23.08.2008

écologie de la nature blessée

 

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Kiefer, The Red Sea

 

« Écologie de la nature blessée » est un texte que j’ai donné à Alain Santacreu pour le dernier numéro de Contrelittérature. Il a jugé bon le publier sur son blog. Je pense comme lui que c’est un texte suffisamment important pour que cela vaille la peine de vous y renvoyer.

 

JLB

 

 

Mais d’abord voici le début de la présentation qu'en fait Matthieu Baumier :

 

" Il m’apparaît clairement aujourd’hui qu’il convient de se méfier du bavardage continuel dans lequel l’offensive contre notre intériorité nous plonge, offensive dont les armes sont ce tourbillon et cette agitation qui balaient la poussière de notre champ de bataille. Pourquoi, alors, introduire ce texte de Jean-Louis Bolte ? Parce que, justement, cette nature blessée, en elle et en nous, dont parle Bolte, relisant Duns Scot avec intelligence et cœur, est cela même : la continuité de la Chute. Du coup, il convient d’écrire ces quelques mots au sujet de ce texte : ici, la question de ce qu’il est convenu de nommer la « crise écologique » apparaît dans toute sa réalité, dans tout son au-delà, celui d’un moment de la Chute, de notre Chute, en l’Etre, en nous en l’Etre et en l’Etre en nous. Et cette réalité de la « crise écologique », sous le trait de Bolte éclairant Duns Scot, porte en elle-même sa réalité profonde, celle de la guérison de la blessure, de la guérison à venir du Christ par le réel même du Christ."

 

 

 

Pour lire la suite : écologie de la nature blessée

 

 

 

 

 

 

26.06.2008

l'autre jouissance, la mystique et la psychiatrie

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   D’UN DELIRE A DOUBLE CŒUR 

 

Le mois dernier, il m'est arrivé de délirer. Je veux dire de délirer assez pour aller faire un tour en psychiatrie. Je m'explique donc ici pour ceux que cet événement a laissés perplexes – à commencer par moi. Où l'on va voir comment mystique et psychiatrie peuvent se rencontrer lorsque se manifeste, et de façon très concrète, l'autre jouissance.

 

Il m'est arrivé de délirer donc et c'était un délire à double cœur, comme les récents processeurs de micro-informatique. Duo cuore, double cœur, c'est exactement le terme, et voici : un cœur battait à Jérusalem et le second battait à Babylone.

§§§

Un premier cœur battait, et vraiment il battait très fort, dans la cité céleste, Jérusalem, ville, dit le Psaume, « où toute ensemble fait corps ». Avec ce cœur là, j'étouffais de bonheur – je jubilais ou plus exactement j'étais dans la joie, et sur cette joie-là, le temps – je veux dire notre temps, notre temps humain – n'a aucune prise. C'était une joie sans ombre et si pleine que sur elle la perspective même de la mort ne peut rien. Littéralement, j'étouffais de bonheur et je disais tout bonnement aux médecins, puis aux psychiatres, qui m'examinaient, que si j'étais fou c'était de la folie du bonheur, laquelle sûrement existait puisque, argumentais-je non sans simplicité, j'avais pu lire la description d'une telle folie dans un vieux bouquin de clinique psychiatrique.

 

Au début, je ne voyais rien de mal à ce qui m’arrivait.

 

« Fou de bonheur » : on peut penser que beaucoup de monde est preneur. Je peux vous dire que ce n'est pas le cas des psychiatres – de sorte qu'on peut douter du choix d'un grand nombre d'autres. Remarquez que dans le cas qui nous concerne, les psychiatres n'avaient qu’en partie tort. Ou plutôt faut-il dire qu’ils n’avaient qu’en partie raison. Toujours est-il qu’ils ont cru bon devoir écraser la chose sous des neuroleptiques.

§§§

C'est que la joie n’allait pas seule car il y avait l'autre cœur, le cœur mauvais, le cœur de pierre, le cœur babylonien – l'autre cœur qui n'est pas un cœur qui bat mais qui est un cerveau qui pense et qui pense de façon terrible, dans un mouvement à la fois convulsif (comme on déglutit) et implacable, qui traite tout ce qui vous passe par la tête avec une précision et une vitesse incroyable – une pensée mauvaise qui vous trimbale aux quatre coins d'un flipper sans issue de sortie, où VRAI vous renvoie à FAUX et FAUX vous renvoie à VRAI et ainsi de suite, de sorte que petit à petit vous vient d'idée d'être damné et de rester coincé dans cet enfer logique. Et encore, ce que je rapporte-là n'est-il qu'un écho minable de cette pensée démoniaque à la fois brillante et imparable, totalement désinhibée, pour ne pas dire impudique, et développant des intuitions foudroyantes avec la violence d'un chien enragé qui secoue ce qu'il mord sans pouvoir le lâcher.

 

  FOLIE DE LA CITE TERRESTRE

J'étais embarqué dans cette folie, comme nous le sommes tous je suppose, mais à ce moment-là j'y étais embarqué de manière plus présente au désastre qui vient, et qui consiste en la sinistre réalité de cette étape finale du monde des frères (mais sans père) qui fait notre quotidien – de cette étape interminable qui va vers sa terminaison inéluctable sur laquelle pourtant nous nous trompons souvent, en pensant qu'elle est déjà là, alors que ce qui est là n'est que notre désir d'anticiper sa venue – j'étais donc embarqué dans cette folie, erreur de perspective comprise, par laquelle s'augmentait le caractère délirant de mes propos, persuadé que ma perception de la réalité était la perception commune.

 

J'en étais même venu, ayant toujours eu un faible pour les théories du complot, à la manière américaine, à imaginer toute une clique avec micros et tout le tremblement, qui se passionnait pour mes propos et qui silencieusement m'écoutait commenter la fin des temps avec brio et verve certes – toujours l'erreur de perspective – mais surtout, et je lui en demande pardon, au grand désarroi de ma femme qui me regardait impuissante parler aux murs et aux fenêtres.

 

Il faut dire que je ne cessais de théoriser, ce qui est ma pente naturelle et à l’occasion mon défaut, lequel défaut en la circonstance, est venu servir mes divagations logistiques. Devant cette multiplication de perspectives « théoriques », et m'égarant sur la nature de ce que je vivais, j’en vins même à prendre pour un charisme ce qui n'était que pure mécanique mentale, et dont je discerne clairement aujourd’hui qu’il faut l’interpréter comme une image sans fin de ce que pourrait être le règne horrible du zéro et du un.

 

Car, et cela montre combien j'étais cinglé, il semble bien que je m'étais identifié à une sorte de computer vivant. Que j'étais devenu un ordinateur parlant à la cantonade, qui pédalait comme un malade dans ses zéro et dans ses un au cœur de Babylone. De sorte que mon délire était fait de la substance même, substance numérique, de la pensée mauvaise.

§§§

La joie, elle, dans son innocence, ne pouvait que se réjouir et s'exclamer de bonheur. La joie ne pouvait que jubiler et se communiquer.

Au début, il faut dire que je n'avais pas fait la distinction entre les deux cœurs, celui qui suffoquait de bonheur et celui qui pensait. D'ailleurs, je ne les distinguais même pas. Ils battaient, me semblait-il, à l'unisson. C'est qu'au début, la joie primait sur tout.

La joie rayonnait et le reste en était transformé. Sans joie, rien n'aurait eu lieu. Je veux dire : sans la joie, la pensée mauvaise n'aurait pu enclencher sa furie binaire. La pensée mauvaise n'avait aucune initiative, elle ne pouvait que procéder. Elle avait besoin d'un shifter et la joie qui tout à coup avait imprégné tout mon être a joué cet office : elle a provoqué cette flambée d'envie ou de haine qui seule peut initier le une-deux dément de la pensée mauvaise.

 

   LA JOIE QUI VIENT

On sait que là où vient l'Esprit, le démon ne tarde pas. Par une mystérieuse autorisation divine le démon a, pour un temps encore, permission d'étendre le mal. Et donc, haïssant la joie, il n'aspire qu'à la piétiner. Et c'est bien vrai, car dès que la joie m'a submergé, il s'est précipité. Je le comprends d'autant mieux qu'une telle joie est pour lui un danger majeur. Que pèsent face à cette joie tous les bonheurs de la terre ?

Je peux en témoigner, la joie que j'ai éprouvée un beau matin à mon lever, je jure qu'elle valait pour moi plus que toutes les jouissances terrestres.

Pourtant, si je veux livrer le fond de ma pensée, ce qui est dangereux pour le démon ce n'est pas tant cette comparaison, mais cette vérité mystérieuse : cette joie, je dis que c'est la joie commune qui vient – je dis que cette joie est réservée à tous – je dis qu’elle est le ciment nécessaire de ce que Jean-Paul II a prophétisé comme civilisation de l'amour. Cette joie vient comme grâce et dans le même temps elle vient comme nature. Elle est le vrai cœur de la transformation naturelle qui vient, du monde joyeux qui vient.

§§§

Le cœur de Jérusalem est un vrai cœur de chair, celui de Babylone n'est qu'un cerveau. Un cerveau augmenté, comme disent les nanotechnologues.

Je ne parle pas de cerveau « augmenté » au hasard. La pensée mauvaise qui s'est manifestée à moi, en effet, aspire à exister, et je pense qu’elle ne doit pas être très loin de cette pensée appelée de leurs vœux par les transhumanistes (1) : hyper intuitive, génétiquement modifiée, secourue par des augmentations informatiques transportées par des nanorobots. Comment peut-on désirer une telle horreur ?! J’aurai d’autres occasions de reparler de cela.

Pour ma part, je n'ai compris que plus tard que la pensée mauvaise était vraiment mauvaise : très exactement lorsque je me suis rendu compte qu'elle engloutissait autrui – je veux dire qu'elle ne laissait à autrui aucune place.

 

Là-dessus, il a fallu bricoler une issue. Il me fallait en effet sortir de cet enfermement – d'autant que j'en étais venu à imaginer qu'il y allait de mon salut. Il y eut en effet deux ou trois nuits atroces où je hurlais de terreur parce que, me voyant damné à jamais et indéfiniment trimbalé de VRAI à FAUX et de FAUX à VRAI, dans l'infernal billard de la pensée mauvaise, alors que j'avais à répondre à des questions dont l'élucidation entraînait inéluctablement ma perte, j'en étais venu, totalement épouvanté, à m'en remettre, selon mes propres termes, à « la réponse qu'aurait faite la Vierge Marie si ces questions lui avaient été posées ». À partir de là, ma terreur déclina et s'estompa le sentiment de ma damnation.

§§§

Pourtant, voyant malgré tout que la pensée mauvaise m'envoyait soit à hue soit à dia, en dépit de tout bon sens, et sans aucune sorte de solution personnelle, mais fort tout de même de cette  victoire sur la pensée mauvaise par la voie familiale, je convins en moi-même de m'en tenir dorénavant en toute chose, même la plus bénigne, à l'avis de ma femme. « Je ferai comme tu diras », lui déclarais-je solennellement. En désespoir de cause, elle se résolut à me faire hospitaliser en psychiatrie. Ce en quoi, selon ma propre définition, je lui donnais raison.

 

Ce faisant la joie ne m'avait pas quitté. Mais voilà maintenant que je passais pour fou, bien que le corps médical proche (j'ai plusieurs médecins dans ma parenté) restât perplexe. Il faut dire que je tenais des raisonnements impeccables, quoique à tue-tête, sur la tragédie chrétienne ou sur l'avenir de la technoscience, comme sur tout sujet qui se présentait à ma verve dissertante, débitant des phrases d'une longueur inimaginable, proprement proustiennes, et ne loupant strictement aucune inflexion ni pause, aucune petite virgule, aucun petit tiret, imposés par la multiplication ahurissante des subordonnées. Cette technicité sans reproche étonnait les médecins qui voyaient mal en quoi une telle habileté, habileté sans faille, pouvait exprimer un délire.

 

   LA TOUCHE D ’UNE NUIT DE L’ESPRIT

J'en étais moi-même surpris parce qu’en général je n’ai pas la parole très facile. C’est que je ne voyais pas alors quelle sorte d'infestation manifestait un tel discours. Le diable est comme ça : il a besoin d'être brillant. C'est le problème de l'orgueil.

Je comprends aujourd'hui la leçon de tout cela. Tout cela par quoi s'est manifestée une touche mystique. Une touche de nuit de l'esprit (2).

On m'objectera que le diable n'a rien à voir dans une nuit de l'esprit, laquelle correspond aux sixièmes demeures du Château Intérieur de Thérèse d'Avila. Ce n'est pas exact puisque la nuit de l'esprit agit au niveau des ultimes racines de l'esprit, lesquelles racines sont entées du péché d'origine. Je profite de cette note pour dire que si je fais intervenir le démon dans ma description, on peut tout aussi bien le remplacer par « le mal » ou « le péché », ou encore, selon la terminologie que j'emploie moi-même, par « la jouissance ». Cette dénomination étant plutôt bienvenue à ce point de ma relation.

Il se passe là le contraire de ce qui se passe en économie : les économistes, au bon vieux temps de la monnaie métal, disaient : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Évidemment, puisque si une monnaie était d'or, on préférait la thésauriser et il ne restait alors en circulation que la « mauvaise  monnaie », en principe celle qui était faite d’argent. Ici, c’est le contraire, la bonne jouissance chasse la mauvaise. Ici, il ne s’agit plus de thésauriser, la joie fait le ménage, elle a besoin de se diffuser. La joie – la joie de Dieu – chasse l'orgueil. Dans sa souveraineté rieuse et paisible, la joie pulvérise la racine mauvaise. Cette sorte de déracinement des plus profonds vices de l'esprit est le but de la nuit de l'esprit (3).

§§§

Voilà le truc. Il y a une autre jouissance. Une joie à venir et qui est déjà là parce qu’elle est première – une autre jouissance qui nous est réservée, à tous, car si elle n'était que pour moi, comment expliquer que je me trouve en réserve de la prophétiser. Comment expliquer qu’après deux petits mois de ces péripéties, je sois déjà guéri. Si elle n’était réservée qu’à moi seul, mon histoire n'aurait plus aucun sens : où serait le ressort de la guérison ? Mais je sais que cette joie est pour tous. D’autant que je ne suis pas le seul à la prophétiser (j’ai déjà parlé sur ce blog de JNSR, mais il y en tant d’autres aujourd’hui : je me contenterai ici de renvoyer chacun aux travaux de l’Abbé Laurentin sur ces questions, en particulier pour le prophétisme marial).

J’ai dit aussi que cette joie fait le ménage. Pour moi, elle a humilié mon orgueil, à la fin c’est ce qui peut arriver de mieux à un intellectuel. Mon délire à commencé alors que j’étais en discussion sur le forum Saint Thomas d'Aquin. Je n'ose penser aux sottises que j'ai dû débiter en la circonstance. La joie me portait et la pensée mauvaise s'en trouvait débusquée mais pas encore traquée. Du coup, elle commençait à se pavaner à mon insu et à déployer mon orgueil, voire ma vanité, dans les grandes largeurs. Aujourd'hui, avec le recul, tout ceci tourne à ma confusion.

Il ne faut pourtant pas croire que je raconte cela par masochisme ou par quelque manœuvre de rattrapage. En tout cas, ce n'est pas ma motivation essentielle. Car pour ceux qui me lisent maintenant, arrivés à ce point de leur lecture, qu'ils sachent ceci : certes, il est vrai que la joie qui vient est une joie pour tous. Seulement, l'exemple que j'en donne montre que cette joie fait le ménage.

§§§  

Autrement dit, cette joie que j'appelle l’autre jouissance, provoque une dette. Pour moi, ce fut l'orgueil et la vanité qui me furent arrachés plutôt à vif. Pour celui-ci, ce sera la luxure – pour celle-là l'avarice, et ainsi de suite. Encore faut-il que celui-ci ou celle-là l'acceptent. Nous avons toujours le droit de choisir entre l’une ou l’autre des deux jouissances, je veux dire (soyons très clair) entre la joie et le mal – mais notre choix risque de devenir définitif car il semble bien que dans ce que je décris, nous buttons sur une dead line, cette sorte de ligne ultime que la Bible appelle la seconde mort, c’est-à-dire l’enfer, au sens où l’enfer est la vraie mort, laquelle se définit comme existence de l’être dans une annulation indéfinie et perpétuellement approfondie de lui-même. Alors que la vie, la vraie vie en Dieu (4), est augmentation joyeuse et sans cesse optimisée, à perte de vue, de l’existence humaine.

La vérité c’est que nous devons nous préparer. C’est à cela que sert l’Eglise, non ?

                                     Jean-Louis BOLTE 


 


(1) Cf  Ray Kurzweil, Humanité 2.0, Ed. M21, 2007

(2) Sur cette question on consultera avec très grand profit le beau livre que le frère Ephraïm a écrit avec le Dr  Mardon-Robinson : Le Chemin des Nuages ou La Folie de Dieu  (de l’angoisse à la sainteté), Ed. du Lion de Judas, 1988. Le pionnier en matière d’étude des interfaces entre mystique et psychiatrie est le Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus qui a dirigé sur ce thème un numéro spécial des Etudes Carmélitaines (1948)

(3) Bien entendu, les progrès individuels d'un cheminement mystique ne sont en rien garantis. Le combat spirituel ne cesse, pour le temps que nous vivons, qu'au dernier moment de notre vie terrestre. Un tel, qui sera parvenu au faîte, peut parfaitement, sur un moment de faiblesse, se retrouver au point de départ – alors que tel autre peut, en un seul instant, de dernier se retrouver premier (c'est le cas des martyrs qui affirment leur foi).

(4) Cf  Vassula Ryden, La Vraie Vie en Dieu, Ed. du Parvis.

14.05.2008

Hitler, Spinoza et la détestation du monothéisme hébreu

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Nouvelles du front principal

 

La guerre que le monde des frères (mais sans père) fait au monde des fils se déroule sur plusieurs fronts dont le plus important, du point de vue stratégique, est celui des premiers principes. Celui qui tient les premiers principes a gagné une grande bataille, une bataille véritablement décisive – et pourtant cela ne signifie pas qu’il a gagné la guerre. Actuellement, ce sont les frères qui occupent le terrain des premiers principes, mais cela ne verrouille pas pour autant l’avenir du monde. Bien au contraire. Cette victoire, pénible résultat de quelques siècles d’efforts fraternitaires, est sur le point de leur être arrachée, ainsi qu’il est écrit en Daniel, 8, 25 :

 

 « (Le Grand Frère) s’opposera au Prince des princes,                                                                                                                       mais – sans acte de main – il sera brisé. »

          Une des choses que le monde des frères (mais sans père) déteste le plus dans le monde des fils c'est le monothéisme – et particulièrement le monothéisme hébreu – parce que le monothéisme a changé la donne au niveau des premiers principes et que ce changement, dès le début, n'a jamais été accepté par quiconque refuse d'être fils. Quelqu'un n'a cessé de le proclamer depuis une trentaine d'années, c'est Claude Tresmontant. Claude Tresmontant dit à peu près ceci : on fait des histoires avec l’antisémitisme mais c’est du brouillard jeté sur la vraie question, la vraie question est l’exécration du monothéisme hébreu. Pour cette raison, pour cette raison spécialement, il s'est vu traiter par  beaucoup de ses collègues philosophes (dans l'Université) et théologiens ou exégètes (dans l'Église) comme un pestiféré. Que dit le monothéisme, à commencer par le monothéisme hébreu ? Il dit : le monde n'est pas le seul être auquel nous ayons affaire, le monde n'est pas divin, il n'est pas éternel, il connaît l'usure et le vieillissement (ce que vérifie la physique la plus récente) de sorte qu'il n'a pu se donner l'être à lui-même. Il tient l'être d'un autre que soi. Ainsi, ce qu'a amené le monothéisme hébreu de nouveau c'est qu'il y a deux niveaux dans l'être : il y a ce qui est et Ce Qui Est, le monde et le Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit quelque chose de pareil – personne n'avait pensé ou émis l'idée que notre être, et donc avant tout notre existence, pouvait être le don d'un Dieu créateur. Personne n'avait jamais dit : « En un commencement, Dieu créa le ciel et la terre ».

§§§

          On a cru que le monde était éternel, qu'il avait toujours été là, qu'il était de lui-même par conséquent, c'est-à-dire autofondé, qu'il se renouvelait de lui-même indéfiniment par une sorte d'éternel retour des choses, ou bien qu'il se régénérait dans son propre chaos. On a cru que l'ordre pouvait naître du désordre, mais l'ordre bien évidemment ne peut naître que de l'ordre. Ce qui rend au moins vraisemblable l’hypothèse d’une création du monde. La science moderne ne cesse d’ailleurs de nous le confirmer, qui n'a jamais repéré aucune sorte de chaos générateur, mais seulement et à perte de vue de la matière informée – y compris dans ce que les théories du même nom appellent chaos.

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   Une tactique fraternitaire

 

          Sur le front de la pensée par exemple, il a fallu tout un tas de siècles aux frères pour inventer un système à double entrée, une pour le monde et une pour le monothéisme, de manière à les isoler l’un de l’autre – un système astucieux de « double comptabilité », comme dit Tresmontant, qui consiste à réserver la raison pour appréhender le monde, et la foi pour appréhender la Révélation. Ils n’ont pas voulu considérer la Bible comme une information supplémentaire sur le monde, lorsque l’information naturelle ne suffit plus. Leur enquête sur le prophétisme hébreu s’est bornée à le considérer, avec Spinoza, comme un moyen de faire obéir la masse. Ils ont promulgué un dogme laïciste suivant lequel le contenu de la Bible est une affaire de croyance, une affaire privée, et du coup ils en ont profité pour dire qu’officiellement Dieu n’existe pas.

 

***

          Bien entendu, les frères n’ont jamais pu démontrer qu’il n’y avait pas d’être créateur. Comme dit Gilson, toujours trop courtois avec ses confrères athées : il est beaucoup plus difficile de démontrer l’inexistence de Dieu que de démontrer son existence. On peut, par des preuves cosmologiques, comme fait Saint Thomas, démontrer l’existence de Dieu – mais démontrer son inexistence, c’est une autre affaire, et c’est pourquoi les frères n’ont jamais pu qu’affirmer cette inexistence, avec style et grands éclats certes, mais affirmer n’est pas prouver. En réalité, il importe peu aux frères de prouver l’inexistence de Dieu, la vérité ne les intéresse pas – ils ont d’ailleurs déclaré out la vérité, car leur seule passion est la jouissance et haïr le monothéisme en est une de choix : suivre les traces de cette passion nous entraîne sur la piste de la jouissance fraternitaire, en tant que jouissance dérégulée, ce qui en Occident signifie que cette jouissance est volontairement désamarrée de l’univers du monothéisme.

 

***

          Le mode nietzschéen de l’imprécation libérée donne le ton de cette impitoyable  exécration. Ainsi dans L’Antéchrist, contre les juifs : « Les juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle, car devant la question de l’être et du non-être, ils ont préféré l’être à tout prix : le prix en question, c’était la falsification radicale de toute nature, de tout naturel, de toute réalité, de tout monde intérieur aussi bien qu’extérieur ».Voici campée l’opposition fondamentale entre le monde des frères (mais sans père) et le monde des fils : ou la nature incréée des grecs ou l’univers créé du monothéisme. Et voici, un octave au-dessus, le couplet antichrétien : « J’appelle le christianisme l’unique grande malédiction, l’unique grande corruption, l’unique grand instinct de haine, pour lequel aucun moyen n’est assez vénéneux, sournois, souterrain, assez mesquin – je l’appelle l’unique immortelle souillure de l’humanité ». Le ton est donné pour les temps qui suivent. Il résume aussi celui des temps précédents. Nietzsche en effet n’innove pas, il n’est guère qu’un booster historique de cette haine.

 

***

Avant lui, un des frères qui a le plus détesté le monothéisme, étrangement, est un juif. C’est Spinoza.

 

§§§

 

spinoza et l’opposition au monothéisme hébreu

          Pour Spinoza, il n’y a pas d’autre être que l’être du monde : Spinoza l’appelle Nature ou Dieu. Ainsi Dieu change de statut : il n’est plus Ce Qui Est mais ce qui est. Et puisqu’il est une totalité entièrement déterminée, Dieu (ou la Nature ) se donne comme un Tout intégralement intelligible. D’où il suit qu’une compréhension du Tout en tant que Tout est possible. Nul besoin que des prophètes ignorants viennent nous communiquer des information qui manqueraient à l’être, nous disposons de toutes les informations nécessaires à sa compréhension  complète. À tel point que cette compréhension peut faire notre béatitude, et c’est très précisément cette béatitude qui constitue le mode métaphysique fraternitaire de la jouissance dérégulée : Spinoza la nomme « Amour intellectuel de Dieu » en tant qu’elle naît d’une connaissance intuitive, plus ou moins extasiée, de l’être. Apparaît donc une conception du monde où est déjà présent tout ce que le New-Age nous propose aujourd’hui : un Grand Tout à fonctionnement holistique dont chaque partie est appelée à jouir en en prenant conscience.

§§§

          En réduisant l’être du monde à ce qui est et en faisant de celui-ci une divinité naturelle, Spinoza rapporte notre possibilité de jouissance au seul lien que nous pouvons entretenir avec la Nature – à une manière d’identification de la pensée à la totalité de ce qui est. A l’opposé le prophétisme hébreu annonçait – et nous ne pouvions le savoir sans cette révélation – une relation amoureuse (de cœur) entre ce qui est et Ce Qui Est, et plus précisément entre qui est et Qui Est, entre la créature et son Créateur. Une relation mystique donc, c’est-à-dire dans laquelle l’initiative ne nous appartient pas (elle appartient à Qui Est).

§§§

          Voici qui nous fait saisir la différence de constitution métaphysique des deux dispositifs civilisateurs opposés : nous comprenons ici que le monde des fils n’est en rien construit sur l’être en tant que tel, mais sur l’être en tant que relation, et d’abord relation entre qui est et Qui Est – où l’on voit que la foi n’est pas une croyance comme le pensent les frères (un croire en quelque chose), mais une confiance (un croire en quelqu’un). Le monde des fils est essentiellement interpersonnel. Pour sa part, le monde des frères (mais sans père) s’en tient à l’être du monde, il s’en tient au quelque chose, à l’impersonnel, et se déploie dans un ontologisme tous azimuts – techno-expérimentation totale, utilitarisme juridique, pragmatique linguistique, sociologisme et psychologisme – et à la fin droits de l’homme pour les Etats mous et bruits de bottes pour les durs. Cette agitation, dont les réussites sont pour le moins mitigées, masque ce dont il s’agit de fait : l’apparente construction du monde des frères (mais sans père) n’est en réalité qu’une pure et simple déconstruction du monde des fils, et en particulier de ce qui fonde la structure de la relation dans ce monde, à savoir le dispositif paternel sous toutes ses formes, tant aux niveaux des premiers principes qu’à celui de ses applications dans la cité. Observons qu’il reste encore aux frères à déconstruire le dernier des dispositifs paternels resté debout : la papauté. L’affaire est en cours. Comme il s’agit de l’extrême effort pour devenir intégralement et radicalement frères, nous approchons de toute évidence du Grand Dénouement.

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          Pour en revenir à Spinoza, remarquons que sa position lui a valu quelque chose qu’il a véritablement désiré, qui faisait pour lui reconnaissance : elle lui a gagné le hérém, c’est-à-dire l’excommunication majeure, fait extrêmement rare – deux excommunications majeures seulement à Amsterdam au XVIIe siècle. Le voilà donc excommunié de la synagogue à 24 ans, fier de l’être, premier grand rebelle de l’âge moderne : « Par décret des Anges, par les mots des Saints, nous bannissons, écartons, maudissons et déclarons anathème Baruch d’Espinoza avec toutes les malédictions écrites dans la Loi. Maudit soit-il le jour, et maudit soit-il la nuit, maudit soit-il à son lever et maudit soit-il à son coucher… »

***

          Dans le monothéisme, hébreu comme chrétien, l’excommunication laisse toujours la porte ouverte. Elle est réversible. C’était aussi le cas pour le hérém de Spinoza. Par contre il y a de l’absolument inacceptable, d’où cette redoutable solennité : elle signifie que la modification délibérée des premiers principes est un très grand mal. On sait que la tradition a toujours considéré qu’une erreur même légère à ce niveau pouvait engendrer de très graves conséquences. Or avec Spinoza, il ne s’agit pas d’une légère erreur, mais d’un renversement pur et simple. Ce renversement est l’indice majeur de la dérégulation de la jouissance. Quoi qu’on puisse en penser, personne ne pourra nier qu’à la longue ne se manifeste dans la rue les effets des positions y adoptées. Rapidement le spinozisme a disséminé dans les différents milieux européens au rythme même du développement du monde des frères (mais sans père). L’intelligentsia allemande en particulier s’en est trouvée imprégnée. Mais pas seulement l’intelligentsia et les marxistes. Le nazisme aussi s’en est trouvé inspiré. Et d’abord Hitler lui-même.

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          En effet et tout bien considéré, il se trouve que le Dieu de Hitler est le même que celui de Spinoza, c’est le Grand Tout de la Nature – à ceci près que Hitler assigne un attribut supplémentaire au deux que Spinoza lui avait déjà alloués. Outre la pensée et l’étendue donc, la Nature possède pour Hitler cet autre attribut : la pureté. C’est sous cette face qu’elle lui est entièrement intelligible – c’est pour cette raison qu’on ne peut pas dire que la pureté est une simple propria, comme par exemple l’éternité, mais bien un attribut au sens de Spinoza : la pureté est pour Hitler le réel même de la Nature.      

          ***         

          De façon inattendue, Mein Kampf met ainsi en lumière la logique d’exclusion à l’œuvre dans l’Éthique : à savoir que si quelqu'un ne se soumet pas à cette espèce de gros animal qu'est le monde incréé de Spinoza, Nature naturante produisant toutes ses parties et les léchant avec indifférence, c'est qu'il refuse d'être de ce monde. Autrement dit, il se met hors-jeu, devient une impureté naturelle, s’excommunie à son tour par rétro-anathème.

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Mein kampf : le juif est une impureté dans l’unite de l’être  

          Remarquons la sorte singulière d’exercice que constitue la lecture de Mein Kampf: sentiments de répulsion d’abord, d’écoeurement, d’accablement aussi, et ainsi de suite – mais comme disait le Maréchal Lyautey : « Tout français doit lire ce livre ». Il convient donc de franchir le mur de l’aversion, d’affronter cette effroyable passion et de la regarder sans ciller au fond des yeux et pas seulement pour un devoir de mémoire, aussi incertain qu’impuissant : il s’agit avant tout d’y reconnaître son propre potentiel de méchanceté.

***

          Quel est le statut de quelqu’un comme Hitler dans le monde des frères (mais sans père) ? Hitler est un Grand Frère, soit celui qui met en œuvre une transgression capitale, une dérégulation majeure de jouissance, qui prend sur soi une identification totale au Mal et la propose à travers sa personne, sa stature propre, à l’identification commune. Dans le monde des frères (mais sans père), tout frère, tout frère sans exception, est invité, au-delà de son plaisir, c’est-à-dire au-delà de son bien-être (au-delà de l’égoïsme tout-venant et de la cruauté commune), à s’identifier à l’extrême de la jouissance fraternitaire – à la jouissance  intégralement dérégulée – là où se tient ce que nous appellerons avec Abraham Heschel « l’instinct mauvais ». C’est sur la dénégation d’une  fomentation à la fois individuelle et massive de l’instinct mauvais, décuplée par une dérégulation ingouvernable, que les frères ont construit leur humanisme et en particulier leur notion d’antisémitisme séparable – comme si la malignité, et même l’inhumanité, étaient isolables et détachables du Tout fraternitaire qui ne cesse pourtant de les surproduire. Qu’ils n’aient pas vu naître Hitler de leur propre sein signifie simplement qu’ils nourrissent sans le savoir le Grand Frère qui vient. Et qui est déjà là.

§§§

          Ne confondons pas chez Hitler racisme et antisémitisme. Même si le tronc est commun, les racines sont différentes. L’antisémitisme d’Hitler n’a rien d’un antisémitisme séparable au sens des frères : il s’inscrit avant tout dans la tradition allemande de détestation du monothéisme hébreu. La thèse du mensonge juif, du mensonge à propos d’une quelconque réalité religieuse du judaïsme – voilà sous quelle forme existe cette détestation dans Mein Kampf. Tout le drame du judaïsme, son déchirement poignant, de toujours, entre l’universalisme prophétique et la volonté nationaliste, est rabattu sur ce « mensonge » supposé. L’inspiration est ici celle de l’Aufklärung et de ses successeurs de tous bords. A la faveur de la récusation du prophétisme systématisée par Spinoza et particulièrement développée dans la pensée allemande, s’est mise en place une série de qualifications de plus en plus hostile au monothéisme hébreu : illusion, fantasmagorie, fausseté, opium du peuple, et ainsi de suite. Le Traité théologico-politique a commencé à parler d’une imagination proposée à des gens frustes – et à la fin c’est devenu un mensonge. Dans Mein Kampf, Hitler revendique cette ligne de pensée, s’appuie sur l’autorité de Schopenhauer qu’il cite par deux fois, Schopenhauer suivant lequel « le Juif est le grand maître en fait de mensonge ». Un « mensonge » donc qui consiste à prétendre que les juifs sont une confession et non pas un peuple : « La vie (des juifs) au sein d'autres peuples, écrit Hitler, ne peut durer que lorsqu'il parvient à faire croire qu'il ne doit pas être considéré comme un peuple, mais comme une communauté religieuse. Cela est leur premier grand  mensonge ». Ainsi, dans l’esprit même de la tradition allemande la plus réputée, Hitler nie qu’il puisse exister une « religion juive », il nie toute dimension transcendante au monothéisme hébreu.

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          Il a une autre approche pour exprimer cela, une approche qu’on peut dire philosophique, il dit : « Par nature, le juif ne peut posséder une organisation religieuse, puisqu’il ne connaît aucune forme d’idéalisme et que, par suite, la foi en l’au-delà lui est complètement étrangère ». L'« idéalisme » au sens de Hitler, est la pointe de son spinozisme – de ce spinozisme décompensé qui va se déchaîner contre sa propre origine. Il le définit comme la capacité que possède l'individu de se sacrifier pour la communauté en tant qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la Nature. « En dernière analyse, précise-t-il, l'idéalisme répond aux fins voulues par la Nature  ». C’est au nom de cet « idéalisme », inconnu du judaïsme et pour cause, que Hitler rejette celui-ci. C’est là qu’il trouve son illumination, « l’ultime science, à savoir la connaissance des causes profondes et naturelles », autrement dit son gnosticisme – ou encore son amor intellectu Dei. Et ainsi, définition de l’intuition intellectuelle selon Hitler : « l'idéalisme le plus pur coïncide sans en avoir conscience avec la connaissance intégrale ». 

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mein kampf : le juif contamine la jouissance de l’un

          La troisième approche de l'antisémitisme enfin est celle qui permettra de faire le joint avec le thème raciste, le thème de la pureté de la race. Elle consiste à dire : le Juif est un corps étranger dans l'unité de l'être. C'est finalement la thèse centrale de l'antisémitisme moderne, dont on connaît la version populaire : le Juif ne peut être de chez nous, c’est un parasite et un squatter. Thèse qui touche un point tout à fait décisif puisque ce qu'annonce le monothéisme hébreu, c'est justement que l'être n'est pas un, mais deux et même à vrai dire et par structure trois : il y a un : ce qui est, deux : Ce Qui Est et trois : la relation qui les lie. Le drame du monothéisme hébreu mais aussi chrétien, c'est de vivre dans un monde qui ne veut pas savoir ce trois de l'être et qui s'obstine, fraternitairement, à fermer le couvercle de la marmite du ce qui est visible et donc à vouloir construire l'être du monde comme un – d’où la tentation permanente du panthéisme et de l’identification de Dieu avec cet un de la nature. En ce sens, vis-à-vis de cet un, le monothéisme est bien un intrus radical.  

***

          Le racisme est différent de l’antisémitisme en ce qu’il ne concerne pas la structure de l’être, mais la jouissance de l’être. Notons comment Hitler parle en termes véritablement religieux de sa « conversion » à la haine raciste, alors qu'il ne connaissait ces sentiments, comme il le souligne, ni par culture ni par éducation. C'est en quelque sorte son moment de réforme de l'entendement, datant de ses jeunes années passées à Vienne en 1910-1911. A partir de cette « conversion » peuvent se déployer, pour s'articuler à sa philosophie de la nature, les thèses à proprement parler racistes et leur logique de purification ethnique. A partir de là également tout ce qui s'oppose à la « pureté de la Nature » devient pour lui « doctrine juive » – par exemple le marxisme « qui rejette le principe aristocratique observé par la Nature , et met à la place du privilège éternel de la force et de l'énergie, la prédominance du nombre et son poids mort ». C’est le marxisme qui incarne pour Hitler le « mensonge juif » à ce moment historique où se rencontrent ces deux pures expressions de l’instinct mauvais, entr’échangeant leur malignité, haine de classe contre haine de race, le nazisme naissant dans son chef et le jeune marxisme allemand, à peine plus âgé. Pour Hitler, « le Juif » souille – « infeste » dit-il, ou encore « infecte », son lexique est véritablement révulsé – la Nature , c'est-à-dire Dieu lui-même. De là il tire sa certitude : « la Nature éternelle se venge impitoyablement lorsqu'on transgresse ses commandements » ; et son devoir : il faut « rendre au créateur tout puissant des êtres tels que lui-même les a créés ». Et renvoyer les autres au néant eugénique. Le Dieu de Hitler, la Nature – qu’il nomme à l’occasion fort rhétoriquement « Seigneur », « Tout Puissant », ou même parfois « Créateur » – ce Dieu ne crée pas, il produit. Tantôt mâle quand on évoque sa puissance, mais à tout prendre plutôt femelle, éternelle parturiente.

***

          Le dégoût ici est l’affect central : il indique la naissance d’une face de putréfaction dans la jouissance espérée, soit l’effet retour d’une réalité refusée. Avec le monothéisme, l’être du monde se révèle mortel : telle est la réalité dans le monde des fils, provisoire et déchéante. La Loi mosaïque était justement donnée pour ne pas trop se perdre dans ses voies de mort. Pratiquement construite autour du dispositif paternel, elle séparait principe de plaisir et principe de réalité : le projet fraternitaire, relativement récent dans sa phase explosive, de dérégulation de la jouissance, a consisté à faire sauter cette barrière de la Loi et à livrer la réalité au principe de plaisir. Mais alors s’est levé massivement à l’horizon de ce mode inédit de jouissance ce qui était à prévoir : l’inhumain. Quelque chose comme un réel de charogne qui s’est levé au-delà du lien fraternel.

 

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          L’inhumain, c’est la voie dans laquelle s’engage Hitler quand en 1910 il s’abandonne (se convertit) à la pente du dégoût, pente d’une déjouissance liée au rejet de la Loi , portée au point excédent, visionnaire, où l’on peut distinguer le grouillement néantisant de la mort contaminer toute jouissance – soit la ruine de tout être. C'est ce mode halluciné de dégoût qui donne sa coloration particulière à l'antisémitisme nazi – mais aussi, et nous entrevoyons ici la structure du tabou fraternitaire, à tous les grands rejets surmoralisés du monde des frères (mais sans père) qui visent à protéger la dérégulation de sa jouissance.

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  L’esprit du grand frere

 

          Le hérém de la synagogue d’Amsterdam se terminait ainsi : « Nous formulons l'excommunication, l'expulsion, l'anathème, et la malédiction contre Baruch d'Espinoza... que Dieu ne lui pardonne jamais ! » On se dit alors : et si tout le spinozisme, depuis le hérém prononcé contre son malheureux fondateur jusqu'au spinozisme furieux de Hitler, n'était vis-à-vis du monothéisme hébreu que l'expression, toujours reprise, quoique toujours défaite, d'une contre-excommunication ? Il est curieux de constater que l’un des plus spinoziens des philosophes allemands, Fichte, accusé d'athéisme, ait eu à revivre d'une certaine façon cette expérience du hérém et ne s'en soit d'ailleurs jamais tout à fait remis. Avec lui, le rejet du monothéisme en tant que métaphysique de la création est véritablement théorisé en Allemagne. Tout se passe comme si le hérém prononcé contre Spinoza restait vivant à travers les générations pour se renverser dans celles-ci en contre-hérém, comme si, de pinacle en pinacle, l'exécration contre le monothéisme hébreu, contre le prophétisme hébreu, prenait une sorte d'ampleur vocale, méchamment chorale, depuis le silence de Lessing, la réserve prudente de Goethe, l’idéalisme gaffeur de Fichte, l'âpre malveillance de Schopenhauer, l’ennuyeuse déconstruction de Feuerbach, les malédictions de Nietzsche, le contre-anathème internationalisé de Marx et Engels – et tout à coup l'explosion de haine pure, les vociférations hitlériennes, toujours soutenues, soulignons-le, par quelques sourdines universitaires discrètes, dont Martin Heidegger, qui a pu tout de même en son temps qualifier Hitler de « génie de la race ». Où l’on voit métaphysique et histoire en venir à former un nœud fraternitairement embarrassant, nœud repéré par Léo Strauss comme constituant le problème du nihilisme. Mais où l’on voit surtout une certaine pensée de l’être, de l’être pensé comme tout, pensé comme un, ne rien peser devant la mise en œuvre d’un terrifiant surrégime de la jouissance dudit un.  

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          Tout ceci ne signifie pas bien sûr que le monde des frères (mais sans père) est un monde nazi, mais que le nazisme fait partie d’une de ses faces nécessaires, celle où se pose la question de la liquidation du monothéisme, de sa persécution ou de son assimilation – mais comment assimiler celui qui dit : l’être du monde ne se suffit pas à lui-même ?  

§§§

          À la fin cette histoire ressemble furieusement à une vengeance – la vengeance qui est la pente naturelle de l'utilitarisme médiatique des frères, et qui d'ailleurs figure en bonne place du programme républicain d'un brillant représentant du spinozisme français, Sade : supprimons la peine de mort, disait le terrible marquis, ce qui lui a valu une amusante réputation de démocrate, amusante lorsqu’on sait qu’il ajoutait : et accordons-nous à la place le droit à la vengeance. La vengeance privée bien sûr. Ce qui est un appel à régresser à un niveau d’archaïsme bien antérieur au un pour un du Talion. Sade, qui cherche à maximiser ici non pas directement la jouissance fraternitaire, mais sa dérégulation, Sade demande la dérégulation de la justice elle-même : la vengeance privée, cela veut dire la surenchère du multiple, la loi du mille contre un, simplement parce que la place du garant ultime de la justice est dérégulée – de sorte que quiconque peut dire désormais en lieu et place de la Tora  :

« A moi la vengeance et la rétribution,                                                                                                                                                  pour le temps où leur pied trébuchera.                                                                                                                                                Car il est proche le jour de leur ruine ;                                                                                                                                                leur destin se précipite !»                                                                                                                                                   

          Les frères ont renversé l'anathème divin du Deutéronome, ils en ont fait leur propre accusation, l'ont projetée sur le peuple élu – le passage à l'acte, le moment hitlérien, qu'ils rejettent loin d'eux avec horreur, bien qu'ils l'aient préparé, et le préparent encore, sans trop bien savoir ce qu'ils font – moment d'anti-jouissance, comme on dit antimatière – ce passage à l'acte nous a révélé que les frères savent leur promesse de jouissance fraternitaire ruinée par le monothéisme : aucune illumination sur la totalité de l'être du monde n'est venue ni ne vient éclairer leur recherche, aucune connaissance du troisième genre ou pour employer les termes de Hitler, aucun idéalisme. 

§§§

          A la place du garant ultime du juste est donc apparu un grand trou, porte ouverte à une inhumanité horrifiante et illimitée – c’est par là qu’a surgi l’instinct mauvais émancipé, soit l’esprit de vengeance, ou encore l’esprit du Grand Frère. « L'effort pour rendre le mal qui nous a été fait s'appelle Vengeance », dit Spinoza. Très bien. Quel mal le monothéisme fait-il à la position panthéiste ? Il lui barre l'accès à un certain niveau de l'être : tu ne peux, lui dit-il, prétendre posséder le Tout de l'être – une part de l'être est réservée. Pour toi l'être est un pas-tout, un non-un. Cette impossibilité signifiée par le monothéisme, nous pouvons la désigner comme l’énoncé métaphysique du dispositif paternel – soit une des formes de l’énoncé du premier principe.

§§§

Les frères, de leur côté, se retrouvent avec l'instinct mauvais dérégulé sur les bras, étudiant en vain un tas de solutions techniques – psychologiques ou chimiques, juridiques ou policières, au bout du compte militaires. Mais comment pourrait-il y avoir une solution technique à l'esprit du Grand Frère puisqu’il n'y a même plus de solution morale – le bien lui-même n'est plus une solution. Le monothéisme le savait depuis le début : « La réponse biblique au mal n'est pas le bien, mais le saint » dit Abraham Heschel. Et là le monothéisme se sépare de la solution de Léo Strauss (le retour à la vertu), à sa solution pour parer au nihilisme, car la vertu est inconsistante sans un noyau de sainteté sur lequel se fonder.

 

§§§

 

La sainteté ? pourtant dans un monde presque intégralement fraternisé, la sainteté peine à se déployer. La réponse du monothéisme se déplace alors sur le terrain abhorré de tous les spinozismes, le terrain du prophétisme. Abraham Heschel : « Au problème du péché (des transgressions de la loi) correspondent les lois : l'obéissance à la loi empêche les mauvaises actions. Le problème du mauvais instinct lui, n'est pas résolu par l'observance. La réponse prophétique est eschatologique. »

 

§§§

 

Eschatologique au sens où Qui Est, béni soit-il, a déclaré par la bouche d’Ezéchiel :                                                             

 

« Je répandrai sur vous                                                                                                                                                          une eau pure et vous serez purifiés ;                                                                                                                                                        de toutes vos souillures et                                                                                                                                                                  de toutes vos ordures je vous purifierai.                                                                                                                                               Et je vous donnerai un cœur nouveau,                                                                                                                                                   je mettrai en vous un esprit nouveau,                                                                                                                                            j’ôterai de votre chair le cœur de pierre                                                                                                                                                  et je vous donnerai un cœur de chair. »

 

Ce qui veut dire que lorsque domine l'esprit du Grand Frère, et contre toute attente, l’initiative appartient à Qui Est en qui se tient le noyau indémontrable de toute sainteté.

                                                                                                                                 Jean-Louis Bolte,

novembre 2002

 

(Une première version de ce texte est parue dans la revue Contrelittéttérature, n° 11, hiver 2003) 

09.05.2008

Spinoza et le prophétisme

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Le complot des frères contre le prophétisme et la connaissance prophétique s'est noué très tôt dans la modernité – il a été formulé clairement par Spinoza dans son Traité Théologico-Politique. L'enjeu semble porter sur la question de la connaissance -- mais comme toujours le fond du problème est celui d'une jouissance « terrestre » accomplie.

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Il suffit de dire que le prophétisme est « imagination » pour fermer la bouche de l'Autre. Une fois épuisés tous les commentaires et gloses sur le concept d'imagination il nous reste ce résultat : Spinoza a fermé la bouche de l'Autre. À partir de là, l'histoire de l'Autre n'a plus qu'à consigner que l'Autre – l'Autre transcendant – n'existe pas. C'est ce que fera avec rigueur la psychanalyse en remarquant que l'Autre se réduit à la fin au principe de localisation de notre jouissance, et donc s'évanouit avec l'objet de celle-ci ; et quant à la place désormais vide du Tiers transcendant, il ne reste plus qu'à y coller des Comités d'Éthique...

§§§

Quelle jouissance Spinoza préserve-t-il par cette opération ? Celle du savoir de la totalité. Ce que Spinoza appelle « Amour intellectuel de Dieu », et qui est intuition intellectuelle, saisie englobante et intuitive de la totalité de l'être, est l'affirmation non pas d'un amour quelconque, mais du primat de la connaissance sur l'amour – du primat d'une jouissance par la connaissance sur tout autre béatitude. En fermant la bouche de l'Autre, Spinoza certes s'ouvre à l'amour du savoir, mais il ferme le chemin de l'Amour stricto sensu. Le seul amour qui lui reste, il doit alors le qualifier d'intellectuel.

§§§

Voilà qui révèle que dans l'Autre même, il existe une division. Il y a certes l'Autre de l'Amour, mais nous nous laissons volontiers fourvoyer, nous autres humains, par l'Autre de la jouissance. Ce qui veut dire que ne pouvons confondre l'Autre avec Dieu. L'Autre est un lieu, et non pas exactement un lieu vide mais un lieu meublé, sommairement certes mais meublé – en tout et pour tout meublé de deux chaises. Il y a là, si l’on peut dire, un régime naturel de l'existence de l'Autre.

§§§

Deux chaises donc. Une chaise est réservée à l'Autre de l'amour, la seconde est réservée à l'Autre de la jouissance. Le régime naturel que nous connaissons actuellement, celui du « péché originel », consiste pour chaque être humain à désirer que l'Autre de l'amour vienne s'asseoir sur la chaise qui lui est réservée et à voir, non sans plaisir, s'asseoir sur sa chaise l'Autre de la jouissance. Comme dit saint Paul : nous voulons le bien et malgré tout c'est le mal que nos membres aiment. C'est le mal, horreur, qu'aime notre être naturel. En ce sens, la nature humaine est blessée dans sa perfection.

§§§

L'existence même du prophétisme affirme ceci : il y a un Autre au-delà de l'être – ou bien, ce qui est équivalent : il y a un Amour au-delà de l'être. C'est cette affirmation qui est étouffée par Spinoza, lequel procède à l'écrasement de l'Autre – et de sa raison d'Amour – dans l'immense pressoir de l'être se refermant sur lui-même, refermant sur lui-même ses mâchoires panthéistes et réembobinant en lui ses attributs infinis. Le mal, exclu de ce lieu de l’Ethique par les bons soins du philosophe, se révèle alors être à l'usage (Oh, horreur !), les mâchoires mêmes du monstre.

 

                                             JLB

13.04.2008

JNSR

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Quand a-t-on pu commencer à lire des textes prophétiques contemporains ? Dans les années 80 c'était encore sous le boisseau.

 

Personnellement, j'ai appris l'existence de ces textes à la fin des années 90. Il m'est tombé dans les mains un livre sur Medjugorje. Un des premiers qu'ait écrit l'abbé Laurentin. J'ai été immédiatement scotché et j'ai su dès cet instant que les apparitions contemporaines de la Vierge Marie étaient séreuses et décisives.

 

Puis très rapidement j'ai eu en main des textes prophétiques de Vassula Ryden, dans lesquels elle relate ses dialogues avec Jésus. Et depuis cette époque je me suis tenu soigneusement au courant, dévorant tout ce qu'on pouvait trouver sur San Damiano, l'Escorial, Kérizinen, Dozulé et autres Garabandal. Je ne parle même pas de Lourdes ou de Fatima qui vont de soi.

 

J'étais stupéfait de vivre au XXe siècle, puis au XXIe siècle, un renouveau prophétique.

 

Dès cet instant je me suis demandé comment penser cela avec notre esprit moderne, rationaliste et pragmatique (au sens de La pragmatique). Comment inscrire ce prophétisme dans notre époque, je veux dire dans notre philosophie, en particulier notre philosophie de l'histoire et aussi dans notre théologie. Comment repenser la politique à partir de là, etc....

 

§§§

 

Puis j'ai eu en main des textes de JNSR qui avaient commencé à paraître en 1990 je crois, et qui étaient un commentaire prophétique de l'apparition de Dozulé. C'était des textes confus, bourrés de fautes de français, lestés de lourdeurs extraordinaires, voire de fautes d'orthographe. J'étais consterné. Pour quelqu'un comme moi, qui prétend tout de même à un certain niveau littéraire, qui aime que la langue soit élégante et précise, j'étais servi ! J'en avais positivement les poils tout hérissés...

 

Pas possible que Jésus s'exprime de façon aussi lamentable ! Au début, JNSR, personne d'origine modeste, s'exprimait comme elle pouvait, et le prêtre qui s'occupait du discernement de ses messages avait pris le parti, à mon avis d'aujourd'hui parti génial, de garder les textes tels quels, c'est-à-dire dans leur état de pauvreté originelle.

 

Et sa décision a écarté d'un seul revers de main une foule de faux lecteurs et de pinailleurs, et provoqué un remarquable désert parmi ceux qui auraient pu la suivre.

 

Comme j'ai dit, j'avais beaucoup de mal à avaler quelque chose d'aussi mal écrit, mais maintenant je remercie ce bon prêtre d’avoir fait ce choix de la pauvreté. Pour qui s'intéresse au prophétisme, la médiocrité du texte n'est pas un gros problème.

 

En effet, la forme du message dépend toujours des qualités personnelles du récepteur.

 

En philosophie scolastique, il existe un axiome qui dit : « tout ce qui est reçu, est reçu selon le mode du sujet-récepteur ». C'est un axiome dit « de la réflexion », qui signifie que « le contenu intelligible de l'objet connu contracte le conditionnements existentiels du sujet connaissant » comme s'exprime Jean-Pierre Torrell, commentant ici le texte de Saint Thomas de la XIIè Question Disputée de la Vérité , qui concerne précisément la prophétie.

 

Ce qui veut dire que lorsque Dieu choisit un prophète, c'est rarement pour ses qualités d'écrivain. Il prend ce qui lui tombe sous la main, fût-ce la plus lamentable des « tâches » – comme disent les lycéens. Je suis sûr que JNSR ne m'en voudra pas d'employer ce qualificatif, et même m'approuvera.

 

Le point essentiel là-dedans, est résumé dans le fameux texte de Saint Paul en1 Corinthiens1:27-29 : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages: Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire à néant celles qui sont, afin que personne ne se glorifie devant Dieu ».

§§§

 

Quand je suis revenu dans l'Eglise, après quelques années agitées de fils de 68, de maoïsme et tutti quanti, j'ai été très surpris de voir ce qu'était devenue la messe. J'avais abandonné au début des années 60 une Église célèbrant la messe avec l'ancienne liturgie en latin, et j'arrivais dans des cérémonies aux accents modernistes, dans lesquelles le mystère avait reculé parce qu'on faisait grand cas de la participation de l'Assemblée (A majuscule), dans laquelle on entonnait des chants indigents, parfois ridicules, inexplicablement accompagnés à la guitare. Messes dirigées par des curés qui ressemblaient parfois (pas toujours Dieu merci) à des animateurs de télévision.

 

J'ai dit parfois.

 

Des curés !!

 

Alteri Christi !!!

 

Après cela, le Journal d'un Curé de Campagne est devenu inintelligible aux nouvelles générations ! Sans parler de L'annonce faite à Marie ! A part Camille Claudel, qui était semble-t-il fille unique, on ne connaissait aucun autre artiste de ce nom.

 

Bien entendu, j'exagère : la nouvelle liturgie a ses beautés propres. Mais, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a des curés qui, si je puis m’exprimer ainsi, ont foiré leur affaire. Et d'ailleurs voyez ce que m'écrit ma dictée vocale, qui pourtant n'est pas spécialement catholique, puisqu'elle s'appelle « Dragon Naturally Speaking », et qu'elle est d'habitude assez précise : « (ils) on frôlé leur enfer » !!

 

Hélas ! Je demande pardon à tous les prêtres, à tous, quels qu'ils soient, même à ceux dont je parle, de dire cela à une époque où il est devenu si facile de taper sur les prêtres, en particulier catholiques, et sur l'Eglise, surtout la catholique. On sait ce que disait saint François, que je cite de mémoire : « Devant un prêtre, je m'agenouillerai toujours, et je me prosternerai, parce que, même si c'est un bandit, c'est avant tout un autre Christ ».

 

D'autant que j'ai honte d’avoir à le dire, moi, moi par qui le scandale est si souvent arrivé !

 

Mais je me dois à la vérité avant tout parce qu'elle est la substance même du Christ et donc la substance même du prêtre.

 

§§§

 

Moi qui revenait dans l'Eglise donc parce que j'avais eu une indigestion de « pensée moderne », voilà que je retrouvais ce qui semblait être une caricature, tant c'était lamentable. Tout un tas de prélats qui avait sucé le lait de Heidegger, de Sartre, de Marx. C'était étrange.

 

J'étais revenu dans l'Eglise pour retrouver mon cœur d'enfant et on me servait du marxisme – ou alors on confondait psychanalyse et confession. Tout juste si on ne citait pas en chaire Mao-Tsé-Toung ou le Marquis de Sade.

 

Et pourtant, même dans cette atmosphère trouble, dans cette terrible et accablante médiocrité, la première impression que j'ai eue est celle de la pauvreté. Je veux dire que cette indigence, à tout prendre, à la longue, m'a semblé être un bon signe.

 

L'Église était là, lamentable et méprisable, c'est-à-dire toujours offerte au mépris du monde. Et du coup, je me suis senti mieux. Ouf, merci Seigneur !

 

Ce que je veux dire avec toute cette histoire, c'est que c'est la même chose pour JNSR.

 

JNSR est pauvre. Moins pauvre certes que l'Eglise, puisque l'Eglise est Jésus-Christ en personne. 

 

Mais je refuse de rentrer dans des distinctions oiseuses et spécieuses entre misère et pauvreté. 

 

JNSR est pauvre à l'image de son Bien-Aimé. Ce qui nous sauve de l'enfer, c'est seulement d'aimer Sa pauvreté. 

 

Nous savons tous qu'il y a des pauvres et même des misérables qui seront en enfer : la preuve, il y a des curés. Quand aux jacobins et à leurs descendants de gauche (ou de droite), ils se définissaient tous comme des amis de la misère. Où croyez-vous qu'ils sont à l'heure présente ? 

 

§§§

 

Pour terminer cette présentation de ma prochaine (JNSR), je vous soumets une de ses méditations théologiques.

 

Non pas un message de Jésus à JNSR, mais une méditation de JNSR dans son dernier ouvrage paru aux éditions resiac : « Témoignage de Dieu à ses petites Âmes » (décembre 2007).

 

On reconnaîtra dans ce passage ce que mon ami Alain Santacreu appelle de la Contrelittérature. En même temps, on y retrouvera le thème qu'on essaie de développer dans la revue précitée ainsi que dans le présent blog :

vient un temps où la grâce deviendra nature …

JNSR parle donc dans ce qui suit à « tous les malades », c'est-à-dire à nous tous.

 

On trouvera cela à la page 81 de son livre – les lecteurs pourront constater qu'elle a fait des progrès en français.

 

A propos, que signifie le sigle JNSR ? C'est le diminutif pour Je Ne Suis Rien.

 

+ + +

« N'ayez pas peur, écrit JNSR. Toute souffrance, pour celui qui la vit dans le Christ, est une expérience mystique. C'est cette souffrance qui nous rapproche le plus de l'agonie de Jésus. C'est elle qui est toute proche de Sa Sainte Mort. C'est elle qui nous conduit à Sa Sainte Résurrection.

« L'homme, qui adore son Rédempteur, veut vivre le plus près de Lui, L'appelle, Le désire. La mort ne viendra que lorsque ce sera son Heure, mais qu'importe cette heure pour vivre la Résurrection.

« Si l'on peut vivre ici, déjà sur cette Terre et bien vivant, la douleur de l'attente, plus forte que la souffrance de la maladie, veut briser ce temps …  

– « Satan », m'écrit la dictée vocale –

… qui nous sépare de Celui qui Est la Vraie Vie. Comme si notre volonté devenait un marteau-piqueur, elle se met à casser ce mur de désunion. Et déjà s'effritent le temps et l'espace pour laisser voir l'être Suprême.

« Dieu consent que nous anticipions cette Résurrection dès ici-bas, dans ce corps de chair qui va devenir petit à petit plus esprit que chair.

« Si la Résurrection précède la mort corporelle, cette Résurrection désirée et très immédiate arrive lorsque « le vieil homme », qui est en nous, se renouvelle.

« C'est pourquoi nous ne subissons pas …

– la dictée vocale a écrit : « subissons » et elle ne veut pas corriger. Le texte de JNSR dit : « faiblissons » –

…au contraire, même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Saint Paul, 2 Co 4,16).

« C'est la Résurrection pérenne, elle ne suit pas le trépas.

« Le corps spirituel obéit déjà à l'Esprit Divin qui nous entraîne dans ce futur tant espéré : Vivre déjà de Dieu dans cette Résurrection pérenne. Doucement, nous voyons ce que Dieu nous promet : la Gloire de Dieu…

– la dictée vocale écrit : « l'Heure de Dieu » –

…dans la joie de cet Évangile Nouveau qui s'ouvrira pour tous ceux qui l'espèrent, le désirent et l'attendent dans l'Amour et la Foi en Dieu.

« C'est l'Évangile du Retour en Gloire de Jésus

– je jure sur l'Évangile que la dictée vocale a écrit : « du Retour en Heure » –  

…C'est l'Évangile du Huitième Jour

qui annonce le face à Face avec JESUS Christ, Notre Bien-Aimé.

JESUS Christ…  

– « crie », dit la dictée –

Amen »

JNSR

+ + +

 

Voilà qui décoiffe pas mal, non ? « Découvre », corrige la dictée, toujours attentive et bienvenue

 

                                   Jonas Jorda

(avec l’aide bienveillante et scrupuleuse de Dragon Naturally Speaking)

09.04.2008

Qu'est-ce que l'ontothéologie ?

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duns scot

 

Sous la plume de Heidegger l'expression ontothéologie signifie que l'on a dénaturé l'être en l'identifiant à Dieu. Depuis Platon en effet, dit notre philosophe, on a confondu l'être et l'étant. Et de là, on a soutenu que s'il y avait un être au-dessus des étants, cet être était Dieu – et qu'en réalité, cet être était lui-même un étant, l'étant suprême. De là, l'être lui-même, l'être de Heidegger, est passé à la trappe, pour tomber dans le célèbre oubli qui allait faire la célébrité de son inventeur.

 

À l'occasion de ces manœuvres, on a alors mélangé l'ontologie, science de l'être, et la théologie, science de Dieu, de sorte qu'on allait finir par arriver à l'ontothéologie. Pour Heidegger, la science de l'être et la science de Dieu doivent être totalement séparées.

 

Il y a une autre conception de l'ontothéologie, celle de Lévinas. Lévinas qui, non sans humour, prend la défense de Dieu contre la « pureté » de l'être. À l'envers même de Heidegger, Lévinas n'est pas loin de dire qu'on a souillé Dieu en le mêlant à l'être. Dans son style questionnant, il demande : a-t-on pris l'être pour Dieu ou Dieu pour l'être ? Dieu n'est-il par l'autre de l'être ? Penser Dieu comme fondement de tous les étants, en le posant pour l'être autre, est-ce mal penser de l'être ou est-ce mal penser de Dieu ? Dieu n'est-il pas au-delà de l'être ?

 

Dès lors, et si nous voulons échapper à l'ontothéologie au sens de Lévinas, nous devons nous rendre sur un plan éthique, plan de la relation sur lequel « la transcendance de Dieu ne peut se dire ni penser » – car pour le philosophe, Dieu est « nuit ».

 

On retrouve ici la voie négative inaugurée par le pseudo-Denis – voie qui d'ailleurs, par le secours de l'analogie, est aussi celle du thomisme. L'analogie en effet, loin de confondre l'être et Dieu, nous permet de parler de l'être de Dieu, mais seulement de façon négative. En ce sens, il paraît difficile de qualifier le thomisme d'ontothéologie, pas plus au sens de Lévinas qu'au sens de Heidegger.

 

Or, c'est dans un tout autre sens que nous prenons le terme d'ontothéologie. En effet, ce que nous désignerons sous ce nom n'a pas pour but de dénoncer la conversion subreptice des objets des deux sciences, à savoir l'être de l'ontologie et le Dieu de la théologie, bien au contraire, il s'agit de mettre en valeur la nécessité d'un certain recours à la théologie pour éclairer les problèmes de l'ontologie – et en particulier, pour éclairer les turbulences qui se manifestent au niveau de certains états-limites de l'être.

 

Autrement dit, l'ontothéologie que nous voulons présenter est une position philosophique nécessaire, qui doit être défendue pour sa pertinence propre.

 

Du coup, nous partons de la position philosophique de Duns Scot qui est ontothéologique au sens que nous voulons introduire.

 

C’est ce point que nous voulons éclairer.

 

                                Jonas Jorda & Jean-Louis Bolte

Avertissement !!

On m'a prévenu qu'il était impossible d'exporter nos textes sur papier pour les lire tranquillement. Je pense avoir remédié à cet inconvénient. Il vous suffit donc, si vous voulez tirer un texte, de le mettre en surbrillance sans les marges, de le copier, et de le coller sur votre traitement de texte.

                           JJ

26.03.2008

six thèses sur la mystique chrétienne

 
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§§§ 

 

Thèse 1 : seule la mystique chrétienne est une mystique personnelle.

La mystique dont je parle est la mystique chrétienne (et s’il m’arrive d’évoquer la mystique orientale, je parle des chrétiens d'Orient). C'est que la structure en jeu ici est fondamentalement différente (je dis fondamentalement) de celle qui est en jeu dans les autres aires religieuses.

Dans la mystique chrétienne il y a relation à un Autre. Je mets une majuscule pour présenter le même grand Autre que les auteurs contemporains (en particulier athées), et ce pour pouvoir du coup affirmer à la face de ces mêmes auteurs que, contrairement à ce qu'ils soutiennent, la place du grand Autre n'est pas vide. Elle n'est pas destinée à des comités d'éthique comme on fait aujourd'hui.  

Si on l'appelle l’Autre, c'est parce que c'est un Dieu vivant, celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob certes, mais c'est aussi un Dieu trinitaire, c'est-à-dire personnel : sa place n'est pas vide, mais toujours occupée par une au moins des trois Personnes. De sorte que nous ne vivons, ne respirons, ne connaissons et n'aimons que dans cet Autre comme nous allons l’apprendre de la nature qui vient.

Où l’on voit qu'il n'y a rien de plus subjectif que cette position de la mystique chrétienne puisqu'elle se situe nécessairement par rapport à cet Autre. Et en même temps, rien de plus réel, si l’on nous accorde son existence.

Plus précisément encore, nous parlerons d’aventure personnelle ou mieux interpersonnelle de la mystique chrétienne – considérant que c'est l'Autre qui est à la manœuvre et que moi qui suis embarqué, disons cela pour simplifier, ne puis que consentir ou refuser. 

 §§§

 

Thèse 2 : la voie mystique n’est pas la voie initiatique.

Il faut d'abord distinguer la voie mystique de la voie initiatique. Le critère essentiel de la différence entre ces deux voies est le suivant : dans l'expérience mystique, Dieu « descend » vers l'homme, toute l'initiative est de son côté, alors que dans la voie initiatique c'est l'homme qui tient le manche ; le mystique est passif, l'initié actif.

Dans l'expérience mystique, l'homme s'inscrit dans une passion.

À tous les sens du mot : et d'abord parce que le préalable incontournable à toute expérience de ce genre, la condition absolue nécessaire à toute connaissance de Dieu est la charité, comme le souligne par exemple la mystique cistercienne. Mais aussi parce que l'expérience mystique concrète se présente a priori comme un chemin de croix.

Par contre dans l'expérience initiatique, Dieu est un principe avant même toute manifestation ou révélation : c'est ce qui fait de cette expérience une expérience gnostique, c'est-à-dire la recherche d'une connaissance dite « métaphysique » qui rejoindrait un savoir primordial un et universel.

§§§

 

Thèse 3 : la mystique n’est pas une question théorique mais un réel.

Un réel, c'est-à-dire une réalité à vivre. Un réel balisé par un certain nombre d'étapes concrètes et tout à fait susceptible de description.

Pour faire cette description, Sainte Thérèse par exemple prend l'image du château intérieur et de sept demeures successives à y découvrir. Saint-Jean de la Croix, de son côté, a proposé son propre timing autour de la notion des nuits mystiques.

Mais plus près de nous, nous avons la formidable somme de théologie ascétique et mystique du père Marie-Eugène – le père Marie-Eugène qui est mort en 1964 en odeur de sainteté. Nous trouvons dans ce travail de toute une vie de carme la phénoménologie la plus précise qui soit de la « montée au Carmel », c'est-à-dire une description extrêmement fine, étape par étape, de la réalité de la mystique chrétienne.

Les deux premières pages de ce livre extraordinaire qui en compte plus de 1000 sont déjà d'une profondeur saisissante : il s'agit d'un tableau synoptique qui met en parallèle le plan de l’ouvrage avec les demeures thérésiennes et la terminologie des nuits de Saint Jean. Par exemple : quatrième demeures/nuit des sens ; cinquièmes demeures/union de volontés ; sixièmes demeures/nuit de l'esprit ; septième demeures/mariage spirituel, union transformante.

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Père Marie-Eugène

§§§

 

   Thèse 4 : la mystique est le chemin objectif d'une mutation subjective.

La mystique est-elle une dimension subjective ? Certainement, mais il paraît surtout que c'est le chemin objectif d'une mutation subjective.

Il y a en quelque sorte passage programmé du vieil homme au nouveau, c'est-à-dire du moi « psychique » (Saint Paul) au moi « divinisé ». Et je pèse mes mots. À ce sujet, je signale à ceux que cela intéresse qu'une de nos prochaines notes sur ce blog portera sur la différence entre « guérison psychique » et « guérison spirituelle ».

Il y a plus : cette mutation subjective, nous sommes tous appelés à la vivre, à la vivre concrètement – libre à nous de répondre ou non à cet appel. Mais souvent la porte qui s'ouvre comme invitation dans cette voie est la porte de la souffrance. Évidemment, dans le monde des frères (mais sans père), où la souffrance est considérée comme un mal (à la façon cartésienne), l'invitation est de plus en plus rarement entendue. Et la porte de la mystique, faute de formation religieuse, en particulier chrétienne, adéquate, est refermée par nous avec horreur.

Mais dans la mystique (surtout chrétienne) c'est comme en physique quantique, ce qui est observé dépend de la position de l'observateur.

Prenons un exemple : la maladie (ou de façon générale, le coup dur). Suivant mon désir, je vais changer sa nature : soit je la déteste et je la vois comme un mal (voire comme LE mal, comme on le fait de plus en plus aujourd’hui), soit je la « comprends » comme une nuit mystique (c'est le cas courant d'une nuit des sens), comme une misère nécessaire (je lui donne le sens de la croix) et je me résous à la supporter (ce qui ne veut pas dire que je ne me soigne pas). De quoi aurais-je peur, puisque Dieu est avec moi ?

Bref, mon désir me met sur le chemin, c’est-à-dire me livre le sens de ma souffrance.

§§§

 

Thèse 5 : pour parler de la mystique les mots nous manquent.

Comme on l’a déjà dit (thèse n°2), on peut écrire sur la mystique, c’est-à-dire la considérer comme un objet de connaissance mais il y a une difficulté propre à sa nature même : elle est inintelligible si on ne la vit pas, en même temps qu'impénétrable si on ne porte pas sur elle le regard de la foi.

Ainsi si vous essayez de comprendre la nuit de l'esprit , par la lecture par exemple, sans au moins la désirer un peu, le livre vous tombe des mains.

Essayez de lire Le Château Intérieur : vous avez très rapidement l'impression d'être au cœur d'une forêt d’une densité inextricable. Ce n'est qu'à la longue qu'on avance un peu. Les mots se dérobent sans cesse.

Mais il y a plus : celle qui tient la plume, ici Sainte Thérèse, ne cesse elle-même de dire que les mots lui manquent. Il y a défaillance symbolique radicale. Cette défaillance de l’écriture est différente de la défaillance de la lecture qu’on vient d’évoquer.

Traditionnellement, en effet, on considère la mystique comme la voie négative, c'est-à-dire celle qui permet de connaître Dieu par ce qu'il n'est pas : les mots humains sont impuissants à nommer Dieu, qui dès lors ne peut être connu que négativement -- on parle aussi de voie anagogique : par exemple, il n'est pas simplement bon, mais suréminemment bon. Cette conception qui date du pseudo-Denis (IVe siècle) semble s'être vérifiée dans les écrits mystiques les plus connus.

On peut toutefois se demander aujourd'hui, dans une conjoncture historique où des signes sont donnés, en particulier signes prophétiques, d'un certain dévoilement du divin, si cette thèse reste valable et si on ne peut penser que Dieu nous permet de parler de lui de façon non plus négative, mais dans une certaine mesure dans la pauvreté de nos mots humains. Voir à ce propos notre thèse 6.

§§§

 

Thèse 6 : la mystique chrétienne est en passe de devenir non une expérience personnelle et singulière mais l'expérience de tous : une expérience universelle.

Nous nous trouvons dans une passe historique unique dans laquelle le grand Autre va frapper à la porte non pas de tel ou tel en particulier, mais de tous en même temps. La chose ne peut plus être seulement individuelle. C'est l'affaire de la communauté. Communauté qui est fermée comme une marmite depuis la foutaise du Contrat Social et qui va devoir renouer, qu'elle le veuille ou non, le lien qu'elle a rompu il y a quelques siècles.

 Le renouer par un dévoilement universel.

C'est en particulier pour parler de ce dévoilement que j'ai ouvert ce blog, mais comme il s'agit de parler essentiellement à des couches intellectuelles, gens à la tête dure et à la foi chichiteuse (je me compte évidemment dans le lot), je suis obligé de le prendre de haut pour ne pas passer pour un illuminé, c'est-à-dire de montrer la patte blanche de la « culture », culture dont j'ai pu dire il y a deux ou trois notes tout le mépris que j'en avais.

D'où la thèse implicite qui soutient cet ensemble :

une partie de ce qui aujourd'hui est grâce est appelé à devenir nature demain.

JJ



 

21.03.2008

souffrance et prophétie

 
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Jonas et moi étions embarrassés pour amener ici une question qui nous tient particulièrement à coeur et qui est celle du prophétisme. Nous profitons du calendrier liturgique pour l'introduire dans notre blog. Et à la faveur du Vendredi Saint, nous vous présentons ces pensées mariales sur la souffrance.

§§§

Deux mots d'introduction sur cette question du prophétisme que nous considérons comme décisive non seulement dans le dispositif judéo-chrétien, mais encore dans celui de la pensée contemporaine. Et pas seulement dans le sens où l'entend Léo Strauss qui entend conserver une tension "entre Athènes et Jérusalem".

Il faut tenir pour stratégique l'intervention de Spinoza sur la question du prophétisme dans son Traité Théologico-politique. Et il est vrai que sur ce point particulier, on ne trouve guère dans la philosophie contemporaine que des penseurs juifs, à commencer par Hermann Cohen, pour élever une protestation contre la critique de Spinoza.

J'ajoute que, à ma connaissance, certains milieux thomistes ne paraissent pas non plus avoir tiré les conséquences philosophiques de la recrudescence du phénomène prophétique à partir du milieu du XIXe siècle. Il semblent au contraire résister énergiquement à tirer lesdites conséquences. J'ai eu l'occasion de constater personnellement ce phénomène « d'agnosticisme thomiste » qu'Étienne Gilson évoque quelque part dans son Duns Scot : il est vrai que Duns Scot pose pour sa part ce problème à nouveaux frais.

La position de ces thomistes, par ailleurs gens fort savants et admirables,, exceptionnels connaisseurs d'Aristote et de Saint Thomas, comme vous pouvez le constater si vous allez vous promener sur les forums du Grand Portail Saint Thomas d'Aquin, est grosso modo la suivante : on ne peut mélanger théologie et philosophie car la philosophie s'occupe de la sphère naturelle et la théologie de la sphère surnaturelle.

En effet, selon Aristote, la nature nous est donnée tout entière et dans toute sa perfection dans le monde présent. Si un philosophe peut dire quelque mot sur la sphère surnaturelle ce ne peut être que par analogie. Pas question d'importer des données théologiques, c'est-à-dire des données de la Révélation , dans le domaine philosophique. Pas question de parler de « métaphysique de l'Exode » ou de « philosophie chrétienne » comme faisait Gilson ou Maritain -- ce dernier pour d'autres raisons il est vrai.

§§§

L'objection de Duns Scot à un tel point de vue est la suivante : le Philosophe, c'est-à-dire Aristote, ne pouvait pas savoir que la nature était blessée par la Chute. Personne ne pouvait le savoir naturellement, il fallait le secours d'une information d'origine externe, c'est-à-dire d'une information par voie révélée (prophétique). Et Aristote n'a pas connu la Révélation.

Question : est-il rationnel de rejeter une information décisive qui nous est donnée sur la nature sous prétexte qu'elle n'est pas naturelle par soi, alors même qu'elle semble se vérifier par la présence du mal dans le monde et se voit confirmée au fil du temps par la réalité historique ? Une conséquence que nous tirons pour notre part de cette conclusion de Duns Scot, c'est que la nature n'est pas achevée dans sa perfection, contrairement à ce que soutient la rationalité philosophique : par conséquent, si c'est une nature blessée, non achevée, il est peut-être opportun de penser qu'il y a une nature qui vient, nature en voie de guérison.

§§§

Il faudra revenir, et longuement, sur ce tournant scotiste de la pensée. Il nous suffit ici de savoir qu'au sens de Scot, il existe une controverse, disons « idéale », entre philosophi et theologi, c'est-à-dire une controverse qui a lieu non pas entre deux disciplines, mais entre deux types d'hommes. L'enjeu de la dispute porte sur la question de savoir qui peut, du philosophe ou du théologien, rendre le mieux raison du bonheur de l'homme. Les deux disciplines se disputent en effet le privilège exorbitant, puisqu'il n'est pas sans effet sur le gouvernement de la Cité , d'indiquer à l'homme le chemin de sa jouissance dernière -- voire de le conduire vers cette jouissance.

Ce qui est en jeu c'est un état de la question qui tient exactement au type d'approche que je peux avoir sur l'être. Si je suis un philosophe je vais considérer le monde sous l'angle de la perception sensible que j'en ai et à partir de là je m'en remettrai au progrès naturel de ma raison qui va l'amener à la conclusion que l'être ainsi perçu est achevé et parfait.

Mais si je suis un théologien, ce que j'appréhenderai a priori ce sera l'Autre. L'Autre qui me prévient de ce que je n'aurais jamais pu savoir autrement, c'est-à-dire que la nature qui se présente à moi est blessée (à commencer par ma raison, point à expliquer à l'occasion) et que je suis invité à participer à sa guérison -- guérison dont dépend mon bonheur.

Et quand l'Autre me dit qu'il y a une nature qui vient et qui sera une nature guérie, il me semble raisonnable et rationnel de tendre l'oreille.

À ce moment-là, je comprends qu'entre naturel et surnaturel il n'y a pas coupure mais continuité et que certaines dimensions que j'appelle surnaturelles aujourd'hui seront pour moi naturelles demain.

§§§

C'est précisément ce que nous promettent les prophéties, en particulier les prophéties mariales contemporaines.

§§§

Les extraits prophétiques que nous vous présentons ci-dessous proviennent d'un message de la Vierge Marie donné le 14 mars 1964 à Kérizinen en Bretagne à Jeanne-Louise Ramonet, une pauvre femme qui vivait avec une vache, dans ce hameau de trois fermes, seule et en mauvaise santé, par ailleurs personne de bon sens et de grande piété. Celui qui ne comprend pas l'amour de Marie pour la pauvreté ne comprend rien au christianisme. Celui-là peut dire qu'il est chrétien quand il ressent lui-même cet amour. Bref.

§§§

Le message que nous citons porte sur la valeur de la souffrance. C'est un choix naturel en ce jour de Vendredi Saint. La référence bibliographique est ici : Kérizinen de Raoul Auclair, aux éditions NEL, 1968.

 

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La Vierge Marie nous parle :  

 

« Que votre foi et votre amour repentant vous fassent revivre les scènes douloureuses du grand mystère de votre salut et vous aident à mieux comprendre le prix de la souffrance et de la croix. »

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« Ce n'est pas Dieu qui a créé la souffrance et la mort : c'est l'homme qui les a introduites par le péché. Dieu est la vie ; le péché le rejet de Dieu. Mais quelle merveilleuse trouvaille de l'Amour du Seigneur, de transformer en instrument de salut ce fruit naturel du péché, la souffrance ! Elle devient purification pour qui la prend chrétiennement, s'efforçant de comprendre et d'accepter l'intention de Dieu. »  

« La souffrance est une maîtresse de sagesse divine. Elle vous aide à vivre dans votre foi, dans votre espérance et votre amour de Dieu seul. Elle est nécessaire à qui veut entrer dans la joie de Dieu. »  

« Quand vous souffrez, pensez au Christ qui, si près de vous, vous regarde, vous aime et se penche vers vous pour donner un sens à votre souffrance. Car, depuis le Christ, la souffrance n'est plus un phénomène angoissant, mais une ressemblance, une bouleversante élection. »

« Les persécutés, les innocents, les affligés, les méconnus peuvent reconnaître, dans le Christ, la plus sainte, la plus noble image de ce qu'ils sont devenus. »

« Souffrir est un pouvoir inouï qui vous est conféré ; non une mutilation, non un échec, mais une victoire. Le corps du Christ, désormais, c'est vous. Il faut que vous continuiez de souffrir pour entrer dans la gloire, y soulevant ceux que le Père vous a confiés. »

« Si votre pèlerinage terrestre est ponctué par les stations de la voie douloureuse que Jésus lui-même a suivie, vous savez aussi que cela vous permet de voguer vers le rivage de l'éternelle lumière et de la joie sans fin. Il faut souffrir et mourir avec le Christ pour vivre avec lui. »

« Les joies que vous éprouvez peuvent vous tromper, mais les croix jamais (...) »

« Ne soyez pas dans la tristesse si la souffrance est votre partage, mais qu'une grande joie habite vos coeurs puisque, d'avance, vous savez que la victoire vous est acquise : elle prend sa source dans le Christ ressuscité (...) »

« Faire rayonner la joie sur terre, c'est rendre témoignage au Christ ressuscité. C'est éveiller en vos frères le désir d'en connaître le secret, la soif de la partager avec vous. »

 

  ┼ ┼ ┼

 

Évidemment, c'est un peu dur... surtout lorsque on voit la manière presque affolée dont le monde des frères nous présente la souffrance, en la dissimulent le plus possible, un peu comme on balaie des ordures pour les glisser sous le tapis...

Seulement, la souffrance est indissolublement liée à la vérité, et vice versa. Comme dit Marie : « Les joies peuvent vous tromper mais pas les croix ».

 

                                                    JLB

18.02.2008

création et évolution

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§ 

Créationnisme et évolutionnisme

Le catholicisme n’est pas un « créationnisme » au sens où ce terme s’applique dans certains courants du christianisme américain. Le mot « créationnisme » peut avoir aujourd’hui deux sens : soit qu’on parle précisément de tel mouvement traditionnel américain, par ailleurs fort récent ; soit qu’on parle de la métaphysique du monothéisme. Dans ce cas le mot créationnisme signifie que l’être du monde ne procède pas de lui-même, mais qu’il dépend d’un autre être – ainsi définit-on un être créé et un être créateur. Si je parle de créationnisme, si j’en parle en tant que catholique, c’est évidemment dans ce second sens. Ce n’est pas parce que je pense que le monde a été créé il y a 6000 ans. La science a par ailleurs largement démontré le contraire. Par contre, la science n’a jamais infirmé que l’origine radicale de l’univers ne tient pas, c’est-à-dire ne procède pas, de son être propre (comme le pensait les Grecs depuis Parménide) –  procède au contraire d’un autre être, un être créateur que les hébreux appelleront Dieu. Si je parle d’évolutionnisme, je ne vois pas de contradiction entre une théorie métaphysique de la création et une évolution possible des espèces. Non seulement je ne vois pas de contradiction, mais je soutiens que la création elle-même, la création tout entière, est engagée dans une évolution globale.


Il y a donc évolutionnisme et évolutionnisme. Considérons d’abord l'accueil fait par l'Église à l'évolutionnisme scientifique – et dans ce sens, le darwinisme scientifique est reconnu comme parfaitement valable du point de vue scientifique (s'il y a des critiques à lui faire elles reviennent à la science) – la mise au point de Jean-Paul II est parfaitement claire là-dessus.

D'un autre côté, il existe dans le catholicisme une philosophie proprement « évolutionniste » qui puise dans la Révélation elle-même. Non seulement elle n'est pas contradictoire avec l'évolutionnisme scientifique, mais elle en éclaire encore le sens et plus, elle l'inscrit dans son propre mouvement en concevant l'univers comme se trouvant dans un régime de création continuée par l’effet d’une information toujours nouvelle qui ne cesse de soutenir et de développer son expansion – c’est l’idée d’information créatrice qui est à la base de cette conception évolutionniste.
Autrement dit : le christianisme reconnaît, en parfait accord en cela avec les résultats scientifiques du siècle, la dimension génétique, ou historique, ou encore évolutive du réel.

§

L'information créatrice

Dans cette conception philosophique l'idée d'information créatrice se détriple :

– vous avez d’abord l'information de la matière qui ne cesse d'affluer : c’est évidemment ce niveau de réel que la science examine à la loupe. À ce niveau, le mot « information » désigne aussi bien le sens métaphysique de forme (opposé à matière) que le sens physique de morphologie. Sur ces questions, on consultera l’ouvrage magnifique que Claude Tresmontant a écrit en 1972 : Sciences de l’Univers et Problèmes  métaphysiques.


– d’un autre côté il y a l'information donnée à notre intelligence pour nous permettre de participer à cette création cette deuxième sorte d'information c'est l'information prophétique. Elle ne passe certes pas par nos sens, mais est communiquée directement à notre intelligence. Nous pouvons la refuser, la nier (comme fait Spinoza), voire la moquer (comme fait notre temps), mais en tant qu'information elle a rapport avec la vérité. Et pas seulement avec des vérités que nous imaginons.

- Enfin, il y a un troisième niveau proprement mystique, et qui ne s’applique plus à la matière, qui  s’adresse encore pourtant, quoique de façon associée, à mon intelligence comme à mon corps, mais qui  s’exerce principalement sur mon esprit. Cette information mystique, elle n’est pourtant ni abstraite et « théorique », ni insaisissable et éthérée, puisqu’elle a une forme. Cette forme, elle vient sans cesse à ma rencontre, c’est la forme qui vient m'individuer et qui donc m'apporte un surcroît d'existence. Cette forme, c'est l'Autre lui-même qui vient à ma rencontre, l'Autre en personne qui vient me revêtir de lui-même, qui vient m'adouber – cette forme, c'est le Christ. Processus de divinisation par lequel nous nous conformons au Christ via la croix et par lequel nous nous préparons à passer du plan de l’être créé au plan de l’Unique incréé.

Trois niveaux génétiques donc, qui tressent entre eux une évolution globale.

Déblayons un peu le terrain.

 §

Une évolution individuante

Certes on peut très bien ne considérer que le premier niveau, le niveau naturel, comme on peut ne considérer que le niveau psychique ou même seulement le niveau spirituel qui est le niveau mystique. Il est possible et d'ailleurs parfaitement légitime de considérer séparément chacun de ces niveaux. Et on n'a pas manqué de le faire : pour en revenir au niveau mystique, considérons par exemple la somme que le Père Marie-Eugène de l'Enfant Jésus a consacré à la théologie mystique aux éditions du Carmel. Sa précision, sa finesse, sa robuste structuration on fait son autorité.

 

D'un autre côté, ne considérer chacun des niveaux que dans sa stricte autonomie ne peut suffire à comprendre l'ensemble de la réalité. Il est opportun de s'intéresser aussi à la question des rapports qu’entretiennent ces niveaux : tressages, interactions, coordinations, coopérations, subordinations et ainsi de suite. Sur la base de ce que les trois niveaux ont de commun, la notion d'information, les rudiments les plus élémentaires de théorie de l’information nous obligent en toute rigueur à supposer un émetteur qui les délivre – et cet émetteur ce ne peut être l’être créé (le "récepteur"), mais l’autre être, l’être créateur, celui qu’on nomme l’Autre créateur.

 

Toutes ces communications d’informations tendent à la longue vers un seul but : amener l'être, et en particulier l'être humain, à son plein développement.

 

§§§

 

Si nous observons maintenant ce par quoi nos trois niveaux diffèrent, nous approchons quelque chose de plus profond encore, à savoir le pourquoi de toute cette dynamique globale. Récapitulons.

 

Le premier niveau est celui dans lequel de l'Autre créateur injecte ses informations créatrices. Ce premier niveau est celui de l'être naturel. Le fait que ces informations s'enrichissent sans cesse et projettent la réalité naturelle vers une complexité croissante, et que l'humanité soit placée à la pointe extrême de ce progrès, montre clairement que nous avons affaire à une finalité.

 

Le deuxième niveau est celui dans lequel l'Autre créateur injecte ses informations prophétiques. C'est le niveau de la Révélation : il s'adresse à l'intelligence humaine. C'est que cette information ne peut être donnée à travers le réel naturel – l'homme peut connaître le réel naturel grâce à son intelligence, mais le réel naturel ne contient pas (ne peut pas contenir) les réalités révélées, et si l'Autre créateur veut communiquer ces informations il faut qu'il le fasse par un autre voie : il a donc choisi la voie prophétique par laquelle il exprime le projet qu'il a pour l'humanité. Et ce projet porte non seulement sur la réalité naturelle, mais encore il la déborde au-delà de toute réalité imaginable.

 

Le troisième niveau est celui des réalités particulières, avant tout les réalités humaines dans lesquelles l'Autre créateur dispense ses informations mystiques. Réalités humaines, c'est-à-dire les communautés, les nations, l'histoire des hommes, et ainsi de suite, mais avant tout les personnes. Par son action mystique, l'Autre créateur modèle chacun de nous, non pas « l'être extérieur » mais « l'être intérieur », le modèle selon la forme christique particulière, singulière, unique, qu’il lui a réservée, le modèle évidemment dans la mesure où nous l’y autorisons.

 

Il y a là la pointe ultime de l’individuation humaine.

 

§§§

 

Ces remarques qui me semblent élémentaires pour n’importe quel paroissien un peu profond, c’est-à-dire qui prie de bon cœur et qui fréquente Jésus-Eucharistie, apportent un démenti catégorique aux affirmations irréfléchies qu’on peut lire sous la plume de tel ou tel théologien postmoderne. Par exemple Hans Küng : « Théorie du big bang et foi en la création, théorie de l’évolution et création de l’homme ne se contredisent pas, mais il est impossible de les harmoniser » in Petit Traité du Commencement de toutes choses (Le Seuil, 2007).

 

Nous venons de montrer exactement le contraire : non seulement ces dimensions ne se contredisent pas mais elles s’harmonisent merveilleusement.

 

§§§

 

 

Tout se passe donc à la fin comme si l’être créé tendait à sortir de lui-même, comme s’il possédait des états-limites sur la ligne desquels il était éprouvé : la croix vient témoigner de ces états-limites et de ces épreuves.

D’un autre côté cette torsion subie par l’être sur ses interfaces créé/créateur, suggère cette hypothèse pour le moins excitante : et si ce qui est grâce aujourd’hui devait devenir nature demain.

§§§

 

 et si ce qui est grâce aujourd’hui devait devenir nature demain ?                                              

                                            J-L. Bolte

08.02.2008

Sur la laïcité


 

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Le principe de la laïcité

Le principe de la laïcité est évidemment une affaire piégée, puisque la laïcité consiste à soustraire les peuples au point de vue mystique et à les plier à la démocratie des mœurs.

 

Ce qui veut dire que la laïcité vise à ramener les peuples dans le giron de la bêtise, sous le gouvernement de la jouissance – où, si l'on préfère, de fermer les yeux sur ce qui vient parce que ce qui compte, c’est ce que l’on tient et non ce qui vient.  Mais ce qui vient c'est le désastre.

 

Bref : la laïcité est à la fois illusion, parce qu'elle mène au désastre, et mensonge, parce qu'elle désire le désastre.

 

Comme toujours, lorsque cela vient de l’idéologie des Lumières, l’affaire se joue au niveau des mots. À l’origine, c’est-à-dire dans l’Évangile, l’idée de laïcité exprimait la nécessité de « distinguer » deux plans différents pour mieux les accorder : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », dit l’Évangile.

 

Chacune à leur niveau propre, la cité terrestre et la cité céleste ont à se développer – ce qui ne veut pas dire que leur développement est indépendant, puisque les deux cités s’articulent par le biais de la loi morale, et que la cité céleste se tient au gouvernement final des choses – en tant que visée ultime de toute politique (ou encore : en tant que lieu ultime du bien commun). En ce sens, César lui-même n’échappe pas au « rendez à Dieu ce qui est à Dieu  » et sa mission consiste précisément à gérer ce bien commun. Le bien commun, c’est-à-dire la totalité du bien de l’homme : matériel et spirituel.

 

Or cette vérité, César n’a plus envie de l’entendre. César veut désormais gérer à sa façon la cité terrestre.

 

Main basse sur l’être

Par la grâce d’une « avancée républicaine », le mot « distinguer » a été refoulé – a été escamoté faut-il dire plutôt – derrière le mot « séparer ». De la « distinction » des deux ordres de cité, on est passé à la « séparation » de l’Église et de l’État. Mais si là on distinguait pour unir, on sépare ici pour diviser.

 

De quoi s’agit-il en réalité ? À la fin, il s’agit de retirer à l’Église la finalité dans laquelle elle nous inscrit, pour remettre à l’État moderne la charge de notre être. C’est parce que se dessine maintenant clairement l’enjeu fondamental de toute l’affaire qu’on peut en cerner les tenants et les aboutissants.

 

L’enjeu : César veut faire main basse sur l’être.

 

Qu’est-ce à dire ? « Faire main basse sur l’être » veut dire s’emparer de ses différentes dimensions : de son essence de manière à pouvoir le refabriquer, de son existence de manière à pouvoir l’étrangler à l’occasion – comme on le voit avec l’abattage de masse des petits bébés ; de son origine même de manière à pouvoir officiellement la nier. Toutes choses que désire ouvertement César et devant quoi l’Église catholique devrait s’interposer. Devant quoi, au plus, l’Église française s’est faiblement agitée.

 

« Faire main basse sur l’être » signifie donc pouvoir déconstruire la structure métaphysique du réel et la reconstruire à son gré. On pose que l’être n’a aucune orientation, et on s’en empare pour le réorienter à son gré.

 

Ainsi, la personne se module-t-elle en individu, elle se psychologise, se sociologise, devient économicus ; l’individu se décline à l’occasion en chose, comme il arrive à l’animal ou au fœtus ; et à la fin, toute chose ou objet devient irrésistiblement produit, de façon d’autant plus inéluctable que c’est bien le  profit capitaliste qui mène tout le bal.

 

 

L’énoncé final de la laïcité

 

 

Faire main basse sur l’être impose donc à César d’écarter ce qui pourrait s’interposer devant ce projet et en particulier toute opposition religieuse qui soulèverait une objection radicale. Et qui pourrait se révéler de mauvaise pratique.

 

Autrement dit, aux yeux de l’État, il n’est plus acceptable que l’Église continue de soutenir les énoncés qui fondaient son autorité, à savoir :

  • que, dans son autonomie, l’État reste soumis à une loi morale qui transcende son pouvoir ;
  • que le catholicisme est la vraie religion et qu’il est ainsi seul garant de la vérité, puisqu’il la tient de la bouche même de l’Autre.

 

§§§

 

Soyons clairs : nous nous trouvons dans une situation antagoniste. L’Église s’appuie, du moins en principe, sur une position civilisatrice qui est celle du judéo-christianisme. L’État laïque, quant à lui, projette de déconstruire cette civilisation pour bâtir sur ses ruines. Au-delà même du politique, il s’est donné une tache civilisatrice – un « programme civilisateur » qui, de toute façon, s’appuie sur la déconstruction incontournable de la loi mosaïque.

 

Ce qu’exprime la laïcité de façon toujours plus nette, c’est qu’il n’est pas question qu’on puisse s’y opposer.

 

La laïcité ne veut pas de loi morale, elle ne veut pas de la vérité. Elle est à elle-même sa propre vérité.

 

C’est ici que joue la séparation décisive, la séparation qui porte sur le joint vif de la civilisation à détruire. Car l’État moderne a besoin de se séparer officiellement de l’Autre créateur. Et c’est précisément pour cette raison qu’il a besoin de cet énoncé véritablement fondateur, quoique inconscient et refoulé, de la laïcité moderne, à savoir :

 

L’Autre n’existe pas.

 

Énoncé qui, loin de dire simplement que « Dieu n’existe pas », projette devant nous un horizon psychotique de désastre – et qui, pour cette raison, appelle commentaire.

 

                                                                 JJ

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