissance dérégulée : Spinoza la nomme « Amour intellectuel de Dieu » en tant qu’elle naît d’une connaissance intuitive, plus ou moins extasiée, de l’être. Apparaît donc une conception du monde où est déjà présent tout ce que le New-Age nous propose aujourd’hui : un Grand Tout à fonctionnement holistique dont chaque partie est appelée à jouir en en prenant conscience.

§§§

          En réduisant l’être du monde à ce qui est et en faisant de celui-ci une divinité naturelle, Spinoza rapporte notre possibilité de jouissance au seul lien que nous pouvons entretenir avec la Nature – à une manière d’identification de la pensée à la totalité de ce qui est. A l’opposé le prophétisme hébreu annonçait – et nous ne pouvions le savoir sans cette révélation – une relation amoureuse (de cœur) entre ce qui est et Ce Qui Est, et plus précisément entre qui est et Qui Est, entre la créature et son Créateur. Une relation mystique donc, c’est-à-dire dans laquelle l’initiative ne nous appartient pas (elle appartient à Qui Est).

§§§

          Voici qui nous fait saisir la différence de constitution métaphysique des deux dispositifs civilisateurs opposés : nous comprenons ici que le monde des fils n’est en rien construit sur l’être en tant que tel, mais sur l’être en tant que relation, et d’abord relation entre qui est et Qui Est – où l’on voit que la foi n’est pas une croyance comme le pensent les frères (un croire en quelque chose), mais une confiance (un croire en quelqu’un). Le monde des fils est essentiellement interpersonnel. Pour sa part, le monde des frères (mais sans père) s’en tient à l’être du monde, il s’en tient au quelque chose, à l’impersonnel, et se déploie dans un ontologisme tous azimuts – techno-expérimentation totale, utilitarisme juridique, pragmatique linguistique, sociologisme et psychologisme – et à la fin droits de l’homme pour les Etats mous et bruits de bottes pour les durs. Cette agitation, dont les réussites sont pour le moins mitigées, masque ce dont il s’agit de fait : l’apparente construction du monde des frères (mais sans père) n’est en réalité qu’une pure et simple déconstruction du monde des fils, et en particulier de ce qui fonde la structure de la relation dans ce monde, à savoir le dispositif paternel sous toutes ses formes, tant aux niveaux des premiers principes qu’à celui de ses applications dans la cité. Observons qu’il reste encore aux frères à déconstruire le dernier des dispositifs paternels resté debout : la papauté. L’affaire est en cours. Comme il s’agit de l’extrême effort pour devenir intégralement et radicalement frères, nous approchons de toute évidence du Grand Dénouement.

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          Pour en revenir à Spinoza, remarquons que sa position lui a valu quelque chose qu’il a véritablement désiré, qui faisait pour lui reconnaissance : elle lui a gagné le hérém, c’est-à-dire l’excommunication majeure, fait extrêmement rare – deux excommunications majeures seulement à Amsterdam au XVIIe siècle. Le voilà donc excommunié de la synagogue à 24 ans, fier de l’être, premier grand rebelle de l’âge moderne : « Par décret des Anges, par les mots des Saints, nous bannissons, écartons, maudissons et déclarons anathème Baruch d’Espinoza avec toutes les malédictions écrites dans la Loi. Maudit soit-il le jour, et maudit soit-il la nuit, maudit soit-il à son lever et maudit soit-il à son coucher… »

***

          Dans le monothéisme, hébreu comme chrétien, l’excommunication laisse toujours la porte ouverte. Elle est réversible. C’était aussi le cas pour le hérém de Spinoza. Par contre il y a de l’absolument inacceptable, d’où cette redoutable solennité : elle signifie que la modification délibérée des premiers principes est un très grand mal. On sait que la tradition a toujours considéré qu’une erreur même légère à ce niveau pouvait engendrer de très graves conséquences. Or avec Spinoza, il ne s’agit pas d’une légère erreur, mais d’un renversement pur et simple. Ce renversement est l’indice majeur de la dérégulation de la jouissance. Quoi qu’on puisse en penser, personne ne pourra nier qu’à la longue ne se manifeste dans la rue les effets des positions y adoptées. Rapidement le spinozisme a disséminé dans les différents milieux européens au rythme même du développement du monde des frères (mais sans père). L’intelligentsia allemande en particulier s’en est trouvée imprégnée. Mais pas seulement l’intelligentsia et les marxistes. Le nazisme aussi s’en est trouvé inspiré. Et d’abord Hitler lui-même.

***

          En effet et tout bien considéré, il se trouve que le Dieu de Hitler est le même que celui de Spinoza, c’est le Grand Tout de la Nature – à ceci près que Hitler assigne un attribut supplémentaire au deux que Spinoza lui avait déjà alloués. Outre la pensée et l’étendue donc, la Nature possède pour Hitler cet autre attribut : la pureté. C’est sous cette face qu’elle lui est entièrement intelligible – c’est pour cette raison qu’on ne peut pas dire que la pureté est une simple propria, comme par exemple l’éternité, mais bien un attribut au sens de Spinoza : la pureté est pour Hitler le réel même de la Nature.      

          ***         

          De façon inattendue, Mein Kampf met ainsi en lumière la logique d’exclusion à l’œuvre dans l’Éthique : à savoir que si quelqu'un ne se soumet pas à cette espèce de gros animal qu'est le monde incréé de Spinoza, Nature naturante produisant toutes ses parties et les léchant avec indifférence, c'est qu'il refuse d'être de ce monde. Autrement dit, il se met hors-jeu, devient une impureté naturelle, s’excommunie à son tour par rétro-anathème.

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Mein kampf : le juif est une impureté dans l’unite de l’être  

          Remarquons la sorte singulière d’exercice que constitue la lecture de Mein Kampf: sentiments de répulsion d’abord, d’écoeurement, d’accablement aussi, et ainsi de suite – mais comme disait le Maréchal Lyautey : « Tout français doit lire ce livre ». Il convient donc de franchir le mur de l’aversion, d’affronter cette effroyable passion et de la regarder sans ciller au fond des yeux et pas seulement pour un devoir de mémoire, aussi incertain qu’impuissant : il s’agit avant tout d’y reconnaître son propre potentiel de méchanceté.

***

          Quel est le statut de quelqu’un comme Hitler dans le monde des frères (mais sans père) ? Hitler est un Grand Frère, soit celui qui met en œuvre une transgression capitale, une dérégulation majeure de jouissance, qui prend sur soi une identification totale au Mal et la propose à travers sa personne, sa stature propre, à l’identification commune. Dans le monde des frères (mais sans père), tout frère, tout frère sans exception, est invité, au-delà de son plaisir, c’est-à-dire au-delà de son bien-être (au-delà de l’égoïsme tout-venant et de la cruauté commune), à s’identifier à l’extrême de la jouissance fraternitaire – à la jouissance  intégralement dérégulée – là où se tient ce que nous appellerons avec Abraham Heschel « l’instinct mauvais ». C’est sur la dénégation d’une  fomentation à la fois individuelle et massive de l’instinct mauvais, décuplée par une dérégulation ingouvernable, que les frères ont construit leur humanisme et en particulier leur notion d’antisémitisme séparable – comme si la malignité, et même l’inhumanité, étaient isolables et détachables du Tout fraternitaire qui ne cesse pourtant de les surproduire. Qu’ils n’aient pas vu naître Hitler de leur propre sein signifie simplement qu’ils nourrissent sans le savoir le Grand Frère qui vient. Et qui est déjà là.

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          Ne confondons pas chez Hitler racisme et antisémitisme. Même si le tronc est commun, les racines sont différentes. L’antisémitisme d’Hitler n’a rien d’un antisémitisme séparable au sens des frères : il s’inscrit avant tout dans la tradition allemande de détestation du monothéisme hébreu. La thèse du mensonge juif, du mensonge à propos d’une quelconque réalité religieuse du judaïsme – voilà sous quelle forme existe cette détestation dans Mein Kampf. Tout le drame du judaïsme, son déchirement poignant, de toujours, entre l’universalisme prophétique et la volonté nationaliste, est rabattu sur ce « mensonge » supposé. L’inspiration est ici celle de l’Aufklärung et de ses successeurs de tous bords. A la faveur de la récusation du prophétisme systématisée par Spinoza et particulièrement développée dans la pensée allemande, s’est mise en place une série de qualifications de plus en plus hostile au monothéisme hébreu : illusion, fantasmagorie, fausseté, opium du peuple, et ainsi de suite. Le Traité théologico-politique a commencé à parler d’une imagination proposée à des gens frustes – et à la fin c’est devenu un mensonge. Dans Mein Kampf, Hitler revendique cette ligne de pensée, s’appuie sur l’autorité de Schopenhauer qu’il cite par deux fois, Schopenhauer suivant lequel « le Juif est le grand maître en fait de mensonge ». Un « mensonge » donc qui consiste à prétendre que les juifs sont une confession et non pas un peuple : « La vie (des juifs) au sein d'autres peuples, écrit Hitler, ne peut durer que lorsqu'il parvient à faire croire qu'il ne doit pas être considéré comme un peuple, mais comme une communauté religieuse. Cela est leur premier grand  mensonge ». Ainsi, dans l’esprit même de la tradition allemande la plus réputée, Hitler nie qu’il puisse exister une « religion juive », il nie toute dimension transcendante au monothéisme hébreu.

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          Il a une autre approche pour exprimer cela, une approche qu’on peut dire philosophique, il dit : « Par nature, le juif ne peut posséder une organisation religieuse, puisqu’il ne connaît aucune forme d’idéalisme et que, par suite, la foi en l’au-delà lui est complètement étrangère ». L'« idéalisme » au sens de Hitler, est la pointe de son spinozisme – de ce spinozisme décompensé qui va se déchaîner contre sa propre origine. Il le définit comme la capacité que possède l'individu de se sacrifier pour la communauté en tant qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la Nature. « En dernière analyse, précise-t-il, l'idéalisme répond aux fins voulues par la Nature  ». C’est au nom de cet « idéalisme », inconnu du judaïsme et pour cause, que Hitler rejette celui-ci. C’est là qu’il trouve son illumination, « l’ultime science, à savoir la connaissance des causes profondes et naturelles », autrement dit son gnosticisme – ou encore son amor intellectu Dei. Et ainsi, définition de l’intuition intellectuelle selon Hitler : « l'idéalisme le plus pur coïncide sans en avoir conscience avec la connaissance intégrale ». 

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mein kampf : le juif contamine la jouissance de l’un

          La troisième approche de l'antisémitisme enfin est celle qui permettra de faire le joint avec le thème raciste, le thème de la pureté de la race. Elle consiste à dire : le Juif est un corps étranger dans l'unité de l'être. C'est finalement la thèse centrale de l'antisémitisme moderne, dont on connaît la version populaire : le Juif ne peut être de chez nous, c’est un parasite et un squatter. Thèse qui touche un point tout à fait décisif puisque ce qu'annonce le monothéisme hébreu, c'est justement que l'être n'est pas un, mais deux et même à vrai dire et par structure trois : il y a un : ce qui est, deux : Ce Qui Est et trois : la relation qui les lie. Le drame du monothéisme hébreu mais aussi chrétien, c'est de vivre dans un monde qui ne veut pas savoir ce trois de l'être et qui s'obstine, fraternitairement, à fermer le couvercle de la marmite du ce qui est visible et donc à vouloir construire l'être du monde comme un – d’où la tentation permanente du panthéisme et de l’identification de Dieu avec cet un de la nature. En ce sens, vis-à-vis de cet un, le monothéisme est bien un intrus radical.  

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          Le racisme est différent de l’antisémitisme en ce qu’il ne concerne pas la structure de l’être, mais la jouissance de l’être. Notons comment Hitler parle en termes véritablement religieux de sa « conversion » à la haine raciste, alors qu'il ne connaissait ces sentiments, comme il le souligne, ni par culture ni par éducation. C'est en quelque sorte son moment de réforme de l'entendement, datant de ses jeunes années passées à Vienne en 1910-1911. A partir de cette « conversion » peuvent se déployer, pour s'articuler à sa philosophie de la nature, les thèses à proprement parler racistes et leur logique de purification ethnique. A partir de là également tout ce qui s'oppose à la « pureté de la Nature » devient pour lui « doctrine juive » – par exemple le marxisme « qui rejette le principe aristocratique observé par la Nature , et met à la place du privilège éternel de la force et de l'énergie, la prédominance du nombre et son poids mort ». C’est le marxisme qui incarne pour Hitler le « mensonge juif » à ce moment historique où se rencontrent ces deux pures expressions de l’instinct mauvais, entr’échangeant leur malignité, haine de classe contre haine de race, le nazisme naissant dans son chef et le jeune marxisme allemand, à peine plus âgé. Pour Hitler, « le Juif » souille – « infeste » dit-il, ou encore « infecte », son lexique est véritablement révulsé – la Nature , c'est-à-dire Dieu lui-même. De là il tire sa certitude : « la Nature éternelle se venge impitoyablement lorsqu'on transgresse ses commandements » ; et son devoir : il faut « rendre au créateur tout puissant des êtres tels que lui-même les a créés ». Et renvoyer les autres au néant eugénique. Le Dieu de Hitler, la Nature – qu’il nomme à l’occasion fort rhétoriquement « Seigneur », « Tout Puissant », ou même parfois « Créateur » – ce Dieu ne crée pas, il produit. Tantôt mâle quand on évoque sa puissance, mais à tout prendre plutôt femelle, éternelle parturiente.

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          Le dégoût ici est l’affect central : il indique la naissance d’une face de putréfaction dans la jouissance espérée, soit l’effet retour d’une réalité refusée. Avec le monothéisme, l’être du monde se révèle mortel : telle est la réalité dans le monde des fils, provisoire et déchéante. La Loi mosaïque était justement donnée pour ne pas trop se perdre dans ses voies de mort. Pratiquement construite autour du dispositif paternel, elle séparait principe de plaisir et principe de réalité : le projet fraternitaire, relativement récent dans sa phase explosive, de dérégulation de la jouissance, a consisté à faire sauter cette barrière de la Loi et à livrer la réalité au principe de plaisir. Mais alors s’est levé massivement à l’horizon de ce mode inédit de jouissance ce qui était à prévoir : l’inhumain. Quelque chose comme un réel de charogne qui s’est levé au-delà du lien fraternel.

 

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          L’inhumain, c’est la voie dans laquelle s’engage Hitler quand en 1910 il s’abandonne (se convertit) à la pente du dégoût, pente d’une déjouissance liée au rejet de la Loi , portée au point excédent, visionnaire, où l’on peut distinguer le grouillement néantisant de la mort contaminer toute jouissance – soit la ruine de tout être. C'est ce mode halluciné de dégoût qui donne sa coloration particulière à l'antisémitisme nazi – mais aussi, et nous entrevoyons ici la structure du tabou fraternitaire, à tous les grands rejets surmoralisés du monde des frères (mais sans père) qui visent à protéger la dérégulation de sa jouissance.

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  L’esprit du grand frere

 

          Le hérém de la synagogue d’Amsterdam se terminait ainsi : « Nous formulons l'excommunication, l'expulsion, l'anathème, et la malédiction contre Baruch d'Espinoza... que Dieu ne lui pardonne jamais ! » On se dit alors : et si tout le spinozisme, depuis le hérém prononcé contre son malheureux fondateur jusqu'au spinozisme furieux de Hitler, n'était vis-à-vis du monothéisme hébreu que l'expression, toujours reprise, quoique toujours défaite, d'une contre-excommunication ? Il est curieux de constater que l’un des plus spinoziens des philosophes allemands, Fichte, accusé d'athéisme, ait eu à revivre d'une certaine façon cette expérience du hérém et ne s'en soit d'ailleurs jamais tout à fait remis. Avec lui, le rejet du monothéisme en tant que métaphysique de la création est véritablement théorisé en Allemagne. Tout se passe comme si le hérém prononcé contre Spinoza restait vivant à travers les générations pour se renverser dans celles-ci en contre-hérém, comme si, de pinacle en pinacle, l'exécration contre le monothéisme hébreu, contre le prophétisme hébreu, prenait une sorte d'ampleur vocale, méchamment chorale, depuis le silence de Lessing, la réserve prudente de Goethe, l’idéalisme gaffeur de Fichte, l'âpre malveillance de Schopenhauer, l’ennuyeuse déconstruction de Feuerbach, les malédictions de Nietzsche, le contre-anathème internationalisé de Marx et Engels – et tout à coup l'explosion de haine pure, les vociférations hitlériennes, toujours soutenues, soulignons-le, par quelques sourdines universitaires discrètes, dont Martin Heidegger, qui a pu tout de même en son temps qualifier Hitler de « génie de la race ». Où l’on voit métaphysique et histoire en venir à former un nœud fraternitairement embarrassant, nœud repéré par Léo Strauss comme constituant le problème du nihilisme. Mais où l’on voit surtout une certaine pensée de l’être, de l’être pensé comme tout, pensé comme un, ne rien peser devant la mise en œuvre d’un terrifiant surrégime de la jouissance dudit un.  

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          Tout ceci ne signifie pas bien sûr que le monde des frères (mais sans père) est un monde nazi, mais que le nazisme fait partie d’une de ses faces nécessaires, celle où se pose la question de la liquidation du monothéisme, de sa persécution ou de son assimilation – mais comment assimiler celui qui dit : l’être du monde ne se suffit pas à lui-même ?  

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          À la fin cette histoire ressemble furieusement à une vengeance – la vengeance qui est la pente naturelle de l'utilitarisme médiatique des frères, et qui d'ailleurs figure en bonne place du programme républicain d'un brillant représentant du spinozisme français, Sade : supprimons la peine de mort, disait le terrible marquis, ce qui lui a valu une amusante réputation de démocrate, amusante lorsqu’on sait qu’il ajoutait : et accordons-nous à la place le droit à la vengeance. La vengeance privée bien sûr. Ce qui est un appel à régresser à un niveau d’archaïsme bien antérieur au un pour un du Talion. Sade, qui cherche à maximiser ici non pas directement la jouissance fraternitaire, mais sa dérégulation, Sade demande la dérégulation de la justice elle-même : la vengeance privée, cela veut dire la surenchère du multiple, la loi du mille contre un, simplement parce que la place du garant ultime de la justice est dérégulée – de sorte que quiconque peut dire désormais en lieu et place de la Tora  :

« A moi la vengeance et la rétribution,                                                                                                                                                  pour le temps où leur pied trébuchera.                                                                                                                                                Car il est proche le jour de leur ruine ;                                                                                                                                                leur destin se précipite !»                                                                                                                                                   

          Les frères ont renversé l'anathème divin du Deutéronome, ils en ont fait leur propre accusation, l'ont projetée sur le peuple élu – le passage à l'acte, le moment hitlérien, qu'ils rejettent loin d'eux avec horreur, bien qu'ils l'aient préparé, et le préparent encore, sans trop bien savoir ce qu'ils font – moment d'anti-jouissance, comme on dit antimatière – ce passage à l'acte nous a révélé que les frères savent leur promesse de jouissance fraternitaire ruinée par le monothéisme : aucune illumination sur la totalité de l'être du monde n'est venue ni ne vient éclairer leur recherche, aucune connaissance du troisième genre ou pour employer les termes de Hitler, aucun idéalisme. 

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          A la place du garant ultime du juste est donc apparu un grand trou, porte ouverte à une inhumanité horrifiante et illimitée – c’est par là qu’a surgi l’instinct mauvais émancipé, soit l’esprit de vengeance, ou encore l’esprit du Grand Frère. « L'effort pour rendre le mal qui nous a été fait s'appelle Vengeance », dit Spinoza. Très bien. Quel mal le monothéisme fait-il à la position panthéiste ? Il lui barre l'accès à un certain niveau de l'être : tu ne peux, lui dit-il, prétendre posséder le Tout de l'être – une part de l'être est réservée. Pour toi l'être est un pas-tout, un non-un. Cette impossibilité signifiée par le monothéisme, nous pouvons la désigner comme l’énoncé métaphysique du dispositif paternel – soit une des formes de l’énoncé du premier principe.

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Les frères, de leur côté, se retrouvent avec l'instinct mauvais dérégulé sur les bras, étudiant en vain un tas de solutions techniques – psychologiques ou chimiques, juridiques ou policières, au bout du compte militaires. Mais comment pourrait-il y avoir une solution technique à l'esprit du Grand Frère puisqu’il n'y a même plus de solution morale – le bien lui-même n'est plus une solution. Le monothéisme le savait depuis le début : « La réponse biblique au mal n'est pas le bien, mais le saint » dit Abraham Heschel. Et là le monothéisme se sépare de la solution de Léo Strauss (le retour à la vertu), à sa solution pour parer au nihilisme, car la vertu est inconsistante sans un noyau de sainteté sur lequel se fonder.

 

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La sainteté ? pourtant dans un monde presque intégralement fraternisé, la sainteté peine à se déployer. La réponse du monothéisme se déplace alors sur le terrain abhorré de tous les spinozismes, le terrain du prophétisme. Abraham Heschel : « Au problème du péché (des transgressions de la loi) correspondent les lois : l'obéissance à la loi empêche les mauvaises actions. Le problème du mauvais instinct lui, n'est pas résolu par l'observance. La réponse prophétique est eschatologique. »

 

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Eschatologique au sens où Qui Est, béni soit-il, a déclaré par la bouche d’Ezéchiel :                                                             

 

« Je répandrai sur vous                                                                                                                                                          une eau pure et vous serez purifiés ;                                                                                                                                                        de toutes vos souillures et                                                                                                                                                                  de toutes vos ordures je vous purifierai.                                                                                                                                               Et je vous donnerai un cœur nouveau,                                                                                                                                                   je mettrai en vous un esprit nouveau,                                                                                                                                            j’ôterai de votre chair le cœur de pierre                                                                                                                                                  et je vous donnerai un cœur de chair. »

 

Ce qui veut dire que lorsque domine l'esprit du Grand Frère, et contre toute attente, l’initiative appartient à Qui Est en qui se tient le noyau indémontrable de toute sainteté.

                                                                                                                                 Jean-Louis Bolte,

novembre 2002

 

(Une première version de ce texte est parue dans la revue Contrelittéttérature, n° 11, hiver 2003) 

03.04.2008

l’attracteur de jouissance

Deuxième texte de Jean-Louis Bolte formant l'ensemble des Sept Vifs Contournements des Remparts de Jéricho, paru en 2001 dans Contrelittérature /n°7 : L'Attracteur de jouissance.

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Saint Thomas nous dit que la vérité se construit en deux temps : d'abord la forme de l'esprit devient la forme de la chose (pas la matière bien sûr, seulement la forme). Il en obtient un concept. Ensuite l'esprit fait un pas de côté et, se séparant de la chose, il porte sur elle un jugement d'existence. Il reconnaît qu’elle existe et par là il sait que sa connaissance est vraie.

Or, la forme que notre esprit est devenue, il ne veut pas s’en séparer : il ne peut donc en reconnaître l’existence. Le présent texte exhibe cette forme et se voit alors contraint de poser un jugement d'existence, non sans hésitation – hésitation qui adoucit la violence du jugement derrière l'euphémisme d'une hypothèse. Car du coup, nous voilà avec la vérité sur les bras. Et c'est la guerre ! Et celle-ci c'est la der, la der des der !

                                 JJ

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Pour comprendre quelque chose à l’histoire de la jouissance, il convient de distinguer ce qu’il en est dans le monde des fils de ce qu’il en est dans le monde des frères (mais sans père). Jouir à la façon moderne, suivant le mode du plus-de-jouir, est quelque chose de nouveau.

 

C'est une affaire qui a couvé, couvé... Nominalisme, Renaissance, Réforme, Lumières, Révolution et ainsi de suite, le sinistre XIXe, le terrible XXe... Elle a couvé dans le monde des frères (mais sans père) qui s’en édifiait dans l’ombre. Il en est resté une volonté générale des frères, à nous transmise sous la forme de l'énoncé établi par Rousseau – la loi est l'expression de la volonté générale – proposition que nous reprenons plutôt sottement tous en choeur sans voir qu'elle tient son peu d'existence de cet autre énoncé qui surplombe modernité et postmodernité : on devrait pouvoir mieux jouir.

 

La dite volonté générale ne dit rien d’autre et c’est pour cela que les lois sont faites. Seulement ce n’est pas une bonne idée.

Tout ceci commence par un je veux accompagné, ne l’oublions pas, d’un je dois.  

L

TROIS GRANDS FRERES : KANT, SADE, BENTHAM            

 C’est parce que chez eux la volonté donne ses ordres à la raison – au lieu de s’en faire une amie, comme il se fait dans le monde des fils – que les frères se trouvent privés à la longue d’une dimension humaine proprement décisive, à savoir le bon sens. Plus exactement nous pouvons dire qu’aujourd’hui les frères ont perdu la raison. Et loin que ce soit le flambeau de la raison qui éclaire le monde moral des frères (mais sans père), c’est au contraire celui d’un je veux, à ceci près que ce flambeau n’est guère qu’une méchante torche.

En réalité, le frère n’est pas très sûr de ce qu’il veut et de ce qu’il doit faire pour l’obtenir. Le frère est quelqu’un de fondamentalement désorienté. C’est un effet, structurel comme on va voir, de son je veux aussi bien que de son je dois.

Et Sade, qui n’y va jamais par quatre chemins, est celui qui révèle ce qui se cache derrière les diverses vacillations des je dois et des je veux fraternitaires. Le je dois tout d’abord, que dissimule-t-il ?

Notre grand frère ici, notre guide, c’est Kant. À son propos, Lacan n’hésite pas à affirmer, dans son célèbre Kant avec Sade que La Critique de la Raison pratique est un livre érotique. “Erotisme sans doute innocent, nuance-t-il, mais perceptible”. Pour lui ce livre n'est rien d'autre, la longue traque inconsciente d’un certain objet – tout à fait propre, comme il le montre, à être objet de jouissance.

Kant veut construire le je dois en lui donnant la même rigueur qu’une loi de la nature. Il faut que le je dois s’impose à tout le monde sans que personne puisse y redire. Le danger c’est bien sûr l’intérêt personnel, la passion, l’avarice, le sentiment intime, et même la simple perspective du bonheur – toutes ces choses, dit Kant, sont pathologiques, elles soumettent mon je dois à une jouissance parasite.

Aussi la volonté doit-elle rejeter fermement tout ce pathologique qui peut la tenter. Bref, après avoir soigneusement refoulé tout désir, il faut écouter ce que nous dicte la voix de notre conscience et qui se présente, au dire même de Kant, comme un impératif inconditionnel. Notons ici la différence de cet impératif avec celui de la loi mosaïque : la loi mosaïque reconnaît ce que rejette Kant non comme pathologique (c’est-à-dire comme indésirable – indésirable parce qu’irrationnel), mais comme mal, parfaitement désirable mais mal. Le geste de Kant crée donc une double difficulté sur la question du désir :  d’une part il obscurcit son rapport au mal – de l’autre il organise son refoulement.

C’est dans La Philosophie dans le Boudoir que Sade lève ce refoulement. Cette œuvre, en effet, dessine en creux une maxime kantienne, traduite par Lacan à la sauce de Sade : “ J'ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l'exercerai, sans qu'aucune limite n'arrête le caprice des exactions que j'ai le goût d'y assouvir ”.

Petit changement : le tu dois kantien est devenu un je dois. Et certes on peut considérer que cette maxime a la forme d’une maxime kantienne, c’est-à-dire qu’elle se présente à nous comme la forme universelle d’un devoir qui exclut de notre part tout pathologique, tout ce que Kant a pris soin de refouler – puisque le seul pathologique qui s’exprime là-dedans est pris en charge par l’Autre.

Car dans la maxime de Sade, ce n’est pas la conscience qui parle (comme le voulait Kant), mais bien à travers le discours de l’Autre, le désir inconscient lui-même. Ainsi se révèle que le je dois des frères cache un je veux jouir. Remarquons que si on avait pris les choses sous l'angle de ce qui nous vient d’outre-atlantique et qui nous submerge à la fois économiquement et culturellement, qu'on appelle libéralisme et qui propage mondialement l'écho glaçant de l’utilitarisme pratique, on trouverait au coeur de cette horreur le même énoncé d'un je veux inconditionnel, absolu et absolument rationnel.

Mais là, la volonté n'est déjà plus celle du philosophe, mais celle du législateur. En quoi consiste le calcul utilitariste ? Exactement à se donner les mots qu'il faut pour pouvoir atteindre et maximiser, par voie d’impératif, la jouissance qu'il faut. Avec l’utilitarisme, le je veux jouir prend l’inflexion d’un tu dois mieux jouir. L’exemple type de création du mot qu’il faut, création qui apparaît toujours, soulignons-le, à l’intersection de l’opinion et du droit, est celle du mot pédophilie, créé en France en 1969 – le branle-bas subséquent montrant combien on touche là à la jouissance qu’il faut, ou ce qui est, comme on va voir, la même chose, à la jouissance qu’il ne faut pas.

Ce que Bentham appelle logique de la volonté ce n'est rien d'autre que cela : essayer de se donner la jouissance qu’il faut (ou qu’il ne faut pas) en disant les mots qu’il faut. Il faut dire essayer, parce qu’en réalité l’utilitarisme pratique arrive très mal à ses fins. C’est que, si derrière le je dois on sait qu’il y a un je veux jouir, on ne sait pas très bien ce qu’il y a derrière le je veux jouir, ni même d’ailleurs derrière le je veux. Là encore on a besoin de Sade.    

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la jouissance qu’il faut et celle qu’il ne faut pas

Distinguer la jouissance qu'il faut de celle qu'il ne faut pas est problématique car il semble qu'on ne jouisse jamais assez bien. Et les frères font comme ils peuvent. Ils cherchent, le plus souvent à l’aveugle, sinon à atteindre à la jouissance qu'il faut, du moins à éviter celle qu'il ne faut pas.  La jouissance qu'il ne faut pas a plusieurs faces. L'une de ses faces est montée de toute pièce par la naïveté idéologique des frèresc'est la faute aux tabous judéo-chrétiens, disent-ils. 

Seulement ça ne marche pas comme ça.  Car la jouissance qu'il ne faut pas a une autre face, c'est la face du ratage. La face du malaise dans la civilisation. On baise mais ça ne suffit pas, il faut sucer ; on suce mais ça ne suffit pas, il faut enculer ; et ainsi de suite, ça vire encore en eau de boudin : monte une sourde et obscène réclamation où s’entendent déjà les vociférations impitoyables du Marquis... c’est qu’on trouve qu’on ne fait pas une seule chair, ça foire, ça déçoit.

La plupart des frères mettent donc cela sur le dos de l'interdit. Pourtant il est difficile de confondre le ratage avec l'interdit. Le ratage est en fait consubstantiel à la jouissance qu’il faut, il est lié à la nature de la pulsion, à l’inaccessibilité de son objet, de sorte que cela fait dire à Lacan, à propos de Bentham, que certes il vise bien la jouissance qu'il faut, mais “ à ceci près que – équivoque entre faillir et falloir – la jouissance qu'il faut est à traduire la jouissance qu'il ne faut pas ”.

Il convient de bien voir que ce ratage – petit ratage certes au sens où ce ratage signifie qu’il n’existe aucun juste soulagement de nos tensions – ce ratage donc fait partie d’un champ de ratage plus général qui est le champ des souffrances de toutes sortes – grand ratage des tensions sans soulagement, tensions sans objet, qui s’étendent sans but – et qu'en réalité, il semble exister un espace relativement homogène de la jouissance qu'il ne faut pas, qui s'étend d'un point zéro que nous appellerons la mort à un illimité qui reste à définir. Entre ces deux index se déclinent toutes les formes de ratages et de souffrances possibles, le ratage devant être tenu pour un cas particulier de souffrance. Et la jouissance pour une petite souffrance. Il n'y a donc pas de jouissance qu'il faut qui ne se fonde à la fin, par son ratage même, sur un lit de souffrance.

 

 Un des drames majeurs de ce ratage, douleur chronique, inguérissable, c’est le solipsisme. Fondamentalement, la jouissance est solitaire, elle ne se soutient que de son je veux jouir, à quoi se réduit la parole dans le monde des frères (mais sans père). C’est ainsi qu’au regard de la jouissance, au regard de ce je veux jouir, l’Autre n’existe pas. Le frère est seul, atrocement seul dans sa fraternité, naufragé dans la mer de ses je veux jouir, laquelle mer il nomme Communauté. Il est seul quand il baise, mais il est seul aussi dans toutes les formes qu’il a données à sa jouissance depuis l’immense prolifération de ses blabla, jusqu’aux formes multiples de l’“art” qui encombre ses musées et ses salles de concert, en passant par ses longs monologues consommatoires et par tous les plaisirs postmodernes et festifs qu’il s’est imaginés au corps.

 

 

   L’AU-DELA DU MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)

Sachant tout cela, Sade s'est révélé le plus conséquent des frères en se donnant pour tâche de construire la vraie jouissance qu'il faut. Le problème qu'il s'est donné à résoudre est celui du ratage qui ne rate pas. Ne disposant pas de la solution en force du frère postmoderne, la solution de catastrophe par la technoscience, il a dénudé pour nous ce problème. Et conscient que toute jouissance va au ratage, c'est-à-dire à la souffrance, il a distingué entre la souffrance qu'il faut (pour jouir sans ratage) et la souffrance qu'il ne faut pas (qui fait rater la jouissance).

Et ainsi la souffrance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui. La souffrance qu'il ne faut pas c'est l'interdit.

 

En “ redressant ” cette formule, on obtient : la jouissance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui ; la jouissance qu'il ne faut pas c'est l'interdit. Là se révèlent les exactes formules du programme du Tribunal de l’Opinion Publique cher à Bentham, à commencer par celles de son secteur média.

Et pourtant Sade n’est pas utilitariste, il ne calcule pas ses plaisirs. Soulignons au contraire chez lui ce trait singulier qui caractérise sa volonté de jouissance, c’est qu’elle n'admet aucune limite. Par là Sade nous indique la  dimension d’un au-delà de l’utilitarisme. C’est que l'antinomie du ratage qui ne rate pas ne trouve pas ici encore tout à fait sa solution. En effet, si la vraie jouissance qu'il faut est la souffrance d'autrui, on bute là aussi sur un ratage, à savoir la mort de cet autrui. Je jouis de la souffrance d’autrui et il meurt ! Ma jouissance m’échappe, me voilà retombé dans la jouissance qu'il ne faut pas !

Dépit inacceptable qui oblige l'homme sadien – c'est-à-dire le frère, soit tout frère du monde des frères (mais sans père) – à se donner un espoir. Cet espoir est celui de la seconde mort dans laquelle on peut toujours souhaiter que tombe la victime mourante. Ainsi dans Juliette : “Le meurtre n’ôte que la première vie à l’individu que nous frappons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde” . La seconde mort, l'étang de feu[1], c'est bien sûr l'enfer, le lieu d'une souffrance qui ne finit pas – l'assurance d'une souffrance illimitée. Et Saint-Fond, dans Juliette, inflige à ses victimes des supplices dont il est convaincu que le tourment les suivra dans un au-delà éternel. Et voici ainsi dévoilé par Sade le secret espoir de tout frère : loin d'être athée, le frère croit secrètement aux fins dernières, non pas au Paradis certes mais à l'enfer comme lieu où la jouissance ne rate pas.

Pour que la fraternité soit, il faut qu’il y ait cet au-delà.

Freud avait perçu ce problème de la nécessité logique d’un au-delà : il y avait répondu en formulant son hypothèse métapsychologique d'un au-delà du principe de plaisir. Remarquons qu’on ne peut confondre le plaisir (notion freudienne) et la jouissance (notion introduite par Lacan). Le plaisir, c’est parvenir au bien-être, la jouissance c’est être bien dans le mal. Le plaisir c’est le côté maman et moi du monde des frères. La jouissance c’est le côté Satan et moi.

Au-delà du plaisir, Freud a donc relevé qu’apparaissait dans le sujet de la jouissance, la fameuse pulsion de mort, qui lui semblait se présenter sous une double face : une tendance de retour au zéro total, c'est-à-dire à la mort conçue comme état anorganique, en même temps qu’une tendance d’agression, par exemple la haine, tendance dont nous venons de souligner la nécessité d’illimitation – et la haine paraissait à Freud impossible à déduire des pulsions sexuelles. Et ici, il convient de marquer une pause. Car voici que de cette évocation d’un au-delà surgit une drôle de chose…

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 ALLURE DE L'ATTRACTEUR DE JOUISSANCE

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Si nous faisons un pas de côté pour jeter un regard sur la structure ainsi révélée, nous voyons se déployer une étrange géométrie de l’espace, à la fois continue et bouclée. Elle permet de figurer la mort et la seconde mort comme superposées, l'une comme envers de l'autre, en même temps que prolongées l’une par l’autre. Nous  voici donc en présence de l’attracteur de jouissance.

Lacan avait proposé en son temps une semblable topologie pour figurer la réalité de son sujet : la fameuse bande de Moebius. Nous la retrouvons ici, bande bouclée de l'espace à une seule face et un seul côté qui nous fait comprendre par sa métagéométrie cette difficulté constitutive de la jouissance qu'il faut : c'est qu'elle est inséparable de la jouissance qu'il ne faut pas.

Jouissance zéro et jouissance illimitée, plaisir et jouissance – Maman et Satan donc, les voici tous les deux bras dessus bras dessous, l'un sur une face, l'autre sur l'autre face, et c'est la même face. Et voici que, horreur, embarqués sur sa surface dans un quelconque sens de jouissance, nous sommes toujours menés vers un dernier tombeau : si nous voulons tourner le dos à la mort nous nous dirigeons vers l'enfer, et si nous voulons tourner le dos à l'enfer nous nous dirigeons vers la mort.

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Géométrie de L’attracteur  de   Jouissance :   LA BANDE DE MOEBIUS

 

Attendez ! se dit-on. Mais où est donc passée la Loi ? La Loi devrait mettre de l’ordre.

Or la  Loi, la Loi des fils s’entend,  celle du bon sens – disons les Dix Commandements – la Loi est déconstruite. Nous sommes désormais entrés dans une situation inédite. Ayant entrepris d’abandonner les métaphores fondatrices, conformément aux principes benthamiens, nous vivons sous une “ loi ” strictement positive et pragmatique de prohibition dérégulante, ou si l’on préfère de dérégulation prohibante, qui essaye de faire passer le plaisir pour de la jouissance et la jouissance pour du plaisir. Autrement dit Maman devient Satan et vice versa.

Remarquons que la Loi ne faisait que nommer l’attracteur de jouissance, mais pour le désigner comme mal. Et en nommant la figure elle la faisait exister.

Car la jouissance, n’ayant pas d’être, est tout de même un acte, elle a besoin d’être nommée pour exister. Ceci n'a rien de nouveau, nous le trouvons déjà dans l'Epître aux Romains[2] : “ J'aurais ignoré la convoitise si la Loi n'avait dit : tu ne convoiteras pas ”. Bref, la Loi donne la connaissance de la jouissance[3] (celle qu'il ne faut pas inséparablement unie à celle qu'il faut) – et du coup lui confère existence et structure.

§§§

Mais aujourd’hui, au jour de la déconstruction de la Loi, il est exclu qu’aucune jouissance, même prohibée, se dise péché – de sorte que débaptisé, l’attracteur de jouissance perd son nom de mal, et rien ne peut plus se comprendre de ce qui a lieu. Pour échappper à cet effet d’ignorance, formulons une hypothèse. Elle nous permettra d’asseoir une théorie du principe de réalité du monde des frères (mais sans père).

Il faut dire que la réalité du monde des frères présente une morphologie curieuse : chacun de ses niveaux s’est plié à la forme piégée de l’attracteur global et tend à adopter son mouvement de Grand Huit déjanté. Si nous essayons d’en saisir rapidement l’articulation individu-communauté, qu’observons-nous ? Sade est là encore bienvenu, puisque c'est lui qui le premier,  dans le fameux pamphlet  Français, encore un effort pour devenir Républicain qu’on trouve dans La Philosophie dans le Boudoir, a formulé ce que devait être le programme politique intégral du monde des frères (mais sans père), montrant la nécessité de joindre au premier effort républicain (effort pour le bonheur, c'est-à-dire pour le plaisir), un second effort, pour la jouissance . Nous nous contenterons ici d’en relever la stratégie d’antidécalogue.

Ce qu’à la fin nous dit Sade, c’est que l’effort fondamental pour construire la réalité fraternitaire est celui de dérégulation de la Loi des fils.

Par rapport au XVIIIe siècle, le phénomène nouveau est le déploiement de la technoscience, à la faveur duquel l'attracteur global a pu imposer sa forme à tous les niveaux de cette réalité. La technoscience s'est en effet de plus en plus orientée vers la solution du problème du ratage qui ne rate pas – se donnant pour tâche de favoriser l’obtention de la jouissance qu'il faut. Elle a donc pris la tête de la foule bruissante et prolifèrante des je veux jouir en lui apportant des idéaux techniques toujours plus psychotiques, toujours plus orientés vers la réalisation de l'homme-machine, et en imposant aux je veux jouir individuels, ses propres règles d'expérimentation totale.

La pragmatique utilitariste qui en résulte s'attache à verser au compte de la communauté – notamment de ses sphères juridico-médiatique – tous les je veux jouir, qui se trouvent alors reformulés au niveau collectif, à la fois garantis et imposés suivant des règles de pseudo-consensus, qui ne sont de fait que les règles de l'attracteur.

Chaque frère abdique ainsi son jugement particulier pour s'en remettre au jugement du consensus, soit aux tendances générales de jouissance. Soulignons que cette perte du jugement particulier constitue véritablement le désastre subjectif majeur du monde des frères (mais sans père).

 Il est certain que l’organisation ainsi obtenue ne peut avoir d’unité structurelle. Imaginons un embrouillement de techno-tourbillons métastasés et entrecontrariés, générateur de catastrophes multiples. Échappent justement à cette influence chaotique ceux qui, vivant pourtant dans le monde des frères (mais sans père), ont conservé leurs attaches et références de fils – mais à ce niveau, le simple respect de la Loi traditionnelle ne suffit plus, il faut y mettre un autre paquet. C’est le but de notre hypothèse.

 

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    L’hypothèse de l’enfer   

Alors certes on ne peut empêcher de penser que l’attracteur global soit une hypostase, une sorte de projection collective de la volonté commune. Mais le style désastreux, voire apocalyptique adopté par notre “attracteur étrange”, notre attracteur de jouissance, pour maltraiter les faces de la réalité  (par exemple la nature) dont les frères veulent (doivent) jouir c'est-à-dire user, et donc suivant la pragmatique utilitariste abuser, doit à la fin nous apparaître lui-même comme style supérieur, majeur, intégrateur, de jouissance.

En clair, tout se passe comme si quelque salopard s’amusait de nos malheurs.

Car ce que n'explique pas la notion de pulsion de mort introduite par Freud, c'est comment peuvent apparaître des tendances agressives portant la marque de l'illimité. Le désir d'illimitation dans le mal dépasse de façon inexplicable, lorsque nous le voyons se manifester dans les histoires individuelles ou dans l'histoire tout court, la simple nécessité d'une tendance de retour à l'inanimé.

D'autant que nous devons observer que, dans le contexte de dérégulation de la Loi entreprise par les frères, cette tendance se développe dans des proportions à la fois monstrueuses et étranges. Pour maintenir la consistance de notre logique, nous allons suivre Sade non dans ses idées – Sade ne croyait de toute façon ni en Dieu ni en diable et s’il évoque parfois l’enfer, c’est le mouvement  même de son écriture qui l’y porte – nous allons le suivre dans la vérité de son écriture. Je veux jouir sans limite, dit Sade-Saint-Fond, exprimant par là l'intention dernière du monde des frères (mais sans père) – je veux jouir sans limite mais pour cela il est nécessaire que la seconde mort, l’enfer, existe. Il pose donc l’hypothèse de l’enfer, en tant qu’elle permet une réponse possible à la question : comment peut-on aller aussi loin que l’on veut dans le mal ? Soit une hypothèse de fils.  

Ici Sade construit le monde des frères (mais sans père) avec des hypothèses de fils. C’est au fond l’inverse de ce que fait Freud qui tente de conserver le monde des fils – la dialectique de l’Œdipe, fondée sur la fonction paternelle, est en effet une dialectique de fils – avec des hypothèses de frères. À notre tour voyons comment reconstruire le monde des fils avec des hypothèses de fils.

Posons nous aussi l’hypothèse de l’enfer. En le faisant, soyons conscient de revenir sur quelque chose que Descartes avait énoncé sans le considérer autrement que comme une chimère métaphysique, la supposition du Malin Génie. Cette supposition, si nous l’adoptons, nous mène à ceci : il pense, je veux. 

 

Le cartésianisme en effet commence à un je veuxje veux douter des choses du monde – et finit de même : je veux me rendre comme maître et possesseur de la nature, soit suivant la pragmatique utilitariste en user et abuser. Le Malin Génie “pense”, et il m’en vient cette volonté de jouissance des choses du monde[4], de sorte que mon existence n’a pas d’autre consistance que ce je veux jouir – j’existe certes, mais déboîté de tout être. Posons donc l’hypothèse de l’enfer. Hypothèse de fils, hypothèse somme toute raisonnable, et qui simplifie pas mal de problèmes, quoique qu'elle nous mette en guerre. Elle nous met en guerre avec l’impensé fraternitaire.

 

Les frères ont toujours en effet repoussé cette hypothèse et fort énergiquement, à l'exception des marges satanistes il est vrai. L’unanimité farouche qu'ils manifestent à ce sujet doit être tenue pour d'autant plus louche qu'elle succède à l'unanimité de sens contraire qui a règné des millénaires dans le monde des fils. Il est temps de réexaminer cette donnée.

 

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    implications immédiates

Reconnaissons qu’en faisant cela nous franchissons la ligne jaune instituée depuis Kant et la Critique de la Raison Pure – ligne qui met hors-jeu toute autre réalité que phénoménale. De sorte que nous serions en pleine Schwärmerei métaphysique. Et bien, au tour des frères d’être hors-jeu.

 Soyons intempestifs, soyons des fils. L’enfer en effet, n’est pas ni ne peut être un phénomène, car à supposer son existence, nous ne pouvons considérer cette existence comme naturelle. Préternaturelle disait la vieille théologie, autrement dit non pas au-delà de la nature, mais à côté d’elle et mélée à elle.

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Nous ne voulons toutefois bousculer personne et c’est pourquoi nous proposons une hypothèse à options : une option faible et une option forte. Après tout, beaucoup, qui sont aujourd’hui sur des positions de fils, ne sont pas prêts à accepter l’hypothèse forte qui pose : l’enfer existe, en pleine activité parce que dérégulé. Pour ceux-ci nous avons ménagé cette hypothèse faible : la dérégulation de la Loi s’accompagne d’un ravage inévitable, pullulant et invincible – ou encore : face à la jouissance dérégulée nous ne pouvons qu’être dévorés.

D'un oeil renouvelé, quasi-platonicien, du même oeil qu'on avait dans le monde des fils, examinons alors notre attracteur de jouissance en  nous souvenant que si nous pouvons l'observer ainsi dans sa singulière géométrie – imaginons-le en légère rotation, bande bouclée dessus-dessous, une seule face, un seul côté – c'est parce que la Loi l'a produit en le révélant. Et pourtant si la Loi nous l'a fait connaître, nous permettant du même coup de jeter un oeil sur lui, elle ne nous a pas permis de nous en dégager, encore moins de le supprimer, ni non plus l’empêcher de se retourner contre elle-même (la Loi des fils – qui était pourtant comme sa cause) pour la déconstruire.

Car la Loi ne suffit pas pour endiguer le mal, il y manque encore un certain verrouillage qu’il n’est pas dans notre propos d’examiner ici. L'hypothèse de l'enfer, faible ou forte peu importe, est faite pour reconstruire, il est naturel qu’elle nous entraîne dans des remue-ménage aussi bien éthiques qu'épistémologiques. Les deux ordres sont liés. L'enfer est en effet ce qu'on peut penser mais non connaître – non pas qu'on ne puisse le connaître, il ne s'agit pas d'un inconnaissable de la raison, ni d’un non-savoir inconscient, bien au contraire, puisque Auschwitz par exemple doit être tenu pour une expérience de l'enfer.

D’un autre côté, l’enfer n’est pas non plus un phénomène – on peut en faire l’expérience, non l’expérimentation. On peut penser l'enfer mais non le connaître, cela signifie qu'on doit s'interdire de s'en approcher et être conscient que dans le monde des frères (mais sans père) la route de la jouissance est piégée. La structure de l'attracteur de jouissance est telle que s'engageant sur le chemin de la fraternité on se retrouve devant le portail d'entrée de Auschwitz.

Cette position éthique – l’enfer peut être pensé mais non connu – tend à nous replacer dans la perspective de la Loi traditionnelle non pour la rétablir dans son statu quo ante, mais pour la dépasser dans le précepte – point à préciser. De ce point de vue, l'hypothèse de l'enfer équivaut à la présence de l'arbre de la connaissance du bien et du mal placé par Dieu dans le jardin d'Eden[5].

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Deuxièmement, cette hypothèse (qu’elle soit faible ou forte là aussi) équivaut à poser l'existence d'une organisation globale de destruction de l'humain. L'hypothèse de l'inconscient approche cela avec la notion de pulsion de mort.

Mais il ne s'agit pas ici d'une simple loi d'entropie, d'une loi de dégradation énergétique fut-elle globale. Il s’agit de l’existence d’un ordre tourné vers la destruction de l'humain, à la faveur précisément de l’illimitation de la tendance destructrice.

À la lumière de cette hypothèse, la volonté générale de Rousseau apparaît comme un simple écho de cette organisation – et remarquons qu'à supposer une telle organisation, elle semble trouver son principal moyen d'application dans la structure même de notre attracteur de jouissance, ce qui veut dire qu'il faut supposer une interface interne à l'attracteur, qui vaille à tous les niveaux d’échelle, qui engage tout un chacun à emprunter ses voies, mais aussi bien est générée par lui puisqu'on peut placer cette interface – qui ne peut être autre que le manque-à-être de l'objet de jouissance, de l'objet de la pulsion élargi aujourd’hui à la foultitude des objets apparus dans le monde des frères – dans le vide central autour duquel se déroule et se boucle le ruban de jouissance. Par là nous posons que l’enfer commande à l’inconscient via l’objet. Où l’on voit qu’en régime de dérégulation notre attracteur de jouissance est un strict déformateur – à la fois désorientateur et disperseur de formes.

De sorte qu’il n’est la source d’aucune création morphologique, d’aucune sublimation ni art. Il fabrique des ombres tout au plus –du semblant et des ténèbres. Et ainsi ce que les frères font passer pour édification de leur monde, n’est en réalité que la déconstruction du monde des fils.

 

                                               JLB

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24.02.2008

l’ignominie du monde des frères

J'ai demandé à Jean-Louis Bolte la permission de mettre en ligne un certain nombre de ses textes qui me semblent être d’une très vive actualité.

Ce premier texte a d’abord été publié par Alain Santacreu dans le n° 5 de la jeune Contrelittérature qui fêtait alors sa première année d'existence. De là, Alain de Benoît a voulu le publier dans Krisis, où il est paru dans le n° 26 (« Droit/non-droit »).

Il est tiré d'un ensemble inédit intitulé Sept vifs Contournements des Remparts de Jéricho. C'est le texte d'ouverture de cet ensemble que je présente ici, dans lequel nous faisons connaissance avec ce que Bolte appelle « le monde des frères (mais sans père) », et où nous voyons que ce monde, qu'il oppose au « monde des fils », s'est construit sur une crise du jugement, et plus exactement sur fond de déclin du jugement d'existence – pour le dire simplement sur la perte du bon sens consécutive à la déconstruction d'une institution véritablement stratégique : le père judéo-chrétien et son double juridique, le père du Droit romain.

Le titre de ce texte, « l'ignominie du monde des frères », renvoie à quelque chose qui devrait nous sauter aux yeux : abolie la négation paternelle, c'est la loi des mères qui prime et cette loi, en tant que loi de jouissance, est livrée au caprice, à la bassesse et à la fin ou délire.

                                             J J

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 l'ignominie du monde des frères

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   DE LA NEGATION     

D'où vient la négation ? D'après Freud elle ne vient pas de l'inconscient. L'inconscient ne connaît pas la négation, dit Freud. Qu'est-ce que cela veut dire l'inconscient ne connaît pas la négation ? Cela signifie que s'il la connaissait, l'inconscient ne se permettrait pas de dire tout et son contraire, nous ne pourrions pas rêver d’une vache qui parle ou d’une conversation détendue avec Isaac Newton – plus de paradoxe, plus d'oxymore, plus de bizarrerie, l'inconscient serait directement géré par le principe de contradiction qui veut que sous le même rapport, on ne puisse dire une chose et son contraire. Ainsi l'inconscient serait conscient et nous n'en parlerions plus.              

Un univers mental conscient est gouverné par une logique de type plus ou moins classique. En principe, à la bonne ou mauvaise foi près, on essaye de ne pas mélanger le vrai et le faux. Ainsi une logique minimum, de type vérifonctionnel, a besoin de deux choses et de deux seulement : elle a besoin de pouvoir connecter ses énoncés et elle a besoin de pouvoir les nier. Les nier, c'est-à-dire mettre en balance leur vérité, les considérer soit comme vrais soit comme faux. En disant que l'inconscient n'a pas besoin de la négation (de sa valeur logique), Freud veut dire que l'inconscient se contente de connecter les énoncés, sans aucun souci de vérité, ni même de vraisemblance. Autrement dit, la négation n'est pas une représentation interne à l'appareil psychique, elle y est introuvable.              

La négation n’est pas une représentation interne à l’appareil psychique et pourtant le sujet ne l'ignore pas. Elle lui est donc fournie de l'extérieur. En bonne doctrine freudienne, il faut qu'elle lui soit fournie par la réalité.            

Lorsque la négation ainsi introduite – on ne sait toujours pas d'où elle vient, remarquons-le – rencontre le domaine inconscient, que se passe-t-il ? Disons qu'il y a de la censure, du refoulement, il y a ce que Freud appelle une structure névrotique. La question importante est ici de savoir comment est introduite la négation, c'est-à-dire comment un principe civilisateur vient mettre de l'ordre dans cette espèce de libre-service des désirs qu'est l'inconscient.   

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   LA NUIT DES FILS         

Dans l'univers traditionnel, celui que nous pouvons appeler le monde des fils, nous connaissons la réponse apportée par la psychanalyse, par Freud, par Lacan : celui qui apporte la négation au sujet, qui l'introduit dans son monde intérieur comme principe de raison, c'est le père. Mais nous pouvons voir aujourd'hui (dans un contexte de déconstruction du dispositif paternel) que cette réponse a quelque chose de théorique. Il ne suffit pas en effet de dire c'est le père qui apporte la négation au sujet. Il faut dire c'est le père à la faveur d'un assentiment général – ce qui veut dire que, pour que ça marche, il faut que tout un tas de gens soient d'accord. Il faut que la société (comme on dit) soit d'accord, mais surtout que la mère soit d'accord et l'enfant par la même occasion.                     

       Ainsi le père est un dispositif traditionnellement civilisateur. Totem et Tabou de Freud essaye de cerner cela. Pour Freud, le père est celui qui succombe sous une violence originaire. Au moment où Freud saisit ce mouvement, le dispositif du père est déjà mis en contestation par les Lumières et ce qu'il en saisit prend la forme du meurtre. Remarquons que dans le monde traditionnel le problème de la mort du père se pose différemment, puisque cette mort est institutionnalisée, inscrite dans le droit, le père étant celui qui transmet (son nom, son bien) à cause de mort suivant les termes mêmes reçus par les juristes. Ce qui par là est institutionnalisé, au niveau symbolique, est la distribution généalogique des places : le père est celui qui cède sa place d’enfant à son propre enfant, il est celui qui accepte de mourir comme enfant pour transmettre cette place. Or, de ce point de vue symbolique, on peut dire que le droit révolutionnaire a refoulé cette dimension de la mort du père, la transposant par là-même sur un plan non institutionnel, sur le plan de la violence réelle. Plan qui n’existait pas comme tel dans le monde des fils puisque dans ce monde, à la manière du père que décrit Péguy dans Le Mystère du Porche de ln a Seconde Vertu , le père désire mourir. Il désire transmettre, selon son droit et non selon les lois de l’inconscient :  

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera plus.
  Où il ne sera pas.                                                                                                                                                                       Où ses enfants seront.
  Le règne de ses enfants.
            

§§§

 

Dans le monde des fils, la proposition civilisatrice peut s’énoncer ainsi : il n’y a de père que Dieu, et celui qui en occupe la place désire mourir.

Ce que le droit révolutionnaire institutionnalisera de son côté c’est en quelque sorte le père vivant. La véritable négation du droit d’Ancien Régime par le droit révolutionnaire semble bien se situer à ce niveau de principe. Le père n’est plus essentiellement celui qui transmet (y compris une éducation) mais le père aimant et affectueux, le père réduit au seul rôle d’éducateur :  c’est bien ce que nous apprennent les historiens du droit de la révolution, par exemple Marcel Garaud qui écrit que les révolutionnaires entendaient réduire les rapports entre les pères et les enfants à la douceur et aux bienfaits d’un côté, au respect et à la gratitude de l’autre. Le père de l’autorité s’efface ainsi devant un soi-disant père de l’amour, lequel se trouve être le père privé de la négation.

En voulant l’égalité des parents, l’égalité de la parole du père et de la mère, le législateur révolutionnaire a fait de l’amour paternel un double plutôt ridicule de l’amour maternel. Il a forclos ce désir si puissant qui est au principe des fondements de l’amour du père dans le monde des fils, le désir de mourir – de laisser sa place.            

Puisque  désormais, dans le monde des frères, le père ne peut plus vivre en droit son désir de mourir, sa mort ressurgit comme un meurtre, comme un parricide. Le meurtre du roi arrête l’affaire. Là-dessus arrive Freud.   

§§§

 

   LE MONDE DES FRERES

Le père dont hérite Freud se présente à lui comme un dispositif construit sur un meurtre. Pour lui, cela ne fait pas de doute, il s’agit d’un dispositif universel. Freud raisonne à la manière allemande, qui consiste à sauter à pied joint au-dessus du monde des fils pour se retrouver directement chez les Grecs (ou chez les Égyptiens). Il  se tourne du côté des mythes pour rendre compte de ce qu’il suppose d’universalité à cette structure du meurtre du père et il va même édifier son propre mythe. Il invente l’histoire du père de la horde primitive tué par ses fils parce qu’il leur interdit de disposer des femmes. Les fils, pris de remords, établissent alors une sorte de contrat social bâti sur l’interdit de l’inceste. Pour Freud c’est la culpabilité qui fonde l'assentiment universel des fils.

Malgré tout Freud reste juif, il n’est pas totalement partie prenante du monde des frères. Il reste un fils. Il essaie de préserver le dispositif paternel et de maintenir la dimension de la mort du père sur un plan symbolique. Les fils de son mythe ne sont pas tout à fait des frères. Car ce que veulent les frères (ceux du monde des frères), au-delà du meurtre réel, c’est la disparition réelle du père. La disparition sans reste. Ils ne veulent pas de la culpabilité.            

Aujourd’hui les choses se présentent donc comme suit : le dispositif paternel n'est plus accepté. Non seulement le dispositif traditionnel n’est plus accepté, mais encore le dispositif freudien. Précisons : le père n'est plus accepté comme principe civilisateur, c'est-à-dire comme vecteur du principe de raison et comme porteur de la négation. Très précisément il n'est plus accepté comme dispositif normatif. Ceci est d'autant plus évident que, suivant le souhait du législateur révolutionnaire, le principe est aujourd’hui inscrit dans le droit. En d'autres termes, le Droit civil français accompagne et organise la transition entre le monde des fils et ce qui désormais mérite pleinement le nom de monde des frères. À la place de l’ancienne proposition civilisatrice – celle qui dit qu’il n’y a de père que Dieu – la nouvelle proposition civilisatrice énonce que tous les hommes sont frères (mais sans père).            

§§§

 

Comment cela se manifeste-t-il dans l’histoire du droit ? Il nous suffit de savoir ici que le changement des règles juridiques de la filiation a lieu en trois temps. Le législateur de l'an II met d'abord en place l'intention radicale dont nous avons donné l’esquisse, qui annule le droit d'Ancien Régime au bénéfice d'un droit nouveau où s'énoncent les principes fondateurs : la transmission (du nom, des biens, du métier) cède la préséance au bonheur de l'individu – qui deviendra par la suite le bien-être de l'enfant, et l'autorité paternelle cède la place à l'égalité des époux – ce qui dans le droit s'inscrit comme abolition de la notion juridique de puissance paternelle. Il est vrai que cette notion recouvrait un ensemble de pratiques de l'Ancien Régime devenues insupportables et sous lesquelles la puissance de négation du dispositif paternel s’était largement déconsidérée. La puissance paternelle fut donc réputée omnipotence despotique et on entreprit de faire disparaître le bébé avec l’eau du bain. Cambacérès put s’écrier dans son discours sur le premier projet de Code civil de la Convention : « La voix impérieuse de la raison s’est fait entendre, elle a dit : il n’y a plus de puissance paternelle ! ».            

Ces intentions premières du législateur révolutionnaire sont dans un temps second, en grande partie pour des raisons politiques, refoulées par le code Napoléon et vont longuement couver sous la cendre pour réapparaître intactes et comme décuplées en notre propre temps. On en peut voir le point de surgissement en 1970, date officielle de l'abolition de la notion de puissance paternelle désormais remplacée par celle d’autorité parentale.            

Les nouvelles donnes médicales et scientifiques se sont greffées là-dessus et les trains de lois qui ont suivi ont à ce point obscurci la perception sociale de la filiation qu'aujourd'hui on n'a plus aucune idée de ce que peut être le dispositif du père. Une nouvelle question est apparue qui aurait surpris les hommes et les femmes qui vivaient dans le monde des fils : qu'est-ce qu'un père? Et à y bien réfléchir, on se dit que si Freud a inventé la psychanalyse, c'est parce que ce problème et précisément celui-ci apparaissait à son temps. Même la question de l’hystérie lui est subordonnée, puisqu’à la fin elle n’en est que le symptôme.            

Remarquons que dans le nouveau monde, le monde des frères (mais sans père), on ne se soucie plus de la question qu’est-ce qu’un père ? -- dans le monde des frères on se pose cette nouvelle question : qu'est-ce qu'un frère ? On ne soucie plus de l'ancienne question parce qu'on ne se soucie plus de la négation.   

§§§

 

   LES DEUX FORMES DU JUGEMENT         

Mais il y a des choses dont il convient de parler à temps et à contretemps, raison ourquoi nous revenons ici à cette question qui n'intéresse presque plus : qu'est-ce qu'un père ? Question désormais postfreudienne.             Et voici : un père est ce qui fournit la négation. C’est le seul fondement de son autorité, le seul fondement de la notion de puissance paternelle.            

On objectera non sans raison que la négation n'est pas ce qui manque au monde des frères (mais sans père). La négation, les frères l'ont déjà. Mais il convient d’y regarder à deux fois. Car il y a négation et négation, à distinguer suivant les deux forme classiques du jugement : le jugement d'attribution et le jugement d'existence – formes que Freud lui-même prend la pleine d'articuler fortement.            

Si je dis ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache – je me situe au niveau de ce qui est bon et de ce qui n'est pas bon, c'est-à-dire au niveau d'une opposition. À ce niveau apparaît bien une négation construite sur des valeurs opposées (ainsi le mauvais est ce qui n'est pas bon), mais une telle négation est donnée par l'esprit lui-même, c'est-à-dire qu'elle est issue des représentations psychiques et qu'elle est présente dans l'inconscient sous forme d'oppositions de valeurs : présent/absent, bon/mauvais, aimé/haï... Ce n'est donc pas cette négation que Freud évoque lorsqu'il dit que l'inconscient ne connaît pas la négation. La négation construite sur l'opposition signifiante est celle que les scolastiques appellent negatio infinitans, négation indéfinie. Saint Thomas établit qu'elle règle le principe d'identité et de ce point de vue le principe d’identité devient identique au principe d'attribution : A est A parce qu’il n’est pas B.            

Par contre si je dis ceci n'est pas ou ceci ne peut pas être, je formule un jugement d'existence. Celle négation d'existence ne surgit en rien d'une opposition. De cette négation d'existence on peut dire qu'elle est identique au principe de contradiction : A n’est pas non-A, car si cela est, A n’est pas. Qu'on ne la trouve pas dans l'inconscient ne saurait nous étonner puisque le propre de l’inconscient c’est de dire que A est non-A. Mais du point de vue de la réalité (au sens freudien de ce mot) on ne peut à la fois être et ne pas être, l’alternative est être ou ne pas être. C’est à cette question que permet de répondre la négation d’existence – négation dont Hamlet, héros moderne, manque douloureusement – négation dont nous disons qu’elle est communiquée au sujet par le dispositif du père.            

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Que signifie alors cette mutation juridique que nous avons évoquée ? Que signifie cette déconstruction du dispositif du père organisée par cette transformation du droit ? Elle signifie ceci : la négation d'existence est retirée au sujet au profit de la négation d’attribution. Le principe de contradiction qui gouvernait (tant bien que mal) le monde traditionnel, le monde des fils, est supplanté par le principe d'identité (à l'occasion présenté sous sa forme d’opposition comme choix de la différence), principe qui régente aujourd'hui le monde des frères (mais sans père).            

Aussi les frères établissent-ils leur approche du monde sur le mode du jugement qui dit ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache. De sorte que la structure du monde des frères est analogue à celle de l’inconscient : démocratique et totalitaire.   

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LE KIKI DE SA MAMAN    

Mais voyons les choses plus concrètement, soyons réalistes et demandons-nous comment le père produisait cette fameuse négation d'existence dans le monde traditionnel, le monde des fils – le monde des fils et des filles car c'est le moment de rappeler que parmi les fils il faut compter les filles qui leurs sont égales devant la négation – et le juriste médiéval, rappelle Legendre, ne s'y trompe pas pour qui fils signifie en effet  fils de l'un et l'autre sexe. Il y a les filles et donc il y a les mères. Les mères sont au coeur de la dialectique de la négation. Elles y apportent leur corps, c’est-à-dire un certain poids de réalité.            

Quelle est la fonction du père pour un enfant ? C'est en quelque sorte une fonction de fertilisation du désir de la mère – une fonction de pacification, car comme dit Lacan le désir de la mère est quelque chose d'incontrôlable : c'est comme se trouver entre les mâchoires d'un grand crocodile, ça peut se refermer n'importe quand.              

Pour un petit enfant, le désir de la mère peut assez bien se résumer à ceci : qu'il soit le kiki de sa maman. C'est évidemment touchant et le resterait si cela ne venait à prendre une signification sexuelle. Ce qu'elle désire là-bas, qui l'éloigne de moi, je le serai, pense l'enfant. Toute une dialectique de l'être et de l'avoir est mise en route. Être ou ne pas être. En avoir ou pas. Et ainsi de suite. Bref, tout un ensemble de significations aux issues possiblement imaginaires s'ébranle, dont la solution pour l'enfant, une solution de bon sens, est la suivante: je ne peux être ce que ma mère n'a pas. Il s'agit de couper la route à une signification imaginaire pour engager l'enfant dans la voie d'un réalisme sexuel. Encore faut-il lui communiquer cette solution.            

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Ce moment est précisément celui où l'on voit se séparer le monde des fils du monde des frères. C'est à ce niveau précis qu'agit ou non le dispositif du père. C’est le moment de l’entrée dans l’Oedipe. Soit le père intervient, et pas forcément en personne d'ailleurs, il suffit que sa médiation soit véhiculée par la parole de la mère, c'est-à-dire que la mère introduise elle-même la négation d'existence : cette illusion tu ne peux l'être, veut bien entendre l'enfant, et tu ne peux l'avoir accepte de reconnaître la mère. Tu ne l’es pas, tu ne l’as pas : c'est à la faveur de cette double parole que la négation introduit l'enfant dans la dialectique oedipienne. Ce que Freud appelle Oedipe est directement lié au dispositif paternel. Sans père il n'y a pas d'Oedipe et sans Oedipe il n'y a pas de père. Or à quoi aboutit l'Oedipe ? À une normativation sexuelle, c'est-à-dire à ce que chacun vienne habiter le sexe que lui propose son corps. L’Oedipe est bien un réalisme.            

Si au contraire la normativation oedipienne n'est pas engagée, c'est-à-dire si le dispositif paternel est contourné ou retiré, la normativation sexuelle qui a lieu est différente, c'est une normativation sexuelle livrée au désir de la mère, autrement dit livrée à cette signification imaginaire qui fait de l'enfant le réel kiki de sa maman. En bonne clinique psychanalytique cela s'appelle une perversion. À la place de la négation d'existence apparaît ce que les analystes appellent le déni ( la Verleugnung de Freud – que Lacan finira par appeler un démenti, et même un louche refus). Or le déni porte sur la réalité elle-même, c'est une négation de la réalité au sens où de réel kiki de sa maman il ne peut y avoir (la mère n'est pas pourvue de phallus, c’est la vérité de la mère en soi) – et pourtant c'est ce que nie le sujet pervers. Il nie la négation de ce qui n'est pas. La réalité perverse, qui exprime finalement l'essence de la réalité sur laquelle se fonde le monde des frères (mais sans père) est une réalité faussement négativée. Et cette fausse négativation, négation de la négation d'existence, est au principe de notre acharnement fraternitaire postmoderne. Acharnement dans lequel (soyons nuancés) il faut savoir démêler la parade spectaculaire et le calcul idéologique plus ou moins naïf, de la vraie fraternité qui s’affiche rarement pour ne pas dire jamais – car comme il se dit dans le monde des fils : que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche.   

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AU BOUT DU BIEN-ETRE        

La mutation juridique qui a eu lieu apparaît ainsi au service d'une telle structure, dont il faut bien soutenir avec lucidité que si elle est faussement négativée, elle est inconsistante. C'est-à-dire qu'elle est appelée à s'effondrer.            

Sur ce déni de la réalité encore ceci : il était inévitable qu'une telle négation de la réalité physique des personnes s'allie à la longue avec la science pour, si l'on peut dire, travailler directement dans la viande. Pierre Legendre parle de conception bouchère de la filiation, n'hésitant pas à mettre cette situation sur le compte de l'impensé posthitlérien (l’eugénisme féroce du monde des frères bâti, sous les grands blablas antisémites et droidelomistes, sur la haine du judaïsme, c’est-à-dire sur la haine du fondement du monde des fils) de nos sociétés. Il rappelle cet arrêt d'une cour canadienne concernant ce cas ahurissant d'une mère célibataire qui, ayant changé de sexe, ayant pris apparence masculine avec l'aide d'un chirurgien, demanda au tribunal d'être reconnu(e) comme père de son enfant. Après consultation des psychologues qui conclurent que la mère était morte pour l'enfant et qu'il en avait fait son deuil, le juge accorda satisfaction à la demande. Cet extraordinaire délire, cette grimace grossière d’une circoncision inversée, illustre bien ce que le fondement du déni apporte au monde des frères : la permission de reconstruire (et probablement bientôt de construire) les corps. Rappelons que le droit de changer de sexe est désormais inscrit parmi les droits de l'homme.            

Le monde des frères a donc changé de loi, il ne se fonde plus sur la loi du père, mais sur le désir de la mère.  Le monde des frères est gouverné par la loi des mères – la loi des grands crocodiles – en attendant le Grand Frère, mais ceci est une autre histoire. 

Le droit des frères diffère du droit des fils en ce qu’il ne se fonde pas sur ce qui est, mais sur ce qui n’est pas – à l’occasion baptisé bien, qu’il faut traduire par bien-être. Parti-pris pragmatique et utilitariste, qui livre les lois à un gradualisme sauvage défini par le marché médiatisé des opinions (le tyrannique tribunal de l’opinion publique soohaité par Bentham) seul juge, à la longue, de ce qui est bon (qu’il faut manger), de ce qui est mauvais (qu’il faut cracher).  À la longue : au bout du bien-être – c’est-à-dire au service du seul management.            

Au bout du bien-être donc le monde des fils ne semble plus qu’un souvenir et le monde des frères s’épanouit dans son inconsistance totalitaire. C’est cette inconsistance qui le condamne et personne ne peut ignorer que l’éboulement est en cours. Ceci ne signifie pas que nous en ayons plus de lucidité. La connaissance du désastre ne donne aucun savoir. En réalité, l’avenir du monde se joue dans ses fines pointes. La fine pointe du monde des frères, c’est le clone. La nouvelle définition de l’humain est exactement celle-ci : c’est un clone de frère – derrière les grands discours sur la différence défilent des frères, reproduits à l’identique. D’un autre côté la fine pointe du monde des fils, c’est le saint.    

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LA FINE POINTE DU MONDE DES FILS       

Curieusement, Lacan a fait un appel à la sainteté. C’est dans Télévision : Tous des saints, dit-il, pour sortir du discours capitaliste. Savait-il bien ce qu’il disait, d’autant qu’il illustrait son propos de la figure assez peu canonisable de Balthazar Gràcian ? Des frères qui l’entouraient il n’a obtenu que de la perplexité. Il paraît bien qu’il faut une oreille de fils pour entendre quelque chose à cette invite d’allure vaticane.            

Il convient de définir le saint comme celui qui a le juste maniement de la négation. Dans le monde des frères (mais sans père), les frères s’attachent à abolir la négation. Par contre le saint est celui qui accomplit la négation. Que signifie accomplir la négation ? Cela signifie : réaliser l’au-delà de l’interdit, ou bien : atteindre le précepte.            

Il y a l’interdit et il y a le précepte. Pour Freud, le dispositif du père se construit sur l’interdit – le prix en est la culpabilité.            

C’est précisément la culpabilité que le monde des frères tente de supprimer en s’établissant sur un en-deçà de l’interdit, c’est-à-dire sur la plasticité de la loi du désir maternel, sur sa plasticité perverse essentiellement orientée vers la recherche d’une jouissance sans loi toujours plus déployée, une jouissance qui se réaliserait sans culpabilité, dans ce but alliée à son double scientifique, à sa face calculatoire, et qui rêve d’un nouveau petit homme, d’un petit frère parfait (petit frère parfait de l’un ou l’autre sexe) parmi tous les autres frères. Est prohibé – prohibé et non pas interdit, ou alors il s’agit d’un interdit pragmatique, sur le mode de l’expérimentation scientifique, interdit à géométrie variable défini non par la structure mais par le consensus – est prohibé donc ce qui contrevient à cette perfection. C’est sur ce mode, le mode totalitaire d’un impératif de perfection promulgué par le consensus, que les frères édifient l’en-deçà de l’interdit.                 

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Dans le monde des  fils donc, il y a l’interdit et il y a le précepte. Mais ce qu’a connu essentiellement (jusqu’à présent) le monde des fils c’est l’interdit. Et ce que produit l’interdit est cette sorte particulière de loi qui, comme dit Saint Paul, est pour pratiquer le péché – cette sorte de loi qui éponge (mais pas très bien) la culpabilité. Le précepte est d’une autre nature, il donne les limites de ce qui est, il a la forme du mode d’emploi ou plus précisément du conseil paternel. On en trouve un exemple au tout début de la Genèse , lorsque Dieu dit : vous pouvez manger de tous les fruits de ce jardin, mais ne mangez pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. A ce moment-là, il n’y a encore ni mal, ni interdit, ni culpabilité, Dieu donne le mode d’emploi du bonheur : vous n’avez pas besoin de faire le mal pour savoir qu’il ne faut pas le faire.            

En  quoi consiste alors l’effort du saint ? Précisément à restituer ce moment du précepte, lequel constitue l’essence ultime de la négation – c’est-à-dire le seul niveau où puisse se saisir véritablement l’amour du père, qui transmet ce qu’il a, sa volonté de persévérer dans l’être, non en un sens spinoziste mais comme forme de la puissance fondatrice de la négation, laquelle se prend au-delà de l’étant, en tant donc que cette volonté désigne ce qui est, ou plus précisément l’exister de ce qui est, comme normatif, par opposition à l’amour de la mère, qui donne ce qu’elle n’a pas, son seul manque-à-être, et c’est pourquoi elle ne peut s’élever (aux exceptions près, exceptions nombreuses et remarquables) au plan du précepte mais seulement à celui de l’interdit.                

Or, et ceci est prophétique – non d’un prophétisme conditionnel comme la destruction de Ninive, mais d’un prophétisme certain comme la venue du Messie (certain mais encore voilé) – c’est à la longue l’effort du saint qui prévaudra, ce qui veut dire qu’il obtiendra l’unification de l’amour, déchiré entre ces deux désirs. Position paulinienne. Autrement dit, après l’effondrement du monde des frères – l’éboulement est en cours, chacun le sait après l’effondrement du monde des frères refleurira le monde des  fils, un monde non plus bâti sur l’interdit ou sur le prohibé, mais sur le précepte.

JLB