07.07.2008

structures de la jouissance en mode dérégulé

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Le mariage du sexe et de l'art contemporain :
Jeff Koons et sa femme, la Cicciolina
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J'appelle jouissance le péché en tant qu'il est dérégulé. La jouissance est la face philosophique de ce qu’exprime théologiquement la notion de péché. La question est de savoir comment se présentent dans notre univers postmoderne ce que Jean-Paul II appelle les « structures modernes du péché ». Le titre qui parle des « structures de la jouissance » est là pour nous rappeler que toutes les formes de péché sont jouissances et réciproquement que la jouissance est capable d'invention, c’est-à-dire capable d'inventer de nouveaux péchés – en particulier avec l’aide de la technoscience.

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Une rapide description de ces structures montre d’abord qu'elles s'étagent sur deux ou trois niveaux :

·        la jouissance a d'abord une réalité transcendantale, ce qui veut dire qu’elle est inscrite comme faute a priori au lieu de l'Autre ;

·        deuxièmement, la structure historique de l'interdit fondée sur la loi mosaïque et la figure du Père, cette structure est aujourd’hui déconstruite et le principe de dérégulation de la jouissance est adopté sans retour par les frères ;

·        troisièmement, la structure religieuse de l'Église est elle-même en voie de déconstruction (point à préciser) et donc le principe de la loi d’amour, de primauté de la charité, est étouffé sous celui de la solidarité fraternitaire.

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   ETAT DU LIEU DE L’AUTRE

Tout se passe a priori au lieu de l'Autre. Je veux dire que si nous péchons c'est toujours au lieu de l'Autre, que cet autre soit Dieu ou qu'il soit mon prochain. C'est d'ailleurs au regard de l'Autre, soit Dieu, soit le prochain, qu'étaient déjà énoncés les commandements de la loi mosaïque –  comme d'ailleurs les commandements de l'amour. Tout se passe donc au lieu de l'Autre – et plus exactement comme si, en ce lieu, se trouvaient deux chaises : la chaise de la jouissance et la chaise de l'amour.

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Le problème que nous rencontrons depuis toujours en ce lieu – « depuis toujours » signifiant théologiquement : depuis Adam et Eve – problème qui constitue en quelque sorte notre état de nature, mais état de nature que nous avons historiquement aggravé –, c'est qu'il nous est très difficile de faire asseoir quelqu'un sur la chaise de l'amour. Je veux dire que nous n'en avons pas naturellement une volonté profonde et que de toute façon, même si je veux aimer mon prochain, j'ai beaucoup de mal à le garder assis sur la chaise de l'amour, parce que cette chaise est bizarrement bancale et inconfortable. Bref, cette chaise est mal fichue depuis le début... Avant même que je sois, elle était mal fichue...

Que dit saint Paul ? « Nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais tout de même l'ordre de la Loi ; en réalité, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ... » (Rm, 7 14-18).

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Ou encore : « Je trouve donc une loi s'imposant en moi, quand je veux faire le bien : le mal seul se présente à moi. Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et n'enchaîne à la loi du péché... » (Rm, 7 21-23).

Observons que ce que dit saint Paul doit être replacé dans le cadre de la loi mosaïque. Or, aujourd'hui, le cadre de la « loi » est celui de sa dérégulation. Autrement dit : nous ne reconnaissons plus l’ordre de la Loi morale. Sa remarque sur l'action du péché en nous prend un relief nouveau dans ce contexte. La vérité est que, avant même la dérégulation, nous avions déjà du mal à suivre les préceptes de la Loi et à ne pas tomber sous la coupe de la jouissance – alors évidemment, une fois prise la décision de dérégulation, nous nous laissons mener purement et simplement par la logique de la jouissance.

Dès lors, au lieu de l’Autre, la chaise de l’amour reste (presque) toujours vide. Vide du fait de notre propre initiative. Il reste toujours possible évidemment qu’elle soit occupée du fait de l’initiative de l’Autre lui-même.

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Et donc, nous comprenons qu'au lieu de l'Autre se tient une autre chaise, tout à fait confortable celle-ci, où viennent s'asseoir tous ceux que je veux bien y convoquer après les y avoir conviés : et c'est la chaise de la jouissance. C'est là où le plus souvent autrui, mon autrui – mon semblable, mon frère, mon prochain à l'occasion – vient s'asseoir à mon intention. Mais comme en ce lieu mon intention précisément tourne mal, mon autrui s'y réduit pour moi à la fin à ce qu'il faut bien appeler un objet. L'objet de ma pulsion. Comme de plus je n'y vois que du feu, je vais nommer fort abusivement cette pulsion amour et me voici désormais en position de frère dans le monde des frères (mais sans père). 

 

   LE MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)

Il est en effet nécessaire d'introduire une distinction entre un monde fondé sur la régulation mosaïque du péché – appelons-le le monde des fils – et l'univers postmoderne fondé sur la dérégulation de la jouissance et son corollaire, la déconstruction du Père, que nous appellerons le monde des frères (mais sans père). Cette distinction permet précisément de comprendre quelque chose qui crée la confusion dans notre esprit en ce qui concerne un juste emploi des modes d'énonciation qui s'affrontent au lieu de l'Autre dans la lutte qui se joue entre l'Autre de l'amour et l'Autre de la jouissance.

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Bien entendu, à vue de nez, l'Autre de la jouissance à l'air d'avoir remporté le morceau, et on peut penser que le monde des frères (mais sans père) va imposer sa nouvelle civilisation (à moins que celle-ci ne disparaisse dans l'œuf avec ce qui reste de la planète).

 

Mais regardons les choses de plus près : nous constatons que si l'Autre de la jouissance peut s'épanouir, c'est bien dans un univers du Moi – ou monde du Moi, autre nom du monde des frères bien entendu – par la grâce duquel nous barbotons dans un individualisme mortel, c'est-à-dire dans un style de communication qui nous fait tous mourir à petit feu par suffocation solipsiste.

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Seulement il ne suffit pas de suffoquer pour rejeter purement et simplement l'univers du Moi. Il faut en effet pouvoir se donner une alternative viable à ce rejet – alternative dont on peut supposer qu'elle ne peut être que celle d'un univers du Nous. Mais évidemment, c'est là que se cache le piège de la communauté moderne : c'est que le monde des frères (mais sans père) est aussi bien un monde du Moi qu'un monde du Nous. Un Nous qui vaut un Moi.

 

Ce Nous-là c'est celui qui désigne tous ceux, tous mes petits autres, moi y compris, qui sommes assis sur la chaise de la jouissance. C'est le Nous gangrené qui, depuis Woodstock, cultive nos solitudes et les rassemble volontiers dans la musique (dans le spectacle), pour les célébrer avec ferveur en faisant brûler la flamme de nos briquets. Ce Nous-là a (mal) évolué et c'est désormais celui que l'on voit couler dans les larmes répandues dans les émissions de nos télévisions. Un Nous dégoûtant donc qui, depuis les années 60, s'est enrichi d'une profonde bêtise, et par conséquent d'une toujours plus profonde méchanceté, et qui, parce qu'il est fils de la Mère de la jouissance, fait appel volontiers à Maman et cultive l'émotion comme s'il s'agissait de la béatitude céleste.

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C'est ici que nous comprenons pourquoi il faut distinguer absolument le monde des frères (mais sans père) du monde des fils. Dans le monde des frères, les frères ont tué le père et donc leur Nous est tressé sur des liens à la fois horizontaux et tâchés de sang. Le déni de la culpabilité revient ici en négation de la loi naturelle – il n'existe donc plus que la loi positive et du prohibé : l'interdit proprement dit, qui exprime la loi naturelle, par exemple l'interdit de tuer, n'existe plus. Dans un tel monde, les femmes ont le pouvoir et la loi est celle du désir de la mère, lequel désir est structurellement (en l'absence de parole du père) sans loi, ce qui explique le déploiement ininterrompu de jouissance, en particulier d'agressivité, qui envahit nos vies.

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Dans le monde des fils (fils de l'un et l'autre sexe), le Nous est différent, c'est celui du lien père-fils (père-fille). Ce lien, en rompant la route de la jouissance établit la puissance de l'interdit. C'est un lien vertical, décrit en Saint Jean – « le Père et Moi sommes un », dit Jésus –, un lien si puissant qu'on le retrouve chez le prêtre, le prophète et le Roi.

 

Ce lien est tel qu'il permet immédiatement, par la prière, qu'au lieu de l'Autre s'assoit l'Autre de l'amour sur la chaise de l'amour. Notre initiative, la prière, aussi pauvre et aveugle soit-elle, déclenche aussitôt l'initiative de l'Autre de l'amour. Question de confiance ou de foi, appelez cela comment vous voulez. Il suffit d'essayer pour en obtenir aussitôt des résultats. 

                                     JJ

Pour enrichir la notion de jouissance abordée ici un peu abruptement, voir ce que j'avais déjà écrit sur la jouissance de premier sens.

26.06.2008

l'autre jouissance, la mystique et la psychiatrie

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   D’UN DELIRE A DOUBLE CŒUR 

 

Le mois dernier, il m'est arrivé de délirer. Je veux dire de délirer assez pour aller faire un tour en psychiatrie. Je m'explique donc ici pour ceux que cet événement a laissés perplexes – à commencer par moi. Où l'on va voir comment mystique et psychiatrie peuvent se rencontrer lorsque se manifeste, et de façon très concrète, l'autre jouissance.

 

Il m'est arrivé de délirer donc et c'était un délire à double cœur, comme les récents processeurs de micro-informatique. Duo cuore, double cœur, c'est exactement le terme, et voici : un cœur battait à Jérusalem et le second battait à Babylone.

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Un premier cœur battait, et vraiment il battait très fort, dans la cité céleste, Jérusalem, ville, dit le Psaume, « où toute ensemble fait corps ». Avec ce cœur là, j'étouffais de bonheur – je jubilais ou plus exactement j'étais dans la joie, et sur cette joie-là, le temps – je veux dire notre temps, notre temps humain – n'a aucune prise. C'était une joie sans ombre et si pleine que sur elle la perspective même de la mort ne peut rien. Littéralement, j'étouffais de bonheur et je disais tout bonnement aux médecins, puis aux psychiatres, qui m'examinaient, que si j'étais fou c'était de la folie du bonheur, laquelle sûrement existait puisque, argumentais-je non sans simplicité, j'avais pu lire la description d'une telle folie dans un vieux bouquin de clinique psychiatrique.

 

Au début, je ne voyais rien de mal à ce qui m’arrivait.

 

« Fou de bonheur » : on peut penser que beaucoup de monde est preneur. Je peux vous dire que ce n'est pas le cas des psychiatres – de sorte qu'on peut douter du choix d'un grand nombre d'autres. Remarquez que dans le cas qui nous concerne, les psychiatres n'avaient qu’en partie tort. Ou plutôt faut-il dire qu’ils n’avaient qu’en partie raison. Toujours est-il qu’ils ont cru bon devoir écraser la chose sous des neuroleptiques.

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C'est que la joie n’allait pas seule car il y avait l'autre cœur, le cœur mauvais, le cœur de pierre, le cœur babylonien – l'autre cœur qui n'est pas un cœur qui bat mais qui est un cerveau qui pense et qui pense de façon terrible, dans un mouvement à la fois convulsif (comme on déglutit) et implacable, qui traite tout ce qui vous passe par la tête avec une précision et une vitesse incroyable – une pensée mauvaise qui vous trimbale aux quatre coins d'un flipper sans issue de sortie, où VRAI vous renvoie à FAUX et FAUX vous renvoie à VRAI et ainsi de suite, de sorte que petit à petit vous vient d'idée d'être damné et de rester coincé dans cet enfer logique. Et encore, ce que je rapporte-là n'est-il qu'un écho minable de cette pensée démoniaque à la fois brillante et imparable, totalement désinhibée, pour ne pas dire impudique, et développant des intuitions foudroyantes avec la violence d'un chien enragé qui secoue ce qu'il mord sans pouvoir le lâcher.

 

  FOLIE DE LA CITE TERRESTRE

J'étais embarqué dans cette folie, comme nous le sommes tous je suppose, mais à ce moment-là j'y étais embarqué de manière plus présente au désastre qui vient, et qui consiste en la sinistre réalité de cette étape finale du monde des frères (mais sans père) qui fait notre quotidien – de cette étape interminable qui va vers sa terminaison inéluctable sur laquelle pourtant nous nous trompons souvent, en pensant qu'elle est déjà là, alors que ce qui est là n'est que notre désir d'anticiper sa venue – j'étais donc embarqué dans cette folie, erreur de perspective comprise, par laquelle s'augmentait le caractère délirant de mes propos, persuadé que ma perception de la réalité était la perception commune.

 

J'en étais même venu, ayant toujours eu un faible pour les théories du complot, à la manière américaine, à imaginer toute une clique avec micros et tout le tremblement, qui se passionnait pour mes propos et qui silencieusement m'écoutait commenter la fin des temps avec brio et verve certes – toujours l'erreur de perspective – mais surtout, et je lui en demande pardon, au grand désarroi de ma femme qui me regardait impuissante parler aux murs et aux fenêtres.

 

Il faut dire que je ne cessais de théoriser, ce qui est ma pente naturelle et à l’occasion mon défaut, lequel défaut en la circonstance, est venu servir mes divagations logistiques. Devant cette multiplication de perspectives « théoriques », et m'égarant sur la nature de ce que je vivais, j’en vins même à prendre pour un charisme ce qui n'était que pure mécanique mentale, et dont je discerne clairement aujourd’hui qu’il faut l’interpréter comme une image sans fin de ce que pourrait être le règne horrible du zéro et du un.

 

Car, et cela montre combien j'étais cinglé, il semble bien que je m'étais identifié à une sorte de computer vivant. Que j'étais devenu un ordinateur parlant à la cantonade, qui pédalait comme un malade dans ses zéro et dans ses un au cœur de Babylone. De sorte que mon délire était fait de la substance même, substance numérique, de la pensée mauvaise.

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La joie, elle, dans son innocence, ne pouvait que se réjouir et s'exclamer de bonheur. La joie ne pouvait que jubiler et se communiquer.

Au début, il faut dire que je n'avais pas fait la distinction entre les deux cœurs, celui qui suffoquait de bonheur et celui qui pensait. D'ailleurs, je ne les distinguais même pas. Ils battaient, me semblait-il, à l'unisson. C'est qu'au début, la joie primait sur tout.

La joie rayonnait et le reste en était transformé. Sans joie, rien n'aurait eu lieu. Je veux dire : sans la joie, la pensée mauvaise n'aurait pu enclencher sa furie binaire. La pensée mauvaise n'avait aucune initiative, elle ne pouvait que procéder. Elle avait besoin d'un shifter et la joie qui tout à coup avait imprégné tout mon être a joué cet office : elle a provoqué cette flambée d'envie ou de haine qui seule peut initier le une-deux dément de la pensée mauvaise.

 

   LA JOIE QUI VIENT

On sait que là où vient l'Esprit, le démon ne tarde pas. Par une mystérieuse autorisation divine le démon a, pour un temps encore, permission d'étendre le mal. Et donc, haïssant la joie, il n'aspire qu'à la piétiner. Et c'est bien vrai, car dès que la joie m'a submergé, il s'est précipité. Je le comprends d'autant mieux qu'une telle joie est pour lui un danger majeur. Que pèsent face à cette joie tous les bonheurs de la terre ?

Je peux en témoigner, la joie que j'ai éprouvée un beau matin à mon lever, je jure qu'elle valait pour moi plus que toutes les jouissances terrestres.

Pourtant, si je veux livrer le fond de ma pensée, ce qui est dangereux pour le démon ce n'est pas tant cette comparaison, mais cette vérité mystérieuse : cette joie, je dis que c'est la joie commune qui vient – je dis que cette joie est réservée à tous – je dis qu’elle est le ciment nécessaire de ce que Jean-Paul II a prophétisé comme civilisation de l'amour. Cette joie vient comme grâce et dans le même temps elle vient comme nature. Elle est le vrai cœur de la transformation naturelle qui vient, du monde joyeux qui vient.

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Le cœur de Jérusalem est un vrai cœur de chair, celui de Babylone n'est qu'un cerveau. Un cerveau augmenté, comme disent les nanotechnologues.

Je ne parle pas de cerveau « augmenté » au hasard. La pensée mauvaise qui s'est manifestée à moi, en effet, aspire à exister, et je pense qu’elle ne doit pas être très loin de cette pensée appelée de leurs vœux par les transhumanistes (1) : hyper intuitive, génétiquement modifiée, secourue par des augmentations informatiques transportées par des nanorobots. Comment peut-on désirer une telle horreur ?! J’aurai d’autres occasions de reparler de cela.

Pour ma part, je n'ai compris que plus tard que la pensée mauvaise était vraiment mauvaise : très exactement lorsque je me suis rendu compte qu'elle engloutissait autrui – je veux dire qu'elle ne laissait à autrui aucune place.

 

Là-dessus, il a fallu bricoler une issue. Il me fallait en effet sortir de cet enfermement – d'autant que j'en étais venu à imaginer qu'il y allait de mon salut. Il y eut en effet deux ou trois nuits atroces où je hurlais de terreur parce que, me voyant damné à jamais et indéfiniment trimbalé de VRAI à FAUX et de FAUX à VRAI, dans l'infernal billard de la pensée mauvaise, alors que j'avais à répondre à des questions dont l'élucidation entraînait inéluctablement ma perte, j'en étais venu, totalement épouvanté, à m'en remettre, selon mes propres termes, à « la réponse qu'aurait faite la Vierge Marie si ces questions lui avaient été posées ». À partir de là, ma terreur déclina et s'estompa le sentiment de ma damnation.

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Pourtant, voyant malgré tout que la pensée mauvaise m'envoyait soit à hue soit à dia, en dépit de tout bon sens, et sans aucune sorte de solution personnelle, mais fort tout de même de cette  victoire sur la pensée mauvaise par la voie familiale, je convins en moi-même de m'en tenir dorénavant en toute chose, même la plus bénigne, à l'avis de ma femme. « Je ferai comme tu diras », lui déclarais-je solennellement. En désespoir de cause, elle se résolut à me faire hospitaliser en psychiatrie. Ce en quoi, selon ma propre définition, je lui donnais raison.

 

Ce faisant la joie ne m'avait pas quitté. Mais voilà maintenant que je passais pour fou, bien que le corps médical proche (j'ai plusieurs médecins dans ma parenté) restât perplexe. Il faut dire que je tenais des raisonnements impeccables, quoique à tue-tête, sur la tragédie chrétienne ou sur l'avenir de la technoscience, comme sur tout sujet qui se présentait à ma verve dissertante, débitant des phrases d'une longueur inimaginable, proprement proustiennes, et ne loupant strictement aucune inflexion ni pause, aucune petite virgule, aucun petit tiret, imposés par la multiplication ahurissante des subordonnées. Cette technicité sans reproche étonnait les médecins qui voyaient mal en quoi une telle habileté, habileté sans faille, pouvait exprimer un délire.

 

   LA TOUCHE D ’UNE NUIT DE L’ESPRIT

J'en étais moi-même surpris parce qu’en général je n’ai pas la parole très facile. C’est que je ne voyais pas alors quelle sorte d'infestation manifestait un tel discours. Le diable est comme ça : il a besoin d'être brillant. C'est le problème de l'orgueil.

Je comprends aujourd'hui la leçon de tout cela. Tout cela par quoi s'est manifestée une touche mystique. Une touche de nuit de l'esprit (2).

On m'objectera que le diable n'a rien à voir dans une nuit de l'esprit, laquelle correspond aux sixièmes demeures du Château Intérieur de Thérèse d'Avila. Ce n'est pas exact puisque la nuit de l'esprit agit au niveau des ultimes racines de l'esprit, lesquelles racines sont entées du péché d'origine. Je profite de cette note pour dire que si je fais intervenir le démon dans ma description, on peut tout aussi bien le remplacer par « le mal » ou « le péché », ou encore, selon la terminologie que j'emploie moi-même, par « la jouissance ». Cette dénomination étant plutôt bienvenue à ce point de ma relation.

Il se passe là le contraire de ce qui se passe en économie : les économistes, au bon vieux temps de la monnaie métal, disaient : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Évidemment, puisque si une monnaie était d'or, on préférait la thésauriser et il ne restait alors en circulation que la « mauvaise  monnaie », en principe celle qui était faite d’argent. Ici, c’est le contraire, la bonne jouissance chasse la mauvaise. Ici, il ne s’agit plus de thésauriser, la joie fait le ménage, elle a besoin de se diffuser. La joie – la joie de Dieu – chasse l'orgueil. Dans sa souveraineté rieuse et paisible, la joie pulvérise la racine mauvaise. Cette sorte de déracinement des plus profonds vices de l'esprit est le but de la nuit de l'esprit (3).

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Voilà le truc. Il y a une autre jouissance. Une joie à venir et qui est déjà là parce qu’elle est première – une autre jouissance qui nous est réservée, à tous, car si elle n'était que pour moi, comment expliquer que je me trouve en réserve de la prophétiser. Comment expliquer qu’après deux petits mois de ces péripéties, je sois déjà guéri. Si elle n’était réservée qu’à moi seul, mon histoire n'aurait plus aucun sens : où serait le ressort de la guérison ? Mais je sais que cette joie est pour tous. D’autant que je ne suis pas le seul à la prophétiser (j’ai déjà parlé sur ce blog de JNSR, mais il y en tant d’autres aujourd’hui : je me contenterai ici de renvoyer chacun aux travaux de l’Abbé Laurentin sur ces questions, en particulier pour le prophétisme marial).

J’ai dit aussi que cette joie fait le ménage. Pour moi, elle a humilié mon orgueil, à la fin c’est ce qui peut arriver de mieux à un intellectuel. Mon délire à commencé alors que j’étais en discussion sur le forum Saint Thomas d'Aquin. Je n'ose penser aux sottises que j'ai dû débiter en la circonstance. La joie me portait et la pensée mauvaise s'en trouvait débusquée mais pas encore traquée. Du coup, elle commençait à se pavaner à mon insu et à déployer mon orgueil, voire ma vanité, dans les grandes largeurs. Aujourd'hui, avec le recul, tout ceci tourne à ma confusion.

Il ne faut pourtant pas croire que je raconte cela par masochisme ou par quelque manœuvre de rattrapage. En tout cas, ce n'est pas ma motivation essentielle. Car pour ceux qui me lisent maintenant, arrivés à ce point de leur lecture, qu'ils sachent ceci : certes, il est vrai que la joie qui vient est une joie pour tous. Seulement, l'exemple que j'en donne montre que cette joie fait le ménage.

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Autrement dit, cette joie que j'appelle l’autre jouissance, provoque une dette. Pour moi, ce fut l'orgueil et la vanité qui me furent arrachés plutôt à vif. Pour celui-ci, ce sera la luxure – pour celle-là l'avarice, et ainsi de suite. Encore faut-il que celui-ci ou celle-là l'acceptent. Nous avons toujours le droit de choisir entre l’une ou l’autre des deux jouissances, je veux dire (soyons très clair) entre la joie et le mal – mais notre choix risque de devenir définitif car il semble bien que dans ce que je décris, nous buttons sur une dead line, cette sorte de ligne ultime que la Bible appelle la seconde mort, c’est-à-dire l’enfer, au sens où l’enfer est la vraie mort, laquelle se définit comme existence de l’être dans une annulation indéfinie et perpétuellement approfondie de lui-même. Alors que la vie, la vraie vie en Dieu (4), est augmentation joyeuse et sans cesse optimisée, à perte de vue, de l’existence humaine.

La vérité c’est que nous devons nous préparer. C’est à cela que sert l’Eglise, non ?

                                     Jean-Louis BOLTE 


 


(1) Cf  Ray Kurzweil, Humanité 2.0, Ed. M21, 2007

(2) Sur cette question on consultera avec très grand profit le beau livre que le frère Ephraïm a écrit avec le Dr  Mardon-Robinson : Le Chemin des Nuages ou La Folie de Dieu  (de l’angoisse à la sainteté), Ed. du Lion de Judas, 1988. Le pionnier en matière d’étude des interfaces entre mystique et psychiatrie est le Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus qui a dirigé sur ce thème un numéro spécial des Etudes Carmélitaines (1948)

(3) Bien entendu, les progrès individuels d'un cheminement mystique ne sont en rien garantis. Le combat spirituel ne cesse, pour le temps que nous vivons, qu'au dernier moment de notre vie terrestre. Un tel, qui sera parvenu au faîte, peut parfaitement, sur un moment de faiblesse, se retrouver au point de départ – alors que tel autre peut, en un seul instant, de dernier se retrouver premier (c'est le cas des martyrs qui affirment leur foi).

(4) Cf  Vassula Ryden, La Vraie Vie en Dieu, Ed. du Parvis.

14.05.2008

Hitler, Spinoza et la détestation du monothéisme hébreu

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Nouvelles du front principal

 

La guerre que le monde des frères (mais sans père) fait au monde des fils se déroule sur plusieurs fronts dont le plus important, du point de vue stratégique, est celui des premiers principes. Celui qui tient les premiers principes a gagné une grande bataille, une bataille véritablement décisive – et pourtant cela ne signifie pas qu’il a gagné la guerre. Actuellement, ce sont les frères qui occupent le terrain des premiers principes, mais cela ne verrouille pas pour autant l’avenir du monde. Bien au contraire. Cette victoire, pénible résultat de quelques siècles d’efforts fraternitaires, est sur le point de leur être arrachée, ainsi qu’il est écrit en Daniel, 8, 25 :

 

 « (Le Grand Frère) s’opposera au Prince des princes,                                                                                                                       mais – sans acte de main – il sera brisé. »

          Une des choses que le monde des frères (mais sans père) déteste le plus dans le monde des fils c'est le monothéisme – et particulièrement le monothéisme hébreu – parce que le monothéisme a changé la donne au niveau des premiers principes et que ce changement, dès le début, n'a jamais été accepté par quiconque refuse d'être fils. Quelqu'un n'a cessé de le proclamer depuis une trentaine d'années, c'est Claude Tresmontant. Claude Tresmontant dit à peu près ceci : on fait des histoires avec l’antisémitisme mais c’est du brouillard jeté sur la vraie question, la vraie question est l’exécration du monothéisme hébreu. Pour cette raison, pour cette raison spécialement, il s'est vu traiter par  beaucoup de ses collègues philosophes (dans l'Université) et théologiens ou exégètes (dans l'Église) comme un pestiféré. Que dit le monothéisme, à commencer par le monothéisme hébreu ? Il dit : le monde n'est pas le seul être auquel nous ayons affaire, le monde n'est pas divin, il n'est pas éternel, il connaît l'usure et le vieillissement (ce que vérifie la physique la plus récente) de sorte qu'il n'a pu se donner l'être à lui-même. Il tient l'être d'un autre que soi. Ainsi, ce qu'a amené le monothéisme hébreu de nouveau c'est qu'il y a deux niveaux dans l'être : il y a ce qui est et Ce Qui Est, le monde et le Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit quelque chose de pareil – personne n'avait pensé ou émis l'idée que notre être, et donc avant tout notre existence, pouvait être le don d'un Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit : « En un commencement, Dieu créa le ciel et la terre ».

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          On a cru que le monde était éternel, qu'il avait toujours été là, qu'il était de lui-même par conséquent, c'est-à-dire autofondé, qu'il se renouvelait de lui-même indéfiniment par une sorte d'éternel retour des choses, ou bien qu'il se régénérait dans son propre chaos. On a cru que l'ordre pouvait naître du désordre, mais l'ordre bien évidemment ne peut naître que de l'ordre. Ce qui rend au moins vraisemblable l’hypothèse d’une création du monde. La science moderne ne cesse d’ailleurs de nous le confirmer, qui n'a jamais repéré aucune sorte de chaos générateur, mais seulement et à perte de vue de la matière informée – y compris dans ce que les théories du même nom appellent chaos.

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   Une tactique fraternitaire

 

          Sur le front de la pensée par exemple, il a fallu tout un tas de siècles aux frères pour inventer un système à double entrée, une pour le monde et une pour le monothéisme, de manière à les isoler l’un de l’autre – un système astucieux de « double comptabilité », comme dit Tresmontant, qui consiste à réserver la raison pour appréhender le monde, et la foi pour appréhender la Révélation. Ils n’ont pas voulu considérer la Bible comme une information supplémentaire sur le monde, lorsque l’information naturelle ne suffit plus. Leur enquête sur le prophétisme hébreu s’est bornée à le considérer, avec Spinoza, comme un moyen de faire obéir la masse. Ils ont promulgué un dogme laïciste suivant lequel le contenu de la Bible est une affaire de croyance, une affaire privée, et du coup ils en ont profité pour dire qu’officiellement Dieu n’existe pas.

 

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          Bien entendu, les frères n’ont jamais pu démontrer qu’il n’y avait pas d’être créateur. Comme dit Gilson, toujours trop courtois avec ses confrères athées : il est beaucoup plus difficile de démontrer l’inexistence de Dieu que de démontrer son existence. On peut, par des preuves cosmologiques, comme fait Saint Thomas, démontrer l’existence de Dieu – mais démontrer son inexistence, c’est une autre affaire, et c’est pourquoi les frères n’ont jamais pu qu’affirmer cette inexistence, avec style et grands éclats certes, mais affirmer n’est pas prouver. En réalité, il importe peu aux frères de prouver l’inexistence de Dieu, la vérité ne les intéresse pas – ils ont d’ailleurs déclaré out la vérité, car leur seule passion est la jouissance et haïr le monothéisme en est une de choix : suivre les traces de cette passion nous entraîne sur la piste de la jouissance fraternitaire, en tant que jouissance dérégulée, ce qui en Occident signifie que cette jouissance est volontairement désamarrée de l’univers du monothéisme.

 

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          Le mode nietzschéen de l’imprécation libérée donne le ton de cette impitoyable  exécration. Ainsi dans L’Antéchrist, contre les juifs : « Les juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle, car devant la question de l’être et du non-être, ils ont préféré l’être à tout prix : le prix en question, c’était la falsification radicale de toute nature, de tout naturel, de toute réalité, de tout monde intérieur aussi bien qu’extérieur ».Voici campée l’opposition fondamentale entre le monde des frères (mais sans père) et le monde des fils : ou la nature incréée des grecs ou l’univers créé du monothéisme. Et voici, un octave au-dessus, le couplet antichrétien : « J’appelle le christianisme l’unique grande malédiction, l’unique grande corruption, l’unique grand instinct de haine, pour lequel aucun moyen n’est assez vénéneux, sournois, souterrain, assez mesquin – je l’appelle l’unique immortelle souillure de l’humanité ». Le ton est donné pour les temps qui suivent. Il résume aussi celui des temps précédents. Nietzsche en effet n’innove pas, il n’est guère qu’un booster historique de cette haine.

 

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Avant lui, un des frères qui a le plus détesté le monothéisme, étrangement, est un juif. C’est Spinoza.

 

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spinoza et l’opposition au monothéisme hébreu

          Pour Spinoza, il n’y a pas d’autre être que l’être du monde : Spinoza l’appelle Nature ou Dieu. Ainsi Dieu change de statut : il n’est plus Ce Qui Est mais ce qui est. Et puisqu’il est une totalité entièrement déterminée, Dieu (ou la Nature ) se donne comme un Tout intégralement intelligible. D’où il suit qu’une compréhension du Tout en tant que Tout est possible. Nul besoin que des prophètes ignorants viennent nous communiquer des information qui manqueraient à l’être, nous disposons de toutes les informations nécessaires à sa compréhension  complète. À tel point que cette compréhension peut faire notre béatitude, et c’est très précisément cette béatitude qui constitue le mode métaphysique fraternitaire de la jouissance dérégulée : Spinoza la nomme « Amour intellectuel de Dieu » en tant qu’elle naît d’une connaissance intuitive, plus ou moins extasiée, de l’être. Apparaît donc une conception du monde où est déjà présent tout ce que le New-Age nous propose aujourd’hui : un Grand Tout à fonctionnement holistique dont chaque partie est appelée à jouir en en prenant conscience.

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          En réduisant l’être du monde à ce qui est et en faisant de celui-ci une divinité naturelle, Spinoza rapporte notre possibilité de jouissance au seul lien que nous pouvons entretenir avec la Nature – à une manière d’identification de la pensée à la totalité de ce qui est. A l’opposé le prophétisme hébreu annonçait – et nous ne pouvions le savoir sans cette révélation – une relation amoureuse (de cœur) entre ce qui est et Ce Qui Est, et plus précisément entre qui est et Qui Est, entre la créature et son Créateur. Une relation mystique donc, c’est-à-dire dans laquelle l’initiative ne nous appartient pas (elle appartient à Qui Est).

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          Voici qui nous fait saisir la différence de constitution métaphysique des deux dispositifs civilisateurs opposés : nous comprenons ici que le monde des fils n’est en rien construit sur l’être en tant que tel, mais sur l’être en tant que relation, et d’abord relation entre qui est et Qui Est – où l’on voit que la foi n’est pas une croyance comme le pensent les frères (un croire en quelque chose), mais une confiance (un croire en quelqu’un). Le monde des fils est essentiellement interpersonnel. Pour sa part, le monde des frères (mais sans père) s’en tient à l’être du monde, il s’en tient au quelque chose, à l’impersonnel, et se déploie dans un ontologisme tous azimuts – techno-expérimentation totale, utilitarisme juridique, pragmatique linguistique, sociologisme et psychologisme – et à la fin droits de l’homme pour les Etats mous et bruits de bottes pour les durs. Cette agitation, dont les réussites sont pour le moins mitigées, masque ce dont il s’agit de fait : l’apparente construction du monde des frères (mais sans père) n’est en réalité qu’une pure et simple déconstruction du monde des fils, et en particulier de ce qui fonde la structure de la relation dans ce monde, à savoir le dispositif paternel sous toutes ses formes, tant aux niveaux des premiers principes qu’à celui de ses applications dans la cité. Observons qu’il reste encore aux frères à déconstruire le dernier des dispositifs paternels resté debout : la papauté. L’affaire est en cours. Comme il s’agit de l’extrême effort pour devenir intégralement et radicalement frères, nous approchons de toute évidence du Grand Dénouement.

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          Pour en revenir à Spinoza, remarquons que sa position lui a valu quelque chose qu’il a véritablement désiré, qui faisait pour lui reconnaissance : elle lui a gagné le hérém, c’est-à-dire l’excommunication majeure, fait extrêmement rare – deux excommunications majeures seulement à Amsterdam au XVIIe siècle. Le voilà donc excommunié de la synagogue à 24 ans, fier de l’être, premier grand rebelle de l’âge moderne : « Par décret des Anges, par les mots des Saints, nous bannissons, écartons, maudissons et déclarons anathème Baruch d’Espinoza avec toutes les malédictions écrites dans la Loi. Maudit soit-il le jour, et maudit soit-il la nuit, maudit soit-il à son lever et maudit soit-il à son coucher… »

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          Dans le monothéisme, hébreu comme chrétien, l’excommunication laisse toujours la porte ouverte. Elle est réversible. C’était aussi le cas pour le hérém de Spinoza. Par contre il y a de l’absolument inacceptable, d’où cette redoutable solennité : elle signifie que la modification délibérée des premiers principes est un très grand mal. On sait que la tradition a toujours considéré qu’une erreur même légère à ce niveau pouvait engendrer de très graves conséquences. Or avec Spinoza, il ne s’agit pas d’une légère erreur, mais d’un renversement pur et simple. Ce renversement est l’indice majeur de la dérégulation de la jouissance. Quoi qu’on puisse en penser, personne ne pourra nier qu’à la longue ne se manifeste dans la rue les effets des positions y adoptées. Rapidement le spinozisme a disséminé dans les différents milieux européens au rythme même du développement du monde des frères (mais sans père). L’intelligentsia allemande en particulier s’en est trouvée imprégnée. Mais pas seulement l’intelligentsia et les marxistes. Le nazisme aussi s’en est trouvé inspiré. Et d’abord Hitler lui-même.

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          En effet et tout bien considéré, il se trouve que le Dieu de Hitler est le même que celui de Spinoza, c’est le Grand Tout de la Nature – à ceci près que Hitler assigne un attribut supplémentaire au deux que Spinoza lui avait déjà alloués. Outre la pensée et l’étendue donc, la Nature possède pour Hitler cet autre attribut : la pureté. C’est sous cette face qu’elle lui est entièrement intelligible – c’est pour cette raison qu’on ne peut pas dire que la pureté est une simple propria, comme par exemple l’éternité, mais bien un attribut au sens de Spinoza : la pureté est pour Hitler le réel même de la Nature.      

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          De façon inattendue, Mein Kampf met ainsi en lumière la logique d’exclusion à l’œuvre dans l’Éthique : à savoir que si quelqu'un ne se soumet pas à cette espèce de gros animal qu'est le monde incréé de Spinoza, Nature naturante produisant toutes ses parties et les léchant avec indifférence, c'est qu'il refuse d'être de ce monde. Autrement dit, il se met hors-jeu, devient une impureté naturelle, s’excommunie à son tour par rétro-anathème.

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Mein kampf : le juif est une impureté dans l’unite de l’être  

          Remarquons la sorte singulière d’exercice que constitue la lecture de Mein Kampf: sentiments de répulsion d’abord, d’écoeurement, d’accablement aussi, et ainsi de suite – mais comme disait le Maréchal Lyautey : « Tout français doit lire ce livre ». Il convient donc de franchir le mur de l’aversion, d’affronter cette effroyable passion et de la regarder sans ciller au fond des yeux et pas seulement pour un devoir de mémoire, aussi incertain qu’impuissant : il s’agit avant tout d’y reconnaître son propre potentiel de méchanceté.

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          Quel est le statut de quelqu’un comme Hitler dans le monde des frères (mais sans père) ? Hitler est un Grand Frère, soit celui qui met en œuvre une transgression capitale, une dérégulation majeure de jouissance, qui prend sur soi une identification totale au Mal et la propose à travers sa personne, sa stature propre, à l’identification commune. Dans le monde des frères (mais sans père), tout frère, tout frère sans exception, est invité, au-delà de son plaisir, c’est-à-dire au-delà de son bien-être (au-delà de l’égoïsme tout-venant et de la cruauté commune), à s’identifier à l’extrême de la jouissance fraternitaire – à la jouissance  intégralement dérégulée – là où se tient ce que nous appellerons avec Abraham Heschel « l’instinct mauvais ». C’est sur la dénégation d’une  fomentation à la fois individuelle et massive de l’instinct mauvais, décuplée par une dérégulation ingouvernable, que les frères ont construit leur humanisme et en particulier leur notion d’antisémitisme séparable – comme si la malignité, et même l’inhumanité, étaient isolables et détachables du Tout fraternitaire qui ne cesse pourtant de les surproduire. Qu’ils n’aient pas vu naître Hitler de leur propre sein signifie simplement qu’ils nourrissent sans le savoir le Grand Frère qui vient. Et qui est déjà là.

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          Ne confondons pas chez Hitler racisme et antisémitisme. Même si le tronc est commun, les racines sont différentes. L’antisémitisme d’Hitler n’a rien d’un antisémitisme séparable au sens des frères : il s’inscrit avant tout dans la tradition allemande de détestation du monothéisme hébreu. La thèse du mensonge juif, du mensonge à propos d’une quelconque réalité religieuse du judaïsme – voilà sous quelle forme existe cette détestation dans Mein Kampf. Tout le drame du judaïsme, son déchirement poignant, de toujours, entre l’universalisme prophétique et la volonté nationaliste, est rabattu sur ce « mensonge » supposé. L’inspiration est ici celle de l’Aufklärung et de ses successeurs de tous bords. A la faveur de la récusation du prophétisme systématisée par Spinoza et particulièrement développée dans la pensée allemande, s’est mise en place une série de qualifications de plus en plus hostile au monothéisme hébreu : illusion, fantasmagorie, fausseté, opium du peuple, et ainsi de suite. Le Traité théologico-politique a commencé à parler d’une imagination proposée à des gens frustes – et à la fin c’est devenu un mensonge. Dans Mein Kampf, Hitler revendique cette ligne de pensée, s’appuie sur l’autorité de Schopenhauer qu’il cite par deux fois, Schopenhauer suivant lequel « le Juif est le grand maître en fait de mensonge ». Un « mensonge » donc qui consiste à prétendre que les juifs sont une confession et non pas un peuple : « La vie (des juifs) au sein d'autres peuples, écrit Hitler, ne peut durer que lorsqu'il parvient à faire croire qu'il ne doit pas être considéré comme un peuple, mais comme une communauté religieuse. Cela est leur premier grand  mensonge ». Ainsi, dans l’esprit même de la tradition allemande la plus réputée, Hitler nie qu’il puisse exister une « religion juive », il nie toute dimension transcendante au monothéisme hébreu.

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          Il a une autre approche pour exprimer cela, une approche qu’on peut dire philosophique, il dit : « Par nature, le juif ne peut posséder une organisation religieuse, puisqu’il ne connaît aucune forme d’idéalisme et que, par suite, la foi en l’au-delà lui est complètement étrangère ». L'« idéalisme » au sens de Hitler, est la pointe de son spinozisme – de ce spinozisme décompensé qui va se déchaîner contre sa propre origine. Il le définit comme la capacité que possède l'individu de se sacrifier pour la communauté en tant qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la Nature. « En dernière analyse, précise-t-il, l'idéalisme répond aux fins voulues par la Nature  ». C’est au nom de cet « idéalisme », inconnu du judaïsme et pour cause, que Hitler rejette celui-ci. C’est là qu’il trouve son illumination, « l’ultime science, à savoir la connaissance des causes profondes et naturelles », autrement dit son gnosticisme – ou encore son amor intellectu Dei. Et ainsi, définition de l’intuition intellectuelle selon Hitler : « l'idéalisme le plus pur coïncide sans en avoir conscience avec la connaissance intégrale ». 

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mein kampf : le juif contamine la jouissance de l’un

          La troisième approche de l'antisémitisme enfin est celle qui permettra de faire le joint avec le thème raciste, le thème de la pureté de la race. Elle consiste à dire : le Juif est un corps étranger dans l'unité de l'être. C'est finalement la thèse centrale de l'antisémitisme moderne, dont on connaît la version populaire : le Juif ne peut être de chez nous, c’est un parasite et un squatter. Thèse qui touche un point tout à fait décisif puisque ce qu'annonce le monothéisme hébreu, c'est justement que l'être n'est pas un, mais deux et même à vrai dire et par structure trois : il y a un : ce qui est, deux : Ce Qui Est et trois : la relation qui les lie. Le drame du monothéisme hébreu mais aussi chrétien, c'est de vivre dans un monde qui ne veut pas savoir ce trois de l'être et qui s'obstine, fraternitairement, à fermer le couvercle de la marmite du ce qui est visible et donc à vouloir construire l'être du monde comme un – d’où la tentation permanente du panthéisme et de l’identification de Dieu avec cet un de la nature. En ce sens, vis-à-vis de cet un, le monothéisme est bien un intrus radical.  

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          Le racisme est différent de l’antisémitisme en ce qu’il ne concerne pas la structure de l’être, mais la jouissance de l’être. Notons comment Hitler parle en termes véritablement religieux de sa « conversion » à la haine raciste, alors qu'il ne connaissait ces sentiments, comme il le souligne, ni par culture ni par éducation. C'est en quelque sorte son moment de réforme de l'entendement, datant de ses jeunes années passées à Vienne en 1910-1911. A partir de cette « conversion » peuvent se déployer, pour s'articuler à sa philosophie de la nature, les thèses à proprement parler racistes et leur logique de purification ethnique. A partir de là également tout ce qui s'oppose à la « pureté de la Nature » devient pour lui « doctrine juive » – par exemple le marxisme « qui rejette le principe aristocratique observé par la Nature , et met à la place du privilège éternel de la force et de l'énergie, la prédominance du nombre et son poids mort ». C’est le marxisme qui incarne pour Hitler le « mensonge juif » à ce moment historique où se rencontrent ces deux pures expressions de l’instinct mauvais, entr’échangeant leur malignité, haine de classe contre haine de race, le nazisme naissant dans son chef et le jeune marxisme allemand, à peine plus âgé. Pour Hitler, « le Juif » souille – « infeste » dit-il, ou encore « infecte », son lexique est véritablement révulsé – la Nature , c'est-à-dire Dieu lui-même. De là il tire sa certitude : « la Nature éternelle se venge impitoyablement lorsqu'on transgresse ses commandements » ; et son devoir : il faut « rendre au créateur tout puissant des êtres tels que lui-même les a créés ». Et renvoyer les autres au néant eugénique. Le Dieu de Hitler, la Nature – qu’il nomme à l’occasion fort rhétoriquement « Seigneur », « Tout Puissant », ou même parfois « Créateur » – ce Dieu ne crée pas, il produit. Tantôt mâle quand on évoque sa puissance, mais à tout prendre plutôt femelle, éternelle parturiente.

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          Le dégoût ici est l’affect central : il indique la naissance d’une face de putréfaction dans la jouissance espérée, soit l’effet retour d’une réalité refusée. Avec le monothéisme, l’être du monde se révèle mortel : telle est la réalité dans le monde des fils, provisoire et déchéante. La Loi mosaïque était justement donnée pour ne pas trop se perdre dans ses voies de mort. Pratiquement construite autour du dispositif paternel, elle séparait principe de plaisir et principe de réalité : le projet fraternitaire, relativement récent dans sa phase explosive, de dérégulation de la jouissance, a consisté à faire sauter cette barrière de la Loi et à livrer la réalité au principe de plaisir. Mais alors s’est levé massivement à l’horizon de ce mode inédit de jouissance ce qui était à prévoir : l’inhumain. Quelque chose comme un réel de charogne qui s’est levé au-delà du lien fraternel.

 

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          L’inhumain, c’est la voie dans laquelle s’engage Hitler quand en 1910 il s’abandonne (se convertit) à la pente du dégoût, pente d’une déjouissance liée au rejet de la Loi , portée au point excédent, visionnaire, où l’on peut distinguer le grouillement néantisant de la mort contaminer toute jouissance – soit la ruine de tout être. C'est ce mode halluciné de dégoût qui donne sa coloration particulière à l'antisémitisme nazi – mais aussi, et nous entrevoyons ici la structure du tabou fraternitaire, à tous les grands rejets surmoralisés du monde des frères (mais sans père) qui visent à protéger la dérégulation de sa jouissance.

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  L’esprit du grand frere

 

          Le hérém de la synagogue d’Amsterdam se terminait ainsi : « Nous formulons l'excommunication, l'expulsion, l'anathème, et la malédiction contre Baruch d'Espinoza... que Dieu ne lui pardonne jamais ! » On se dit alors : et si tout le spinozisme, depuis le hérém prononcé contre son malheureux fondateur jusqu'au spinozisme furieux de Hitler, n'était vis-à-vis du monothéisme hébreu que l'expression, toujours reprise, quoique toujours défaite, d'une contre-excommunication ? Il est curieux de constater que l’un des plus spinoziens des philosophes allemands, Fichte, accusé d'athéisme, ait eu à revivre d'une certaine façon cette expérience du hérém et ne s'en soit d'ailleurs jamais tout à fait remis. Avec lui, le rejet du monothéisme en tant que métaphysique de la création est véritablement théorisé en Allemagne. Tout se passe comme si le hérém prononcé contre Spinoza restait vivant à travers les générations pour se renverser dans celles-ci en contre-hérém, comme si, de pinacle en pinacle, l'exécration contre le monothéisme hébreu, contre le prophétisme hébreu, prenait une sorte d'ampleur vocale, méchamment chorale, depuis le silence de Lessing, la réserve prudente de Goethe, l’idéalisme gaffeur de Fichte, l'âpre malveillance de Schopenhauer, l’ennuyeuse déconstruction de Feuerbach, les malédictions de Nietzsche, le contre-anathème internationalisé de Marx et Engels – et tout à coup l'explosion de haine pure, les vociférations hitlériennes, toujours soutenues, soulignons-le, par quelques sourdines universitaires discrètes, dont Martin Heidegger, qui a pu tout de même en son temps qualifier Hitler de « génie de la race ». Où l’on voit métaphysique et histoire en venir à former un nœud fraternitairement embarrassant, nœud repéré par Léo Strauss comme constituant le problème du nihilisme. Mais où l’on voit surtout une certaine pensée de l’être, de l’être pensé comme tout, pensé comme un, ne rien peser devant la mise en œuvre d’un terrifiant surrégime de la jouissance dudit un.  

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          Tout ceci ne signifie pas bien sûr que le monde des frères (mais sans père) est un monde nazi, mais que le nazisme fait partie d’une de ses faces nécessaires, celle où se pose la question de la liquidation du monothéisme, de sa persécution ou de son assimilation – mais comment assimiler celui qui dit : l’être du monde ne se suffit pas à lui-même ?  

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          À la fin cette histoire ressemble furieusement à une vengeance – la vengeance qui est la pente naturelle de l'utilitarisme médiatique des frères, et qui d'ailleurs figure en bonne place du programme républicain d'un brillant représentant du spinozisme français, Sade : supprimons la peine de mort, disait le terrible marquis, ce qui lui a valu une amusante réputation de démocrate, amusante lorsqu’on sait qu’il ajoutait : et accordons-nous à la place le droit à la vengeance. La vengeance privée bien sûr. Ce qui est un appel à régresser à un niveau d’archaïsme bien antérieur au un pour un du Talion. Sade, qui cherche à maximiser ici non pas directement la jouissance fraternitaire, mais sa dérégulation, Sade demande la dérégulation de la justice elle-même : la vengeance privée, cela veut dire la surenchère du multiple, la loi du mille contre un, simplement parce que la place du garant ultime de la justice est dérégulée – de sorte que quiconque peut dire désormais en lieu et place de la Tora  :

« A moi la vengeance et la rétribution,                                                                                                                                                  pour le temps où leur pied trébuchera.                                                                                                                                                Car il est proche le jour de leur ruine ;                                                                                                                                                leur destin se précipite !»                                                                                                                                                   

          Les frères ont renversé l'anathème divin du Deutéronome, ils en ont fait leur propre accusation, l'ont projetée sur le peuple élu – le passage à l'acte, le moment hitlérien, qu'ils rejettent loin d'eux avec horreur, bien qu'ils l'aient préparé, et le préparent encore, sans trop bien savoir ce qu'ils font – moment d'anti-jouissance, comme on dit antimatière – ce passage à l'acte nous a révélé que les frères savent leur promesse de jouissance fraternitaire ruinée par le monothéisme : aucune illumination sur la totalité de l'être du monde n'est venue ni ne vient éclairer leur recherche, aucune connaissance du troisième genre ou pour employer les termes de Hitler, aucun idéalisme. 

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          A la place du garant ultime du juste est donc apparu un grand trou, porte ouverte à une inhumanité horrifiante et illimitée – c’est par là qu’a surgi l’instinct mauvais émancipé, soit l’esprit de vengeance, ou encore l’esprit du Grand Frère. « L'effort pour rendre le mal qui nous a été fait s'appelle Vengeance », dit Spinoza. Très bien. Quel mal le monothéisme fait-il à la position panthéiste ? Il lui barre l'accès à un certain niveau de l'être : tu ne peux, lui dit-il, prétendre posséder le Tout de l'être – une part de l'être est réservée. Pour toi l'être est un pas-tout, un non-un. Cette impossibilité signifiée par le monothéisme, nous pouvons la désigner comme l’énoncé métaphysique du dispositif paternel – soit une des formes de l’énoncé du premier principe.

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Les frères, de leur côté, se retrouvent avec l'instinct mauvais dérégulé sur les bras, étudiant en vain un tas de solutions techniques – psychologiques ou chimiques, juridiques ou policières, au bout du compte militaires. Mais comment pourrait-il y avoir une solution technique à l'esprit du Grand Frère puisqu’il n'y a même plus de solution morale – le bien lui-même n'est plus une solution. Le monothéisme le savait depuis le début : « La réponse biblique au mal n'est pas le bien, mais le saint » dit Abraham Heschel. Et là le monothéisme se sépare de la solution de Léo Strauss (le retour à la vertu), à sa solution pour parer au nihilisme, car la vertu est inconsistante sans un noyau de sainteté sur lequel se fonder.

 

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La sainteté ? pourtant dans un monde presque intégralement fraternisé, la sainteté peine à se déployer. La réponse du monothéisme se déplace alors sur le terrain abhorré de tous les spinozismes, le terrain du prophétisme. Abraham Heschel : « Au problème du péché (des transgressions de la loi) correspondent les lois : l'obéissance à la loi empêche les mauvaises actions. Le problème du mauvais instinct lui, n'est pas résolu par l'observance. La réponse prophétique est eschatologique. »

 

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Eschatologique au sens où Qui Est, béni soit-il, a déclaré par la bouche d’Ezéchiel :                                                             

 

« Je répandrai sur vous                                                                                                                                                          une eau pure et vous serez purifiés ;                                                                                                                                                        de toutes vos souillures et                                                                                                                                                                  de toutes vos ordures je vous purifierai.                                                                                                                                               Et je vous donnerai un cœur nouveau,                                                                                                                                                   je mettrai en vous un esprit nouveau,                                                                                                                                            j’ôterai de votre chair le cœur de pierre                                                                                                                                                  et je vous donnerai un cœur de chair. »

 

Ce qui veut dire que lorsque domine l'esprit du Grand Frère, et contre toute attente, l’initiative appartient à Qui Est en qui se tient le noyau indémontrable de toute sainteté.

                                                                                                                                 Jean-Louis Bolte,

novembre 2002

 

(Une première version de ce texte est parue dans la revue Contrelittéttérature, n° 11, hiver 2003) 

16.03.2008

un petit tour en enfer, la main dans la main de mon ange (fable)

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    Dans la nuit du 27 au 28 janvier 1997, je rêve encore de l’enfer.  Toujours la même équipe.  

 - Alors, dit le chef, où en sommes-nous ici ?

 - Aujourd’hui 218, chef ! dit X. C’est bien chef, non ? C’est bien, non ?
 - Ferme-la, connard ! dit le chef. Et toi débile ? Demande le chef à Y.
 - J’en suis à 213, chef ! dit Y... Dans trois minutes j’ai le contingent !

 

         Le chef gronde dans sa figure d’ombre froissée. Quelques silhouettes flottent vaguement dans l’horreur pétrifiée de l’immense forge compactée (férocement compactée). Souvent, dans cette irrespirable densité de mal pur, je me prends à suffoquer. Les mots, les noms, se retirent de moi et il n’y a plus que ce lieu d’éclipse, tous feux éteints, où même les flammes sont obscures. « Je ne veux pas mourir dans ce fond épouvantable » dit une voix aussitôt avalée, nulle part entendue. Un train tumultueux tremble et s’ébranle, mais comme empierré dans la carrière de feu, l’effroyable carrière qui semble remuer et balancer et pourtant se fige dans sa nuit sans fin. Alors, je me prends à suffoquer et je m’éveille.

 

         Je m’éveille et je respire. C’est ce qui arrive souvent, mais cette fois-ci je reste avec les ombres, les pitoyables et schématiques ombres et leur chef,  un nommé Pepsi-Pepsi.
 - Le débile en a loupé un, chef ! dit X.
 - Quoi ! crie le chef.
 - Il en a loupé un ! crie X en montrant Y.

 

         Y fait un petit tourbillon de fumée frémissante et tremblée, puis tente de se raidir en une sorte de croquis charbonneux comme s’il voulait s’imprimer dans le lieu. C’est à la fois dérisoire et stupide et je crois bien que c’est la première fois que je vois ça. Ils savent bien tous que c’est sans issue...       

Qui était Y, me demandè-je ? Un être sensible et craintif certainement, une femme me semble-t-il. Et merde...
 - Elle est allée où vous savez, chef, continue Y en gémissant.

 
Un gémissement (une grimace) chiffonne les silhouettes. Le chef grimace.
 - Tu pouvais l’empêcher, radasse ! Crie le chef.
 

 - Je pouvais pas chef ! crie Y.

 - Elle pouvait chef ! vocifère X. Elle l'a fait exprès, chef !! La fille était bête et prétentieuse. Elle était faible, chef ! crie X. Elle était persuadée être la plus jolie, chef !
 - Ne hurle pas comme ça, connard ! crie le chef à X. Et toi, crie le chef à Y, au trou ! Au trou, vomi de radasse !
 - J’ai rien fait chef ! crie Y. Je me suis appliqué, chef ! Je les hais, je les hais aussi ! (crie Y désespérée). Chef !

         Un ricanement agite le groupe d’ombres.
 - Au trou ! crie le chef. Dans la fosse à merde, pet de vagin !
 - Ça c’est bien dit, chef ! crie X.
 - C’est bien dit, chef ! hurlent en choeur les vapeurs d’hommes.

 

         Y s’éloigne avec des froissements de suie, son désespoir raturé sans appel sous les sinistres moqueries des autres. Je soupire. Dans mon sommeil, je soupire. Comment pouvait s’appeler Y avant ce désastre ? Maryse ? Ou peut-être Martine ? J’ai le sentiment d’une consonance de se genre, mais bien sûr c’est invérifiable. On ne peut pas communiquer avec eux. J’ai parfois été tenté de le faire. Mais il ne faut pas. Ils ne peuvent plus communiquer, ils ne savent que haïr. On ne peut pas s’apitoyer. Celui qui essayerait un rapprochement serait perdu. Tout ce qu’ils espèrent, c’est pouvoir nous entraîner dans leur désastre. Il n’y a rien à faire, c’est terrible.

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