13.02.2009

la raison de l’Autre III : à propos de l’argument d’autorité

  

 

 

Un fragment de Pascal sur la question du savoir de l'Autre

 

En 1647, une vingtaine d'années avant que Spinoza ne publie son Traité Théologico-politique, Pascal écrit un fragment de préface pour un grand Traité du Vide où il traite la question du discernement des arguments d'autorité. Bossuet le publiera en tête de son édition des Pensées, sous le titre « De l'autorité en matière de philosophie ». En voici un extrait qui traite de manière nuancée et classique de l'autorité des anciens – c’est-à-dire du problème des arguments d’autorité. Pascal y soutient qu'on ne peut donner raison « à l'autorité seule au préjudice du raisonnement », mais que d'un autre côté il ne faut pas non plus « bannir [l']autorité pour relever le raisonnement tout seul ».

 

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Il faut d’abord distinguer, dit-il,  entre le savoir qui dépend de la mémoire et celui qui dépend du raisonnement : « S'il s'agit de savoir qui fut le premier roi des Français ; en quels lieux les géographes placent le premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire ? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent ? C'est l'autorité seule qui nous en peut éclairer. »

 

Et voici l'autorité que Pascal prête à la Révélation : « Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme pour montrer l'incertitude des plus vraisemblables, il suffit de montrer qu'elles n'y sont pas comprises) ; parce que ses principes [les principes de la théologie – de la Révélation] sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l'esprit de l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s'il n'y est porté que par une force toute-puissante et surnaturelle ».

 

Et Pascal conclut : « Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile ; la raison seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés : l'une [l'autorité] avait tantôt tout l'avantage ; ici l'autre [la raison humaine] règne à son tour. »

 

 

La raison de l'Autre fonde son autorité

 

Si nous revenons à ce moment de la Genèse où nous voyons Dieu interdire à l'homme de goûter les fruits de la connaissance du bien et du mal, nous comprenons maintenant ce que veut dire Pascal lorsqu'il écrit qu'il s'agit là d'une vérité que nous ne pouvons pas connaître par nous-mêmes – vérité toute simple pourtant qui tient en ceci : Dieu donne à l'homme une information qui concerne autant son intelligence que sa volonté. Il s'agit d'une information sur l'être, et plus précisément d'une information négative SUR L4¨TRE.

 

Nous voyons ici à l'œuvre ce que nous ne pouvons que nommer la raison de l'Autre : il s'agit de donner à l'homme une recommandation, c'est-à-dire un savoir sur l'être qu'il ne peut pas connaître – il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas, et dans cet « être » l'homme ne peut s'engager. En effet, un tel mode d'être ferait son malheur. Cette voie impraticable qui est celle de « l’être sur le mode du n'être pas », c'est-à-dire le mal, ou encore, dans notre terminologie, la jouissance en tant que non régulée, – cette voie impraticable donc est la voie du malheur, voie que l'homme ne peut connaître s'il n'en fait l'expérience. Ce que l'Autre lui conseille d'éviter, car, bien entendu, pas besoin de pratiquer le malheur pour savoir qu'il ne faut pas le pratiquer.

 

Le sens de l'intervention de l'Autre dans la Genèse est donc celui-ci : il prévient l'homme qu'il existe une voie d'expérience dans l'être qui est la voie de la ruine. À celui-ci de se le tenir pour dit.

 

Alors, si l'explication donnée à l'homme est raisonnable et rationnelle, pourquoi celui-ci prend-il malgré tout cette voie, la voie de la ruine ? Bien entendu, ce n'est pas la seule question qui aujourd'hui nous vient à l'esprit. Il y en a bien d'autres. Et par exemple celles-ci : pourquoi fait-on le mal sachant qu'il ne faut pas le faire ? Pourquoi considère-t-on aujourd'hui qu'aucune autorité n'est à même de s'imposer à la raison humaine ? Et ainsi de suite. 

 

Nous ne devons pas perdre de vue ceci : si l'Autre s'adresse à notre intelligence et à notre volonté, il est évident que l'appel de la jouissance (l'appel du mal) n'interpelle que notre volonté – et la jouissance se présente à celle-ci comme séduction, laquelle n'est rien d'autre à proprement parler qu'un affaiblissement de la volonté plutôt qu’un appel à elle : la jouissance en effet à besoin de s’appuyer sur l’apparence du désirable, et c’est bien naturel puisqu’elle vise à nous mener vers son objet qui, en vérité, n’existe pas.

 

Nous voyons ici comment la raison de l’Autre, de l’Autre de l’amour s’entend, fonde son autorité, une autorité que nous devons considérer comme autorité objective sur la réalité. Tout ce que nous pouvons faire vis-à-vis de cette autorité c’est l’accepter ou la rejeter. La modernité a choisi de la nier, ce qui est d’une incohérence infantile. Et il faut souligner infantile, le mot n’a rien d’exagéré, car si vous dites à un enfant de ne pas toucher le four qui est brûlant, il peut toujours nier le fait, s’il le touche il se brûle. C’est de cette façon qu’a procédé la modernité : elle a nié la voie de la ruine, elle l’a empruntée et la ruine est là.

 

 

LA RAISON DE L'AUTRE EST AMOUR

 

Ainsi la raison de l’Autre fonde son autorité.

 

À ce propos, remarquons que le mot raison désigne la faculté de juger certes, mais que d'un autre côté il désigne le principe d'explication d'une chose, sa raison d'être, c'est-à-dire son fondement. Or, c'est dans le basculement de ces deux sens que se trouve le principe de discontinuité de toute rationalité. Mais c'est aussi dans ce basculement que se trouve le principe d'une construction d'un prolongement continu entre les deux – qui est aussi d’ailleurs prolongement continu entre savoir et bonheur. Nous nous souvenons alors du mot de Gide concernant la mystique : « ce qui présuppose une abdication de la raison ». C'est vrai bien sûr, sauf qu'il faudrait ajouter : abdication de notre raison devant une autre raison.

 

Devant une autre raison ou plus exactement devant la raison de l'Autre. Or la raison de l'Autre, qu'il soit divin ou pas, ne se présente pas à nous, dans son sens premier, à proprement parler comme faculté de juger, mais plutôt comme jugement achevé. Disons comme information. En voici deux exemples qu’on peut rapporter aux deux cas que distingue Pascal : l'enseignement de l'expérience et la prophétie. Dans ces deux cas un savoir nous est communiqué qui appartient à l'Autre et qu'il partage avec nous. J'évoque volontairement l'exemple de l'expérience donnée par la pratique, qui ressemble à la connaissance certaine procurée par le livre dont parle Pascal, sauf que bien entendu, dans sa volonté de modernité, la postmodernité n'a plus aucun souci des leçons de l'expérience. C'est d'ailleurs pourquoi elle se précipite de façon accélérée dans la voie de sa ruine. On ne connaît plus aujourd’hui l'expérience que comme expérimentation. Et expérimentation tous azimuts.

 

Dans le cas de la prophétie le savoir divin devient  information pour nous par le truchement du prophète, Dans chacun de ces cas, si nous voulons acquérir l'information donnée, nous ne pouvons que faire confiance à cet Autre lointain. 

 

En son deuxième sens, nettoyée de toute information, et s'agissant de l'Autre divin, elle se présente comme amour. En effet, il n'y a pas d'autre raison de l'Autre que l'amour. Quelle autre raison peut-il y avoir, une fois écarté l'Autre de la jouissance ?

 

L'Autre de l'amour ne peut soutenir aucun autre connaître en nous que celui de l'amour, puisqu'il n'est pas une chose ou un objet, mais bien une personne. Car s'il était un objet, ce ne pourrait être en tant qu'autre que celui de notre jouissance. Et expérimentation tous azimuts. De sorte qu'à la fin le savoir de l'Autre, de l'Autre prophétique, est savoir de l'amour. Connaissance des voies de l'amour.

 

Ainsi notre raison s'arrête devant celle de l'Autre. Elle ne peut alors évoluer que de deux façons : – soit en passant outre et en disparaissant parce que l'amour en lui, dédaigné, passe inaperçu : dans ce cas l'Autre de l'amour est rabattu sur l'Autre de la jouissance ; -- soit en empruntant le chemin de la raison de l'Autre, question de confiance (de foi),  mais alors l' « objet » de la connaissance est transformé, il tend à devenir amour, son être se colore de l'amour de l'Autre.

 

Hé, qu'avons-nous faire d'un grand Autre muet !... Et pourtant le but du monde des frères (mais sans père) est de promouvoir un grand Autre muet. Donc de liquider l’amour. Bien entendu, la cause finale de cette attitude est la perte générale de la confiance en l’Autre. Mais alors, nous perdons aussi la confiance que nous pouvions placer en tout autrui – et ce pour la placer dans l’argent qui déjà lui-même s'effondre...

 

   JLB, 28 août 08, fête de Saint Augustin

 

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Lucas Cranach

03.10.2008

enquête sur la raison de l'Autre II : bienveillance de la négation

 

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L'Autre nous donne ce savoir sur l'être : il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas -- à l'adopter un tel mode d'être entraîne notre malheur. Pas besoin de faire le mal pour savoir que nous ne devons pas le faire. Pas besoin puisque c'est pour notre ruine. À quoi bon faire l'expérience de la ruine.

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 Dans le monde des frères (mais sans père) la raison de l'Autre est raison de jouissance. Par contre, dans le monde des fils la raison de l'Autre est négation. Or cette négation, loin de manifester un interdit manifeste une bienveillance.

 

Naissance de la négation

 

Les frères ont toujours considéré la raison humaine comme le flambeau éclairant l'obscurité du monde, c'est pourquoi ils se sont donnés le nom de « Lumières », et comme ils incluent dans cette obscurité ce qu'ils appellent superstition, c'est-à-dire la foi, ils ont toujours refusé d'envisager la dimension de la raison de l'Autre autrement que comme raison de jouissance, et dès lors ils ont farouchement combattu pour défendre ce bien soi-disant précieux : l'autonomie de la raison humaine.

 

Mais si, dans le monde des frères (mais sans père), l'Autre ne fournit à proprement parler aucun savoir, il n'en est pas de même dans le monde des fils. Dans le monde des fils, la raison humaine connaît ses limites. Elle les connaît parce que l'Autre les lui a indiquées. Le principe d'une telle communication se trouve dans le premier livre de la Bible, le livre de la Genèse, et dans cette négation qui barre les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal : « Tu ne mangeras pas des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car si tu en mangeais tu mourrais ».

 

Pourquoi « l'arbre de la connaissance du bien et du mal » est-il barré ? Et barré par l'Autre ?

 

Faut-il comprendre qu'il y a là une jouissance interdite ?

 

« Jouissance » doit être entendu ici au sens où l'on prend plaisir à quelque chose, mais aussi au sens où on en a la propriété, la possession, et où on dispose des fruits. Mais il y a encore un troisième sens à la notion de jouissance qui manifeste la mesure même de son rejet par l'Autre, c’est celui de péché. Ce sens indique qu’il s’agit d’une jouissance dont l'homme doit se détourner parce qu'elle fera son malheur. De sorte que si l’homme reconnaît que cette jouissance est barrée, elle devient par cela même le signe de son obéissance à la parole de l'Autre – mais mieux encore : le signe de sa confiance en elle.

 

La négation qui intervient là prévient l'homme de quelque chose qu'il ne connaît pas encore, et qu'il n'a pas à connaître, pour son propre bien : à savoir le mal. Car la « jouissance » qu'éclaire pour nous la négation, c'est le mal en tant que mauvaise orientation dans l'être. Ce que signifie le conseil divin, c'est donc ceci : si tu connais cette jouissance, elle ne te donnera aucun savoir, mais tout ce que tu as à savoir sur elle, c'est précisément qu'il n'est pas nécessaire de la connaître pour savoir qu'elle est le mal.

 

Ce qui est à souligner dans cette affaire, c'est qu'un savoir m'est donné sur le mal, savoir qui ne nous vient pas d'une connaissance acquise par nous-mêmes (par notre propre raison), mais qui nous a été communiquée par la bouche de l'Autre (par la raison de l'Autre) – je veux dire : l'Autre du prophétisme. Car si l'Autre de la jouissance ne nous procure aucun savoir sinon cette souffrance qu'il nous fait connaître à la longue – et c'est pourquoi il ne peut exister comme personne –, nous reconnaissons l’existence de l'Autre du prophétisme dans la mesure même où nous lui accordons ce savoir sur le mal : du mal, on ne peut tirer aucun savoir. Ceci n'est pas le fruit de notre propre rationalité mais de la raison de l'Autre en tant qu’elle nous communique ce que nous ne pouvions connaître : la négation.

 

 

 Lorsque l'Autre communique un savoir

 

Remarquons que ce que nous dit la psychanalyse c'est qu'il n'y a aucun savoir dans l'Autre, et pour cause puisque l'Autre de la psychanalyse n'est pas l'Autre du prophétisme mais l'Autre de la modernité qui se réduit à la fin, comme nous l'avons expliqué, à l'objet de la jouissance. Or, cet Autre de la modernité, il faut tout de même souligner que les modernes l'ont préalablement vidé du savoir qu'il pouvait contenir. Savoir qui, s'il existe, est de nature prophétique : pour être plus clair encore, savoir qui est donné par Dieu dans une Révélation, une communication spéciale, ou encore une parole appartenant nécessairement à un domaine non naturel.

 

C'est Spinoza, qui en réduisant Dieu à la nature, articule fortement dans son Traité Théologico-politique (1670) que le prophétisme ne peut être qu'un phénomène naturel et donc imagination. À partir de là, l'Autre du prophétisme devient silencieux. Conclusion de la modernité : il n'y a de raison que la raison humaine - pensée ici comme raison purement naturelle.

 

Si au contraire nous tenons compte de l’enseignement de l'Autre du prophétisme sur ce que nous ne pouvons pas savoir, à savoir qu'il ne faut pas explorer la voie du mal parce qu'elle est sans issue – si nous tenons compte de cet enseignement qui se présente comme négatif, qui se résume pour nous en loi naturelle, laquelle exprime que si nous voulons adopter la voie proposée par l’Autre du prophétisme, qui est voie de l'amour, nous devons nous plier à la rationalité particulière de ses dix paroles (ce qu'on appelle les dix commandements), – alors il suffit de lui accorder notre confiance.

 

L'Autre du prophétisme nous prévient en effet contre des voies qui nous éloignent des voies de l'amour. La raison humaine connaît une limite précisément en ce point : la raison humaine, en tant qu'elle est mystérieusement blessée, blessée dans sa nature, ignore tout de l'amour. C'est justement pour cela que la raison de l'Autre, communiquée par voie révélée, se propose à elle. Bien entendu, la raison humaine peut refuser ce secours. Mais si elle l'accepte, elle se donne l'extension qui lui manque et étend son propre pouvoir par, si l'on peut dire, un prolongement continu entre son domaine rationnel et le domaine rationnel de l'Autre. Ce prolongement par continuité sera d'autant plus stable que sera grande la confiance accordée à l'Autre.

 

De sorte que le rapport entre foi et raison réside dans cette confiance accordée à la raison de l'Autre. Et par cette confiance même, nous comprenons que la négation que nous communique l'Autre n'est pas à proprement parler interdit mais bienveillance : là où les Lumières désirent voir la sévérité d'une interdiction, les fils voient la réalité d'un précepte.

 

Quiconque est libre de choisir l'enfer. Mais un fils choisit le Paradis.

 

 

                                  JJ

 

24.02.2008

l’ignominie du monde des frères

J'ai demandé à Jean-Louis Bolte la permission de mettre en ligne un certain nombre de ses textes qui me semblent être d’une très vive actualité.

Ce premier texte a d’abord été publié par Alain Santacreu dans le n° 5 de la jeune Contrelittérature qui fêtait alors sa première année d'existence. De là, Alain de Benoît a voulu le publier dans Krisis, où il est paru dans le n° 26 (« Droit/non-droit »).

Il est tiré d'un ensemble inédit intitulé Sept vifs Contournements des Remparts de Jéricho. C'est le texte d'ouverture de cet ensemble que je présente ici, dans lequel nous faisons connaissance avec ce que Bolte appelle « le monde des frères (mais sans père) », et où nous voyons que ce monde, qu'il oppose au « monde des fils », s'est construit sur une crise du jugement, et plus exactement sur fond de déclin du jugement d'existence – pour le dire simplement sur la perte du bon sens consécutive à la déconstruction d'une institution véritablement stratégique : le père judéo-chrétien et son double juridique, le père du Droit romain.

Le titre de ce texte, « l'ignominie du monde des frères », renvoie à quelque chose qui devrait nous sauter aux yeux : abolie la négation paternelle, c'est la loi des mères qui prime et cette loi, en tant que loi de jouissance, est livrée au caprice, à la bassesse et à la fin ou délire.

                                             J J

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 l'ignominie du monde des frères

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   DE LA NEGATION     

D'où vient la négation ? D'après Freud elle ne vient pas de l'inconscient. L'inconscient ne connaît pas la négation, dit Freud. Qu'est-ce que cela veut dire l'inconscient ne connaît pas la négation ? Cela signifie que s'il la connaissait, l'inconscient ne se permettrait pas de dire tout et son contraire, nous ne pourrions pas rêver d’une vache qui parle ou d’une conversation détendue avec Isaac Newton – plus de paradoxe, plus d'oxymore, plus de bizarrerie, l'inconscient serait directement géré par le principe de contradiction qui veut que sous le même rapport, on ne puisse dire une chose et son contraire. Ainsi l'inconscient serait conscient et nous n'en parlerions plus.              

Un univers mental conscient est gouverné par une logique de type plus ou moins classique. En principe, à la bonne ou mauvaise foi près, on essaye de ne pas mélanger le vrai et le faux. Ainsi une logique minimum, de type vérifonctionnel, a besoin de deux choses et de deux seulement : elle a besoin de pouvoir connecter ses énoncés et elle a besoin de pouvoir les nier. Les nier, c'est-à-dire mettre en balance leur vérité, les considérer soit comme vrais soit comme faux. En disant que l'inconscient n'a pas besoin de la négation (de sa valeur logique), Freud veut dire que l'inconscient se contente de connecter les énoncés, sans aucun souci de vérité, ni même de vraisemblance. Autrement dit, la négation n'est pas une représentation interne à l'appareil psychique, elle y est introuvable.              

La négation n’est pas une représentation interne à l’appareil psychique et pourtant le sujet ne l'ignore pas. Elle lui est donc fournie de l'extérieur. En bonne doctrine freudienne, il faut qu'elle lui soit fournie par la réalité.            

Lorsque la négation ainsi introduite – on ne sait toujours pas d'où elle vient, remarquons-le – rencontre le domaine inconscient, que se passe-t-il ? Disons qu'il y a de la censure, du refoulement, il y a ce que Freud appelle une structure névrotique. La question importante est ici de savoir comment est introduite la négation, c'est-à-dire comment un principe civilisateur vient mettre de l'ordre dans cette espèce de libre-service des désirs qu'est l'inconscient.   

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   LA NUIT DES FILS         

Dans l'univers traditionnel, celui que nous pouvons appeler le monde des fils, nous connaissons la réponse apportée par la psychanalyse, par Freud, par Lacan : celui qui apporte la négation au sujet, qui l'introduit dans son monde intérieur comme principe de raison, c'est le père. Mais nous pouvons voir aujourd'hui (dans un contexte de déconstruction du dispositif paternel) que cette réponse a quelque chose de théorique. Il ne suffit pas en effet de dire c'est le père qui apporte la négation au sujet. Il faut dire c'est le père à la faveur d'un assentiment général – ce qui veut dire que, pour que ça marche, il faut que tout un tas de gens soient d'accord. Il faut que la société (comme on dit) soit d'accord, mais surtout que la mère soit d'accord et l'enfant par la même occasion.                     

       Ainsi le père est un dispositif traditionnellement civilisateur. Totem et Tabou de Freud essaye de cerner cela. Pour Freud, le père est celui qui succombe sous une violence originaire. Au moment où Freud saisit ce mouvement, le dispositif du père est déjà mis en contestation par les Lumières et ce qu'il en saisit prend la forme du meurtre. Remarquons que dans le monde traditionnel le problème de la mort du père se pose différemment, puisque cette mort est institutionnalisée, inscrite dans le droit, le père étant celui qui transmet (son nom, son bien) à cause de mort suivant les termes mêmes reçus par les juristes. Ce qui par là est institutionnalisé, au niveau symbolique, est la distribution généalogique des places : le père est celui qui cède sa place d’enfant à son propre enfant, il est celui qui accepte de mourir comme enfant pour transmettre cette place. Or, de ce point de vue symbolique, on peut dire que le droit révolutionnaire a refoulé cette dimension de la mort du père, la transposant par là-même sur un plan non institutionnel, sur le plan de la violence réelle. Plan qui n’existait pas comme tel dans le monde des fils puisque dans ce monde, à la manière du père que décrit Péguy dans Le Mystère du Porche de ln a Seconde Vertu , le père désire mourir. Il désire transmettre, selon son droit et non selon les lois de l’inconscient :  

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera plus.
  Où il ne sera pas.                                                                                                                                                                       Où ses enfants seront.
  Le règne de ses enfants.
            

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Dans le monde des fils, la proposition civilisatrice peut s’énoncer ainsi : il n’y a de père que Dieu, et celui qui en occupe la place désire mourir.

Ce que le droit révolutionnaire institutionnalisera de son côté c’est en quelque sorte le père vivant. La véritable négation du droit d’Ancien Régime par le droit révolutionnaire semble bien se situer à ce niveau de principe. Le père n’est plus essentiellement celui qui transmet (y compris une éducation) mais le père aimant et affectueux, le père réduit au seul rôle d’éducateur :  c’est bien ce que nous apprennent les historiens du droit de la révolution, par exemple Marcel Garaud qui écrit que les révolutionnaires entendaient réduire les rapports entre les pères et les enfants à la douceur et aux bienfaits d’un côté, au respect et à la gratitude de l’autre. Le père de l’autorité s’efface ainsi devant un soi-disant père de l’amour, lequel se trouve être le père privé de la négation.

En voulant l’égalité des parents, l’égalité de la parole du père et de la mère, le législateur révolutionnaire a fait de l’amour paternel un double plutôt ridicule de l’amour maternel. Il a forclos ce désir si puissant qui est au principe des fondements de l’amour du père dans le monde des fils, le désir de mourir – de laisser sa place.            

Puisque  désormais, dans le monde des frères, le père ne peut plus vivre en droit son désir de mourir, sa mort ressurgit comme un meurtre, comme un parricide. Le meurtre du roi arrête l’affaire. Là-dessus arrive Freud.   

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   LE MONDE DES FRERES

Le père dont hérite Freud se présente à lui comme un dispositif construit sur un meurtre. Pour lui, cela ne fait pas de doute, il s’agit d’un dispositif universel. Freud raisonne à la manière allemande, qui consiste à sauter à pied joint au-dessus du monde des fils pour se retrouver directement chez les Grecs (ou chez les Égyptiens). Il  se tourne du côté des mythes pour rendre compte de ce qu’il suppose d’universalité à cette structure du meurtre du père et il va même édifier son propre mythe. Il invente l’histoire du père de la horde primitive tué par ses fils parce qu’il leur interdit de disposer des femmes. Les fils, pris de remords, établissent alors une sorte de contrat social bâti sur l’interdit de l’inceste. Pour Freud c’est la culpabilité qui fonde l'assentiment universel des fils.

Malgré tout Freud reste juif, il n’est pas totalement partie prenante du monde des frères. Il reste un fils. Il essaie de préserver le dispositif paternel et de maintenir la dimension de la mort du père sur un plan symbolique. Les fils de son mythe ne sont pas tout à fait des frères. Car ce que veulent les frères (ceux du monde des frères), au-delà du meurtre réel, c’est la disparition réelle du père. La disparition sans reste. Ils ne veulent pas de la culpabilité.            

Aujourd’hui les choses se présentent donc comme suit : le dispositif paternel n'est plus accepté. Non seulement le dispositif traditionnel n’est plus accepté, mais encore le dispositif freudien. Précisons : le père n'est plus accepté comme principe civilisateur, c'est-à-dire comme vecteur du principe de raison et comme porteur de la négation. Très précisément il n'est plus accepté comme dispositif normatif. Ceci est d'autant plus évident que, suivant le souhait du législateur révolutionnaire, le principe est aujourd’hui inscrit dans le droit. En d'autres termes, le Droit civil français accompagne et organise la transition entre le monde des fils et ce qui désormais mérite pleinement le nom de monde des frères. À la place de l’ancienne proposition civilisatrice – celle qui dit qu’il n’y a de père que Dieu – la nouvelle proposition civilisatrice énonce que tous les hommes sont frères (mais sans père).            

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Comment cela se manifeste-t-il dans l’histoire du droit ? Il nous suffit de savoir ici que le changement des règles juridiques de la filiation a lieu en trois temps. Le législateur de l'an II met d'abord en place l'intention radicale dont nous avons donné l’esquisse, qui annule le droit d'Ancien Régime au bénéfice d'un droit nouveau où s'énoncent les principes fondateurs : la transmission (du nom, des biens, du métier) cède la préséance au bonheur de l'individu – qui deviendra par la suite le bien-être de l'enfant, et l'autorité paternelle cède la place à l'égalité des époux – ce qui dans le droit s'inscrit comme abolition de la notion juridique de puissance paternelle. Il est vrai que cette notion recouvrait un ensemble de pratiques de l'Ancien Régime devenues insupportables et sous lesquelles la puissance de négation du dispositif paternel s’était largement déconsidérée. La puissance paternelle fut donc réputée omnipotence despotique et on entreprit de faire disparaître le bébé avec l’eau du bain. Cambacérès put s’écrier dans son discours sur le premier projet de Code civil de la Convention : « La voix impérieuse de la raison s’est fait entendre, elle a dit : il n’y a plus de puissance paternelle ! ».            

Ces intentions premières du législateur révolutionnaire sont dans un temps second, en grande partie pour des raisons politiques, refoulées par le code Napoléon et vont longuement couver sous la cendre pour réapparaître intactes et comme décuplées en notre propre temps. On en peut voir le point de surgissement en 1970, date officielle de l'abolition de la notion de puissance paternelle désormais remplacée par celle d’autorité parentale.            

Les nouvelles donnes médicales et scientifiques se sont greffées là-dessus et les trains de lois qui ont suivi ont à ce point obscurci la perception sociale de la filiation qu'aujourd'hui on n'a plus aucune idée de ce que peut être le dispositif du père. Une nouvelle question est apparue qui aurait surpris les hommes et les femmes qui vivaient dans le monde des fils : qu'est-ce qu'un père? Et à y bien réfléchir, on se dit que si Freud a inventé la psychanalyse, c'est parce que ce problème et précisément celui-ci apparaissait à son temps. Même la question de l’hystérie lui est subordonnée, puisqu’à la fin elle n’en est que le symptôme.            

Remarquons que dans le nouveau monde, le monde des frères (mais sans père), on ne se soucie plus de la question qu’est-ce qu’un père ? -- dans le monde des frères on se pose cette nouvelle question : qu'est-ce qu'un frère ? On ne soucie plus de l'ancienne question parce qu'on ne se soucie plus de la négation.   

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   LES DEUX FORMES DU JUGEMENT         

Mais il y a des choses dont il convient de parler à temps et à contretemps, raison ourquoi nous revenons ici à cette question qui n'intéresse presque plus : qu'est-ce qu'un père ? Question désormais postfreudienne.             Et voici : un père est ce qui fournit la négation. C’est le seul fondement de son autorité, le seul fondement de la notion de puissance paternelle.            

On objectera non sans raison que la négation n'est pas ce qui manque au monde des frères (mais sans père). La négation, les frères l'ont déjà. Mais il convient d’y regarder à deux fois. Car il y a négation et négation, à distinguer suivant les deux forme classiques du jugement : le jugement d'attribution et le jugement d'existence – formes que Freud lui-même prend la pleine d'articuler fortement.            

Si je dis ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache – je me situe au niveau de ce qui est bon et de ce qui n'est pas bon, c'est-à-dire au niveau d'une opposition. À ce niveau apparaît bien une négation construite sur des valeurs opposées (ainsi le mauvais est ce qui n'est pas bon), mais une telle négation est donnée par l'esprit lui-même, c'est-à-dire qu'elle est issue des représentations psychiques et qu'elle est présente dans l'inconscient sous forme d'oppositions de valeurs : présent/absent, bon/mauvais, aimé/haï... Ce n'est donc pas cette négation que Freud évoque lorsqu'il dit que l'inconscient ne connaît pas la négation. La négation construite sur l'opposition signifiante est celle que les scolastiques appellent negatio infinitans, négation indéfinie. Saint Thomas établit qu'elle règle le principe d'identité et de ce point de vue le principe d’identité devient identique au principe d'attribution : A est A parce qu’il n’est pas B.            

Par contre si je dis ceci n'est pas ou ceci ne peut pas être, je formule un jugement d'existence. Celle négation d'existence ne surgit en rien d'une opposition. De cette négation d'existence on peut dire qu'elle est identique au principe de contradiction : A n’est pas non-A, car si cela est, A n’est pas. Qu'on ne la trouve pas dans l'inconscient ne saurait nous étonner puisque le propre de l’inconscient c’est de dire que A est non-A. Mais du point de vue de la réalité (au sens freudien de ce mot) on ne peut à la fois être et ne pas être, l’alternative est être ou ne pas être. C’est à cette question que permet de répondre la négation d’existence – négation dont Hamlet, héros moderne, manque douloureusement – négation dont nous disons qu’elle est communiquée au sujet par le dispositif du père.            

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Que signifie alors cette mutation juridique que nous avons évoquée ? Que signifie cette déconstruction du dispositif du père organisée par cette transformation du droit ? Elle signifie ceci : la négation d'existence est retirée au sujet au profit de la négation d’attribution. Le principe de contradiction qui gouvernait (tant bien que mal) le monde traditionnel, le monde des fils, est supplanté par le principe d'identité (à l'occasion présenté sous sa forme d’opposition comme choix de la différence), principe qui régente aujourd'hui le monde des frères (mais sans père).            

Aussi les frères établissent-ils leur approche du monde sur le mode du jugement qui dit ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache. De sorte que la structure du monde des frères est analogue à celle de l’inconscient : démocratique et totalitaire.   

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LE KIKI DE SA MAMAN    

Mais voyons les choses plus concrètement, soyons réalistes et demandons-nous comment le père produisait cette fameuse négation d'existence dans le monde traditionnel, le monde des fils – le monde des fils et des filles car c'est le moment de rappeler que parmi les fils il faut compter les filles qui leurs sont égales devant la négation – et le juriste médiéval, rappelle Legendre, ne s'y trompe pas pour qui fils signifie en effet  fils de l'un et l'autre sexe. Il y a les filles et donc il y a les mères. Les mères sont au coeur de la dialectique de la négation. Elles y apportent leur corps, c’est-à-dire un certain poids de réalité.            

Quelle est la fonction du père pour un enfant ? C'est en quelque sorte une fonction de fertilisation du désir de la mère – une fonction de pacification, car comme dit Lacan le désir de la mère est quelque chose d'incontrôlable : c'est comme se trouver entre les mâchoires d'un grand crocodile, ça peut se refermer n'importe quand.              

Pour un petit enfant, le désir de la mère peut assez bien se résumer à ceci : qu'il soit le kiki de sa maman. C'est évidemment touchant et le resterait si cela ne venait à prendre une signification sexuelle. Ce qu'elle désire là-bas, qui l'éloigne de moi, je le serai, pense l'enfant. Toute une dialectique de l'être et de l'avoir est mise en route. Être ou ne pas être. En avoir ou pas. Et ainsi de suite. Bref, tout un ensemble de significations aux issues possiblement imaginaires s'ébranle, dont la solution pour l'enfant, une solution de bon sens, est la suivante: je ne peux être ce que ma mère n'a pas. Il s'agit de couper la route à une signification imaginaire pour engager l'enfant dans la voie d'un réalisme sexuel. Encore faut-il lui communiquer cette solution.            

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Ce moment est précisément celui où l'on voit se séparer le monde des fils du monde des frères. C'est à ce niveau précis qu'agit ou non le dispositif du père. C’est le moment de l’entrée dans l’Oedipe. Soit le père intervient, et pas forcément en personne d'ailleurs, il suffit que sa médiation soit véhiculée par la parole de la mère, c'est-à-dire que la mère introduise elle-même la négation d'existence : cette illusion tu ne peux l'être, veut bien entendre l'enfant, et tu ne peux l'avoir accepte de reconnaître la mère. Tu ne l’es pas, tu ne l’as pas : c'est à la faveur de cette double parole que la négation introduit l'enfant dans la dialectique oedipienne. Ce que Freud appelle Oedipe est directement lié au dispositif paternel. Sans père il n'y a pas d'Oedipe et sans Oedipe il n'y a pas de père. Or à quoi aboutit l'Oedipe ? À une normativation sexuelle, c'est-à-dire à ce que chacun vienne habiter le sexe que lui propose son corps. L’Oedipe est bien un réalisme.            

Si au contraire la normativation oedipienne n'est pas engagée, c'est-à-dire si le dispositif paternel est contourné ou retiré, la normativation sexuelle qui a lieu est différente, c'est une normativation sexuelle livrée au désir de la mère, autrement dit livrée à cette signification imaginaire qui fait de l'enfant le réel kiki de sa maman. En bonne clinique psychanalytique cela s'appelle une perversion. À la place de la négation d'existence apparaît ce que les analystes appellent le déni ( la Verleugnung de Freud – que Lacan finira par appeler un démenti, et même un louche refus). Or le déni porte sur la réalité elle-même, c'est une négation de la réalité au sens où de réel kiki de sa maman il ne peut y avoir (la mère n'est pas pourvue de phallus, c’est la vérité de la mère en soi) – et pourtant c'est ce que nie le sujet pervers. Il nie la négation de ce qui n'est pas. La réalité perverse, qui exprime finalement l'essence de la réalité sur laquelle se fonde le monde des frères (mais sans père) est une réalité faussement négativée. Et cette fausse négativation, négation de la négation d'existence, est au principe de notre acharnement fraternitaire postmoderne. Acharnement dans lequel (soyons nuancés) il faut savoir démêler la parade spectaculaire et le calcul idéologique plus ou moins naïf, de la vraie fraternité qui s’affiche rarement pour ne pas dire jamais – car comme il se dit dans le monde des fils : que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche.   

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AU BOUT DU BIEN-ETRE        

La mutation juridique qui a eu lieu apparaît ainsi au service d'une telle structure, dont il faut bien soutenir avec lucidité que si elle est faussement négativée, elle est inconsistante. C'est-à-dire qu'elle est appelée à s'effondrer.            

Sur ce déni de la réalité encore ceci : il était inévitable qu'une telle négation de la réalité physique des personnes s'allie à la longue avec la science pour, si l'on peut dire, travailler directement dans la viande. Pierre Legendre parle de conception bouchère de la filiation, n'hésitant pas à mettre cette situation sur le compte de l'impensé posthitlérien (l’eugénisme féroce du monde des frères bâti, sous les grands blablas antisémites et droidelomistes, sur la haine du judaïsme, c’est-à-dire sur la haine du fondement du monde des fils) de nos sociétés. Il rappelle cet arrêt d'une cour canadienne concernant ce cas ahurissant d'une mère célibataire qui, ayant changé de sexe, ayant pris apparence masculine avec l'aide d'un chirurgien, demanda au tribunal d'être reconnu(e) comme père de son enfant. Après consultation des psychologues qui conclurent que la mère était morte pour l'enfant et qu'il en avait fait son deuil, le juge accorda satisfaction à la demande. Cet extraordinaire délire, cette grimace grossière d’une circoncision inversée, illustre bien ce que le fondement du déni apporte au monde des frères : la permission de reconstruire (et probablement bientôt de construire) les corps. Rappelons que le droit de changer de sexe est désormais inscrit parmi les droits de l'homme.            

Le monde des frères a donc changé de loi, il ne se fonde plus sur la loi du père, mais sur le désir de la mère.  Le monde des frères est gouverné par la loi des mères – la loi des grands crocodiles – en attendant le Grand Frère, mais ceci est une autre histoire. 

Le droit des frères diffère du droit des fils en ce qu’il ne se fonde pas sur ce qui est, mais sur ce qui n’est pas – à l’occasion baptisé bien, qu’il faut traduire par bien-être. Parti-pris pragmatique et utilitariste, qui livre les lois à un gradualisme sauvage défini par le marché médiatisé des opinions (le tyrannique tribunal de l’opinion publique soohaité par Bentham) seul juge, à la longue, de ce qui est bon (qu’il faut manger), de ce qui est mauvais (qu’il faut cracher).  À la longue : au bout du bien-être – c’est-à-dire au service du seul management.            

Au bout du bien-être donc le monde des fils ne semble plus qu’un souvenir et le monde des frères s’épanouit dans son inconsistance totalitaire. C’est cette inconsistance qui le condamne et personne ne peut ignorer que l’éboulement est en cours. Ceci ne signifie pas que nous en ayons plus de lucidité. La connaissance du désastre ne donne aucun savoir. En réalité, l’avenir du monde se joue dans ses fines pointes. La fine pointe du monde des frères, c’est le clone. La nouvelle définition de l’humain est exactement celle-ci : c’est un clone de frère – derrière les grands discours sur la différence défilent des frères, reproduits à l’identique. D’un autre côté la fine pointe du monde des fils, c’est le saint.    

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LA FINE POINTE DU MONDE DES FILS       

Curieusement, Lacan a fait un appel à la sainteté. C’est dans Télévision : Tous des saints, dit-il, pour sortir du discours capitaliste. Savait-il bien ce qu’il disait, d’autant qu’il illustrait son propos de la figure assez peu canonisable de Balthazar Gràcian ? Des frères qui l’entouraient il n’a obtenu que de la perplexité. Il paraît bien qu’il faut une oreille de fils pour entendre quelque chose à cette invite d’allure vaticane.            

Il convient de définir le saint comme celui qui a le juste maniement de la négation. Dans le monde des frères (mais sans père), les frères s’attachent à abolir la négation. Par contre le saint est celui qui accomplit la négation. Que signifie accomplir la négation ? Cela signifie : réaliser l’au-delà de l’interdit, ou bien : atteindre le précepte.            

Il y a l’interdit et il y a le précepte. Pour Freud, le dispositif du père se construit sur l’interdit – le prix en est la culpabilité.            

C’est précisément la culpabilité que le monde des frères tente de supprimer en s’établissant sur un en-deçà de l’interdit, c’est-à-dire sur la plasticité de la loi du désir maternel, sur sa plasticité perverse essentiellement orientée vers la recherche d’une jouissance sans loi toujours plus déployée, une jouissance qui se réaliserait sans culpabilité, dans ce but alliée à son double scientifique, à sa face calculatoire, et qui rêve d’un nouveau petit homme, d’un petit frère parfait (petit frère parfait de l’un ou l’autre sexe) parmi tous les autres frères. Est prohibé – prohibé et non pas interdit, ou alors il s’agit d’un interdit pragmatique, sur le mode de l’expérimentation scientifique, interdit à géométrie variable défini non par la structure mais par le consensus – est prohibé donc ce qui contrevient à cette perfection. C’est sur ce mode, le mode totalitaire d’un impératif de perfection promulgué par le consensus, que les frères édifient l’en-deçà de l’interdit.                 

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Dans le monde des  fils donc, il y a l’interdit et il y a le précepte. Mais ce qu’a connu essentiellement (jusqu’à présent) le monde des fils c’est l’interdit. Et ce que produit l’interdit est cette sorte particulière de loi qui, comme dit Saint Paul, est pour pratiquer le péché – cette sorte de loi qui éponge (mais pas très bien) la culpabilité. Le précepte est d’une autre nature, il donne les limites de ce qui est, il a la forme du mode d’emploi ou plus précisément du conseil paternel. On en trouve un exemple au tout début de la Genèse , lorsque Dieu dit : vous pouvez manger de tous les fruits de ce jardin, mais ne mangez pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. A ce moment-là, il n’y a encore ni mal, ni interdit, ni culpabilité, Dieu donne le mode d’emploi du bonheur : vous n’avez pas besoin de faire le mal pour savoir qu’il ne faut pas le faire.            

En  quoi consiste alors l’effort du saint ? Précisément à restituer ce moment du précepte, lequel constitue l’essence ultime de la négation – c’est-à-dire le seul niveau où puisse se saisir véritablement l’amour du père, qui transmet ce qu’il a, sa volonté de persévérer dans l’être, non en un sens spinoziste mais comme forme de la puissance fondatrice de la négation, laquelle se prend au-delà de l’étant, en tant donc que cette volonté désigne ce qui est, ou plus précisément l’exister de ce qui est, comme normatif, par opposition à l’amour de la mère, qui donne ce qu’elle n’a pas, son seul manque-à-être, et c’est pourquoi elle ne peut s’élever (aux exceptions près, exceptions nombreuses et remarquables) au plan du précepte mais seulement à celui de l’interdit.                

Or, et ceci est prophétique – non d’un prophétisme conditionnel comme la destruction de Ninive, mais d’un prophétisme certain comme la venue du Messie (certain mais encore voilé) – c’est à la longue l’effort du saint qui prévaudra, ce qui veut dire qu’il obtiendra l’unification de l’amour, déchiré entre ces deux désirs. Position paulinienne. Autrement dit, après l’effondrement du monde des frères – l’éboulement est en cours, chacun le sait après l’effondrement du monde des frères refleurira le monde des  fils, un monde non plus bâti sur l’interdit ou sur le prohibé, mais sur le précepte.

JLB