16.10.2008

enquête sur les jouissances silencieuses II : la mère de la jouissance, du jugement de jouissance à la technorésurrection

 

 

 

 

On veut avoir un savoir sur le mal, un savoir sur la jouissance[i]. Dès le début, il était dit que c'était impossible[ii]. Mais puisque nous nous sommes mis en position de produire toujours plus ce savoir – d’en savoir toujours plus – alors : nous voulons un savoir sur le mal, nous l'aurons. C'est une évidence toujours plus grande : puisque les frères, ceux qui construisent le monde des frères (mais sans père), ont tant désiré ce savoir, ils l'obtiendront. S'approche donc le Jour du Savoir sur le Mal. Qui s'y prépare vraiment ? Nous le désirons, mais nous ne le préparons pas. Il nous est d'ailleurs impossible de le préparer parce que nous ne pouvons plus juger sainement de ce qui vient.

 

 

   LE JUGEMENT DE JOUISSANCE

 

Ce que nous ressentons devant un excès de jouissance, par exemple devant une jouissance d’antifrère – devant la jouissance de Raël ou celle du cannibale de Rotenberg – c'est un sentiment d'horreur, légitime certes, mais dont l'envers se constitue d'une impuissance rationnelle à en saisir la vérité. Ce qui veut dire que ce sentiment d’horreur est incapable de se tenir à la hauteur d'un jugement de vérité, à la hauteur d'une vraie négation qui énonce avec force l'ordre de cette horreur : ceci ne peut être. Plus : non seulement cette horreur ne peut se soutenir sur une vraie négation, mais l’effroi qu’elle provoque en tient lieu. Ne voulant plus d'une véritable négation, il ne nous reste plus à la remplacer que par notre sentiment d'horreur : ceci s'appelle un jugement de jouissance.

 

Depuis que la loi ne s'énonce plus dans la bouche des pères, nous sommes entrés dans un monde étrange, aussi absurde qu'inconsistant, pavé, comme l'enfer dont il est l'antichambre, de bonnes intentions, monde qu'il faut désigner comme monde des frères (mais sans père), monde férocement chaleureux, produisant une fraternité sans faille, frères et antifrères mêlés, comme protons et antiprotons, dans une soupe de jouissance hautement instable, prête à tout instant à s'évaporer en rayonnements de pure méchanceté.

 

Dans ce monde, une nouvelle bouche dit la loi: la bouche d'un enfant – et non pas d'un enfant particulier mais d'un enfant abstrait, enfant d'une mère en général, d’une mère primordiale, omnipotente, non tant qu'elle fasse la loi elle-même (en qualité de mère elle dépend de son enfant) – omnipotente en ce sens qu'elle exige, s'agissant de la loi, qu'on en reste à ce que dit cet enfant – elle-même ne connaissant cette loi que par lui. Et ce que dit cet enfant imprime sa forme à ce que nous venons de nommer un jugement de jouissance, il dit : ceci est bon, je le mange ; ceci est mauvais, je le crache. C'est le jugement que Freud a identifié comme jugement d'attribution et qui règle les choses au niveau du principe de plaisir. Freud nous a appris qu’on ne peut en rester là, mais qu’il faut au contraire accéder à un second jugement qui permette de s'extraire du principe de plaisir et d'accéder au principe de réalité. En ce sens, la vision freudienne est réaliste (au sens philosophique) et s'établit à un niveau de réalité dans lequel la loi s'énonce encore dans la bouche des pères, via un jugement de réalité que Freud nomme jugement d'existence : ceci est, ceci n'est pas – équivalent, sur un plan moral, à : ceci peut être, ceci ne peut pas être. Il y a là un fondement majeur du monde des fils[iii], en même temps que le principe de son opposition au monde des frères (mais sans père). Monde des fils que les frères déconstruisent pierre par pierre, croyant possible d’édifier leur Nouveau Monde sur les ruines de l’ancien.

 

 

   LE BON ET LE MAUVAIS

 

Le problème de la morale du Nouveau Monde s'en est trouvé posé à nouveaux frais et il a fallu modifier (toutes) les prémisses judicatives de l’ancien – renverser le réalisme du monde ancien et s'appuyer sur l'utilitarisme[iv] du nouveau, son relativisme pratique et son choix activiste d'expérimentation totale. La nouvelle morale, appelons-la l’éthique fraternitaire, ne se tient plus sur la ligne de crête séparant le bien et le mal, elle n'emprunte plus les voies naturelles de la loi mosaïque. Sa nouvelle ligne de crête est désormais celle qui sépare le bon du mauvais, situant dans l’enfance la loi du bonheur, dont l’énoncé qu’on a dit, chantonné sur un air de comptine par l’enfant qu’on a dit, désigne à chaque frère sa place dans le jeu : ce qui est bon je le mange ; ce qui est mauvais je le crache. L'examen, même distrait, d'un tel énoncé, nous montre qu'il est à deux volets, et que chacun des deux établit une face tout aussi importante du programme de jouissance ainsi proposé, en telle sorte que la jouissance du mauvais et de son expulsion est aussi importante que celle du bon et de son ingestion (de son incorporation).

 

Même si, chronologiquement, le temps d'incorporation est premier et si la jouissance de l'ingestion du bon est venue pour nous avant celle de l'expulsion du mauvais – la métaphore orale en effet montre bien qu'il faut d'abord porter la chose à sa bouche pour la juger bonne ou mauvaise, la goûter avant de la recracher, c’est-à-dire la goûter pour la juger éventuellement mauvaise – sous l'angle de la jouissance, l'importance des deux temps est identique. Mais le retard chronologique du second temps, le temps de l'expulsion, explique pourquoi la police de jouissance, tout aussi importante au monde des frères (mais sans père) que la libération de jouissance, est de second temps. En France par exemple où, après 68, la libération des moeurs a été véritablement explosive, nous avons vu se  manifester bruyamment la police de la jouissance vers la fin des années 80 seulement, à l'époque des attroupements national-hystériques de fort volume autour des premières affaires de pédophilie, à la faveur desquelles s'est véritablement constituée la police moderne de la jouissance. Il y allait de la protection du nouvel énoncé du bonheur, ou plutôt il y allait de la protection du nouvel appareillage de jouissance dont nous pourvoyons nos enfants. Observons l’allure à chaque fois volcanique de l'apparition de l’un et l’autre temps, allure liée à une brutale dérégulation de l’expression du sentiment, ambiance de bacchanale en 68, de guillotine vingt ans après – mais ces ruptures ont longuement mijoté dans les arcanes fraternitaires avant d’éclater au grand jour. On a donc vu l'émotion se séparer bruyamment de la raison, l’affect se séparer du signifiant pour se donner comme mesure dernière de ce que valent le bon ici et le mauvais là.

 

Le fondateur de l'utilitarisme fraternitaire, Jeremy Bentham, spécialement attentif aux implications coercitives de son système, avait parfaitement compris l'importance de la police de jouissance, imaginant pour cela des institutions de type Big Brother fondées sur la surveillance réciproque des citoyens, leur intersurveillance programmée : l'une de ses réalisations les plus connues, sur laquelle Foucault avait attiré en son temps notre attention, est sa prison modèle fondée sur le principe du regardant regardé, dont il avait très sérieusement proposé le plan en 1791 en pleine Révolution française à l'Assemblée Constituante, et qu'il avait nommé panopticon. En 1791, la question de la police de jouissance était évidemment à l'ordre du jour. Aujourd'hui le panopticon ne tend pas seulement à se réaliser à travers l'option de spectacle total dont la télé-réalité se propose comme paradigme à développer, il faut au contraire tenir pour certain la réalisation d'options panoptiques à tous les niveaux de société que nous sommes appelés à vivre dans les temps qui viennent. Il ne s'agit pas seulement d'un despotisme du regard, mais bien d'une manifestation du contrôle de la police de jouissance, dans la mesure où l'inspection de jouissance, le contrôle optique systématique du bon et du mauvais tend à devenir global, touchant ici au plus intime de chacun, renversant dans le visible, et exhibant sur la place publique, au titre d'examen nécessaire de l'appareillage de jouissance de chacun, ce qui en constitue la chair.

 

 

  SUR LA MORALE FRATERNITAIRE

 

On ne peut pas proscrire le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, indestructible semble-t-il, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, dans l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre, connaissance prophétique donc – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais dont nous devons prendre garde, qui n'est ni aménageable, ni connaissable de science sûre, mais est évitable.

 

Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons là affaire à une morale de l'intention[v]. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celles du désastre ou celles de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Dans le monde des frères (mais sans père), la négation n’est pratiquement plus : systématiquement effacée en quelques générations elle est devenue vague embarras, scrupule réprimé aussitôt qu’apparu qui a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, ouverte ou sourde, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions multiples, soit une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une approche pragmatique généralisée du langage, un examen au cas par cas des situations de communication, introduit un doute, une suspicion systématique sur les intentions d’autrui. Les intentions de chacun sont alors reversées sur le marché des opinions où elles sont examinées avec méfiance et inspectées sous l'angle des intérêts réciproques parce que ce n'est plus la vérité qui est recherchée mais, dans quelque sens qu'on le prenne, une possible jouissance.

 

D’une morale de l’intention, dans laquelle nous étions notre propre examinateur et juge, nous sommes passés à une morale de la suspicion dans laquelle nous sommes placés en examinateur et en juge d’autrui : le prochain est désormais celui qui nous veut peut-être du mal. Et de chacun de nos semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance, puisque l’Autre de la vérité, l’Autre de la négation vraie n’y a plus sa place. Il semble qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous ayons fait d'autrui un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.

 

Déréguler la jouissance entraîne le passage du bien au bon : du bien au bon la pente est facile, il suffit de se laisser aller au principe de plaisir. Mai 68 marquera pour nous de façon inoubliable  le point tournant de ce passage. Par contre, se pose ensuite la question du passage du mal du côté du mauvais. L'éthique des frères peine à trouver une réponse à cette chose étrange : le caractère illimité que se donne la jouissance, chose que n'avait pas prévue Bentham dont l'objectif est un maximum, soit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Par elle-même la jouissance ne sait pas s’inscrire dans une limite, elle ne sait pas ne pas chercher un nouveau gain : l'exemple est ici celui de la pulsion – celle du drogué ou de l'alcoolique – toujours lancée à la poursuite d'un plus de jouir. Parier sur l'obtention d'un optimum par équilibre des différentes jouissances est une erreur qui tient à l'impossibilité de la circonscrire, du moins dans le monde des frères (mais sans père). Auschwitz signifie précisément ceci : la jouissance ne se connaît pas de limite, elle se pense illimitée, bien qu’elle s’interrompe à la mort. Dans la course fraternitaire au plaisir, elle se place toujours au-delà d'un maximum, c'est-à-dire au-delà de tout calcul. Elle déborde à la longue tout maximum – et au-delà du bon et du mauvais se lève dans cette poussée l'inhumain, le monstrueux, ce que l'on nomme crime contre l'humanité.

 

 

   la jouissance ET LA MORT

 

            Examinons le cas où les frères essaient de maîtriser ce qu'il faut bien appeler une mauvaise jouissance : à savoir la mort.

 

Dans le monde des frères (mais sans père) la jouissance ne peut être définie que comme cette sorte d'être étrange qui est sur le mode du n'être pas. Autrement dit, on n’en peut produire qu’une définition négative. Telle qu'elle est énoncée, elle indique que la jouissance est un être sans substance, toujours en échec. Dans le monde des fils une telle définition signe une impossibilité. Mais pour les frères il y a là un problème à résoudre : comment diable donner substance à ce  qui n’en a pas ?

 

La notion de jouissance a été proposée par Lacan qui l'a lui-même empruntée à Saint Paul. Remplacez le nom de « péché » par celui de « jouissance » dans l’Epître aux Romains, dit Lacan, et vous avez la bonne notion[vi]. Pour Saint-Paul il n'y a de jouissance que régulée, c'est-à-dire inscrite dans un cadre légal[vii]. Dans l'esprit de Lacan il en était de même : pour lui la loi se prend dans les structures du langage. Pour autant la loi ne peut localiser (relativiser) la jouissance, tout au plus lui fournit-elle des bornes. Ce qui différencie Saint Paul de Lacan, c'est que pour le saint  la jouissance n'est pas première : c’est la Révélation qui est première et qui contraint la jouissance à se subordonner à la loi. Se donner la jouissance comme première ? C’est le drame fraternitaire. Car alors rien ne peut la contraindre à se plier à sa loi.

 

La loi ne suffit pas à relativiser la jouissance, bien au contraire, souligne Saint Paul, puisqu’à la fin elle y échoue. Elle y échoue parce que la loi ne m'empêche pas de mourir[viii], et dans cet échec elle laisse ouverte la possibilité d’un certain accord entre la jouissance et la mort. Du point de vue des frères, en effet, la mort est elle-même jouissance : elle est le ratage ultime, elle possède la propriété ontologique qui signe la trace négative de la jouissance comme l’avait très tôt remarqué Epicure : tant que je suis, elle n’est pas, et quand elle est, je ne suis plus. Définition sur laquelle le monde des frères s'est arrêté et a construit sa conception de la mort. Les deux, mort et jouissance, suivent en effet la même pente, entropique, de ravinement de l'être. Les deux tressent ce que Saint Paul nomme « la loi de mes membres ». Le premier calcul des frères est alors le suivant : s'il n'y a d'autre loi au monde que « la loi de mes membres », loi qui se termine dans la mort, pourquoi se priver de jouissance[ix] ?

 

Mais il n’empêche, la mort reste un X, elle reste d’une totale opacité parce que la définition de la mort donnée par l'atomisme épicurien est mal formée. Elle ne tient pas à l'épreuve de l'expérience. C'est en effet une définition incontrôlable par sa construction même. Personne ne pourra jamais la vérifier dans la mesure où elle pose a priori que personne ne pourra le faire : en effet, une fois mort, il n'y a plus de vérificateur. Quand la mort est là, je ne suis plus. Le positivisme logique lui-même, qu'il est difficile de soupçonner d'indulgence envers Saint Paul, déclarera invalide une telle proposition parce qu’elle est a priori invérifiable. En réalité, l'invalidité de la proposition masque bien autre chose : peu importe l'erreur logique, il s'agit avant tout d’établir une priorité entre la mort et la jouissance. La raison en est simple, la jouissance doit être construite comme absolument première parce que l’épicurisme fraternitaire a fait a priori le choix de la jouissance. Ce n'est pas une question de vérité mais de volonté. Tout épicurisme part de ceci : je veux jouir. Mais l'épicurisme contemporain a de nouvelles cartes en main par rapport à l’ancien : il compte sur la science pour repousser la mort sinon la supprimer. De sorte que les frères font ici un second calcul : peu importe la réalité dernière de la mort, nous avons peut-être les moyens techniques de la vaincre ou, en attendant, de la pacifier grâce à une euthanasie heureuse.

 

Mais calculer n’est pas penser. Et penser la jouissance, c’est non seulement la localiser, la replacer dans ses bornes fraternitaires – c’est-à-dire relativiser le projet fraternitaire, relativiser même le désastre qui vient, qui vient du projet lui-même –, mais déjà entrevoir comment va se refermer sur elle le cycle historique qui la contient.

 

 

L'appareillage de jouissance

 

            Observons que la logique de leur démarche oblige ici les frères à redéfinir l'être humain, de façon à ce que sa jouissance vienne à portée d'une prise technique. Ainsi l'être humain se présente-t-il aujourd’hui comme être appareillé pour la jouissance.

 

Concrètement, le nouvel encadrement nécessaire à la jouissance après la déconstruction de la loi mosaïque, doit renverser la finalité des corps – dans le monde des fils, les corps s'abandonnent à la grâce et à la perspective de ce qu'on appelle la résurrection, que Saint Paul nomme « la relevée des corps[x] », mais dans le monde des frères les corps se réorientent vers une finalité de jouissance. La norme du bonheur fraternitaire est alors indexée sur la qualité de l'appareillage de jouissance des individus. Cet appareillage devient pour chacun ce qu'il a de plus précieux, et il s'impose du même coup comme le katekon, la norme universelle des comportements et des valeurs – dis-moi comment est ton appareillage de jouissance et je te dirai ce que tu vaux. Qu’est-ce que cet appareillage de jouissance ? C’est à la fois une nouvelle grille de lecture du corps et une réalité corporelle : c'est la chair, la chair corruptible au sens large qui est celui de Saint-Paul, sarx, la chair qui va du corps en passant par le psychisme et s'étend aux conditions de vie, mais une chair enfin délestée de l'âme qui lui compliquait la vie, une chair cartésienne, une chair-machine ouverte à l’exploration scientifique et protégée médicalement de tout mal – le mal étant conçu, à la manière de Spinoza, comme l'effet d'une ignorance. C’est cette conception qui finalise les grandes orientations ontologiques fraternitaires, et aboutit en 1994 à la redéfinition de la santé par l'OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité ». Possède donc la santé qui est bien appareillé pour la jouissance.

 

Plus : « Face aux avancées des technologies biomédicales, dit tel autre rapport de l’OMS, la vision même de l'être humain, de sa définition et de ses limites biologiques, se trouve mise en cause ». Pour les frères la définition médicale de l’appareillage de jouissance est absolument liée à la nouvelle donne scientifique. Car le projet des frères vis-à-vis de cet appareillage de jouissance qu'ils ont voulu pour l'humain ne se borne pas à le protéger médicalement, mais à trouver les moyens technoscientifiques de l'améliorer ou d'en augmenter les performances. Il y a là un projet global d’amélioration de l’espèce.

 

En ce sens, certains chercheurs parlent désormais du vieillissement comme d'une maladie et nous sentons bien que cela préface une réorientation de fond – quelque chose qui devrait introduire une nouvelle et considérable modification de la définition de 1994. La grande majorité des biogérontologues s’entendent déjà sur la pertinence d’une recherche du ralentissement du vieillissement. Et certains généticiens envisagent même sérieusement à moyen terme (quelques décennies) des allongements de la vie humaine de l'ordre du millénaire. On a déjà prononcé, il fallait s’y attendre, le mot « immortalité ». Voilà qui indique clairement un horizon de ce qu’on peut désigner comme technorésurrection. Quel autre terme pourrait mieux résumer ce qui fait l'esprit fraternitaire de la technoscience ? la technoscience en effet ne se contente plus d'un simple arraisonnement de l'être, elle s'oriente maintenant vers une refabrication de l'être, s'attachant non seulement à transformer son essence, mais aussi visant à s'emparer de son existence. La technoscience aspire tout simplement à investir, à maîtriser et à réorienter les structures métaphysiques de l'être.

 

Même la mort est concernée par ce mouvement, ne serait-ce que parce que la mort peut se présenter comme confort ou même comme bien-être – comme jouissance. Dans l'ensemble, les frères ont peur de la mort et ils pensent qu'elle est une chose mauvaise. Mais il y a quand même des cas, des cas de conflits de jouissance, où la mort peut être envisagée comme bonne. Ainsi, effet de structure, l'enfant de la mère de la jouissance est pour elle en position d'objet – il est donc inévitable qu'il se présente un jour ou l'autre dans la position du mauvais objet : autrement dit, qu'il fasse obstacle à sa jouissance. Et nous savons bien que dans ce cas les frères assurent la protection de l'appareillage de jouissance de la mère et non celui de l’enfant. Car leur hypothèse universelle de jouissance est la suivante : si la jouissance est bonne pour la mère elle est bonne pour l'enfant. Hypothèse qui guide leur droit et leurs mœurs .

 

Soit une sorte de monadologie dans laquelle la mère de la jouissance se présente comme « âme » centrale séparée, âme de jouissance si l’on peut dire, gouvernant ses appareillages de jouissance, c’est-à-dire ses enfants, comme autant de petits monadons dont elle commande jusqu’au droit à l'existence. L’impératif qui pèse sur chacun énonce qu’il doit être parfait – il peut très bien répondre mort à cet impératif. Et une fois passé le cap de ce droit, chacun de ces enfants vient s'inscrire dans le monde des frères (mais sans père) comme nouvel appareillage de jouissance ouvert à l’expérimentation totale de la tecchnoscience fraternitaire.

 

Ainsi tout n’irait pas trop mal pour les frères, tout irait même assez bien, s'il n'apparaissait dans leur construction ce qu'il faut appeler un retour de jouissance, quelque chose comme un retour de flammes, à la faveur de laquelle les meilleures intentions se renversent en férocité – alors que la fraternité se renverse en antifraternité.

 

 

JLB (juin-juillet 2006)

 

 



[i] Ce texte est paru dans le n°20 de Contrelittérature

[ii] Gn 2, 16-17 

[iii] Ga, 4, 4-7

[iv] Le problème que se pose l'utilitarisme est celui d’un optimum : comment obtenir, ici et maintenant, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ?

[v] Rm 2, 14-15

[vi] Rm 7, 15-20

[vii] Rm 3, 20

[viii] Rm 7, 9-10

[ix] I Cor 15, 32

[x] I Cor 15, 42 : Tresmontant parle de « relevée des morts » alors que Chouraqui traduit « relèvement des morts » : l'idée est celle d'une métamorphose du corps ; en passant par la mort, le corps de chair ou « corps psychique » mute en « corps spirituel ».

 

28.09.2008

enquête sur la raison de l’Autre I : notre temps et l'objet du bonheur

 

 

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Imaginer la raison comme une faculté illimitée, s'étendant continûment sans aucune sorte d'obstacles ou de bornes est une redoutable erreur. Toute raison humaine devrait connaître sa limite : et cette limite c'est la raison de l'Autre. Mais dans le monde des frères (mais sans père), la raison de l'Autre n'est pas celle qu'on croit. La raison de l'Autre est raison de jouissance ...

 

 

L'OBJET DU BONHEUR DANS LA MODERNITE

 

N'oublions pas que le mot connaître peut s'appliquer soit à la connaissance des choses soit à la connaissance des personnes : connaître une chose n'est pas connaître quelqu'un. L'erreur qui consiste à aborder les choses aussi bien que les personnes comme des « objets », erreur sinon inaugurée du moins développée par les Lumières, a réduit pour nous autrui à un objet de pensée, a livré cet autrui à la merci de notre désir de contrôle, à l'occasion en a fait le but d'une technique libertine de conquête, de sorte que la véritable connaissance de l'Autre, sa raison propre, au double sens du terme, a toujours été rabattue sur notre propre pensée.. Ainsi, malgré toutes les rencontres humaines que nous pouvons faire, dans le monde des frères (mais sans père) nous ne connaissons que des « objets ». Ces « objets » peuvent être à la rigueur des « individus » mais jamais des personnes.

 

Bien entendu, celui qui se met dans une telle position est desséché d'avance, car que nous importe de « connaître » la totalité de ces « objets » si nous n'en tirons qu'un bonheur relatif et donc décevant. Ce statut d'objet des individus est lié à la réalité spéciale des objets dans le monde fraternitaire : dans celui-ci en effet il n'y a pas de véritable objet qui ne soit objet de jouissance. Ainsi réduit, « l'individu » rentre dans la catégorie des objets et des choses, devenant pour nous, au même titre que les autres choses, un pourvoyeur de notre jouissance, pourvoyeur spécial certes mais simple pourvoyeur.

 

Voici ce qu'écrit Rousseau dans la Nouvelle Héloïse : « On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur... » Autrement dit : un objet ne nous intéresse vraiment qu'autant que nous ne le tenons pas, une fois qu'il est à nous, nous sommes désappointés, son existence étroite nous est pénible. Par conséquent, mieux vaut courir après que l'obtenir, mieux vaut l'imaginer comme dit Rousseau.

 

Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père) tout objet possédé nous déçoit en tant que tel. Car comme il est objet de jouissance nous lui conférons cette illusion propre à la jouissance : l'illimitation. Le plaisir sans limite que nous en attendions n'est jamais au rendez-vous. De sorte que le « connaissant », il nous tombe des mains.  

 

QUE L’OBJET fraternitaire N’EST QU’objet de jouissance

 

Autrement dit, nous ne sommes intéressés qu'à penser cet objet et non à le posséder. Et ce mouvement, qui nous entraîne sur la voie de l'illimité, qui est le mouvement même de la jouissance, il n'a de valeur qu'en lui-même, il ne faudrait jamais le pousser jusqu'au bout. Bien entendu, il y a longtemps que la modernité a oublié cette subtilité rousseauiste, suppléant à cet oubli par la multiplication de ses psychologues, de sorte que pour elle le bonheur se réduit à la possession d'objets successifs. Cet oubli n'est pas un hasard, il signale la présence de ce que plus tard on appellera l'inconscient. Car ce que Freud a montré c'est finalement ceci : nous restons à l'extérieur des êtres, qu'ils soient des personnes ou qu'ils soient des choses et, par notre acharnement à les réduire à des objets de plaisir, de notre propre aveu, ils se réduisent à la fin à cette connaissance purement négative : ce n'est pas ça. Ou encore, de l'objet que je poursuivais je ne sais à la fin qu'une chose : ce n'est pas lui que je cherchais.

 

Certes, la psychanalyse nous a appris que nous pouvions élucider ce mouvement dans l'Autre, mais précisément l'Autre qu'elle nous propose est construit comme lieu du langage et donc lieu où peuvent s'élucider nos pensées de jouissance. Cet Autre, à proprement parler, n'existe pas, et il ne nous en reste, à la fin d'une analyse, que quelques épluchures qui ne sont précisément que les objets du corps de l'autre par lesquels j'ai essayé de l'obtenir : un regard, un sein, des matières... épluchures bonnes pour la poubelle.

 

Ce que la psychanalyse nous a montré ainsi, c'est que la fameuse raison dont les Lumières ont fait si grand cas n'est constituée tout compte fait que de pensées de jouissance. C'est-à-dire de pensées qui nous conduisent immanquablement vers un objet, personne ou chose, qui à la longue toujours s'évanouit. Et il ne faut pas croire que la pensée scientifique, dans son mouvement postmoderne, échappe à ce sort. La pensée scientifique est à proprement parler pensée technoscientifique, ce qui veut dire qu'elle est à la fois commandée et orientée, à travers le poste Recherche et Développement (R&D) des entreprises et des administrations, vers la faisabilité industrielle des objets de notre monde, y compris d'ailleurs les corps et les esprits humains. De sorte que le but de notre connaissance, qu'il s'agisse de la connaissance des choses ou des personnes, est toujours la jouissance.

 

Or, de la jouissance elle-même nous n'avons aucun savoir. Il y a là un trou dans lequel tombe toute la modernité et la postmodernité qui ne peut que nous interroger. Que signifie cette lacune de notre connaissance qui pourtant, toute tissée qu'elle est de pensées de jouissance, est incapable de connaître cette jouissance. Ou plutôt faudrait-il dire que si nous pouvons connaître les brûlures de la jouissance, nous n'en tirons précisément aucun savoir – au moment même d'ailleurs ou l'Autre s'évanouit pour nous, à moins qu'il ne prenne à travers tel ou tel fait sadique dont notre époque regorge, l'allure horrible de l'Autre de la jouissance brusquement déchaîné. C'est là le grand X de notre temps : connaître le « bonheur » (le bonheur tel qu'on l'entend dans le monde des frères) ne donne aucun savoir.

 

Et malgré tout, on persiste à construire à l'aveugle sur cette voie piégée  ce soi-disant bonheur.

 

                          JJ , fête de Saint Augustin

24.02.2008

l’ignominie du monde des frères

J'ai demandé à Jean-Louis Bolte la permission de mettre en ligne un certain nombre de ses textes qui me semblent être d’une très vive actualité.

Ce premier texte a d’abord été publié par Alain Santacreu dans le n° 5 de la jeune Contrelittérature qui fêtait alors sa première année d'existence. De là, Alain de Benoît a voulu le publier dans Krisis, où il est paru dans le n° 26 (« Droit/non-droit »).

Il est tiré d'un ensemble inédit intitulé Sept vifs Contournements des Remparts de Jéricho. C'est le texte d'ouverture de cet ensemble que je présente ici, dans lequel nous faisons connaissance avec ce que Bolte appelle « le monde des frères (mais sans père) », et où nous voyons que ce monde, qu'il oppose au « monde des fils », s'est construit sur une crise du jugement, et plus exactement sur fond de déclin du jugement d'existence – pour le dire simplement sur la perte du bon sens consécutive à la déconstruction d'une institution véritablement stratégique : le père judéo-chrétien et son double juridique, le père du Droit romain.

Le titre de ce texte, « l'ignominie du monde des frères », renvoie à quelque chose qui devrait nous sauter aux yeux : abolie la négation paternelle, c'est la loi des mères qui prime et cette loi, en tant que loi de jouissance, est livrée au caprice, à la bassesse et à la fin ou délire.

                                             J J

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 l'ignominie du monde des frères

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   DE LA NEGATION     

D'où vient la négation ? D'après Freud elle ne vient pas de l'inconscient. L'inconscient ne connaît pas la négation, dit Freud. Qu'est-ce que cela veut dire l'inconscient ne connaît pas la négation ? Cela signifie que s'il la connaissait, l'inconscient ne se permettrait pas de dire tout et son contraire, nous ne pourrions pas rêver d’une vache qui parle ou d’une conversation détendue avec Isaac Newton – plus de paradoxe, plus d'oxymore, plus de bizarrerie, l'inconscient serait directement géré par le principe de contradiction qui veut que sous le même rapport, on ne puisse dire une chose et son contraire. Ainsi l'inconscient serait conscient et nous n'en parlerions plus.              

Un univers mental conscient est gouverné par une logique de type plus ou moins classique. En principe, à la bonne ou mauvaise foi près, on essaye de ne pas mélanger le vrai et le faux. Ainsi une logique minimum, de type vérifonctionnel, a besoin de deux choses et de deux seulement : elle a besoin de pouvoir connecter ses énoncés et elle a besoin de pouvoir les nier. Les nier, c'est-à-dire mettre en balance leur vérité, les considérer soit comme vrais soit comme faux. En disant que l'inconscient n'a pas besoin de la négation (de sa valeur logique), Freud veut dire que l'inconscient se contente de connecter les énoncés, sans aucun souci de vérité, ni même de vraisemblance. Autrement dit, la négation n'est pas une représentation interne à l'appareil psychique, elle y est introuvable.              

La négation n’est pas une représentation interne à l’appareil psychique et pourtant le sujet ne l'ignore pas. Elle lui est donc fournie de l'extérieur. En bonne doctrine freudienne, il faut qu'elle lui soit fournie par la réalité.            

Lorsque la négation ainsi introduite – on ne sait toujours pas d'où elle vient, remarquons-le – rencontre le domaine inconscient, que se passe-t-il ? Disons qu'il y a de la censure, du refoulement, il y a ce que Freud appelle une structure névrotique. La question importante est ici de savoir comment est introduite la négation, c'est-à-dire comment un principe civilisateur vient mettre de l'ordre dans cette espèce de libre-service des désirs qu'est l'inconscient.   

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   LA NUIT DES FILS         

Dans l'univers traditionnel, celui que nous pouvons appeler le monde des fils, nous connaissons la réponse apportée par la psychanalyse, par Freud, par Lacan : celui qui apporte la négation au sujet, qui l'introduit dans son monde intérieur comme principe de raison, c'est le père. Mais nous pouvons voir aujourd'hui (dans un contexte de déconstruction du dispositif paternel) que cette réponse a quelque chose de théorique. Il ne suffit pas en effet de dire c'est le père qui apporte la négation au sujet. Il faut dire c'est le père à la faveur d'un assentiment général – ce qui veut dire que, pour que ça marche, il faut que tout un tas de gens soient d'accord. Il faut que la société (comme on dit) soit d'accord, mais surtout que la mère soit d'accord et l'enfant par la même occasion.                     

       Ainsi le père est un dispositif traditionnellement civilisateur. Totem et Tabou de Freud essaye de cerner cela. Pour Freud, le père est celui qui succombe sous une violence originaire. Au moment où Freud saisit ce mouvement, le dispositif du père est déjà mis en contestation par les Lumières et ce qu'il en saisit prend la forme du meurtre. Remarquons que dans le monde traditionnel le problème de la mort du père se pose différemment, puisque cette mort est institutionnalisée, inscrite dans le droit, le père étant celui qui transmet (son nom, son bien) à cause de mort suivant les termes mêmes reçus par les juristes. Ce qui par là est institutionnalisé, au niveau symbolique, est la distribution généalogique des places : le père est celui qui cède sa place d’enfant à son propre enfant, il est celui qui accepte de mourir comme enfant pour transmettre cette place. Or, de ce point de vue symbolique, on peut dire que le droit révolutionnaire a refoulé cette dimension de la mort du père, la transposant par là-même sur un plan non institutionnel, sur le plan de la violence réelle. Plan qui n’existait pas comme tel dans le monde des fils puisque dans ce monde, à la manière du père que décrit Péguy dans Le Mystère du Porche de ln a Seconde Vertu , le père désire mourir. Il désire transmettre, selon son droit et non selon les lois de l’inconscient :  

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera plus.
  Où il ne sera pas.                                                                                                                                                                       Où ses enfants seront.
  Le règne de ses enfants.
            

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Dans le monde des fils, la proposition civilisatrice peut s’énoncer ainsi : il n’y a de père que Dieu, et celui qui en occupe la place désire mourir.

Ce que le droit révolutionnaire institutionnalisera de son côté c’est en quelque sorte le père vivant. La véritable négation du droit d’Ancien Régime par le droit révolutionnaire semble bien se situer à ce niveau de principe. Le père n’est plus essentiellement celui qui transmet (y compris une éducation) mais le père aimant et affectueux, le père réduit au seul rôle d’éducateur :  c’est bien ce que nous apprennent les historiens du droit de la révolution, par exemple Marcel Garaud qui écrit que les révolutionnaires entendaient réduire les rapports entre les pères et les enfants à la douceur et aux bienfaits d’un côté, au respect et à la gratitude de l’autre. Le père de l’autorité s’efface ainsi devant un soi-disant père de l’amour, lequel se trouve être le père privé de la négation.

En voulant l’égalité des parents, l’égalité de la parole du père et de la mère, le législateur révolutionnaire a fait de l’amour paternel un double plutôt ridicule de l’amour maternel. Il a forclos ce désir si puissant qui est au principe des fondements de l’amour du père dans le monde des fils, le désir de mourir – de laisser sa place.            

Puisque  désormais, dans le monde des frères, le père ne peut plus vivre en droit son désir de mourir, sa mort ressurgit comme un meurtre, comme un parricide. Le meurtre du roi arrête l’affaire. Là-dessus arrive Freud.   

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   LE MONDE DES FRERES

Le père dont hérite Freud se présente à lui comme un dispositif construit sur un meurtre. Pour lui, cela ne fait pas de doute, il s’agit d’un dispositif universel. Freud raisonne à la manière allemande, qui consiste à sauter à pied joint au-dessus du monde des fils pour se retrouver directement chez les Grecs (ou chez les Égyptiens). Il  se tourne du côté des mythes pour rendre compte de ce qu’il suppose d’universalité à cette structure du meurtre du père et il va même édifier son propre mythe. Il invente l’histoire du père de la horde primitive tué par ses fils parce qu’il leur interdit de disposer des femmes. Les fils, pris de remords, établissent alors une sorte de contrat social bâti sur l’interdit de l’inceste. Pour Freud c’est la culpabilité qui fonde l'assentiment universel des fils.

Malgré tout Freud reste juif, il n’est pas totalement partie prenante du monde des frères. Il reste un fils. Il essaie de préserver le dispositif paternel et de maintenir la dimension de la mort du père sur un plan symbolique. Les fils de son mythe ne sont pas tout à fait des frères. Car ce que veulent les frères (ceux du monde des frères), au-delà du meurtre réel, c’est la disparition réelle du père. La disparition sans reste. Ils ne veulent pas de la culpabilité.            

Aujourd’hui les choses se présentent donc comme suit : le dispositif paternel n'est plus accepté. Non seulement le dispositif traditionnel n’est plus accepté, mais encore le dispositif freudien. Précisons : le père n'est plus accepté comme principe civilisateur, c'est-à-dire comme vecteur du principe de raison et comme porteur de la négation. Très précisément il n'est plus accepté comme dispositif normatif. Ceci est d'autant plus évident que, suivant le souhait du législateur révolutionnaire, le principe est aujourd’hui inscrit dans le droit. En d'autres termes, le Droit civil français accompagne et organise la transition entre le monde des fils et ce qui désormais mérite pleinement le nom de monde des frères. À la place de l’ancienne proposition civilisatrice – celle qui dit qu’il n’y a de père que Dieu – la nouvelle proposition civilisatrice énonce que tous les hommes sont frères (mais sans père).            

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Comment cela se manifeste-t-il dans l’histoire du droit ? Il nous suffit de savoir ici que le changement des règles juridiques de la filiation a lieu en trois temps. Le législateur de l'an II met d'abord en place l'intention radicale dont nous avons donné l’esquisse, qui annule le droit d'Ancien Régime au bénéfice d'un droit nouveau où s'énoncent les principes fondateurs : la transmission (du nom, des biens, du métier) cède la préséance au bonheur de l'individu – qui deviendra par la suite le bien-être de l'enfant, et l'autorité paternelle cède la place à l'égalité des époux – ce qui dans le droit s'inscrit comme abolition de la notion juridique de puissance paternelle. Il est vrai que cette notion recouvrait un ensemble de pratiques de l'Ancien Régime devenues insupportables et sous lesquelles la puissance de négation du dispositif paternel s’était largement déconsidérée. La puissance paternelle fut donc réputée omnipotence despotique et on entreprit de faire disparaître le bébé avec l’eau du bain. Cambacérès put s’écrier dans son discours sur le premier projet de Code civil de la Convention : « La voix impérieuse de la raison s’est fait entendre, elle a dit : il n’y a plus de puissance paternelle ! ».            

Ces intentions premières du législateur révolutionnaire sont dans un temps second, en grande partie pour des raisons politiques, refoulées par le code Napoléon et vont longuement couver sous la cendre pour réapparaître intactes et comme décuplées en notre propre temps. On en peut voir le point de surgissement en 1970, date officielle de l'abolition de la notion de puissance paternelle désormais remplacée par celle d’autorité parentale.            

Les nouvelles donnes médicales et scientifiques se sont greffées là-dessus et les trains de lois qui ont suivi ont à ce point obscurci la perception sociale de la filiation qu'aujourd'hui on n'a plus aucune idée de ce que peut être le dispositif du père. Une nouvelle question est apparue qui aurait surpris les hommes et les femmes qui vivaient dans le monde des fils : qu'est-ce qu'un père? Et à y bien réfléchir, on se dit que si Freud a inventé la psychanalyse, c'est parce que ce problème et précisément celui-ci apparaissait à son temps. Même la question de l’hystérie lui est subordonnée, puisqu’à la fin elle n’en est que le symptôme.            

Remarquons que dans le nouveau monde, le monde des frères (mais sans père), on ne se soucie plus de la question qu’est-ce qu’un père ? -- dans le monde des frères on se pose cette nouvelle question : qu'est-ce qu'un frère ? On ne soucie plus de l'ancienne question parce qu'on ne se soucie plus de la négation.   

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   LES DEUX FORMES DU JUGEMENT         

Mais il y a des choses dont il convient de parler à temps et à contretemps, raison ourquoi nous revenons ici à cette question qui n'intéresse presque plus : qu'est-ce qu'un père ? Question désormais postfreudienne.             Et voici : un père est ce qui fournit la négation. C’est le seul fondement de son autorité, le seul fondement de la notion de puissance paternelle.            

On objectera non sans raison que la négation n'est pas ce qui manque au monde des frères (mais sans père). La négation, les frères l'ont déjà. Mais il convient d’y regarder à deux fois. Car il y a négation et négation, à distinguer suivant les deux forme classiques du jugement : le jugement d'attribution et le jugement d'existence – formes que Freud lui-même prend la pleine d'articuler fortement.            

Si je dis ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache – je me situe au niveau de ce qui est bon et de ce qui n'est pas bon, c'est-à-dire au niveau d'une opposition. À ce niveau apparaît bien une négation construite sur des valeurs opposées (ainsi le mauvais est ce qui n'est pas bon), mais une telle négation est donnée par l'esprit lui-même, c'est-à-dire qu'elle est issue des représentations psychiques et qu'elle est présente dans l'inconscient sous forme d'oppositions de valeurs : présent/absent, bon/mauvais, aimé/haï... Ce n'est donc pas cette négation que Freud évoque lorsqu'il dit que l'inconscient ne connaît pas la négation. La négation construite sur l'opposition signifiante est celle que les scolastiques appellent negatio infinitans, négation indéfinie. Saint Thomas établit qu'elle règle le principe d'identité et de ce point de vue le principe d’identité devient identique au principe d'attribution : A est A parce qu’il n’est pas B.            

Par contre si je dis ceci n'est pas ou ceci ne peut pas être, je formule un jugement d'existence. Celle négation d'existence ne surgit en rien d'une opposition. De cette négation d'existence on peut dire qu'elle est identique au principe de contradiction : A n’est pas non-A, car si cela est, A n’est pas. Qu'on ne la trouve pas dans l'inconscient ne saurait nous étonner puisque le propre de l’inconscient c’est de dire que A est non-A. Mais du point de vue de la réalité (au sens freudien de ce mot) on ne peut à la fois être et ne pas être, l’alternative est être ou ne pas être. C’est à cette question que permet de répondre la négation d’existence – négation dont Hamlet, héros moderne, manque douloureusement – négation dont nous disons qu’elle est communiquée au sujet par le dispositif du père.            

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Que signifie alors cette mutation juridique que nous avons évoquée ? Que signifie cette déconstruction du dispositif du père organisée par cette transformation du droit ? Elle signifie ceci : la négation d'existence est retirée au sujet au profit de la négation d’attribution. Le principe de contradiction qui gouvernait (tant bien que mal) le monde traditionnel, le monde des fils, est supplanté par le principe d'identité (à l'occasion présenté sous sa forme d’opposition comme choix de la différence), principe qui régente aujourd'hui le monde des frères (mais sans père).            

Aussi les frères établissent-ils leur approche du monde sur le mode du jugement qui dit ceci est bon je le mange, ceci est mauvais je le crache. De sorte que la structure du monde des frères est analogue à celle de l’inconscient : démocratique et totalitaire.   

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LE KIKI DE SA MAMAN    

Mais voyons les choses plus concrètement, soyons réalistes et demandons-nous comment le père produisait cette fameuse négation d'existence dans le monde traditionnel, le monde des fils – le monde des fils et des filles car c'est le moment de rappeler que parmi les fils il faut compter les filles qui leurs sont égales devant la négation – et le juriste médiéval, rappelle Legendre, ne s'y trompe pas pour qui fils signifie en effet  fils de l'un et l'autre sexe. Il y a les filles et donc il y a les mères. Les mères sont au coeur de la dialectique de la négation. Elles y apportent leur corps, c’est-à-dire un certain poids de réalité.            

Quelle est la fonction du père pour un enfant ? C'est en quelque sorte une fonction de fertilisation du désir de la mère – une fonction de pacification, car comme dit Lacan le désir de la mère est quelque chose d'incontrôlable : c'est comme se trouver entre les mâchoires d'un grand crocodile, ça peut se refermer n'importe quand.              

Pour un petit enfant, le désir de la mère peut assez bien se résumer à ceci : qu'il soit le kiki de sa maman. C'est évidemment touchant et le resterait si cela ne venait à prendre une signification sexuelle. Ce qu'elle désire là-bas, qui l'éloigne de moi, je le serai, pense l'enfant. Toute une dialectique de l'être et de l'avoir est mise en route. Être ou ne pas être. En avoir ou pas. Et ainsi de suite. Bref, tout un ensemble de significations aux issues possiblement imaginaires s'ébranle, dont la solution pour l'enfant, une solution de bon sens, est la suivante: je ne peux être ce que ma mère n'a pas. Il s'agit de couper la route à une signification imaginaire pour engager l'enfant dans la voie d'un réalisme sexuel. Encore faut-il lui communiquer cette solution.            

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Ce moment est précisément celui où l'on voit se séparer le monde des fils du monde des frères. C'est à ce niveau précis qu'agit ou non le dispositif du père. C’est le moment de l’entrée dans l’Oedipe. Soit le père intervient, et pas forcément en personne d'ailleurs, il suffit que sa médiation soit véhiculée par la parole de la mère, c'est-à-dire que la mère introduise elle-même la négation d'existence : cette illusion tu ne peux l'être, veut bien entendre l'enfant, et tu ne peux l'avoir accepte de reconnaître la mère. Tu ne l’es pas, tu ne l’as pas : c'est à la faveur de cette double parole que la négation introduit l'enfant dans la dialectique oedipienne. Ce que Freud appelle Oedipe est directement lié au dispositif paternel. Sans père il n'y a pas d'Oedipe et sans Oedipe il n'y a pas de père. Or à quoi aboutit l'Oedipe ? À une normativation sexuelle, c'est-à-dire à ce que chacun vienne habiter le sexe que lui propose son corps. L’Oedipe est bien un réalisme.            

Si au contraire la normativation oedipienne n'est pas engagée, c'est-à-dire si le dispositif paternel est contourné ou retiré, la normativation sexuelle qui a lieu est différente, c'est une normativation sexuelle livrée au désir de la mère, autrement dit livrée à cette signification imaginaire qui fait de l'enfant le réel kiki de sa maman. En bonne clinique psychanalytique cela s'appelle une perversion. À la place de la négation d'existence apparaît ce que les analystes appellent le déni ( la Verleugnung de Freud – que Lacan finira par appeler un démenti, et même un louche refus). Or le déni porte sur la réalité elle-même, c'est une négation de la réalité au sens où de réel kiki de sa maman il ne peut y avoir (la mère n'est pas pourvue de phallus, c’est la vérité de la mère en soi) – et pourtant c'est ce que nie le sujet pervers. Il nie la négation de ce qui n'est pas. La réalité perverse, qui exprime finalement l'essence de la réalité sur laquelle se fonde le monde des frères (mais sans père) est une réalité faussement négativée. Et cette fausse négativation, négation de la négation d'existence, est au principe de notre acharnement fraternitaire postmoderne. Acharnement dans lequel (soyons nuancés) il faut savoir démêler la parade spectaculaire et le calcul idéologique plus ou moins naïf, de la vraie fraternité qui s’affiche rarement pour ne pas dire jamais – car comme il se dit dans le monde des fils : que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche.   

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AU BOUT DU BIEN-ETRE        

La mutation juridique qui a eu lieu apparaît ainsi au service d'une telle structure, dont il faut bien soutenir avec lucidité que si elle est faussement négativée, elle est inconsistante. C'est-à-dire qu'elle est appelée à s'effondrer.            

Sur ce déni de la réalité encore ceci : il était inévitable qu'une telle négation de la réalité physique des personnes s'allie à la longue avec la science pour, si l'on peut dire, travailler directement dans la viande. Pierre Legendre parle de conception bouchère de la filiation, n'hésitant pas à mettre cette situation sur le compte de l'impensé posthitlérien (l’eugénisme féroce du monde des frères bâti, sous les grands blablas antisémites et droidelomistes, sur la haine du judaïsme, c’est-à-dire sur la haine du fondement du monde des fils) de nos sociétés. Il rappelle cet arrêt d'une cour canadienne concernant ce cas ahurissant d'une mère célibataire qui, ayant changé de sexe, ayant pris apparence masculine avec l'aide d'un chirurgien, demanda au tribunal d'être reconnu(e) comme père de son enfant. Après consultation des psychologues qui conclurent que la mère était morte pour l'enfant et qu'il en avait fait son deuil, le juge accorda satisfaction à la demande. Cet extraordinaire délire, cette grimace grossière d’une circoncision inversée, illustre bien ce que le fondement du déni apporte au monde des frères : la permission de reconstruire (et probablement bientôt de construire) les corps. Rappelons que le droit de changer de sexe est désormais inscrit parmi les droits de l'homme.            

Le monde des frères a donc changé de loi, il ne se fonde plus sur la loi du père, mais sur le désir de la mère.  Le monde des frères est gouverné par la loi des mères – la loi des grands crocodiles – en attendant le Grand Frère, mais ceci est une autre histoire. 

Le droit des frères diffère du droit des fils en ce qu’il ne se fonde pas sur ce qui est, mais sur ce qui n’est pas – à l’occasion baptisé bien, qu’il faut traduire par bien-être. Parti-pris pragmatique et utilitariste, qui livre les lois à un gradualisme sauvage défini par le marché médiatisé des opinions (le tyrannique tribunal de l’opinion publique soohaité par Bentham) seul juge, à la longue, de ce qui est bon (qu’il faut manger), de ce qui est mauvais (qu’il faut cracher).  À la longue : au bout du bien-être – c’est-à-dire au service du seul management.            

Au bout du bien-être donc le monde des fils ne semble plus qu’un souvenir et le monde des frères s’épanouit dans son inconsistance totalitaire. C’est cette inconsistance qui le condamne et personne ne peut ignorer que l’éboulement est en cours. Ceci ne signifie pas que nous en ayons plus de lucidité. La connaissance du désastre ne donne aucun savoir. En réalité, l’avenir du monde se joue dans ses fines pointes. La fine pointe du monde des frères, c’est le clone. La nouvelle définition de l’humain est exactement celle-ci : c’est un clone de frère – derrière les grands discours sur la différence défilent des frères, reproduits à l’identique. D’un autre côté la fine pointe du monde des fils, c’est le saint.    

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LA FINE POINTE DU MONDE DES FILS       

Curieusement, Lacan a fait un appel à la sainteté. C’est dans Télévision : Tous des saints, dit-il, pour sortir du discours capitaliste. Savait-il bien ce qu’il disait, d’autant qu’il illustrait son propos de la figure assez peu canonisable de Balthazar Gràcian ? Des frères qui l’entouraient il n’a obtenu que de la perplexité. Il paraît bien qu’il faut une oreille de fils pour entendre quelque chose à cette invite d’allure vaticane.            

Il convient de définir le saint comme celui qui a le juste maniement de la négation. Dans le monde des frères (mais sans père), les frères s’attachent à abolir la négation. Par contre le saint est celui qui accomplit la négation. Que signifie accomplir la négation ? Cela signifie : réaliser l’au-delà de l’interdit, ou bien : atteindre le précepte.            

Il y a l’interdit et il y a le précepte. Pour Freud, le dispositif du père se construit sur l’interdit – le prix en est la culpabilité.            

C’est précisément la culpabilité que le monde des frères tente de supprimer en s’établissant sur un en-deçà de l’interdit, c’est-à-dire sur la plasticité de la loi du désir maternel, sur sa plasticité perverse essentiellement orientée vers la recherche d’une jouissance sans loi toujours plus déployée, une jouissance qui se réaliserait sans culpabilité, dans ce but alliée à son double scientifique, à sa face calculatoire, et qui rêve d’un nouveau petit homme, d’un petit frère parfait (petit frère parfait de l’un ou l’autre sexe) parmi tous les autres frères. Est prohibé – prohibé et non pas interdit, ou alors il s’agit d’un interdit pragmatique, sur le mode de l’expérimentation scientifique, interdit à géométrie variable défini non par la structure mais par le consensus – est prohibé donc ce qui contrevient à cette perfection. C’est sur ce mode, le mode totalitaire d’un impératif de perfection promulgué par le consensus, que les frères édifient l’en-deçà de l’interdit.                 

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Dans le monde des  fils donc, il y a l’interdit et il y a le précepte. Mais ce qu’a connu essentiellement (jusqu’à présent) le monde des fils c’est l’interdit. Et ce que produit l’interdit est cette sorte particulière de loi qui, comme dit Saint Paul, est pour pratiquer le péché – cette sorte de loi qui éponge (mais pas très bien) la culpabilité. Le précepte est d’une autre nature, il donne les limites de ce qui est, il a la forme du mode d’emploi ou plus précisément du conseil paternel. On en trouve un exemple au tout début de la Genèse , lorsque Dieu dit : vous pouvez manger de tous les fruits de ce jardin, mais ne mangez pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. A ce moment-là, il n’y a encore ni mal, ni interdit, ni culpabilité, Dieu donne le mode d’emploi du bonheur : vous n’avez pas besoin de faire le mal pour savoir qu’il ne faut pas le faire.            

En  quoi consiste alors l’effort du saint ? Précisément à restituer ce moment du précepte, lequel constitue l’essence ultime de la négation – c’est-à-dire le seul niveau où puisse se saisir véritablement l’amour du père, qui transmet ce qu’il a, sa volonté de persévérer dans l’être, non en un sens spinoziste mais comme forme de la puissance fondatrice de la négation, laquelle se prend au-delà de l’étant, en tant donc que cette volonté désigne ce qui est, ou plus précisément l’exister de ce qui est, comme normatif, par opposition à l’amour de la mère, qui donne ce qu’elle n’a pas, son seul manque-à-être, et c’est pourquoi elle ne peut s’élever (aux exceptions près, exceptions nombreuses et remarquables) au plan du précepte mais seulement à celui de l’interdit.                

Or, et ceci est prophétique – non d’un prophétisme conditionnel comme la destruction de Ninive, mais d’un prophétisme certain comme la venue du Messie (certain mais encore voilé) – c’est à la longue l’effort du saint qui prévaudra, ce qui veut dire qu’il obtiendra l’unification de l’amour, déchiré entre ces deux désirs. Position paulinienne. Autrement dit, après l’effondrement du monde des frères – l’éboulement est en cours, chacun le sait après l’effondrement du monde des frères refleurira le monde des  fils, un monde non plus bâti sur l’interdit ou sur le prohibé, mais sur le précepte.

JLB