15.09.2008

prophétisme, catastrophe et non-histoire

 

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André Néher
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Dans le prophétisme hébreu le thème de la techouva, du retour, du retour dans les grâces divines pourrait-on dire, exprime une idée qui, dans le monde des frères (mais sans père), a été fondamentalement pervertie. Les frères en effet (ceux du monde des frères, mais sans père) ont décidé, en abandonnant la loi naturelle, c'est-à-dire en deregulant la jouissance , qu'ils tireraient de celle-ci la construction de leur monde : ainsi, la haine de classe a fondé le projet marxiste alors que l'égoïsme a fondé le projet libéral. Sans oublier toutes sortes de nuances locales et nationales associées : ici goût de l'ignorance et de la violence, là de la paresse et de l'argent, ailleurs de la cruauté et du contrôle, etc.

 

Bref, si l'on considère que la jouissance dérégulée c'est exactement ce que la Bible a appelé le mal, alors nous pouvons dire que les frères ont projeté de tirer du mal un bien.

 

Or, tirer du mal un bien, c'est une prérogative à proprement parler divine, on n’a jamais vu des hommes y arriver de façon réfléchie. A la longue en effet, le mal tourne toujours à la catastrophe.

 

§§§

 

La techouva, le retour vers le salut, marque par contre le mouvement inverse, c’est-à-dire le passage de la catastrophe au salut. Et peut-être dans la Bible, ce passage se fait-il moins par un lien de causalité que par le franchissement de l'abîme qui les oppose tout en les séparant. Israël est invité à dépasser la mort par la vie, ou plus précisément à connaître la mort pour revivre. L'image est ici celui du grain de blé semé en terre pour mourir et germer. André neher nous explique comment, dans la prophétie d'Osée il y a continuité inéluctable de la catastrophe au salut :

 

Allons, revenons à l'Éternel, car il a frappé et nous guérira ; il a blessé et nous pansera. Il nous fera revivre après deux jours, nous fera nous relever le troisième jour et nous vivrons devant lui. (Os., 6, 1-2)

 

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Ainsi, la vie dépasse la mort et, comme dit Néher, « en se réalisant, la catastrophe consomme sa propre défaite : elle prépare le salut ».

 

Lorsque André Néher écrit L'essence du Prophétisme, en 1955, il le fait pour élucider et proclamer les vérités profondes de celui-ci. Mais il s'intéresse au prophétisme moins en psychologue et en moraliste, dans l'esprit de Maïmonide, sous l'angle de l'infinité divine, qu’en historien et métaphysicien. Au sens de Néher l’essence du prophétisme, c’est « le passage dramatique de la tradition hébraïque à l'existence ». Ainsi, la techouva est expérience vécue dans le temps de l’histoire. Expérience existentielle. Elle est, nous dit Néher, cette expérience historique singulière qu’est l’expérience de la non-histoire.

 

C’est que pour le prophète, la catastrophe ouvre à la non-histoire.

 

« L'instant séparant la catastrophe du salut correspond à une cessation de l'histoire, écrit Néher, et la techouva est le franchissement de ce moment de vide historique. L'histoire vient soudain se jeter dans un gouffre pour y disparaître et une tranche de non-histoire permet la surgescence d'une histoire nouvelle. Peut-être le chapitre 3 d'Osée est-il, tout entier, construit sur cette conception d'une non-histoire, prélude à un recommencement :

 

De nombreux jours, les enfants d'Israël resteront sans roi, ni princes, sans éphod, ni idoles. Ensuite les enfants d'Israël reviendront et chercheront l'Éternel, leur Dieu, et David, leur roi...

 

La réconciliation paraît consécutive à une longue période de suspension des activités politiques et religieuses d'Israël. Quoi qu'il en soit, le premier chapitre d'Osée exprime, d'une manière très nette la notion d'une non-histoire ».

 

§§§

 

 À tel point que Osée va nommer ses deux derniers enfants de noms en quelque sorte négatifs : déjà l'aîné se nomme Yzréel, ce qui veut dire Dieu sèmera, un nom qui porte avec lui l'ambivalence de la catastrophe, à la fois pour symboliser la nécessité que la graine meure et pour dire la réalité historique de la chute de la dynastie des Jéhuides ; la cadette s'appelle Lo-Rouhama, c'est-à-dire Non-Aimée pour dire la fin de l'amour divin pour Israël ; quant au dernier, il se nomme Lo-Ammi, Non-Mon-Peuple pour exprimer la fin de l'alliance. Ainsi les enfants eux-mêmes sont considérés comme destructeurs de l'avenir. Ils sont devenus eux-mêmes négations. Et même Dieu va se présenter alors comme négation :

 

Car vous êtes Non-Mon-Peuple et Moi Je suis Non-Dieu pour vous. Il n'y a plus d'histoire et il n'y a plus de temps car l'alliance est rompue.

 

Mais Yzréel est la semence d'où sortira le germe de l'avenir. Et donc l'Éternel, à nouveau affirmé, va lever la négation :

 

         Dites à vos frères : Mon Peuple,

         et à vos sœurs : Aimée !

 

§§§

 

Bien entendu, pour un chrétien digne de ce nom, et en particulier un catholique, il y a un sentiment très fort de continuité par rapport à la tradition du prophétisme hébreu. Ce n'est pas parce que la Révélation est close puisque le Verbe lui-même de Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ, nous a été donné, qu'il ne convient pas de l'expliciter. Certes donc, la Révélation est close, mais pas la prophétie. Il y a contradiction à penser que le prophétisme se réduit à ce que nous en décrit la Bible. Comme dit Saint Thomas d'Aquin : des prophètes et des prophéties, il y en aura toujours jusqu'à la fin du monde.

 

Ce qui nous intéresse ici, c'est de constater que tout en s'ajustant à la réalité moderne, le prophétisme contemporain conserve certains thèmes fondamentaux du prophétisme hébreu.

 

Ainsi, le prophète contemporain voit aujourd'hui l’état de non-histoire se dérouler sous ses propres yeux. La menace de la catastrophe est en quelque sorte mondialisée et les hommes s'enfoncent toujours plus dans la nuit de leur non-histoire. Ce qui est évident aux yeux de tous les prophètes contemporains c'est l’état obscur du monde, sa non-vie, son non-bonheur, son non-avenir. Je cite l’un de ces petits prophètes, personnage modeste et caché, mais courageux et déterminé, à la manière des prophètes hébreus. Il s'agit en l’occurence d'une laborantinee italienne catholique, une mère de famille nommée Angelina. 

 

Et voici ce qu'elle écrit dans son journal :

 

" Aujourd'hui, Jésus m'a fait comprendre combien l'esprit d'une grande partie des hommes est encore très éloigné de Lui.

 

Tandis que je marchais parmi la foule, je pouvais percevoir combien de personnes étaient effectivement loin de Jésus, à des années-lumière. Je percevais leur esprit... il était empli de tant de pensées et d'amours matériels, quand ce n'était pas aussi une parfaite adoration d'eux-mêmes. Quelques-uns parlaient entre eux, mais ils ne s'écoutaient pas les uns les autres : il étaient trop occupés à penser à ce qu'ils devaient dire, même si la chose n'était pas particulièrement importante.

 

Dans ces promenades dominicales en bordure de mer, toutes les catégories sociales étaient présentes... Oh ! Comme l'Esprit gémissait en une agonie épouvantable ! Je sentais clairement une angoisse de mort les entourer et les démons ricaner, heureux !

 

C'est horrible ! pensai-je. Mais, qu'est-ce que cette vie sans Dieu ? C'est comme être en enfer, déjà ici sur la terre... C'est la non-existence, parce que l'esprit est complètement embourbé dans la complaisance de soi...

 

Le Père intervint immédiatement :

« Oui, Ma fille, c'est la parole juste que tu as utilisée : n'en cherche pas d'autre, c'est ainsi. Chaque action négative naît de la complaisance de soi : d'un orgueil ouvert ou caché, qui, un jour ou l'autre, mène à la mort de l'esprit. L'homme marche dans l'obscurité la plus totale.

Je t'ai fait éprouver cela, pour que tu comprennes combien l'humanité entière est vraiment, et amèrement, loin de Moi !

Ma petite créature, celle-ci ne peut revenir à Moi sans éprouver l'angoisse de l'enfer ! »

 

[...] Alors, je me suis permis de dire : « Père, mais ils goûtent déjà l'enfer ! »

 

Le Père m'a dit : « Non, ils ne le goûtent pas encore, car ils n'ont pas la Lumière ; quand ils l'auront, ils seront horrifiés ! [...] »

 

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Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père), la catastrophe est quotidienne : essentiellement, elle consiste en cette plongée tête première dans cet état obscur du monde par eux créé, et dont le fond, que André Néher nommait néant, a pour nous ce nom postmoderne : enfer. Lors de cette plongée vers cette non-histoire Dieu sème la Jérusalem qui vient, il sème les graines de notre retour, de notre techouva.

 

Le point essentiel ici, qui doit nous retenir, concerne cette parole donnée par le Père à Angelina : « Quand ils auront la Lumière, ils seront horrifiés ». Cette phrase renvoie à un thème décisif du prophétisme contemporain qui est le prophétisme dit de l'Avertissement . Thème massif, sans cesse repris dans toutes les prophéties récentes, et qui renvoie à un événement qui devrait avoir lieu dans un futur relativement proche. L’Avertissement c’est précisément ceci : l’expérience donnée à chacun de la réalité de notre non-histoire comme enfer et, du coup, la possibilité offerte au choix de chacun de vivre la techouva, le retour dans les grâces divines.

 

                                    JJ

03.09.2008

morale de l'intention et morale de la suspicion

 

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L'Artémis échoué

 

 

 

On ne peut pas prohiber le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, c’est-à-dire indestructible pour l’heure, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, c'est-à-dire l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre : tu ne mangeras pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais (un arbre, une pomme, un serpent, peu importe) qui n'est ni aménageable, ni connaissable, mais est évitable.

 

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Cela ne signifiait pas (jusqu’à une date récente) qu'il fallait nécessairement se référer directement à l'existence d'un Autre divin, puisqu'il suffisait de faire crédit à une référence symbolique, comme notre droit l'a longtemps fait dans son droit naturel, avant d'en venir, par choix conscient et à vrai dire calculé, à une solution positiviste qui a éliminé tout tiers transcendant surplombant la conception de la justice. Bien entendu la liquidation du droit naturel a entraîné celle de la loi naturelle, soit ce qu'on appelle la loi mosaïque. En France on appelle cela laïcité.

 

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Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons affaire à une morale de l'intention. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celle du désastre ou celle de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Et la loi mosaïque ne nous apparaît pas comme une liste d'interdits mais comme le mode d'emploi lui-même des voies de l'amour.

  

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Mais dans le monde des frères (mais sans père), celui de la "laïcité", celui qui tente aujourd’hui d’étouffer en nous le fils, la négation systématiquement effacée par trois ou quatre générations a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, peur du mal ressentie par chacun, inquiétude diffuse, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions toujours plus nombreuses, et par une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une pragmatique généralisée de purification du langage est mise en place qui ne fait qu’exprimer cette inquiétude, voire cet affolement. Faute évidemment d’une purification des consciences.

 

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Nous sommes donc entrés dans une morale de la suspicion : le prochain est désormais celui qui me veut du mal. Et de chacun de mes semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance. De sorte qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous percevons désormais autrui comme un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.    

 

Bien entendu, c'est parce que nos intentions individuelles se sont renversées en intentions de jouissance, lesquelles, dans une situation de jouissance dérégulée, sont causes directes des désagréments de notre prochain,  que nous suspectons celui-ci d'avoir les mêmes intentions que nous : c'est-à-dire nous mentir, nous voler, coucher avec notre conjoint, nous détruire à l'occasion, peu-être nous tuer  Et ainsi de suite.

 

            JJ

 

07.07.2008

structures de la jouissance en mode dérégulé

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Le mariage du sexe et de l'art contemporain :
Jeff Koons et sa femme, la Cicciolina
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J'appelle jouissance le péché en tant qu'il est dérégulé. La jouissance est la face philosophique de ce qu’exprime théologiquement la notion de péché. La question est de savoir comment se présentent dans notre univers postmoderne ce que Jean-Paul II appelle les « structures modernes du péché ». Le titre qui parle des « structures de la jouissance » est là pour nous rappeler que toutes les formes de péché sont jouissances et réciproquement que la jouissance est capable d'invention, c’est-à-dire capable d'inventer de nouveaux péchés – en particulier avec l’aide de la technoscience.

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Une rapide description de ces structures montre d’abord qu'elles s'étagent sur deux ou trois niveaux :

·        la jouissance a d'abord une réalité transcendantale, ce qui veut dire qu’elle est inscrite comme faute a priori au lieu de l'Autre ;

·        deuxièmement, la structure historique de l'interdit fondée sur la loi mosaïque et la figure du Père, cette structure est aujourd’hui déconstruite et le principe de dérégulation de la jouissance est adopté sans retour par les frères ;

·        troisièmement, la structure religieuse de l'Église est elle-même en voie de déconstruction (point à préciser) et donc le principe de la loi d’amour, de primauté de la charité, est étouffé sous celui de la solidarité fraternitaire.

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   ETAT DU LIEU DE L’AUTRE

Tout se passe a priori au lieu de l'Autre. Je veux dire que si nous péchons c'est toujours au lieu de l'Autre, que cet autre soit Dieu ou qu'il soit mon prochain. C'est d'ailleurs au regard de l'Autre, soit Dieu, soit le prochain, qu'étaient déjà énoncés les commandements de la loi mosaïque –  comme d'ailleurs les commandements de l'amour. Tout se passe donc au lieu de l'Autre – et plus exactement comme si, en ce lieu, se trouvaient deux chaises : la chaise de la jouissance et la chaise de l'amour.

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Le problème que nous rencontrons depuis toujours en ce lieu – « depuis toujours » signifiant théologiquement : depuis Adam et Eve – problème qui constitue en quelque sorte notre état de nature, mais état de nature que nous avons historiquement aggravé –, c'est qu'il nous est très difficile de faire asseoir quelqu'un sur la chaise de l'amour. Je veux dire que nous n'en avons pas naturellement une volonté profonde et que de toute façon, même si je veux aimer mon prochain, j'ai beaucoup de mal à le garder assis sur la chaise de l'amour, parce que cette chaise est bizarrement bancale et inconfortable. Bref, cette chaise est mal fichue depuis le début... Avant même que je sois, elle était mal fichue...

Que dit saint Paul ? « Nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais tout de même l'ordre de la Loi ; en réalité, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ... » (Rm, 7 14-18).

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Ou encore : « Je trouve donc une loi s'imposant en moi, quand je veux faire le bien : le mal seul se présente à moi. Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et n'enchaîne à la loi du péché... » (Rm, 7 21-23).

Observons que ce que dit saint Paul doit être replacé dans le cadre de la loi mosaïque. Or, aujourd'hui, le cadre de la « loi » est celui de sa dérégulation. Autrement dit : nous ne reconnaissons plus l’ordre de la Loi morale. Sa remarque sur l'action du péché en nous prend un relief nouveau dans ce contexte. La vérité est que, avant même la dérégulation, nous avions déjà du mal à suivre les préceptes de la Loi et à ne pas tomber sous la coupe de la jouissance – alors évidemment, une fois prise la décision de dérégulation, nous nous laissons mener purement et simplement par la logique de la jouissance.

Dès lors, au lieu de l’Autre, la chaise de l’amour reste (presque) toujours vide. Vide du fait de notre propre initiative. Il reste toujours possible évidemment qu’elle soit occupée du fait de l’initiative de l’Autre lui-même.

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Et donc, nous comprenons qu'au lieu de l'Autre se tient une autre chaise, tout à fait confortable celle-ci, où viennent s'asseoir tous ceux que je veux bien y convoquer après les y avoir conviés : et c'est la chaise de la jouissance. C'est là où le plus souvent autrui, mon autrui – mon semblable, mon frère, mon prochain à l'occasion – vient s'asseoir à mon intention. Mais comme en ce lieu mon intention précisément tourne mal, mon autrui s'y réduit pour moi à la fin à ce qu'il faut bien appeler un objet. L'objet de ma pulsion. Comme de plus je n'y vois que du feu, je vais nommer fort abusivement cette pulsion amour et me voici désormais en position de frère dans le monde des frères (mais sans père). 

 

   LE MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)

Il est en effet nécessaire d'introduire une distinction entre un monde fondé sur la régulation mosaïque du péché – appelons-le le monde des fils – et l'univers postmoderne fondé sur la dérégulation de la jouissance et son corollaire, la déconstruction du Père, que nous appellerons le monde des frères (mais sans père). Cette distinction permet précisément de comprendre quelque chose qui crée la confusion dans notre esprit en ce qui concerne un juste emploi des modes d'énonciation qui s'affrontent au lieu de l'Autre dans la lutte qui se joue entre l'Autre de l'amour et l'Autre de la jouissance.

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Bien entendu, à vue de nez, l'Autre de la jouissance à l'air d'avoir remporté le morceau, et on peut penser que le monde des frères (mais sans père) va imposer sa nouvelle civilisation (à moins que celle-ci ne disparaisse dans l'œuf avec ce qui reste de la planète).

 

Mais regardons les choses de plus près : nous constatons que si l'Autre de la jouissance peut s'épanouir, c'est bien dans un univers du Moi – ou monde du Moi, autre nom du monde des frères bien entendu – par la grâce duquel nous barbotons dans un individualisme mortel, c'est-à-dire dans un style de communication qui nous fait tous mourir à petit feu par suffocation solipsiste.

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Seulement il ne suffit pas de suffoquer pour rejeter purement et simplement l'univers du Moi. Il faut en effet pouvoir se donner une alternative viable à ce rejet – alternative dont on peut supposer qu'elle ne peut être que celle d'un univers du Nous. Mais évidemment, c'est là que se cache le piège de la communauté moderne : c'est que le monde des frères (mais sans père) est aussi bien un monde du Moi qu'un monde du Nous. Un Nous qui vaut un Moi.

 

Ce Nous-là c'est celui qui désigne tous ceux, tous mes petits autres, moi y compris, qui sommes assis sur la chaise de la jouissance. C'est le Nous gangrené qui, depuis Woodstock, cultive nos solitudes et les rassemble volontiers dans la musique (dans le spectacle), pour les célébrer avec ferveur en faisant brûler la flamme de nos briquets. Ce Nous-là a (mal) évolué et c'est désormais celui que l'on voit couler dans les larmes répandues dans les émissions de nos télévisions. Un Nous dégoûtant donc qui, depuis les années 60, s'est enrichi d'une profonde bêtise, et par conséquent d'une toujours plus profonde méchanceté, et qui, parce qu'il est fils de la Mère de la jouissance, fait appel volontiers à Maman et cultive l'émotion comme s'il s'agissait de la béatitude céleste.

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C'est ici que nous comprenons pourquoi il faut distinguer absolument le monde des frères (mais sans père) du monde des fils. Dans le monde des frères, les frères ont tué le père et donc leur Nous est tressé sur des liens à la fois horizontaux et tâchés de sang. Le déni de la culpabilité revient ici en négation de la loi naturelle – il n'existe donc plus que la loi positive et du prohibé : l'interdit proprement dit, qui exprime la loi naturelle, par exemple l'interdit de tuer, n'existe plus. Dans un tel monde, les femmes ont le pouvoir et la loi est celle du désir de la mère, lequel désir est structurellement (en l'absence de parole du père) sans loi, ce qui explique le déploiement ininterrompu de jouissance, en particulier d'agressivité, qui envahit nos vies.

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Dans le monde des fils (fils de l'un et l'autre sexe), le Nous est différent, c'est celui du lien père-fils (père-fille). Ce lien, en rompant la route de la jouissance établit la puissance de l'interdit. C'est un lien vertical, décrit en Saint Jean – « le Père et Moi sommes un », dit Jésus –, un lien si puissant qu'on le retrouve chez le prêtre, le prophète et le Roi.

 

Ce lien est tel qu'il permet immédiatement, par la prière, qu'au lieu de l'Autre s'assoit l'Autre de l'amour sur la chaise de l'amour. Notre initiative, la prière, aussi pauvre et aveugle soit-elle, déclenche aussitôt l'initiative de l'Autre de l'amour. Question de confiance ou de foi, appelez cela comment vous voulez. Il suffit d'essayer pour en obtenir aussitôt des résultats. 

                                     JJ

Pour enrichir la notion de jouissance abordée ici un peu abruptement, voir ce que j'avais déjà écrit sur la jouissance de premier sens.

26.06.2008

l'autre jouissance, la mystique et la psychiatrie

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   D’UN DELIRE A DOUBLE CŒUR 

 

Le mois dernier, il m'est arrivé de délirer. Je veux dire de délirer assez pour aller faire un tour en psychiatrie. Je m'explique donc ici pour ceux que cet événement a laissés perplexes – à commencer par moi. Où l'on va voir comment mystique et psychiatrie peuvent se rencontrer lorsque se manifeste, et de façon très concrète, l'autre jouissance.

 

Il m'est arrivé de délirer donc et c'était un délire à double cœur, comme les récents processeurs de micro-informatique. Duo cuore, double cœur, c'est exactement le terme, et voici : un cœur battait à Jérusalem et le second battait à Babylone.

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Un premier cœur battait, et vraiment il battait très fort, dans la cité céleste, Jérusalem, ville, dit le Psaume, « où toute ensemble fait corps ». Avec ce cœur là, j'étouffais de bonheur – je jubilais ou plus exactement j'étais dans la joie, et sur cette joie-là, le temps – je veux dire notre temps, notre temps humain – n'a aucune prise. C'était une joie sans ombre et si pleine que sur elle la perspective même de la mort ne peut rien. Littéralement, j'étouffais de bonheur et je disais tout bonnement aux médecins, puis aux psychiatres, qui m'examinaient, que si j'étais fou c'était de la folie du bonheur, laquelle sûrement existait puisque, argumentais-je non sans simplicité, j'avais pu lire la description d'une telle folie dans un vieux bouquin de clinique psychiatrique.

 

Au début, je ne voyais rien de mal à ce qui m’arrivait.

 

« Fou de bonheur » : on peut penser que beaucoup de monde est preneur. Je peux vous dire que ce n'est pas le cas des psychiatres – de sorte qu'on peut douter du choix d'un grand nombre d'autres. Remarquez que dans le cas qui nous concerne, les psychiatres n'avaient qu’en partie tort. Ou plutôt faut-il dire qu’ils n’avaient qu’en partie raison. Toujours est-il qu’ils ont cru bon devoir écraser la chose sous des neuroleptiques.

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C'est que la joie n’allait pas seule car il y avait l'autre cœur, le cœur mauvais, le cœur de pierre, le cœur babylonien – l'autre cœur qui n'est pas un cœur qui bat mais qui est un cerveau qui pense et qui pense de façon terrible, dans un mouvement à la fois convulsif (comme on déglutit) et implacable, qui traite tout ce qui vous passe par la tête avec une précision et une vitesse incroyable – une pensée mauvaise qui vous trimbale aux quatre coins d'un flipper sans issue de sortie, où VRAI vous renvoie à FAUX et FAUX vous renvoie à VRAI et ainsi de suite, de sorte que petit à petit vous vient d'idée d'être damné et de rester coincé dans cet enfer logique. Et encore, ce que je rapporte-là n'est-il qu'un écho minable de cette pensée démoniaque à la fois brillante et imparable, totalement désinhibée, pour ne pas dire impudique, et développant des intuitions foudroyantes avec la violence d'un chien enragé qui secoue ce qu'il mord sans pouvoir le lâcher.

 

  FOLIE DE LA CITE TERRESTRE

J'étais embarqué dans cette folie, comme nous le sommes tous je suppose, mais à ce moment-là j'y étais embarqué de manière plus présente au désastre qui vient, et qui consiste en la sinistre réalité de cette étape finale du monde des frères (mais sans père) qui fait notre quotidien – de cette étape interminable qui va vers sa terminaison inéluctable sur laquelle pourtant nous nous trompons souvent, en pensant qu'elle est déjà là, alors que ce qui est là n'est que notre désir d'anticiper sa venue – j'étais donc embarqué dans cette folie, erreur de perspective comprise, par laquelle s'augmentait le caractère délirant de mes propos, persuadé que ma perception de la réalité était la perception commune.

 

J'en étais même venu, ayant toujours eu un faible pour les théories du complot, à la manière américaine, à imaginer toute une clique avec micros et tout le tremblement, qui se passionnait pour mes propos et qui silencieusement m'écoutait commenter la fin des temps avec brio et verve certes – toujours l'erreur de perspective – mais surtout, et je lui en demande pardon, au grand désarroi de ma femme qui me regardait impuissante parler aux murs et aux fenêtres.

 

Il faut dire que je ne cessais de théoriser, ce qui est ma pente naturelle et à l’occasion mon défaut, lequel défaut en la circonstance, est venu servir mes divagations logistiques. Devant cette multiplication de perspectives « théoriques », et m'égarant sur la nature de ce que je vivais, j’en vins même à prendre pour un charisme ce qui n'était que pure mécanique mentale, et dont je discerne clairement aujourd’hui qu’il faut l’interpréter comme une image sans fin de ce que pourrait être le règne horrible du zéro et du un.

 

Car, et cela montre combien j'étais cinglé, il semble bien que je m'étais identifié à une sorte de computer vivant. Que j'étais devenu un ordinateur parlant à la cantonade, qui pédalait comme un malade dans ses zéro et dans ses un au cœur de Babylone. De sorte que mon délire était fait de la substance même, substance numérique, de la pensée mauvaise.

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La joie, elle, dans son innocence, ne pouvait que se réjouir et s'exclamer de bonheur. La joie ne pouvait que jubiler et se communiquer.

Au début, il faut dire que je n'avais pas fait la distinction entre les deux cœurs, celui qui suffoquait de bonheur et celui qui pensait. D'ailleurs, je ne les distinguais même pas. Ils battaient, me semblait-il, à l'unisson. C'est qu'au début, la joie primait sur tout.

La joie rayonnait et le reste en était transformé. Sans joie, rien n'aurait eu lieu. Je veux dire : sans la joie, la pensée mauvaise n'aurait pu enclencher sa furie binaire. La pensée mauvaise n'avait aucune initiative, elle ne pouvait que procéder. Elle avait besoin d'un shifter et la joie qui tout à coup avait imprégné tout mon être a joué cet office : elle a provoqué cette flambée d'envie ou de haine qui seule peut initier le une-deux dément de la pensée mauvaise.

 

   LA JOIE QUI VIENT

On sait que là où vient l'Esprit, le démon ne tarde pas. Par une mystérieuse autorisation divine le démon a, pour un temps encore, permission d'étendre le mal. Et donc, haïssant la joie, il n'aspire qu'à la piétiner. Et c'est bien vrai, car dès que la joie m'a submergé, il s'est précipité. Je le comprends d'autant mieux qu'une telle joie est pour lui un danger majeur. Que pèsent face à cette joie tous les bonheurs de la terre ?

Je peux en témoigner, la joie que j'ai éprouvée un beau matin à mon lever, je jure qu'elle valait pour moi plus que toutes les jouissances terrestres.

Pourtant, si je veux livrer le fond de ma pensée, ce qui est dangereux pour le démon ce n'est pas tant cette comparaison, mais cette vérité mystérieuse : cette joie, je dis que c'est la joie commune qui vient – je dis que cette joie est réservée à tous – je dis qu’elle est le ciment nécessaire de ce que Jean-Paul II a prophétisé comme civilisation de l'amour. Cette joie vient comme grâce et dans le même temps elle vient comme nature. Elle est le vrai cœur de la transformation naturelle qui vient, du monde joyeux qui vient.

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Le cœur de Jérusalem est un vrai cœur de chair, celui de Babylone n'est qu'un cerveau. Un cerveau augmenté, comme disent les nanotechnologues.

Je ne parle pas de cerveau « augmenté » au hasard. La pensée mauvaise qui s'est manifestée à moi, en effet, aspire à exister, et je pense qu’elle ne doit pas être très loin de cette pensée appelée de leurs vœux par les transhumanistes (1) : hyper intuitive, génétiquement modifiée, secourue par des augmentations informatiques transportées par des nanorobots. Comment peut-on désirer une telle horreur ?! J’aurai d’autres occasions de reparler de cela.

Pour ma part, je n'ai compris que plus tard que la pensée mauvaise était vraiment mauvaise : très exactement lorsque je me suis rendu compte qu'elle engloutissait autrui – je veux dire qu'elle ne laissait à autrui aucune place.

 

Là-dessus, il a fallu bricoler une issue. Il me fallait en effet sortir de cet enfermement – d'autant que j'en étais venu à imaginer qu'il y allait de mon salut. Il y eut en effet deux ou trois nuits atroces où je hurlais de terreur parce que, me voyant damné à jamais et indéfiniment trimbalé de VRAI à FAUX et de FAUX à VRAI, dans l'infernal billard de la pensée mauvaise, alors que j'avais à répondre à des questions dont l'élucidation entraînait inéluctablement ma perte, j'en étais venu, totalement épouvanté, à m'en remettre, selon mes propres termes, à « la réponse qu'aurait faite la Vierge Marie si ces questions lui avaient été posées ». À partir de là, ma terreur déclina et s'estompa le sentiment de ma damnation.

§§§

Pourtant, voyant malgré tout que la pensée mauvaise m'envoyait soit à hue soit à dia, en dépit de tout bon sens, et sans aucune sorte de solution personnelle, mais fort tout de même de cette  victoire sur la pensée mauvaise par la voie familiale, je convins en moi-même de m'en tenir dorénavant en toute chose, même la plus bénigne, à l'avis de ma femme. « Je ferai comme tu diras », lui déclarais-je solennellement. En désespoir de cause, elle se résolut à me faire hospitaliser en psychiatrie. Ce en quoi, selon ma propre définition, je lui donnais raison.

 

Ce faisant la joie ne m'avait pas quitté. Mais voilà maintenant que je passais pour fou, bien que le corps médical proche (j'ai plusieurs médecins dans ma parenté) restât perplexe. Il faut dire que je tenais des raisonnements impeccables, quoique à tue-tête, sur la tragédie chrétienne ou sur l'avenir de la technoscience, comme sur tout sujet qui se présentait à ma verve dissertante, débitant des phrases d'une longueur inimaginable, proprement proustiennes, et ne loupant strictement aucune inflexion ni pause, aucune petite virgule, aucun petit tiret, imposés par la multiplication ahurissante des subordonnées. Cette technicité sans reproche étonnait les médecins qui voyaient mal en quoi une telle habileté, habileté sans faille, pouvait exprimer un délire.

 

   LA TOUCHE D ’UNE NUIT DE L’ESPRIT

J'en étais moi-même surpris parce qu’en général je n’ai pas la parole très facile. C’est que je ne voyais pas alors quelle sorte d'infestation manifestait un tel discours. Le diable est comme ça : il a besoin d'être brillant. C'est le problème de l'orgueil.

Je comprends aujourd'hui la leçon de tout cela. Tout cela par quoi s'est manifestée une touche mystique. Une touche de nuit de l'esprit (2).

On m'objectera que le diable n'a rien à voir dans une nuit de l'esprit, laquelle correspond aux sixièmes demeures du Château Intérieur de Thérèse d'Avila. Ce n'est pas exact puisque la nuit de l'esprit agit au niveau des ultimes racines de l'esprit, lesquelles racines sont entées du péché d'origine. Je profite de cette note pour dire que si je fais intervenir le démon dans ma description, on peut tout aussi bien le remplacer par « le mal » ou « le péché », ou encore, selon la terminologie que j'emploie moi-même, par « la jouissance ». Cette dénomination étant plutôt bienvenue à ce point de ma relation.

Il se passe là le contraire de ce qui se passe en économie : les économistes, au bon vieux temps de la monnaie métal, disaient : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Évidemment, puisque si une monnaie était d'or, on préférait la thésauriser et il ne restait alors en circulation que la « mauvaise  monnaie », en principe celle qui était faite d’argent. Ici, c’est le contraire, la bonne jouissance chasse la mauvaise. Ici, il ne s’agit plus de thésauriser, la joie fait le ménage, elle a besoin de se diffuser. La joie – la joie de Dieu – chasse l'orgueil. Dans sa souveraineté rieuse et paisible, la joie pulvérise la racine mauvaise. Cette sorte de déracinement des plus profonds vices de l'esprit est le but de la nuit de l'esprit (3).

§§§

Voilà le truc. Il y a une autre jouissance. Une joie à venir et qui est déjà là parce qu’elle est première – une autre jouissance qui nous est réservée, à tous, car si elle n'était que pour moi, comment expliquer que je me trouve en réserve de la prophétiser. Comment expliquer qu’après deux petits mois de ces péripéties, je sois déjà guéri. Si elle n’était réservée qu’à moi seul, mon histoire n'aurait plus aucun sens : où serait le ressort de la guérison ? Mais je sais que cette joie est pour tous. D’autant que je ne suis pas le seul à la prophétiser (j’ai déjà parlé sur ce blog de JNSR, mais il y en tant d’autres aujourd’hui : je me contenterai ici de renvoyer chacun aux travaux de l’Abbé Laurentin sur ces questions, en particulier pour le prophétisme marial).

J’ai dit aussi que cette joie fait le ménage. Pour moi, elle a humilié mon orgueil, à la fin c’est ce qui peut arriver de mieux à un intellectuel. Mon délire à commencé alors que j’étais en discussion sur le forum Saint Thomas d'Aquin. Je n'ose penser aux sottises que j'ai dû débiter en la circonstance. La joie me portait et la pensée mauvaise s'en trouvait débusquée mais pas encore traquée. Du coup, elle commençait à se pavaner à mon insu et à déployer mon orgueil, voire ma vanité, dans les grandes largeurs. Aujourd'hui, avec le recul, tout ceci tourne à ma confusion.

Il ne faut pourtant pas croire que je raconte cela par masochisme ou par quelque manœuvre de rattrapage. En tout cas, ce n'est pas ma motivation essentielle. Car pour ceux qui me lisent maintenant, arrivés à ce point de leur lecture, qu'ils sachent ceci : certes, il est vrai que la joie qui vient est une joie pour tous. Seulement, l'exemple que j'en donne montre que cette joie fait le ménage.

§§§  

Autrement dit, cette joie que j'appelle l’autre jouissance, provoque une dette. Pour moi, ce fut l'orgueil et la vanité qui me furent arrachés plutôt à vif. Pour celui-ci, ce sera la luxure – pour celle-là l'avarice, et ainsi de suite. Encore faut-il que celui-ci ou celle-là l'acceptent. Nous avons toujours le droit de choisir entre l’une ou l’autre des deux jouissances, je veux dire (soyons très clair) entre la joie et le mal – mais notre choix risque de devenir définitif car il semble bien que dans ce que je décris, nous buttons sur une dead line, cette sorte de ligne ultime que la Bible appelle la seconde mort, c’est-à-dire l’enfer, au sens où l’enfer est la vraie mort, laquelle se définit comme existence de l’être dans une annulation indéfinie et perpétuellement approfondie de lui-même. Alors que la vie, la vraie vie en Dieu (4), est augmentation joyeuse et sans cesse optimisée, à perte de vue, de l’existence humaine.

La vérité c’est que nous devons nous préparer. C’est à cela que sert l’Eglise, non ?

                                     Jean-Louis BOLTE 


 


(1) Cf  Ray Kurzweil, Humanité 2.0, Ed. M21, 2007

(2) Sur cette question on consultera avec très grand profit le beau livre que le frère Ephraïm a écrit avec le Dr  Mardon-Robinson : Le Chemin des Nuages ou La Folie de Dieu  (de l’angoisse à la sainteté), Ed. du Lion de Judas, 1988. Le pionnier en matière d’étude des interfaces entre mystique et psychiatrie est le Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus qui a dirigé sur ce thème un numéro spécial des Etudes Carmélitaines (1948)

(3) Bien entendu, les progrès individuels d'un cheminement mystique ne sont en rien garantis. Le combat spirituel ne cesse, pour le temps que nous vivons, qu'au dernier moment de notre vie terrestre. Un tel, qui sera parvenu au faîte, peut parfaitement, sur un moment de faiblesse, se retrouver au point de départ – alors que tel autre peut, en un seul instant, de dernier se retrouver premier (c'est le cas des martyrs qui affirment leur foi).

(4) Cf  Vassula Ryden, La Vraie Vie en Dieu, Ed. du Parvis.

09.05.2008

Spinoza et le prophétisme

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...

Le complot des frères contre le prophétisme et la connaissance prophétique s'est noué très tôt dans la modernité – il a été formulé clairement par Spinoza dans son Traité Théologico-Politique. L'enjeu semble porter sur la question de la connaissance -- mais comme toujours le fond du problème est celui d'une jouissance « terrestre » accomplie.

§§§

Il suffit de dire que le prophétisme est « imagination » pour fermer la bouche de l'Autre. Une fois épuisés tous les commentaires et gloses sur le concept d'imagination il nous reste ce résultat : Spinoza a fermé la bouche de l'Autre. À partir de là, l'histoire de l'Autre n'a plus qu'à consigner que l'Autre – l'Autre transcendant – n'existe pas. C'est ce que fera avec rigueur la psychanalyse en remarquant que l'Autre se réduit à la fin au principe de localisation de notre jouissance, et donc s'évanouit avec l'objet de celle-ci ; et quant à la place désormais vide du Tiers transcendant, il ne reste plus qu'à y coller des Comités d'Éthique...

§§§

Quelle jouissance Spinoza préserve-t-il par cette opération ? Celle du savoir de la totalité. Ce que Spinoza appelle « Amour intellectuel de Dieu », et qui est intuition intellectuelle, saisie englobante et intuitive de la totalité de l'être, est l'affirmation non pas d'un amour quelconque, mais du primat de la connaissance sur l'amour – du primat d'une jouissance par la connaissance sur tout autre béatitude. En fermant la bouche de l'Autre, Spinoza certes s'ouvre à l'amour du savoir, mais il ferme le chemin de l'Amour stricto sensu. Le seul amour qui lui reste, il doit alors le qualifier d'intellectuel.

§§§

Voilà qui révèle que dans l'Autre même, il existe une division. Il y a certes l'Autre de l'Amour, mais nous nous laissons volontiers fourvoyer, nous autres humains, par l'Autre de la jouissance. Ce qui veut dire que ne pouvons confondre l'Autre avec Dieu. L'Autre est un lieu, et non pas exactement un lieu vide mais un lieu meublé, sommairement certes mais meublé – en tout et pour tout meublé de deux chaises. Il y a là, si l’on peut dire, un régime naturel de l'existence de l'Autre.

§§§

Deux chaises donc. Une chaise est réservée à l'Autre de l'amour, la seconde est réservée à l'Autre de la jouissance. Le régime naturel que nous connaissons actuellement, celui du « péché originel », consiste pour chaque être humain à désirer que l'Autre de l'amour vienne s'asseoir sur la chaise qui lui est réservée et à voir, non sans plaisir, s'asseoir sur sa chaise l'Autre de la jouissance. Comme dit saint Paul : nous voulons le bien et malgré tout c'est le mal que nos membres aiment. C'est le mal, horreur, qu'aime notre être naturel. En ce sens, la nature humaine est blessée dans sa perfection.

§§§

L'existence même du prophétisme affirme ceci : il y a un Autre au-delà de l'être – ou bien, ce qui est équivalent : il y a un Amour au-delà de l'être. C'est cette affirmation qui est étouffée par Spinoza, lequel procède à l'écrasement de l'Autre – et de sa raison d'Amour – dans l'immense pressoir de l'être se refermant sur lui-même, refermant sur lui-même ses mâchoires panthéistes et réembobinant en lui ses attributs infinis. Le mal, exclu de ce lieu de l’Ethique par les bons soins du philosophe, se révèle alors être à l'usage (Oh, horreur !), les mâchoires mêmes du monstre.

 

                                             JLB

13.04.2008

JNSR

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Quand a-t-on pu commencer à lire des textes prophétiques contemporains ? Dans les années 80 c'était encore sous le boisseau.

 

Personnellement, j'ai appris l'existence de ces textes à la fin des années 90. Il m'est tombé dans les mains un livre sur Medjugorje. Un des premiers qu'ait écrit l'abbé Laurentin. J'ai été immédiatement scotché et j'ai su dès cet instant que les apparitions contemporaines de la Vierge Marie étaient séreuses et décisives.

 

Puis très rapidement j'ai eu en main des textes prophétiques de Vassula Ryden, dans lesquels elle relate ses dialogues avec Jésus. Et depuis cette époque je me suis tenu soigneusement au courant, dévorant tout ce qu'on pouvait trouver sur San Damiano, l'Escorial, Kérizinen, Dozulé et autres Garabandal. Je ne parle même pas de Lourdes ou de Fatima qui vont de soi.

 

J'étais stupéfait de vivre au XXe siècle, puis au XXIe siècle, un renouveau prophétique.

 

Dès cet instant je me suis demandé comment penser cela avec notre esprit moderne, rationaliste et pragmatique (au sens de La pragmatique). Comment inscrire ce prophétisme dans notre époque, je veux dire dans notre philosophie, en particulier notre philosophie de l'histoire et aussi dans notre théologie. Comment repenser la politique à partir de là, etc....

 

§§§

 

Puis j'ai eu en main des textes de JNSR qui avaient commencé à paraître en 1990 je crois, et qui étaient un commentaire prophétique de l'apparition de Dozulé. C'était des textes confus, bourrés de fautes de français, lestés de lourdeurs extraordinaires, voire de fautes d'orthographe. J'étais consterné. Pour quelqu'un comme moi, qui prétend tout de même à un certain niveau littéraire, qui aime que la langue soit élégante et précise, j'étais servi ! J'en avais positivement les poils tout hérissés...

 

Pas possible que Jésus s'exprime de façon aussi lamentable ! Au début, JNSR, personne d'origine modeste, s'exprimait comme elle pouvait, et le prêtre qui s'occupait du discernement de ses messages avait pris le parti, à mon avis d'aujourd'hui parti génial, de garder les textes tels quels, c'est-à-dire dans leur état de pauvreté originelle.

 

Et sa décision a écarté d'un seul revers de main une foule de faux lecteurs et de pinailleurs, et provoqué un remarquable désert parmi ceux qui auraient pu la suivre.

 

Comme j'ai dit, j'avais beaucoup de mal à avaler quelque chose d'aussi mal écrit, mais maintenant je remercie ce bon prêtre d’avoir fait ce choix de la pauvreté. Pour qui s'intéresse au prophétisme, la médiocrité du texte n'est pas un gros problème.

 

En effet, la forme du message dépend toujours des qualités personnelles du récepteur.

 

En philosophie scolastique, il existe un axiome qui dit : « tout ce qui est reçu, est reçu selon le mode du sujet-récepteur ». C'est un axiome dit « de la réflexion », qui signifie que « le contenu intelligible de l'objet connu contracte le conditionnements existentiels du sujet connaissant » comme s'exprime Jean-Pierre Torrell, commentant ici le texte de Saint Thomas de la XIIè Question Disputée de la Vérité , qui concerne précisément la prophétie.

 

Ce qui veut dire que lorsque Dieu choisit un prophète, c'est rarement pour ses qualités d'écrivain. Il prend ce qui lui tombe sous la main, fût-ce la plus lamentable des « tâches » – comme disent les lycéens. Je suis sûr que JNSR ne m'en voudra pas d'employer ce qualificatif, et même m'approuvera.

 

Le point essentiel là-dedans, est résumé dans le fameux texte de Saint Paul en1 Corinthiens1:27-29 : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages: Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que personne ne se glorifie devant Dieu ».

§§§

 

Quand je suis revenu dans l'Eglise, après quelques années agitées de fils de 68, de maoïsme et tutti quanti, j'ai été très surpris de voir ce qu'était devenue la messe. J'avais abandonné au début des années 60 une Église célèbrant la messe avec l'ancienne liturgie en latin, et j'arrivais dans des cérémonies aux accents modernistes, dans lesquelles le mystère avait reculé parce qu'on faisait grand cas de la participation de l'Assemblée (A majuscule), dans laquelle on entonnait des chants indigents, parfois ridicules, inexplicablement accompagnés à la guitare. Messes dirigées par des curés qui ressemblaient parfois (pas toujours Dieu merci) à des animateurs de télévision.

 

J'ai dit parfois.

 

Des curés !!

 

Alteri Christi !!!

 

Après cela, le Journal d'un Curé de Campagne est devenu inintelligible aux nouvelles générations ! Sans parler de L'annonce faite à Marie ! A part Camille Claudel, qui était semble-t-il fille unique, on ne connaissait aucun autre artiste de ce nom.

 

Bien entendu, j'exagère : la nouvelle liturgie a ses beautés propres. Mais, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a des curés qui, si je puis m’exprimer ainsi, ont foiré leur affaire. Et d'ailleurs voyez ce que m'écrit ma dictée vocale, qui pourtant n'est pas spécialement catholique, puisqu'elle s'appelle « Dragon Naturally Speaking », et qu'elle est d'habitude assez précise : « (ils) on frôlé leur enfer » !!

 

Hélas ! Je demande pardon à tous les prêtres, à tous, quels qu'ils soient, même à ceux dont je parle, de dire cela à une époque où il est devenu si facile de taper sur les prêtres, en particulier catholiques, et sur l'Eglise, surtout la catholique. On sait ce que disait saint François, que je cite de mémoire : « Devant un prêtre, je m'agenouillerai toujours, et je me prosternerai, parce que, même si c'est un bandit, c'est avant tout un autre Christ ».

 

D'autant que j'ai honte d’avoir à le dire, moi, moi par qui le scandale est si souvent arrivé !

 

Mais je me dois à la vérité avant tout parce qu'elle est la substance même du Christ et donc la substance même du prêtre.

 

§§§

 

Moi qui revenait dans l'Eglise donc parce que j'avais eu une indigestion de « pensée moderne », voilà que je retrouvais ce qui semblait être une caricature, tant c'était lamentable. Tout un tas de prélats qui avait sucé le lait de Heidegger, de Sartre, de Marx. C'était étrange.

 

J'étais revenu dans l'Eglise pour retrouver mon cœur d'enfant et on me servait du marxisme – ou alors on confondait psychanalyse et confession. Tout juste si on ne citait pas en chaire Mao-Tsé-Toung ou le Marquis de Sade.

 

Et pourtant, même dans cette atmosphère trouble, dans cette terrible et accablante médiocrité, la première impression que j'ai eue est celle de la pauvreté. Je veux dire que cette indigence, à tout prendre, à la longue, m'a semblé être un bon signe.

 

L'Église était là, lamentable et méprisable, c'est-à-dire toujours offerte au mépris du monde. Et du coup, je me suis senti mieux. Ouf, merci Seigneur !

 

Ce que je veux dire avec toute cette histoire, c'est que c'est la même chose pour JNSR.

 

JNSR est pauvre. Moins pauvre certes que l'Eglise, puisque l'Eglise est Jésus-Christ en personne. 

 

Mais je refuse de rentrer dans des distinctions oiseuses et spécieuses entre misère et pauvreté. 

 

JNSR est pauvre à l'image de son Bien-Aimé. Ce qui nous sauve de l'enfer, c'est seulement d'aimer Sa pauvreté. 

 

Nous savons tous qu'il y a des pauvres et même des misérables qui seront en enfer : la preuve, il y a des curés. Quand aux jacobins et à leurs descendants de gauche (ou de droite), ils se définissaient tous comme des amis de la misère. Où croyez-vous qu'ils sont à l'heure présente ? 

 

§§§

 

Pour terminer cette présentation de ma prochaine (JNSR), je vous soumets une de ses méditations théologiques.

 

Non pas un message de Jésus à JNSR, mais une méditation de JNSR dans son dernier ouvrage paru aux éditions resiac : « Témoignage de Dieu à ses petites Âmes » (décembre 2007).

 

On reconnaîtra dans ce passage ce que mon ami Alain Santacreu appelle de la Contrelittérature. En même temps, on y retrouvera le thème qu'on essaie de développer dans la revue précitée ainsi que dans le présent blog :

vient un temps où la grâce deviendra nature …

JNSR parle donc dans ce qui suit à « tous les malades », c'est-à-dire à nous tous.

 

On trouvera cela à la page 81 de son livre – les lecteurs pourront constater qu'elle a fait des progrès en français.

 

A propos, que signifie le sigle JNSR ? C'est le diminutif pour Je Ne Suis Rien.

 

+ + +

« N'ayez pas peur, écrit JNSR. Toute souffrance, pour celui qui la vit dans le Christ, est une expérience mystique. C'est cette souffrance qui nous rapproche le plus de l'agonie de Jésus. C'est elle qui est toute proche de Sa Sainte Mort. C'est elle qui nous conduit à Sa Sainte Résurrection.

« L'homme, qui adore son Rédempteur, veut vivre le plus près de Lui, L'appelle, Le désire. La mort ne viendra que lorsque ce sera son Heure, mais qu'importe cette heure pour vivre la Résurrection.

« Si l'on peut vivre ici, déjà sur cette Terre et bien vivant, la douleur de l'attente, plus forte que la souffrance de la maladie, veut briser ce temps …  

– « Satan », m'écrit la dictée vocale –

… qui nous sépare de Celui qui Est la Vraie Vie. Comme si notre volonté devenait un marteau-piqueur, elle se met à casser ce mur de désunion. Et déjà s'effritent le temps et l'espace pour laisser voir l'être Suprême.

« Dieu consent que nous anticipions cette Résurrection dès ici-bas, dans ce corps de chair qui va devenir petit à petit plus esprit que chair.

« Si la Résurrection précède la mort corporelle, cette Résurrection désirée et très immédiate arrive lorsque « le vieil homme », qui est en nous, se renouvelle.

« C'est pourquoi nous ne subissons pas …

– la dictée vocale a écrit : « subissons » et elle ne veut pas corriger. Le texte de JNSR dit : « faiblissons » –

…au contraire, même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Saint Paul, 2 Co 4,16).

« C'est la Résurrection pérenne, elle ne suit pas le trépas.

« Le corps spirituel obéit déjà à l'Esprit Divin qui nous entraîne dans ce futur tant espéré : Vivre déjà de Dieu dans cette Résurrection pérenne. Doucement, nous voyons ce que Dieu nous promet : la Gloire de Dieu…

– la dictée vocale écrit : « l'Heure de Dieu » –

…dans la joie de cet Évangile Nouveau qui s'ouvrira pour tous ceux qui l'espèrent, le désirent et l'attendent dans l'Amour et la Foi en Dieu.

« C'est l'Évangile du Retour en Gloire de Jésus

– je jure sur l'Évangile que la dictée vocale a écrit : « du Retour en Heure » –  

…C'est l'Évangile du Huitième Jour

qui annonce le face à Face avec JESUS Christ, Notre Bien-Aimé.

JESUS Christ…  

– « crie », dit la dictée –

Amen »

JNSR

+ + +

 

Voilà qui décoiffe pas mal, non ? « Découvre », corrige la dictée, toujours attentive et bienvenue

 

                                   Jonas Jorda

(avec l’aide bienveillante et scrupuleuse de Dragon Naturally Speaking)

09.04.2008

Qu'est-ce que l'ontothéologie ?

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Sous la plume de Heidegger l'expression ontothéologie signifie que l'on a dénaturé l'être en l'identifiant à Dieu. Depuis Platon en effet, dit notre philosophe, on a confondu l'être et l'étant. Et de là, on a soutenu que s'il y avait un être au-dessus des étants, cet être était Dieu – et qu'en réalité, cet être était lui-même un étant, l'étant suprême. De là, l'être lui-même, l'être de Heidegger, est passé à la trappe, pour tomber dans le célèbre oubli qui allait faire la célébrité de son inventeur.

 

À l'occasion de ces manœuvres, on a alors mélangé l'ontologie, science de l'être, et la théologie, science de Dieu, de sorte qu'on allait finir par arriver à l'ontothéologie. Pour Heidegger, la science de l'être et la science de Dieu doivent être totalement séparées.

 

Il y a une autre conception de l'ontothéologie, celle de Lévinas. Lévinas qui, non sans humour, prend la défense de Dieu contre la « pureté » de l'être. À l'envers même de Heidegger, Lévinas n'est pas loin de dire qu'on a souillé Dieu en le mêlant à l'être. Dans son style questionnant, il demande : a-t-on pris l'être pour Dieu ou Dieu pour l'être ? Dieu n'est-il par l'autre de l'être ? Penser Dieu comme fondement de tous les étants, en le posant pour l'être autre, est-ce mal penser de l'être ou est-ce mal penser de Dieu ? Dieu n'est-il pas au-delà de l'être ?

 

Dès lors, et si nous voulons échapper à l'ontothéologie au sens de Lévinas, nous devons nous rendre sur un plan éthique, plan de la relation sur lequel « la transcendance de Dieu ne peut se dire ni penser » – car pour le philosophe, Dieu est « nuit ».

 

On retrouve ici la voie négative inaugurée par le pseudo-Denis – voie qui d'ailleurs, par le secours de l'analogie, est aussi celle du thomisme. L'analogie en effet, loin de confondre l'être et Dieu, nous permet de parler de l'être de Dieu, mais seulement de façon négative. En ce sens, il paraît difficile de qualifier le thomisme d'ontothéologie, pas plus au sens de Lévinas qu'au sens de Heidegger.

 

Or, c'est dans un tout autre sens que nous prenons le terme d'ontothéologie. En effet, ce que nous désignerons sous ce nom n'a pas pour but de dénoncer la conversion subreptice des objets des deux sciences, à savoir l'être de l'ontologie et le Dieu de la théologie, bien au contraire, il s'agit de mettre en valeur la nécessité d'un certain recours à la théologie pour éclairer les problèmes de l'ontologie – et en particulier, pour éclairer les turbulences qui se manifestent au niveau de certains états-limites de l'être.

 

Autrement dit, l'ontothéologie que nous voulons présenter est une position philosophique nécessaire, qui doit être défendue pour sa pertinence propre.

 

Du coup, nous partons de la position philosophique de Duns Scot qui est ontothéologique au sens que nous voulons introduire.

 

C’est ce point que nous voulons éclairer.

 

                                Jonas Jorda & Jean-Louis Bolte

Avertissement !!

On m'a prévenu qu'il était impossible d'exporter nos textes sur papier pour les lire tranquillement. Je pense avoir remédié à cet inconvénient. Il vous suffit donc, si vous voulez tirer un texte, de le mettre en surbrillance sans les marges, de le copier, et de le coller sur votre traitement de texte.

                           JJ

26.03.2008

six thèses sur la mystique chrétienne

 
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§§§ 

 

Thèse 1 : seule la mystique chrétienne est une mystique personnelle.

La mystique dont je parle est la mystique chrétienne (et s’il m’arrive d’évoquer la mystique orientale, je parle des chrétiens d'Orient). C'est que la structure en jeu ici est fondamentalement différente (je dis fondamentalement) de celle qui est en jeu dans les autres aires religieuses.

Dans la mystique chrétienne il y a relation à un Autre. Je mets une majuscule pour présenter le même grand Autre que les auteurs contemporains (en particulier athées), et ce pour pouvoir du coup affirmer à la face de ces mêmes auteurs que, contrairement à ce qu'ils soutiennent, la place du grand Autre n'est pas vide. Elle n'est pas destinée à des comités d'éthique comme on fait aujourd'hui.  

Si on l'appelle l’Autre, c'est parce que c'est un Dieu vivant, celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob certes, mais c'est aussi un Dieu trinitaire, c'est-à-dire personnel : sa place n'est pas vide, mais toujours occupée par une au moins des trois Personnes. De sorte que nous ne vivons, ne respirons, ne connaissons et n'aimons que dans cet Autre comme nous allons l’apprendre de la nature qui vient.

Où l’on voit qu'il n'y a rien de plus subjectif que cette position de la mystique chrétienne puisqu'elle se situe nécessairement par rapport à cet Autre. Et en même temps, rien de plus réel, si l’on nous accorde son existence.

Plus précisément encore, nous parlerons d’aventure personnelle ou mieux interpersonnelle de la mystique chrétienne – considérant que c'est l'Autre qui est à la manœuvre et que moi qui suis embarqué, disons cela pour simplifier, ne puis que consentir ou refuser. 

 §§§

 

Thèse 2 : la voie mystique n’est pas la voie initiatique.

Il faut d'abord distinguer la voie mystique de la voie initiatique. Le critère essentiel de la différence entre ces deux voies est le suivant : dans l'expérience mystique, Dieu « descend » vers l'homme, toute l'initiative est de son côté, alors que dans la voie initiatique c'est l'homme qui tient le manche ; le mystique est passif, l'initié actif.

Dans l'expérience mystique, l'homme s'inscrit dans une passion.

À tous les sens du mot : et d'abord parce que le préalable incontournable à toute expérience de ce genre, la condition absolue nécessaire à toute connaissance de Dieu est la charité, comme le souligne par exemple la mystique cistercienne. Mais aussi parce que l'expérience mystique concrète se présente a priori comme un chemin de croix.

Par contre dans l'expérience initiatique, Dieu est un principe avant même toute manifestation ou révélation : c'est ce qui fait de cette expérience une expérience gnostique, c'est-à-dire la recherche d'une connaissance dite « métaphysique » qui rejoindrait un savoir primordial un et universel.

§§§

 

Thèse 3 : la mystique n’est pas une question théorique mais un réel.

Un réel, c'est-à-dire une réalité à vivre. Un réel balisé par un certain nombre d'étapes concrètes et tout à fait susceptible de description.

Pour faire cette description, Sainte Thérèse par exemple prend l'image du château intérieur et de sept demeures successives à y découvrir. Saint-Jean de la Croix, de son côté, a proposé son propre timing autour de la notion des nuits mystiques.

Mais plus près de nous, nous avons la formidable somme de théologie ascétique et mystique du père Marie-Eugène – le père Marie-Eugène qui est mort en 1964 en odeur de sainteté. Nous trouvons dans ce travail de toute une vie de carme la phénoménologie la plus précise qui soit de la « montée au Carmel », c'est-à-dire une description extrêmement fine, étape par étape, de la réalité de la mystique chrétienne.

Les deux premières pages de ce livre extraordinaire qui en compte plus de 1000 sont déjà d'une profondeur saisissante : il s'agit d'un tableau synoptique qui met en parallèle le plan de l’ouvrage avec les demeures thérésiennes et la terminologie des nuits de Saint Jean. Par exemple : quatrième demeures/nuit des sens ; cinquièmes demeures/union de volontés ; sixièmes demeures/nuit de l'esprit ; septième demeures/mariage spirituel, union transformante.

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Père Marie-Eugène

§§§

 

   Thèse 4 : la mystique est le chemin objectif d'une mutation subjective.

La mystique est-elle une dimension subjective ? Certainement, mais il paraît surtout que c'est le chemin objectif d'une mutation subjective.

Il y a en quelque sorte passage programmé du vieil homme au nouveau, c'est-à-dire du moi « psychique » (Saint Paul) au moi « divinisé ». Et je pèse mes mots. À ce sujet, je signale à ceux que cela intéresse qu'une de nos prochaines notes sur ce blog portera sur la différence entre « guérison psychique » et « guérison spirituelle ».

Il y a plus : cette mutation subjective, nous sommes tous appelés à la vivre, à la vivre concrètement – libre à nous de répondre ou non à cet appel. Mais souvent la porte qui s'ouvre comme invitation dans cette voie est la porte de la souffrance. Évidemment, dans le monde des frères (mais sans père), où la souffrance est considérée comme un mal (à la façon cartésienne), l'invitation est de plus en plus rarement entendue. Et la porte de la mystique, faute de formation religieuse, en particulier chrétienne, adéquate, est refermée par nous avec horreur.

Mais dans la mystique (surtout chrétienne) c'est comme en physique quantique, ce qui est observé dépend de la position de l'observateur.

Prenons un exemple : la maladie (ou de façon générale, le coup dur). Suivant mon désir, je vais changer sa nature : soit je la déteste et je la vois comme un mal (voire comme LE mal, comme on le fait de plus en plus aujourd’hui), soit je la « comprends » comme une nuit mystique (c'est le cas courant d'une nuit des sens), comme une misère nécessaire (je lui donne le sens de la croix) et je me résous à la supporter (ce qui ne veut pas dire que je ne me soigne pas). De quoi aurais-je peur, puisque Dieu est avec moi ?

Bref, mon désir me met sur le chemin, c’est-à-dire me livre le sens de ma souffrance.

§§§

 

Thèse 5 : pour parler de la mystique les mots nous manquent.

Comme on l’a déjà dit (thèse n°2), on peut écrire sur la mystique, c’est-à-dire la considérer comme un objet de connaissance mais il y a une difficulté propre à sa nature même : elle est inintelligible si on ne la vit pas, en même temps qu'impénétrable si on ne porte pas sur elle le regard de la foi.

Ainsi si vous essayez de comprendre la nuit de l'esprit , par la lecture par exemple, sans au moins la désirer un peu, le livre vous tombe des mains.

Essayez de lire Le Château Intérieur : vous avez très rapidement l'impression d'être au cœur d'une forêt d’une densité inextricable. Ce n'est qu'à la longue qu'on avance un peu. Les mots se dérobent sans cesse.

Mais il y a plus : celle qui tient la plume, ici Sainte Thérèse, ne cesse elle-même de dire que les mots lui manquent. Il y a défaillance symbolique radicale. Cette défaillance de l’écriture est différente de la défaillance de la lecture qu’on vient d’évoquer.

Traditionnellement, en effet, on considère la mystique comme la voie négative, c'est-à-dire celle qui permet de connaître Dieu par ce qu'il n'est pas : les mots humains sont impuissants à nommer Dieu, qui dès lors ne peut être connu que négativement -- on parle aussi de voie anagogique : par exemple, il n'est pas simplement bon, mais suréminemment bon. Cette conception qui date du pseudo-Denis (IVe siècle) semble s'être vérifiée dans les écrits mystiques les plus connus.

On peut toutefois se demander aujourd'hui, dans une conjoncture historique où des signes sont donnés, en particulier signes prophétiques, d'un certain dévoilement du divin, si cette thèse reste valable et si on ne peut penser que Dieu nous permet de parler de lui de façon non plus négative, mais dans une certaine mesure dans la pauvreté de nos mots humains. Voir à ce propos notre thèse 6.

§§§

 

Thèse 6 : la mystique chrétienne est en passe de devenir non une expérience personnelle et singulière mais l'expérience de tous : une expérience universelle.

Nous nous trouvons dans une passe historique unique dans laquelle le grand Autre va frapper à la porte non pas de tel ou tel en particulier, mais de tous en même temps. La chose ne peut plus être seulement individuelle. C'est l'affaire de la communauté. Communauté qui est fermée comme une marmite depuis la foutaise du Contrat Social et qui va devoir renouer, qu'elle le veuille ou non, le lien qu'elle a rompu il y a quelques siècles.

 Le renouer par un dévoilement universel.

C'est en particulier pour parler de ce dévoilement que j'ai ouvert ce blog, mais comme il s'agit de parler essentiellement à des couches intellectuelles, gens à la tête dure et à la foi chichiteuse (je me compte évidemment dans le lot), je suis obligé de le prendre de haut pour ne pas passer pour un illuminé, c'est-à-dire de montrer la patte blanche de la « culture », culture dont j'ai pu dire il y a deux ou trois notes tout le mépris que j'en avais.

D'où la thèse implicite qui soutient cet ensemble :

une partie de ce qui aujourd'hui est grâce est appelé à devenir nature demain.

JJ



 

16.03.2008

un petit tour en enfer, la main dans la main de mon ange (fable)

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    Dans la nuit du 27 au 28 janvier 1997, je rêve encore de l’enfer.  Toujours la même équipe.  

 - Alors, dit le chef, où en sommes-nous ici ?

 - Aujourd’hui 218, chef ! dit X. C’est bien chef, non ? C’est bien, non ?
 - Ferme-la, connard ! dit le chef. Et toi débile ? Demande le chef à Y.
 - J’en suis à 213, chef ! dit Y... Dans trois minutes j’ai le contingent !

 

         Le chef gronde dans sa figure d’ombre froissée. Quelques silhouettes flottent vaguement dans l’horreur pétrifiée de l’immense forge compactée (férocement compactée). Souvent, dans cette irrespirable densité de mal pur, je me prends à suffoquer. Les mots, les noms, se retirent de moi et il n’y a plus que ce lieu d’éclipse, tous feux éteints, où même les flammes sont obscures. « Je ne veux pas mourir dans ce fond épouvantable » dit une voix aussitôt avalée, nulle part entendue. Un train tumultueux tremble et s’ébranle, mais comme empierré dans la carrière de feu, l’effroyable carrière qui semble remuer et balancer et pourtant se fige dans sa nuit sans fin. Alors, je me prends à suffoquer et je m’éveille.

 

         Je m’éveille et je respire. C’est ce qui arrive souvent, mais cette fois-ci je reste avec les ombres, les pitoyables et schématiques ombres et leur chef,  un nommé Pepsi-Pepsi.
 - Le débile en a loupé un, chef ! dit X.
 - Quoi ! crie le chef.
 - Il en a loupé un ! crie X en montrant Y.

 

         Y fait un petit tourbillon de fumée frémissante et tremblée, puis tente de se raidir en une sorte de croquis charbonneux comme s’il voulait s’imprimer dans le lieu. C’est à la fois dérisoire et stupide et je crois bien que c’est la première fois que je vois ça. Ils savent bien tous que c’est sans issue...       

Qui était Y, me demandè-je ? Un être sensible et craintif certainement, une femme me semble-t-il. Et merde...
 - Elle est allée où vous savez, chef, continue Y en gémissant.

 
Un gémissement (une grimace) chiffonne les silhouettes. Le chef grimace.
 - Tu pouvais l’empêcher, radasse ! Crie le chef.
 

 - Je pouvais pas chef ! crie Y.

 - Elle pouvait chef ! vocifère X. Elle l'a fait exprès, chef !! La fille était bête et prétentieuse. Elle était faible, chef ! crie X. Elle était persuadée être la plus jolie, chef !
 - Ne hurle pas comme ça, connard ! crie le chef à X. Et toi, crie le chef à Y, au trou ! Au trou, vomi de radasse !
 - J’ai rien fait chef ! crie Y. Je me suis appliqué, chef ! Je les hais, je les hais aussi ! (crie Y désespérée). Chef !

         Un ricanement agite le groupe d’ombres.
 - Au trou ! crie le chef. Dans la fosse à merde, pet de vagin !
 - Ça c’est bien dit, chef ! crie X.
 - C’est bien dit, chef ! hurlent en choeur les vapeurs d’hommes.

 

         Y s’éloigne avec des froissements de suie, son désespoir raturé sans appel sous les sinistres moqueries des autres. Je soupire. Dans mon sommeil, je soupire. Comment pouvait s’appeler Y avant ce désastre ? Maryse ? Ou peut-être Martine ? J’ai le sentiment d’une consonance de se genre, mais bien sûr c’est invérifiable. On ne peut pas communiquer avec eux. J’ai parfois été tenté de le faire. Mais il ne faut pas. Ils ne peuvent plus communiquer, ils ne savent que haïr. On ne peut pas s’apitoyer. Celui qui essayerait un rapprochement serait perdu. Tout ce qu’ils espèrent, c’est pouvoir nous entraîner dans leur désastre. Il n’y a rien à faire, c’est terrible.

 

         Je ne sais pas ce que tout cela signifie, mais un jour j’ai rêvé d’eux. Je n’arrivais pas à y croire et pourtant, dès le début, j’ai su. Je savais de quoi il s’agissait, j’étais horrifié, mais comment peut-on imaginer... 

         Il est impossible de perdre le souvenir d’une telle horreur. Pire, mille fois pire que tout ce qu’on a pu voir dans l’histoire. Et même dans notre histoire récente. C’est sans fin, sans borne, sans horizon : une existence indéfinie, indéfiniment poursuivie dans une mort à jamais solitaire. Les gaz, la puanteur, à jamais. Les fosses. Les fours, à jamais les fours. C’est à un four que ressemble l’une des entrées de ce lieu. La première fois que j’y fus introduit j’avais treize ans, je m’étais endormi dans le jardin, sous le noyer, et rien ne permettait de prévoir (vraiment rien) cette tournure qu’allaient prendre mes rêves. Avant même que ce premier rêve ne commence, j’étais glacé, étranglé d’angoisse et lorsque j’entrais dans ce qui me semblait être une sorte de ruelle très étroite je me pris à trembler, d’une incoercible et incroyable vibration de tout mon être. Une ruelle très longue et très étroite ou encore un four bas, obscur, resserré. Je ne puis douter que l’idée des fours n’ait été prise là. Quelque obscur SS, noirement inspiré, aura vu cette image dans ses propres rêves. Mais s’il a pensé infliger à ses prisonniers cette sorte de seconde mort qui suinte des murs et accable sa victime, sans trêve ni repos, l’étranglant éternellement d’une agonie toujours recommencée, alors il s’est trompé, car ce que le pauvre supplicié a connu - les affreux tourments d’une mort innommable - a buté sur son exténuement pour finalement aboutir à une délivrance, la petite buée d’un soupir soulagé. Mais lui, le bourreau, déçu, dépité parce que son misérable souffre-douleur lui échappait dans une issue piétinée, il venait d’assurer à sa propre personne ce qu’il avait souhaité à autrui.

         Depuis ce jour de mes treize ans, tout me parait facile en comparaison de ce que j’éprouvais dans ce premier rêve. Au fond du four un cul-de-sac m’était réservé, une étroite cavité de pierre dure et serrée, où l’on ne peut ni s’asseoir ni se coucher et dans laquelle sans air et sans lumière, on ne peut que laisser passer le temps, qui d’ailleurs ne coule pas, n’ayant nulle part où aller, mais demeure comme en flaque dans les trous du sol. Un temps croupi, un temps plombé, un temps toujours plus engorgé.

 

         Mais ce n’était pas cette attente impossible qui faisait le supplice que j’endurais, bien qu’elle y participât. Elle ne faisait qu’ajouter à l’inconfort, si je puis dire, de la situation, à la soif, l’atroce soif qui faisait de ma bouche une cavité parfaitement sèche où le cuir de ma langue rapait contre le cuir du palais et les dents de pierre ; à l’horreur de la claustration, de la fossilisation du corps, à l’inutilité des sens qui ne fournissaient que quelques informations mais toujours plus répugnantes (la pestilence ! L’hallucinante pestilence !) ; non, tout ceci aurait pu être supporté s’il n’y avait eu le feu, à l’intérieur de moi le feu, mon être en flammes - et non pas mon être, mais ma privation d’être qui existait dans cette mort indéfinie; et cette existence sans ordre ni limite brûlait maintenant en moi avec une rage épouvantable, une colère sans but, un désespoir pyromane qui se rongeait dans ses propres braises, alimenté à des remords de sang, des remords à jamais (et dans mon rêve, ils portaient sur les méchantes  tapes que j’avais données, tout petit, à un chien que je détestais). 

         Par la suite, un médecin à qui j’en parlai m’a diagnostiqué une culpabilité inconsciente. Je ne lui ai pas ri au nez par pure politesse. Il est impossible que les mots puissent même approcher cette horreur : toute image ne peut qu’échouer, toute comparaison s’aplatir. Et toute parole s’éteindre. Comment faire sentir une existence sans être, c’est-à-dire sans borne ni mesure ?

 

         Ce qui brûlait en moi était comme un esprit de feu qui ne cessait (depuis toujours ne cessait) de me tendre une existence que j’avais refusé d’accepter, considérant qu’elle m’appartenait. J’avais refusé d’y accorder mon être, me contentant de la posséder chichement, parfois dans l’avarice, parfois dans la prodigalité. Ce premier rêve me mit sur le chemin de la tempérance, il mit d’accord mon être et mon existence et depuis lors mes rêves me transportent et me promènent dans ce lieu de ténèbres sans autre frais qu’une angoisse sans fond. Au gré des nuits, mon exploration se poursuit et à la longue j’ai fini par connaître certains de ses habitants, même si la plupart n’ont pas de nom ni de visage, simples ombres éternellement calcinées.

 

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         Pepsi-Pepsi est cadre d’un groupe spécialisé dans les grands holocaustes. Il est dans un département stratégique, celui des meurtres d’enfants, section prénatalité. Son grand problème, ce sont les chiffres. Pour eux tous, ce qui importe c’est le quantitatif. Régulièrement, et je dirais obsessionnellement, ils comptabilisent, parfois à tout bout de champ; ils comptent, numérotent, recensent. C’est à perte de vue, ils vivent une amère passion statistique d’où la vérité des nombres a fui à jamais et dans leur semblant de pensée le nombre en devient comme malade.
 - 222, chef ! Dit X. J’ai le contingent !
 - Ah ouais ! Dit Pepsi-Pepsi exaspéré. Tu sais ce qui te reste à faire, alors ?
 - Oui chef, dit X.
         X est tout dépité.
 - C’est quoi ? Dit Pepsi-Pepsi.
 - Recommencer, chef ! Dit X.
 - Parfaitement, connard, dit Pepsi-Pepsi.
 - Quel con, hein chef ? Dit Z.
         Je n’ai aucune envie de rire. Je soupire. Au loin on entend les grondements de la grande forge brusquement enfler.

 

         Je soupire et je m’éveille. Je jette un coup d’oeil du côté des chiffres rouges du réveil. Ils me confirment la boucherie annoncée, 2:22. Il est rare que je n’ai pas confirmation de ces chiffres par le réveil. Quand ce n’est pas le cas, je me dis qu’ils se trompent, ce sont eux qui se trompent. Si Pepsi-Pepsi s’en aperçoit ils sont bons pour la fosse à merde éternelle ou le plongeon dans le lac de feu. Couché sur le dos je respire doucement, essayant de desserrer ma gorge crispée, ma poitrine écrasée et douloureuse, retrouvant peu à peu l’atmosphère tiède de notre chambre à coucher. À côté de moi, Mimi dort paisiblement, son bras collé contre le mien.

         Je me rendors. Je sombre dans le sommeil, je coule dans la nuit de l’esprit, la montagne de douleurs se reforme au-dessus de moi, vient obturer le petit trou de la sortie, l’échappée étroite vers le réveil, et déjà je m’engage dans le sombre couloir où je croise d’invisibles formes terrifiées. Avec le temps, j’ai appris que ce sont des nouveaux, depuis peu débarqués, qui prennent conscience de la réalité du lieu, qui comprennent que ça existe vraiment (ils se rendent compte qu’ils l’ont toujours su). Ils comprennent d’un seul coup qu’ils ont voulu cela, que c’est sans retour et ce que je n’arrive toujours pas à m’expliquer, c’est qu’ils acceptent, ils en prennent leur parti. Cela me sidère, je sais qu’ils pourraient ne pas le vouloir, mais il n’y a rien à faire : à quatre-vingt dix-neuf pour cent ils choisissent ça, leur vie a préparé ce choix, toute leur vie, parole par parole, acte par acte, ils ont construit ce parti et après c’est trop tard, le pli est pris, les jeux sont faits, l’heure arrive et beaucoup, beaucoup vraiment, se présentent à l’entrée du noyau de ténèbres et s’y engagent, quoique éperdus d’horreur, sans une seconde envisager l’alternative d’un autre choix - en une fraction de seconde dire non, changer toute l’orientation de sa vie, il n’y en a guère qu’un tout petit pour cent qui le font, et encore... Je crois que c’est l’orgueil qui les retient, jamais le moindre compromis, la plus petite reconnaissance des torts, le retour sur soi-même. Jamais machine arrière. C’est une question d’entraînement. Quand vient le moment du grand virage ce n’est plus possible. La direction est fixée, on ne peut plus changer, on n’a pas appris à le faire. C’est l’ambiance générale du monde, une question de culture.

         A l’entrée du boyau de noirceur, la privation vous prend à la gorge, une implacable privation d’être. Tout est fini, tout l’habillage mondain tissé de ces haillons ontologiques que nous appelons moi, dans lesquels nous nous drapons, quelques mots, quelques images, un peu de musique, tout cela s’est évaporé et vous laisse hébété, la main stupidement tendue, aussitôt retirée (il n’y a rien ici à mendier). Et les terribles grognements commencent, les grognements du non-être, les souffles de la forge, les cheveux se hérissent, une glaciation interne métallise l’âme, l’éternelle phobie de la mort dans laquelle il faut pour toujours exister s’empare de vous et il faut avancer, il faut avancer dans le couloir de l’éternelle douleur, le couloir des condamnés à la terreur ininterrompue. On y est... et au loin on pressent déjà l’immense dévoration, la colossale fabrique de douleur. On y va tout droit. J’accompagne les pauvres ombres glacées (elles savent déjà, confusément elles savent). Épouvanté pour elles, je voudrais leur crier qu’elles peuvent encore choisir, mais elles ne me voient pas, ne me perçoivent même pas. Elles se sont résignées. Dès qu’elles ont fait leur choix, elles se sont résignées et très vite nous approchons de la grande forge, dans une obscurité devenue si intense qu’il est impossible de distinguer sa propre main. Fini de respirer (on ne le pourra jamais plus) et la chaleur ne cesse d’augmenter (elle ne cessera pas). Très vite, quelques lueurs tremblantes et comme étouffées indiquent l’entrée de l’abîme et nous y voilà. Horreur, mille fois horreur ! Nous y sommes vraiment. Tout est fini, la vie est bien finie, voilà le second trépas, le gigantesque océan en flamme, le lac embrasé de souffre et de feu, le spectacle le plus effrayant que vous pourrez jamais voir, un spectacle si terrifiant qu’on ne peut en fixer les détails, la mémoire refuse, la perception se hérisse, l’intelligence est brûlée à jamais devant cette chose-en-soi aussi immensément mouvante et hallucinante, la turbulente et impitoyable tempête de la seconde mort. Plongées dans ce gigantesque magma, des formes humaines, des milliers et des milliers de formes humaines ardentes, en combustion, tantôt braises transparentes tantôt tisons noircis, voguent et flottent au gré du liquide incendie qu’elles semblent alimenter de leurs propres flammes, de brusques flambées jaillies d’elles-mêmes crachant de sourdes fumées et des gerbes de noires étincelles qui les soulèvent, cendres tremblantes, sans poids ni équilibre, cendres hurlantes, brasiers gémissants, foyers désespérés ne cessant de brûler, ne pouvant cesser de brûler - mais ces cris, les milliers et les milliers de plaintes et de cris des pauvres torches humaines ne sont rien (simple brouhaha) auprès du bruit fantastique, étourdissant, anéantissant qui règne dans ce royaume de la folie achevée.

         Aussi loin que le regard porte, la mer de feu étend sa furie. Je reste pétrifié sur la plage incandescente. À mes côtés je sens la présence bienveillante qui m’a toujours accompagné dans mes rêves. Même lors de mon premier rêve il y avait ce guide à mes côtés. Comme toujours je ne le vois pas, mais au coeur de ma terreur, sa présence dépose une sorte de lumière minuscule, toute petite et silencieuse. C’est ce microscopique silence, aussi petit qu’est géant le terrifiant brasier, c’est cette molécule paisible qui vainc la peur en moi et qui me permet de continuer de rêver.

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         Non loin de moi sur la grève enflammée je reconnais quelqu’un qui est mort quand j’étais tout jeune. Je le reconnais fort bien et lui aussi m’a reconnu. C’est très étrange parce que d’habitude je peux voir les occupants des lieux sans qu’eux-mêmes ne se doutent de ma présence. Certains, parmi les plus malins, en particulier les responsables de haut niveau, flairent bien quelque chose, mais c’est relativement rare. Cet homme, lui, me regarde, il me reconnait, mais nous ne nous parlons pas, il semble perplexe, hésitant, extraordinairement soucieux, et je comprends qu’il n’arrive pas à croire ce qu’il voit. Depuis quand est-il là ? Il y a vraiment longtemps d’après ce que je sais de sa mort. Trente ans ? Trente-cinq ? Je me sens étranglé de compassion. Il me semble que je peux faire quelque chose. J’ai le sentiment que je ne dois pas l’oublier, que je peux tout pour lui. N’oublie-pas, me dis-je. C’est vrai qu’on ne peut pas s’échapper, c’est vrai qu’il n’y a pas d’issue, mais celui-là ne l’oublie pas. Ce n’est pas la première fois que j’éprouve cela. Il y a peu et à peu près dans les mêmes circonstances, j’ai eu la même expérience : un ancien camarade de l’école primaire décédé très tôt, peut-être avait-il huit ans, à la suite d’une infection de l’oreille qui avait dégénéré en cancer. Lui aussi avait le même air stupéfait, lui aussi n’arrivait pas à y croire. Je me dis qu’il doit y avoir plusieurs personnes dans ce cas, elles se tiennent au bord du lac de feu et elles attendent. Quoi ? Elles ne le savent pas elles-mêmes, mais elles attendent. N’oublie-pas, me dis-je, compatis, prie.

         À ce moment, la voix souveraine s’élève. Immensément loin au-dessus des ténèbres, loin au-dessus de tout, parlant une langue inconnue, elle emplit l’horrible empire du feu, sans effort, sans violence et même avec une sorte de douceur, elle le secoue comme une feuille au vent, le laissant agité, son annonce finie, de longs frissons parcourant la surface des flammes. Quelques paroles et c’est tout, après quoi l’horrible bruit reprend sa place, couvrant les cris des pauvres charbons hurlants.  

    Impossible de s’habituer à un pareil truc ! J’ai beau le revisiter, l’effroi semble à chaque fois augmenter majoré par la fréquentation du lieu. Non, on ne peut pas s’y faire.

 

         Je rejoins la salle des chefs. Chaque fois, mon guide invisible m’y conduit. C’est comme une mission. Vraiment je n’ai aucune envie d’y aller, mais j’y suis ramené fermement. J’aimerais bien ne pas savoir, ne pas les écouter. Rien à faire. Alors j’écoute, j’apprends et c’est réellement dingue !  

- Nous allons jeter une révolte entre les nôtres et les siens, gronde le grand chef. C’est pour bientôt.
 - Ils sont foutus, gronde Asmodée. Enfin ! Ils sont foutus.
 - Putain, ils sont foutus, gronde Mammon.
          Belzebuth gronde mais ne dit rien. Il regarde le chef. Ils savent qu’ils ont perdu.         

 

         Ils sont quatre autour de la table, les quatre pires monstres qu’on puisse imaginer (et moi il faut que je les rêve !). Quatre cobras glacés comme la pierre , qui dressent des plans effarants de mort et d’épouvante. Il y a là le grand chef et son gouvernement de trois ministres. Les ministères stratégiques : sexe, argent, magie. J’ai connu leurs noms petit à petit, à force de fréquenter cette caverne obscure et sinistre - dans laquelle aucun des autres n’ose venir, aucun adjoint, aucun ne l’a jamais pu. J’ai connu leurs noms bien qu’entre eux ils ne se nomment jamais. J’ai connu leurs noms comme intuitivement, et je n’en suis pas fier pour autant. Je me serais passé de tout ça. Parfois j’aimerais tourner les talons, partir, vite partir. Trouver un port et prendre un bateau. Il m’est même arrivé une fois de le faire en rêve ; le rêve a alors adopté un humour bizarre : je suis tombé du bateau et une baleine m’a ramené à mon point de départ. Ça ne m’a pas fait rire.

         Dès le début, ils ont su que je les observais. Ils me flairent comme feraient des loups, ils ne me voient pas mais ils me flairent. Parfois le grand chef capte presque mon image, il me fixe droit dans les yeux, j’ai l’impression qu’il me regarde. Mais non, il sait que je suis là et ça s’arrête là, à cette froide fureur qui ne s’adresse même pas à moi (pour lui je ne suis rien) mais à notre race toute entière. C’est notre genre qui le met en furie, notre nature humaine, c’est cela qu’il veut détruire, et dans ce but il ne cesse de dresser des plans. De vrais plans qui semblent s’étendre sur des durées non pas proportionnées à nos personnes, mais à notre genre, au genre humain tout entier. Il hait notre genre, il a toujours voulu l’anéantir. Il le salit, il l’humilie, il l’abêtit, mais c’est pour arriver à la fin à ceci : l’annihilation totale, le four intégral, le gazage absolu. Plus une trace d’être, plus une goutte d’humain. Nulle part. Tout le genre dans la seconde mort, dans l’existence sans être. Depuis toujours c’est ce qu’ils ont voulu, lui et son trio ministériel. Ils ont comploté dans ce but, depuis le début. Ils ont point par point amené les choses là où elles en sont. Ce sont des plans immenses, implacables, pleins de subtilités et de solutions secondes, qui utilisent souplement toutes les perfidies imaginables, toutes les tactiques possibles de la tromperie, du chausse-trappe, de la fourberie, toutes les machinations les plus inattendues, les bassesses, les trahisons, les duperies les plus viles et les plus ignobles - mais ce sont des plans qui se dévoilent toujours à ce trait : le mélange du haut et du bas, l’oxymore morale, la souffrance pétrie de plaisir ou le désastre pétri de succès. Le grand chef en détient l’arme suprême, l’orgueil ; les trois autres servent les armes associées ; et le fretin s’occupe du reste. Les quatre complotent, les quatre dressent des plans, mais il règne sur leur tablée un insondable désespoir. Cela aussi je l’ai compris à la longue. Ils savent que c’est perdu, ils savent qu’ils ont perdu. Pleins d’angoisse et de haine, ils préparent leur baroud d’honneur.

§§§

         À mes côtés le guide bienveillant me fait sentir qu’il faut sortir du rêve. Il faut maintenant sortir du rêve et gentiment il m’accompagne vers le réveil. Avant de me quitter, il m’injecte cette idée (c’est ce qu’il fait parfois, juste avant mon réveil), une idée comme une mission : se rendre aujourd’hui, après le déjeuner, Chez Mario, rue du 18 juin. Je jette un coup d’oeil sur la lueur rouge du réveil. 4:27. Je peux encore dormir un peu, je sais que pour cette nuit je ne rêverai plus. Je tousse doucement pour décrisper ma gorge serrée. Avec un bout de drap j’essuie mon front en sueur. Un baiser sur les cheveux de Mimi et je me rendors.

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                                               JJ

18.02.2008

création et évolution

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§ 

Créationnisme et évolutionnisme

Le catholicisme n’est pas un « créationnisme » au sens où ce terme s’applique dans certains courants du christianisme américain. Le mot « créationnisme » peut avoir aujourd’hui deux sens : soit qu’on parle précisément de tel mouvement traditionnel américain, par ailleurs fort récent ; soit qu’on parle de la métaphysique du monothéisme. Dans ce cas le mot créationnisme signifie que l’être du monde ne procède pas de lui-même, mais qu’il dépend d’un autre être – ainsi définit-on un être créé et un être créateur. Si je parle de créationnisme, si j’en parle en tant que catholique, c’est évidemment dans ce second sens. Ce n’est pas parce que je pense que le monde a été créé il y a 6000 ans. La science a par ailleurs largement démontré le contraire. Par contre, la science n’a jamais infirmé que l’origine radicale de l’univers ne tient pas, c’est-à-dire ne procède pas, de son être propre (comme le pensait les Grecs depuis Parménide) –  procède au contraire d’un autre être, un être créateur que les hébreux appelleront Dieu. Si je parle d’évolutionnisme, je ne vois pas de contradiction entre une théorie métaphysique de la création et une évolution possible des espèces. Non seulement je ne vois pas de contradiction, mais je soutiens que la création elle-même, la création tout entière, est engagée dans une évolution globale.


Il y a donc évolutionnisme et évolutionnisme. Considérons d’abord l'accueil fait par l'Église à l'évolutionnisme scientifique – et dans ce sens, le darwinisme scientifique est reconnu comme parfaitement valable du point de vue scientifique (s'il y a des critiques à lui faire elles reviennent à la science) – la mise au point de Jean-Paul II est parfaitement claire là-dessus.

D'un autre côté, il existe dans le catholicisme une philosophie proprement « évolutionniste » qui puise dans la Révélation elle-même. Non seulement elle n'est pas contradictoire avec l'évolutionnisme scientifique, mais elle en éclaire encore le sens et plus, elle l'inscrit dans son propre mouvement en concevant l'univers comme se trouvant dans un régime de création continuée par l’effet d’une information toujours nouvelle qui ne cesse de soutenir et de développer son expansion – c’est l’idée d’information créatrice qui est à la base de cette conception évolutionniste.
Autrement dit : le christianisme reconnaît, en parfait accord en cela avec les résultats scientifiques du siècle, la dimension génétique, ou historique, ou encore évolutive du réel.

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L'information créatrice

Dans cette conception philosophique l'idée d'information créatrice se détriple :

– vous avez d’abord l'information de la matière qui ne cesse d'affluer : c’est évidemment ce niveau de réel que la science examine à la loupe. À ce niveau, le mot « information » désigne aussi bien le sens métaphysique de forme (opposé à matière) que le sens physique de morphologie. Sur ces questions, on consultera l’ouvrage magnifique que Claude Tresmontant a écrit en 1972 : Sciences de l’Univers et Problèmes  métaphysiques.


– d’un autre côté il y a l'information donnée à notre intelligence pour nous permettre de participer à cette création cette deuxième sorte d'information c'est l'information prophétique. Elle ne passe certes pas par nos sens, mais est communiquée directement à notre intelligence. Nous pouvons la refuser, la nier (comme fait Spinoza), voire la moquer (comme fait notre temps), mais en tant qu'information elle a rapport avec la vérité. Et pas seulement avec des vérités que nous imaginons.

- Enfin, il y a un troisième niveau proprement mystique, et qui ne s’applique plus à la matière, qui  s’adresse encore pourtant, quoique de façon associée, à mon intelligence comme à mon corps, mais qui  s’exerce principalement sur mon esprit. Cette information mystique, elle n’est pourtant ni abstraite et « théorique », ni insaisissable et éthérée, puisqu’elle a une forme. Cette forme, elle vient sans cesse à ma rencontre, c’est la forme qui vient m'individuer et qui donc m'apporte un surcroît d'existence. Cette forme, c'est l'Autre lui-même qui vient à ma rencontre, l'Autre en personne qui vient me revêtir de lui-même, qui vient m'adouber – cette forme, c'est le Christ. Processus de divinisation par lequel nous nous conformons au Christ via la croix et par lequel nous nous préparons à passer du plan de l’être créé au plan de l’Unique incréé.

Trois niveaux génétiques donc, qui tressent entre eux une évolution globale.

Déblayons un peu le terrain.

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Une évolution individuante

Certes on peut très bien ne considérer que le premier niveau, le niveau naturel, comme on peut ne considérer que le niveau psychique ou même seulement le niveau spirituel qui est le niveau mystique. Il est possible et d'ailleurs parfaitement légitime de considérer séparément chacun de ces niveaux. Et on n'a pas manqué de le faire : pour en revenir au niveau mystique, considérons par exemple la somme que le Père Marie-Eugène de l'Enfant Jésus a consacré à la théologie mystique aux éditions du Carmel. Sa précision, sa finesse, sa robuste structuration on fait son autorité.

 

D'un autre côté, ne considérer chacun des niveaux que dans sa stricte autonomie ne peut suffire à comprendre l'ensemble de la réalité. Il est opportun de s'intéresser aussi à la question des rapports qu’entretiennent ces niveaux : tressages, interactions, coordinations, coopérations, subordinations et ainsi de suite. Sur la base de ce que les trois niveaux ont de commun, la notion d'information, les rudiments les plus élémentaires de théorie de l’information nous obligent en toute rigueur à supposer un émetteur qui les délivre – et cet émetteur ce ne peut être l’être créé (le "récepteur"), mais l’autre être, l’être créateur, celui qu’on nomme l’Autre créateur.

 

Toutes ces communications d’informations tendent à la longue vers un seul but : amener l'être, et en particulier l'être humain, à son plein développement.

 

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Si nous observons maintenant ce par quoi nos trois niveaux diffèrent, nous approchons quelque chose de plus profond encore, à savoir le pourquoi de toute cette dynamique globale. Récapitulons.

 

Le premier niveau est celui dans lequel de l'Autre créateur injecte ses informations créatrices. Ce premier niveau est celui de l'être naturel. Le fait que ces informations s'enrichissent sans cesse et projettent la réalité naturelle vers une complexité croissante, et que l'humanité soit placée à la pointe extrême de ce progrès, montre clairement que nous avons affaire à une finalité.

 

Le deuxième niveau est celui dans lequel l'Autre créateur injecte ses informations prophétiques. C'est le niveau de la Révélation : il s'adresse à l'intelligence humaine. C'est que cette information ne peut être donnée à travers le réel naturel – l'homme peut connaître le réel naturel grâce à son intelligence, mais le réel naturel ne contient pas (ne peut pas contenir) les réalités révélées, et si l'Autre créateur veut communiquer ces informations il faut qu'il le fasse par un autre voie : il a donc choisi la voie prophétique par laquelle il exprime le projet qu'il a pour l'humanité. Et ce projet porte non seulement sur la réalité naturelle, mais encore il la déborde au-delà de toute réalité imaginable.

 

Le troisième niveau est celui des réalités particulières, avant tout les réalités humaines dans lesquelles l'Autre créateur dispense ses informations mystiques. Réalités humaines, c'est-à-dire les communautés, les nations, l'histoire des hommes, et ainsi de suite, mais avant tout les personnes. Par son action mystique, l'Autre créateur modèle chacun de nous, non pas « l'être extérieur » mais « l'être intérieur », le modèle selon la forme christique particulière, singulière, unique, qu’il lui a réservée, le modèle évidemment dans la mesure où nous l’y autorisons.

 

Il y a là la pointe ultime de l’individuation humaine.

 

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Ces remarques qui me semblent élémentaires pour n’importe quel paroissien un peu profond, c’est-à-dire qui prie de bon cœur et qui fréquente Jésus-Eucharistie, apportent un démenti catégorique aux affirmations irréfléchies qu’on peut lire sous la plume de tel ou tel théologien postmoderne. Par exemple Hans Küng : « Théorie du big bang et foi en la création, théorie de l’évolution et création de l’homme ne se contredisent pas, mais il est impossible de les harmoniser » in Petit Traité du Commencement de toutes choses (Le Seuil, 2007).

 

Nous venons de montrer exactement le contraire : non seulement ces dimensions ne se contredisent pas mais elles s’harmonisent merveilleusement.

 

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Tout se passe donc à la fin comme si l’être créé tendait à sortir de lui-même, comme s’il possédait des états-limites sur la ligne desquels il était éprouvé : la croix vient témoigner de ces états-limites et de ces épreuves.

D’un autre côté cette torsion subie par l’être sur ses interfaces créé/créateur, suggère cette hypothèse pour le moins excitante : et si ce qui est grâce aujourd’hui devait devenir nature demain.

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 et si ce qui est grâce aujourd’hui devait devenir nature demain ?                                              

                                            J-L. Bolte

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