03.09.2008

morale de l'intention et morale de la suspicion

 

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L'Artémis échoué

 

 

 

On ne peut pas prohiber le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, c’est-à-dire indestructible pour l’heure, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, c'est-à-dire l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre : tu ne mangeras pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais (un arbre, une pomme, un serpent, peu importe) qui n'est ni aménageable, ni connaissable, mais est évitable.

 

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Cela ne signifiait pas (jusqu’à une date récente) qu'il fallait nécessairement se référer directement à l'existence d'un Autre divin, puisqu'il suffisait de faire crédit à une référence symbolique, comme notre droit l'a longtemps fait dans son droit naturel, avant d'en venir, par choix conscient et à vrai dire calculé, à une solution positiviste qui a éliminé tout tiers transcendant surplombant la conception de la justice. Bien entendu la liquidation du droit naturel a entraîné celle de la loi naturelle, soit ce qu'on appelle la loi mosaïque. En France on appelle cela laïcité.

 

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Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons affaire à une morale de l'intention. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celle du désastre ou celle de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Et la loi mosaïque ne nous apparaît pas comme une liste d'interdits mais comme le mode d'emploi lui-même des voies de l'amour.

  

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Mais dans le monde des frères (mais sans père), celui de la "laïcité", celui qui tente aujourd’hui d’étouffer en nous le fils, la négation systématiquement effacée par trois ou quatre générations a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, peur du mal ressentie par chacun, inquiétude diffuse, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions toujours plus nombreuses, et par une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une pragmatique généralisée de purification du langage est mise en place qui ne fait qu’exprimer cette inquiétude, voire cet affolement. Faute évidemment d’une purification des consciences.

 

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Nous sommes donc entrés dans une morale de la suspicion : le prochain est désormais celui qui me veut du mal. Et de chacun de mes semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance. De sorte qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous percevons désormais autrui comme un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.    

 

Bien entendu, c'est parce que nos intentions individuelles se sont renversées en intentions de jouissance, lesquelles, dans une situation de jouissance dérégulée, sont causes directes des désagréments de notre prochain,  que nous suspectons celui-ci d'avoir les mêmes intentions que nous : c'est-à-dire nous mentir, nous voler, coucher avec notre conjoint, nous détruire à l'occasion, peu-être nous tuer  Et ainsi de suite.

 

            JJ

 

08.02.2008

Sur la laïcité


 

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Le principe de la laïcité

Le principe de la laïcité est évidemment une affaire piégée, puisque la laïcité consiste à soustraire les peuples au point de vue mystique et à les plier à la démocratie des mœurs.

 

Ce qui veut dire que la laïcité vise à ramener les peuples dans le giron de la bêtise, sous le gouvernement de la jouissance – où, si l'on préfère, de fermer les yeux sur ce qui vient parce que ce qui compte, c’est ce que l’on tient et non ce qui vient.  Mais ce qui vient c'est le désastre.

 

Bref : la laïcité est à la fois illusion, parce qu'elle mène au désastre, et mensonge, parce qu'elle désire le désastre.

 

Comme toujours, lorsque cela vient de l’idéologie des Lumières, l’affaire se joue au niveau des mots. À l’origine, c’est-à-dire dans l’Évangile, l’idée de laïcité exprimait la nécessité de « distinguer » deux plans différents pour mieux les accorder : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », dit l’Évangile.

 

Chacune à leur niveau propre, la cité terrestre et la cité céleste ont à se développer – ce qui ne veut pas dire que leur développement est indépendant, puisque les deux cités s’articulent par le biais de la loi morale, et que la cité céleste se tient au gouvernement final des choses – en tant que visée ultime de toute politique (ou encore : en tant que lieu ultime du bien commun). En ce sens, César lui-même n’échappe pas au « rendez à Dieu ce qui est à Dieu  » et sa mission consiste précisément à gérer ce bien commun. Le bien commun, c’est-à-dire la totalité du bien de l’homme : matériel et spirituel.

 

Or cette vérité, César n’a plus envie de l’entendre. César veut désormais gérer à sa façon la cité terrestre.

 

Main basse sur l’être

Par la grâce d’une « avancée républicaine », le mot « distinguer » a été refoulé – a été escamoté faut-il dire plutôt – derrière le mot « séparer ». De la « distinction » des deux ordres de cité, on est passé à la « séparation » de l’Église et de l’État. Mais si là on distinguait pour unir, on sépare ici pour diviser.

 

De quoi s’agit-il en réalité ? À la fin, il s’agit de retirer à l’Église la finalité dans laquelle elle nous inscrit, pour remettre à l’État moderne la charge de notre être. C’est parce que se dessine maintenant clairement l’enjeu fondamental de toute l’affaire qu’on peut en cerner les tenants et les aboutissants.

 

L’enjeu : César veut faire main basse sur l’être.

 

Qu’est-ce à dire ? « Faire main basse sur l’être » veut dire s’emparer de ses différentes dimensions : de son essence de manière à pouvoir le refabriquer, de son existence de manière à pouvoir l’étrangler à l’occasion – comme on le voit avec l’abattage de masse des petits bébés ; de son origine même de manière à pouvoir officiellement la nier. Toutes choses que désire ouvertement César et devant quoi l’Église catholique devrait s’interposer. Devant quoi, au plus, l’Église française s’est faiblement agitée.

 

« Faire main basse sur l’être » signifie donc pouvoir déconstruire la structure métaphysique du réel et la reconstruire à son gré. On pose que l’être n’a aucune orientation, et on s’en empare pour le réorienter à son gré.

 

Ainsi, la personne se module-t-elle en individu, elle se psychologise, se sociologise, devient économicus ; l’individu se décline à l’occasion en chose, comme il arrive à l’animal ou au fœtus ; et à la fin, toute chose ou objet devient irrésistiblement produit, de façon d’autant plus inéluctable que c’est bien le  profit capitaliste qui mène tout le bal.

 

 

L’énoncé final de la laïcité

 

 

Faire main basse sur l’être impose donc à César d’écarter ce qui pourrait s’interposer devant ce projet et en particulier toute opposition religieuse qui soulèverait une objection radicale. Et qui pourrait se révéler de mauvaise pratique.

 

Autrement dit, aux yeux de l’État, il n’est plus acceptable que l’Église continue de soutenir les énoncés qui fondaient son autorité, à savoir :

  • que, dans son autonomie, l’État reste soumis à une loi morale qui transcende son pouvoir ;
  • que le catholicisme est la vraie religion et qu’il est ainsi seul garant de la vérité, puisqu’il la tient de la bouche même de l’Autre.

 

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Soyons clairs : nous nous trouvons dans une situation antagoniste. L’Église s’appuie, du moins en principe, sur une position civilisatrice qui est celle du judéo-christianisme. L’État laïque, quant à lui, projette de déconstruire cette civilisation pour bâtir sur ses ruines. Au-delà même du politique, il s’est donné une tache civilisatrice – un « programme civilisateur » qui, de toute façon, s’appuie sur la déconstruction incontournable de la loi mosaïque.

 

Ce qu’exprime la laïcité de façon toujours plus nette, c’est qu’il n’est pas question qu’on puisse s’y opposer.

 

La laïcité ne veut pas de loi morale, elle ne veut pas de la vérité. Elle est à elle-même sa propre vérité.

 

C’est ici que joue la séparation décisive, la séparation qui porte sur le joint vif de la civilisation à détruire. Car l’État moderne a besoin de se séparer officiellement de l’Autre créateur. Et c’est précisément pour cette raison qu’il a besoin de cet énoncé véritablement fondateur, quoique inconscient et refoulé, de la laïcité moderne, à savoir :

 

L’Autre n’existe pas.

 

Énoncé qui, loin de dire simplement que « Dieu n’existe pas », projette devant nous un horizon psychotique de désastre – et qui, pour cette raison, appelle commentaire.

 

                                                                 JJ