11.09.2008
réflexions sur le jacobinisme historique

Notre grand frère Robespierre
NOTRE MERE LA SOCIETE
Le monde des frères (mais sans père) a fait sienne la mort. Ce au titre du pacte social – le pacte, en effet, dit une seule chose[i] laquelle consiste à mettre en commun nos biens et nos personnes afin qu'ils nous soient remis en propre par les mains du peuple lui-même (ou, ce qui est la même chose, par les mains de la société – ou encore par les mains de la loi). De manière étrangement inaperçue, jamais Rousseau (1) n'a été aussi présent dans le débat sociopolitique que de nos jours.
Or, dans cette logique qui consiste à mettre en commun tout ce qui constitue notre bien, pour le voir restitué par notre mère la Société, nous trouvons à la fin même notre mort, comme nous y trouvons nos enfants, à nous restitués par les mains de notre mère l'Éducation, et même notre Dieu que nous rend généreusement notre mère la Laïcité. Ceux qui parlent de déclin du contractualisme feraient bien d'y regarder à deux fois. Il est pourtant évident qu'au déclin des liens personnels répond une hypertrophie du lien social, soit une réglementation accrue et des dispositions positives toujours étendues noyautées par un pacte fondateur.
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La mort se trouve prise dans ce mouvement. Mais évidemment la mort reste un x et en tant que tel, elle est le lieu d’un flottement. Le projet fraternitaire, quant à lui, demeure, centré plus ou moins consciemment sur la jouissance. Il faut dire « plus ou moins consciemment » parce que, comme toujours en cette circonstance, deux efforts républicains apparaissent : l'effort pour le bien-être et l'effort pour la jouissance. Il y a donc deux lignes d'actions qui se révèlent, deux lignes d'actions distinctes « comme toujours » – ce qui veut dire « comme toujours depuis les origines de la fraternité » – deux lignes d’où surgissent :
– d'une part le frère portant son projet d'un hédonisme de masse,
– mais d'autre part son inséparable alter ego, l'antifrère, porteur du thème d'un au-delà du bien-être, dans lequel éclate toute l'étendue de la monstruosité fraternitaire.
Dès le début, se révèle cette schize au sein du monde des frères : ainsi 1789 et 1793, Girondins et Montagnards, Révolution et Terreur. La promesse de bonheur d'une part et d'autre part l'enfer.
POURQUOI 93 SUIT-IL NECESSAIREMENT 89 ?
Cette question d’une possible continuité entre les deux périodes saillantes de la Révolution Française a été remise sur le tapis par un de nos plus éminents historiens, François Furet, et l’on ne peut que rester admiratif et reconnaissant devant le souci de vérité que cet homme a soutenu à l'encontre même de ses choix communistes de jeunesse.
Il s’agissait à la fin de savoir s'il existe une continuité logique entre 89 et 93, sachant que beaucoup avaient répondu par la négative à cette question, et y avaient répondu sur le mode « 93 n'est qu'un accident de l’histoire au même titre que la terreur stalinienne n’est qu’un simple accroc historique devant la rigueur du marxisme-léninisme ».
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La grandeur de François Furet est d'avoir considéré cette question – posée par la Révolution Française et remise sur le tapis par les Révolutions communistes – comme le problème de notre époque. Ce qui l'a amené à rappeler de leur purgatoire les historiens de la Révolution rejetés par l'Histoire officielle parce qu'ils avaient défendus l'idée de liens nécessaires entre 89 et 93, en particulier Hippolyte Taine et Augustin Cochin. En 1978, François Furet déclarait donc : « La culture politique qui conduit à la Terreur est présente dans la Révolution Française de 1789 ».
Ces considérations historiques nous aident à comprendre l’impensé de notre histoire d'aujourd'hui : dans l'orientation vers le bonheur imprimée au XVIIIe siècle par les Lumières est inscrit un horizon de barbarie toujours inouï. Où ce qui vient se révèle toujours pire de ce que peut porter notre mémoire. Notre repère ici est le pamphlet du jacobin Sade – il serait intéressant de relever les observations de certains historiens, comme Michelet et Taine, à propos du jacobin Sade, pour compléter l'image plus ou moins mythique de l'écrivain par celle du sinistre monomane qui rôde dans le Paris des années 90 – pamphlet que nous avons plusieurs fois commenté et qui appelle les Français à un second effort pour devenir républicains, ce second effort consistant à s’autoriser les pires crimes imaginables pour satisfaire à la rigueur de la pulsion, soit si l’on veut saisir la vérité psychopathe de ladite pulsion, non tant de jouir sans entrave que bien plutôt d’éprouver le tranchant d’un esclavage dans lequel la méchanceté exprime son illimitation sur le mode d’une vocifération légale toujours plus ignoble. C’est le cas aujourd’hui de l’abattage de masse des tout petits bébés par l’avortement – déjà au programme du fameux pamphlet, comme on s’en doute, sous l’autorité.. d’Aristote.
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Et attention ! Il ne s'agit ici pas de condamner à tout prix 89, mais essentiellement de comprendre ce lien nécessaire et à proprement parler dégradant, plus précisément ignominieux, qui relie la revendication au bonheur avec la barbarie à venir.
Force est de constater qu'en déconstruisant le Père est apparu ce lien nécessaire entre bonheur et jouissance. Car ce qui faisait obstacle entre les deux ayant disparu par effacement en quelque sorte légal – à savoir l'abolition de la fiction juridique de « puissance paternelle » -, nous fumes tous livrés, quoi qu’en disent les frères, au sans loi de la mère de jouissance, c’est-à-dire au sans loi de l’antifraternité.
Saluons la parution récente du Livre Noir de la Révolution Française, qui arrive à propos pour nous rappeler que la jouissance, et en particulier l'extraordinaire voire extravagant goût du meurtre déployé par nos jacobins dans les années 90 de notre Révolution, n'a rien à envier aux pires exactions nazies ou communistes, et que la méchanceté peut se tenir à la hauteur du jamais vu jusqu'ici lorsqu'elle se présente à des cerveaux abrutis par l'opinion comme par la peur.
La vérité finale étant là encore que la jouissance aspire immanquablement à l'enfer – l’enfer dont elle fait la substance. Et deuxièmement, qu’elle n'est pas seulement derrière nous, soit-disant tenue en laisse par nos commémorations, mais qu’elle est toujours devant nous.
VEULERIE DU JACOBINISME
En 1793 la conquête jacobine est achevée et le grand jeu de la guillotine peut commencer. Hippolyte Taine nous fait alors le portrait du jacobin saisi dans sa plus minable grandeur :
« Regardons-les à ce moment décisif : je ne crois pas qu'en aucun pays ni en aucun siècle on ait vu un tel contraste entre une nation et ses gouvernants. – Par une série d'épurations pratiquées à contresens, la faction s'est réduite à sa lie ; du vaste flot soulevé en 1789, il ne lui est demeuré que l'écume et la bourbe ; tout le reste a été rejeté ou s'est écarté, d'abord la haute classe, clergé, noblesse et parlementaires, ensuite la classe moyenne, industriels, négociants et bourgeois, enfin l'élite de la classe inférieure, petits propriétaires, fermiers et artisans-maîtres, bref tous les notables de toute profession, condition, état ou métier, tout ce qui avait un capital, un revenu, un établissement, de l'honorabilité, de la considération, de l'éducation, une culture mentale et morale. Pour composer le parti, il n'y a plus guère, en juin 1793, que les ouvriers instables, les vagabonds de la ville et de la campagne, les habitués de l'hôpital, les souillons de mauvais lieu, la populace dégradée et dangereuse, les déclassés, les pervertis, les dévergondés, les détraqués de toute espèce et, à Paris, d'où ils commandent au reste de la France, leur troupe, une minorité infime, se recrute justement dans ce rebut humain qui infeste les capitales, dans la canaille épileptique et scrofuleuse qui, héritière d'un sang vicié et avariée encore par sa propre inconduite, importe dans la civilisation les dégénérescences, l'imbécilité, les affolements de son tempérament délabré, de ses instincts rétrogrades et de son cerveau mal construit. (2) »
L'épuration est ici épuration par la veulerie – c'est la pente de la facilité qui joue, le principe de plaisir, et qui joue d'autant mieux que les principes d'autorité ont été déconstruits. Que le jacobinisme aboutisse à la mort réelle du père, c'est-à-dire à l'exécution historique de Louis XVI, est l’envers logique de ladite épuration, sa secrète vérité.
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Sur quels principes s'est construite une telle dynamique ? Essentiellement sur nos trois principes républicains. La fraternité est bien sûr structurelle, dans la mesure où elle se fonde sur la mise à l'écart du Père, elle est le fil rouge qui relie modernité et postmodernité. La liberté, quant à elle, est le devoir de tout jacobin. La trahir c’est commettre le pire des crimes – et ce mot de crime doit être entendu ici dans son sens le plus fort, comme lorsqu'on dit aujourd'hui que la pédocriminalité est un crime. Quant à l'égalité elle équivaut à un permis de tuer, puisqu'à l'époque la pointe du jacobinisme s'est concentrée sur l'égalité des fortunes. Dans les pires moments, et déjà en 1789, celui qui attente à l'égalité est un contre-révolutionnaire, de sorte que le possédant est criminel dans ses biens mêmes.
On rougit, après avoir fréquenté Taine, de lire les manuels scolaires à l'usage des classes de seconde par exemple – on rougit du silence des programmes sur ces questions, et il est atrocement poignant de constater que toutes ces personnes torturées et assassinées par des attroupements organisés par la haine et l'envie, que toutes ces personnes horriblement suppliciées n'aient droit de nos jours à aucune espèce de souci de mémoire. Bien au contraire, puisque c’est à un silence glacé que sont éduqués nos écoliers, un silence glacé jeté à la hâte sur notre désir de n'en rien savoir. En réalité ces gens sont encore coupables, et l’abrutissement de l’opinion est tel qu’un jury de télévision rassemblé il y a une dizaine d’années pour « refaire » le procès de Marie-Antoinette, la condamnait à mort une fois de plus !
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On rêve d’un manuel d’histoire qui ne vise pas à cultiver l’absence d’esprit critique des jeunes français, qui leur communique au contraire le goût de la réflexion historique. Le goût de l’intelligence critique, à distinguer bien sûr du négativisme pantomimique qui a cours de nos jours. Sur le nécessaire état d’esprit critique de l’historien, voici ce que dit Taine lui-même : « J’ai écrit en conscience, dit Taine, après l’enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j’ai été capable. Avant d’écrire, j’inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C’est l’étude des documents qui m’a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. A mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants... Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n’est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu’on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu’on y attache. Or, appliquées à l’organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’État. C’est sur ce point que j’ai insisté ; d’autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l’Empire, n’a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. »
Et encore Taine n’a-t-il pu voir le(s) rejeton(s) communiste(s).
JJ
(1) Dans le Contrat Social, Rousseau pose qu'il existe une clause d' « aliénation totale de chaque associé » qui résume toutes les autres. On la trouve exposée dans le Livre I, chapitre 6 : « [il s'agit] de trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »
Le Contrat prétend donner la solution de ce problème grâce à un certain nombre de clauses : « Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous (...) de plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut être (...) ».
« Si donc, y lit-on encore, on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants. Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »
« À l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix. [Et ce corps] reçoit de ce même acte son unité, son moi commun et sa volonté. [Il prend alors le nom de] république. »
Qu'offrira-t-on en retour à chaque individu qui accepte d'obéir ainsi à la volonté générale ? « On le forcera à être libre » (I, 7). Ni plus ni moins. Essayez à partir de là de reconsidérer le principe de laïcité – vous le trouverez piégé dans cet imparable dispositif. Conclusion : relisons Cochin.
(2) Les Origines de la France Contemporaine, tome VI, p. 255-256.
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05.03.2008
mai 68, Sarkozy et l'esprit du jacobinisme
A propos de la question : « mai 68, c'est quoi ? »

SUR LES ENFANTS DE LA REVOLUTION FRANçaise
Dans ses Origines de la France contemporain, Hippolyte Taine cite cette note d'une dame anglaise résidant en France, après la Révolution , à propos de l'effronterie des enfants qui ont connu les événements révolutionnaires :
« Le croiriez-vous, madame, (me) disait un jardinier de Nîmes ; pendant une partie de la Révolution , nous n'osions jamais gronder nos enfants pour aucune des fautes qu'ils commettaient. Ceux qui se nommaient eux-mêmes « les patriotes » [Les patriotes = les jacobins], tenaient, comme principe fondamental de la liberté, que les enfants ne devaient jamais être corrigés. Cela les rendaient si indisciplinés, que bien souvent, quand l'un des parents se hasardait à gronder son enfant, celui-ci lui disait d'aller voir à ses propres affaires, et ajoutait : « Nous sommes libres, nous sommes égaux, nous n'avons de père et de mère que la République ; si tu n'es pas content, je le suis ; tu peux t'en aller chercher ailleurs un endroit plus à ton goût. »... Les enfants sont encore très impertinents, il faudra bien des années pour les ramener à un ton supportable. »
Anne Plumptre (A Narrative of three years' résidence in France from 1802 to 1805, I, 436)
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On remarquera ici que les plaintes légitimes qu'on peut élever aujourd'hui contre l'éducation laxiste issue de mai 68 ne sont pas nouvelles, loin de là ! Si nous nous penchions sur notre passé révolutionnaire avec un œil neuf et des intentions sainement critiques, au lieu de lui accorder, sur la foi d'idéologues lamentables et compassés, la plus sotte vénération, nous y verrions beaucoup plus clair dans ce qu'on appelle nos racines -- et nous comprendrions avec une clarté nouvelle lesquelles sont les racines véritablement vivantes et lesquelles sont les racines pourries.
Sur les résultats de sa recherche d’historien voici ce que dit Taine lui-même :
« J’ai écrit en conscience, dit Taine, après l’enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j’ai été capable... C’est l’étude des documents qui m’a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. A mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants... Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n’est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu’on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu’on y attache. Or, appliquées à l’organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’État. C’est sur ce point que j’ai insisté ; d’autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France , telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l’Empire, n’a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. »
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« mai 68, c’est quoi ? »
Et il est vrai que beaucoup de traits de la Révolution Française peuvent être rapprochés de traits marquants de notre époque, traits dont le dénominateur commun est la déconstruction et le rejet de l'autorité « traditionnelle », « au nom de la liberté » ou « au nom de l'égalité », c'est-à-dire au nom des plus abstraites revendications.
Une étude attentive du Droit révolutionnaire montre que toutes les intentions des juristes jacobins, autrement dit les intentions des extrémistes -- mises en grande partie sous le boisseau pendant toute la parenthèse du code napoléonien, resurgissent au grand jour, majorées des progrès de la technoscience, en 1968, date où une contestation véritablement révolutionnaire des principes d'autorité renoue avec la bêtise typique de l'esprit jacobin -- le goût du meurtre des opposants en moins, fort heureusement, mais c'est qu'il ne s'agit là que de donner le coup de grâce et que les caractères majeurs du jacobinisme sont déjà inscrits très profondément dans l'inconscient français, à la manière dont les pyocyaniques, ces germes hospitaliers indéracinables, se planquent dans les corps affaiblis, sournoisement et pathologiquement, pour réapparaître à l'occasion.
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À partir de là, nous avons adopté ce tour de sottise niaise caractéristique de la France d'aujourd'hui -- style qui est allé s'alourdissant depuis 68 et qui marque en particulier notre gauche française de manière si consternante : mais c'est que la perte du bon sens nous rend à la fois informes et grotesques. C'est la marque de fabrique des jacobins de tous les temps, quoique pour nous cela ait lieu dans un contexte au registre plus festivus que grand-guignol, du moins, Dieu merci, jusqu'à maintenant.
Il y a quelques jours, un ami d'origine africaine me demande : « Mais finalement, j'entends partout parler de mai 68... c'est quoi, mai 68 ? » Très bonne question : c'est quoi mai 68 ?
Il me faut donc avancer la définition suivante : mai 68 est une résurgence du jacobinisme, version festivus.
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L’esprit du jacobinisme
Or, quel est l'esprit du jacobinisme ? Comme dans tous les totalitarismes, c'est un esprit de pureté. Remarquez que lorsqu'on vous demande quel est l'esprit d'un quelconque totalitarisme, vous ne risquez pas grand-chose à avancer que c'est un esprit de pureté. La raison en est simple : c'est que le totalitarisme passe son temps à purifier sa totalité -- le marxisme cherche à purifier la classe ; le nazisme cherche à purifier la race ; le totalitarisme qui vient, à la faveur de la dérégulation de la jouissance, cherche à purifier l'espèce.
Ceci est dû au soubassement métaphysique commun à tous les totalitarismes, à savoir une métaphysique de l'Un, mise en tension dans une totalité idéale qui ne cesse d'aspirer à cet impossible que dessine la pureté de l'Un.§§§
À quelle pureté aspire le jacobinisme ? À la pureté du Peuple... Il y a là une évidence que Michelet a exposée sans l'analyser parce que, dans son enthousiasme littéraire de poète de la Révolution , il y adhérait corps et âme -- idem pour Quinet et les autres historiens officiels ; que Tocqueville n'a pas traitée parce qu'il ne s'intéressait pas à cet aspect de la Révolution Française ; que, le premier, Taine a entrevue et présentée, quoique dans des coordonnées plus psychologiques que sociologiques, mais tout de même rendons-lui grâce pour sa formidable analyse du Contrat Social ; que Cochin enfin a exposée clairement et dans son ampleur historique malgré une œuvre prématurément interrompue, Cochin qui a su discerner les causes de la naissance et de l'épanouissement du premier des totalitarismes modernes.
Par la suite, il n'y a guère que François Furet qui ait relevé le gant de ce que ces conclusions impliquaient et qui en ait vu la portée pour l'analyse du communisme soviétique.
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Bref. Revenons-en à notre question : mai 68, c'est quoi ? Mai 68, c'est comme le reste, c'est un esprit de pureté. Mais pureté de quoi ? Comment peut-on voir en mai 68 un esprits de totalitarisme ? ! ? Eh bien, c'est assez énorme. Et j'avoue que c'est suffisamment gros pour que j'en sois vaguement embarrassé... Donc, il s'agit de pureté de la jouissance, bien sûr.
Que demandaient d'autres les gens de 68, sinon la pureté de la jouissance ? Bien entendu, c'est une revendication qui dure et persiste, sauf qu'avec le temps cette revendication, qui était d'abord de libération, a présenté une face plus dure, une face de police de la jouissance.
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POURQUOI SARKOZY EST-IL HAï ?
Seulement la jouissance, par définition, c'est impur. Du moins, c'est ce qu'on pensait quand on pensait que l'impureté, en tant qu'elle bafoue les mœurs et la raison, ça appelle de l'interdit. Ça demande d'être régulé -- ça demande la loi. Bien entendu, la jouissance, je veux dire la jouissance terrestre, tout le monde en a besoin, même un minimum, sauf que, si vous n'y mettez pas quelque obstacle, ça finit dans le meurtre.
Mais 68 correspond très exactement à ceci : la mise en place d'un principe de dérégulation de la jouissance : « Il est interdit d'interdire », ou encore : « Soyons réalistes, demandons l'impossible », et ainsi de suite... La dérégulation ne signifie pas pour autant l'absence de toute police. Qui dit dérégulation de la jouissance, dit aussi police de la jouissance -- ce qui ne saurait nous étonner, puisque non seulement il y a des conflits de jouissance à trancher, et derrière eux des conflits de pureté, mais il faut contrôler encore la bonne application des impératifs de jouissance (par exemple en ce qui touche à l'avortement ou à la sexualité des jeunes).
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Laissons tomber ces questions techniques pour l’instant pour en revenir à notre propos principal.
Dans un pays comme le notre, il suffit d’évoquer les sympathies proprement politiques – la puissance de la gauche y compris communistes, la réflexion toujours plus hardie des diverses Sociétés de pensée – pour comprendre d’un seul coup d’œil que l’affaire de 68 est préparée de longue date. Pour ne prendre que cet exemple, il y avait déjà ce goût des artistes pour notre passé révolutionnaire et la passion romantique de nos écrivains pour la radicalité critique qui avait accentué la contestation formelle dès le XIXe siècle où il n’était plus question que de libérer le vers, supprimer les règles, lâcher le lexique et de façon générale révolutionner l’art...
Il est certain que le thème de la pureté dans le mal est présent dans cette plaque sensible que sont la littérature et l’art, bien avant la Révolution – très ouvertement chez Rousseau, qui fait souvent penser, dans tel passage des Confessions, à ces jeunes des banlieues qui protestent de leur innocence alors même que leur culpabilité est évidente – de façon hallucinante chez Sade, terriblement cynique chez Laclos – pour finir par s’enkyster au XXe siècle, dans des œuvres et chez des écrivains qui ont marqué leur époque de leur révolte de plume et du tranchant de leur pensée, qui ont travaillé avant mais aussi bien après 68.
Disons ce qui est : l’esprit de pureté de la jouissance continuait à agir bien après 1968, chez les gens de gauche comme dans les professions « cultivées », en particulier les enseignants, certains artistes et beaucoup de journalistes. On finissait à la fin par croire à la pureté dans le mal.
Donc la question qu’on se pose ici, question dont on vient longuement de préparer la réponse, est la question suivante : pourquoi Sarkozy est-il haï ? Que signifie cette détestation systématique, active, organisée médiatiquement, alors même que l’opposition a explosé et ne tient pour ainsi dire plus debout ?§§§
En réalité, il est arrivé ceci qui est assez étrange : malgré tous les défauts qu’on peut lui prêter, et en particulier une difficulté évidente à donner à la France une orientation politique claire et forte, Sarkozy est arrivé à mettre la barre sur 68. Le premier, il est arrivé à énoncer une négation de la pureté de jouissance à laquelle prétendaient les anciens de cette époque, les anciens de 68 !!
Comment se peut-il ?? Comment expliquer ça ??

JJ
11:41 Publié dans le blog de Jonas Jorda, politique, révolution française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, mai 68, sarkozy, révolution française, jacobinisme, totalitarisme
03.02.2008
Sur la Révolution Française (II)
C'est avec une profonde satisfaction et un sentiment de grande reconnaissance vis-à-vis de l'auteur, Renaud Escande, que j'apprends la parution du Livre noir de la Révolution. Dès à présent, il me vient à l'oreille les meilleurs échos sur cet ouvrage. En attendant de pouvoir vous en parler plus avant, je vous propose telle bonne feuille sur la « méchanceté révolutionnaire » -- propre à nous faire réfléchir sur le sens du mot « méchanceté ».
Celle-ci est de la main du grand historien ostracisé pour cause de tiédeur révolutionnaire : Hippolyte Taine. Je vous en souhaite bonne lecture. Le texte est tiré de l’édition de 1907 des Origines de la France contemporaine (tome VII, pages 352 à 356).
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« Quand on a bu longtemps d'une boisson nauséabonde et forte, écrit Taine, non seulement le palais s'y habitue, mais parfois il y prend goût ; bientôt il la veut plus forte ; à la fin, il l'avale pure, toute crue, sans aucun mélange pour en adoucir l'âcreté, sans aucun assaisonnement pour en déguiser l'horreur.
« -- Tel est, pour certaines imaginations, le spectacle du sang humain ; après s'y être accoutumées, elles s'y complaisent. Lequinio, Laignelot et Lebon font dîner le bourreau à leur table ; Monestier, avec ses coupe-jarrets, va lui-même chercher les prévenus dans les cachots, les accompagne au tribunal, les accable d'invectives s'ils veulent se défendre, et, après les avoir fait condamner, assiste en costume à leur supplice. Fouché, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une boucherie de deux cent dix Lyonnais. Collot, La Porte , du Fouché font ripaille, en grande compagnie, les jours de fusillade, et, au bruit de la décharge, se lèvent, avec des cris d'allégresse, en agitant leurs chapeaux.
« -- Sur la place d'Arras, M. de Vielfort, déjà lié et couché sur la planche, attendait la chute du couperet. Lebon parait au balcon du théâtre, fait signe au bourreau d'arrêter, ouvre le journal, lit et commente à haute voix, pendant plus de dix minutes, les succès récents des armées françaises ; puis, se tournant vers le condamné : « Va, scélérat, apprendre à tes pareils les nouvelles de nos victoires. »
« -- À Feurs, où les fusillades se font chez M. du Rosier, dans la grande allée du parc, la fille de la maison, une toute jeune femme, vient en pleurant demander à Javogues la grâce de son mari. « Oui, ma petite, répond Javogues, demain tu l'auras chez toi. » En effet, le lendemain, le mari est fusillé, enterré dans l'allée.
« -- Manifestement, le métier a fini par leur agréer ; comme leurs prédécesseurs de septembre, ils s'enivrent de leurs meurtres ; autour d'eux, on parle en termes gais « du théâtre rouge, du rasoir national » ; on dit d'un aristocrate qu'il va « mettre la tête à la fenêtre nationale, qu'il a passé la tête à la chatière ». Eux-mêmes ils ont le style les plaisanteries de l'emploi. « Demain, à sept heure, écrit Hugues, dressez la sainte guillotine. »
« -- « La demoiselle guillotine, écrit Le Carlier, va ici toujours son train. »
«-- « MM. les parents et amis d'émigrés et de prêtres réfractaires, écrit Lebon, accaparent la guillotine... Avant-hier, la soeur du ci-devant comte de Béthune a éternué dans le sac.. »
« -- Carrier avoue hautement « le plaisir qu'il goûte » à voir exécuter des prêtres : « Jamais je n'ai tant ri que lorsque « je leur voyais faire leur grimaces en mourant. » C'est ici la suprême perversion de la nature humaine, celle d'un Domitien qui, sur le visage de ses condamnés, suit l'effet du supplice.
« -- Et cette joie de contempler les angoisses de la mort sanglante, Carrier se la donne sur des enfants. Malgré les remontrances du tribunal révolutionnaire et les instances du président Phélippes-Tronjolly, il signe, le 29 frimaire an II, l'ordre exprès de guillotiner sans jugement vingt-sept personnes, dont sept femmes, parmi elles quatre soeurs, mesdemoiselles de la Métayrie , l'une de vingt-huit ans, l'autre de vingt-sept, la troisième de vingt- six, la dernière de dix-sept. Deux jours auparavant, malgré les remontrances du même tribunal et les instances du même président, il a signé l'ordre exprès de guillotiner vingt-quatre artisans et laboureurs, parmi eux deux garçons de quatorze et deux autres de treize ans ; il s'est fait conduire « en fiacre » sur la place de l'exécution, et il en a suivi le détail ; il a pu entendre l'un des enfants de treize ans, déjà lié sur la planche, mais trop petit et n'ayant sous le couperet que le sommet de la tête, dire à l'exécuteur : « Me feras-tu beaucoup de mal ? ». On devine sur quoi le triangle d'acier est tombé .
« -- Carrier a vu cela de ses yeux, et tandis que l'exécuteur, ayant horreur de lui-même, meurt d'apoplexie, un peu après, de ce qu'il a fait, Carrier, installant un autre bourreau, recommence et continue. » »
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Vous constaterez que ces coupeurs de tête là n'ont rien à envier aux nazis et que même, d'un certain point de vue, leur sadisme témoigne d'un plus de méchanceté, -- méchanceté que l'on ne trouve pas par exemple chez Eichman comme l'a montré Ana Arendt. On ne peut certes pas parler ici de « banalité dans le mal » !!
Il est flagrant ici que le fond de méchanceté que recèle la Révolution française est proprement sadique. D'ailleurs Sade a été un jacobin actif et convaincu et la folie de son pamphlet : « Français, encore un effort pour devenir Républicains ! » -- pamphlet qu'il a placé au cœur de sa Philosophie dans le Boudoir --, en est la démonstration, en même temps que la théorisation, la plus éclatante.
Donc, nous autres Français, nous avons en nous ce trait constitutif de méchanceté (de folie furieuse) refoulée qu'il faudra bien que nous reconnaissions un jour. Nous faisons beaucoup de tapage en montrant du doigt la férocité de l’autre, en particulier celle du nazi, mais nous sommes pratiquement incapables de voir cette même férocité habiter en nous même. C'est évidemment à la faveur de publications comme Le Livre noir de la Révolution que nous pouvons commencer à y voir plus clair là-dessus.
« Quel est le problème dans ce monde ? » demandait un journaliste à Mère Theresa. Et Mère Theresa de répondre : « Vous et moi ».

J J
21:30 Publié dans le blog de Jonas Jorda, politique, révolution française, vrai livre, interdit de spectacle | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : révolution française, politique
21.01.2008
la critique des Lumières
Augustin Cochin
À ma connaissance, la meilleure critique des Lumières est celle qui a été menée par les historiens de la Révolution de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Essentiellement Hippolyte Taine et Augustin Cochin. Pour le premier, sa critique s’est concentrée sur Rousseau – et spécialement le Rousseau du Contrat Social.
Le second, à qui nous devons une théorie de l’idéologie qui est probablement ce qui se fait de plus profond en la matière – ce qui explique qu’on n’en parle pas –, nous a laissé, malgré sa disparition précoce sur un champ de bataille de la Grande Guerre à 39 ans, des analyses parfaitement ignorées par nos intellectuels, sauf évidemment les moins portés à ce que nous appelons ici la bêtise, c’est-à-dire les moins portés au culte de la jouissance.
Parmi ceux-ci, François Furet, qui a su réviser sa conception de la Révolution et se laisser influencer par la pensée de Cochin au point de considérer que 1789 et 1793 ne peuvent être séparés, ce qui veut dire que le mouvement de l’insurrection révolutionnaire et celui de la Terreur (de la dictature dure) ont partie liée – que ce soit dans la Révolution française ou que ce soit dans les révolutions communistes. Que François Furet ait pu appuyer de son autorité incontestable la valeur des travaux d’Augustin Cochin ne peut que nous réjouir – et aussi nous encourager à le lire.
§§§
Je trouve par exemple dans son ouvrage sur la Révolution et la libre-pensée, ouvrage que Cochin destinait à constituer la matière du Discours préliminaire qu’il voulait placer en tête de sa gigantesque enquête sur la Révolution française, entreprise dès sa sortie de l’École des Chartes, cet extrait, bien caractéristique de sa façon de penser, qui nous expose ce qu’il appelle « le progrès des Lumières ».
Le mot « progrès » a ici un sens inévitablement ironique, parce que plus qu’un progrès il faudrait parler d’une régression, ou plutôt d’une dégradation de la nature des dites Lumières à mesure qu’apparaissent les générations qui les portent. Et pour Cochin, ces générations sont trois – mais qui sont aussi bien trois temps logiques que trois degrés descendus vers une bêtise toujours plus lourde.
Trois générations de LumièreS
Voici d’abord apparaître la première génération, que Cochin illustre de la figure de Montesquieu.
Je cite donc « La Révolution et la Libre-pensée », aux pages 108 à 110 de l’édition Copernic de 1979.
« Le bonheur, la raison, la nature, écrit Cochin, dans la bouche d’un président à mortier au Parlement de Bordeaux, ont un sens fort respectable. Montesquieu ne donne ces noms qu’à des idées très hautes et à des instincts fort nobles. Sans doute, le lien est rompu avec les principes du christianisme. Le mirage de l’âge d’or apparaît sur l’horizon ; il arrivera, et naturellement, par la science et la morale humaines toutes seules. Le paradis est descendu du ciel sur la terre, et c’est en quoi cette philosophie n’est plus chrétienne ; mais elle met ce paradis encore si loin qu’elle trompe bien des chrétiens.
« Il est bien au-dessus de la foule. Avant d’affranchir le peuple, il faut l’instruire ; avant de proclamer la République , il faut que les citoyens soient vertueux. avant de mettre les rênes sur le cou à tous les hommes, il faudra en faire autant de Montesquieu, alors seulement la République sera possible.»
!!!
Deuxième génération des Lumières, la génération des économistes.
Arrivent les techniciens. Ce sont les vulgarisateurs du nouvel âge d’or.
«La génération suivante de philosophes, économistes, gens de Lettres ou savants, est d’envergure moins haute. Elle est venue plus tard ; le dernier reflet du Grand Siècle s’est éteint. Les mœurs se corrompent, les caractères s’abaissent, les grandes âmes se font rares, l’idéal baisse d’autant, et l’âge d’or se rapproche : entre eux et la foule, le but parait moins loin.

Turgot
« Ils ne s’en prennent plus aux mœurs, mais seulement aux erreurs, aux habitudes, aux préjugés : quand les paysans sauront cultiver, que les commerçants comprendront la théorie du libre-échange, les hommes seront mûrs pour la liberté et heureux. Quelque bon règlement, une bonne instruction des campagnes, et l’âge d’or sera revenu. Et on fonde des sociétés d’agriculture pleines d’avocats : les ministres font des ordonnances qui sont des traités. »
!!!
La troisième génération est celle des politiciens.
Ceux qui vont mettre en place la dérégulation morale et qui vont construire l’âge d’or à grands coups de droit positif.
!!!
La troisième génération : les politiciens
Et Cochin continue :
« Après les économistes, viennent les politiciens : troisième transposition, le niveau baisse encore d’un degré : nous descendons de Turgot à Dupont de Nemours, bien plutôt politicien qu’économiste, du vieux Mirabeau à son fils. Ceux-là sont plus pressés.
« A leurs yeux, le mal ne vient pas de la corruption des hommes, ni même de l’ignorance, mais seulement des lois, des régimes. Les privilèges supprimés, la souveraineté du peuple établie, l’égalité politique réalisée, l’humanité sera plus heureuse. Tel qu’il est, non pas dans cent ans, d’après les enseignements des moralistes, ni dans dix, d’après les leçons des économistes, mais tout de suite, le peuple est bon, il est sage, il est mûr pour la liberté ; qu’on brise seulement les liens qui l’embarrasse. Cette fois nous touchons à l’âge d’or.
« Car, dans ce nouveau système, le mal n’est plus qu’un malentendu.
« Telles sont les trois principales étapes du « Progrès des Lumières » au XVIIIe siècle.
« On voit la loi de ce Progrès : les doctrines sont différentes, mais elles procèdent du même principe, et le principe donne toujours raison à la dernière venue contre les autres : car chacune établit la conquête d’une liberté contre l’ordre antérieur : mais elle fonde en même temps un dogme contre la doctrine suivante.
« Montesquieu et sa génération établissent la liberté de « l’honnête homme » contre la religion. Mais dans l’ordre que rêve une nature délicate et élevée comme la sienne, un Mirabeau serait bien à l’étroit. »
!!!
« Mirabeau père établit la liberté de « l’homme utile » contre la loi de l’honneur, contre la loi d’une morale désintéressée.
« Mirabeau fils, celle de l’homme en général, contre toute loi de religion, de morale ou d’intérêt. La volonté de l’homme est bonne par elle-même.»

Mirabeau fils
Les deux problèmes soulevés : le mal, la nature
Cochin résume alors ainsi l’idéologie en jeu :
« Voici le thème proposé : l’homme est comme tous les être naturels un être achevé, complet, par conséquent digne et capable du bonheur, c’est-à-dire de l’accord entre ses désirs et sa condition. Sa raison est suffisante, sa nature est bonne. Aucun inconvénient à développer cette thèse en elle-même, à la condition qu’elle reste idéale. Mais toujours la même erreur : on la transporte dans la réalité, on prend le jeu au sérieux. »
!!!
« S’il y a du mal dans le monde humain c’est que l’homme se considère comme un être imparfait, oppose la loi morale à la loi naturelle, qu’il se soumet à ses dogmes, disciplines, autorités, préjugés : laissez faire, laissez passer, et tout sera bien. »
!!!
Ainsi, pour Cochin, le ressort du Progrès des Lumières repose sur un libéralisme théorique, à l’origine radical, qui trouve son fondement philosophique non pas dans une réalité de fait mais dans une idée absolue : la perfection de la nature. Or, l’idée de perfection de la nature est non seulement discutable mais surtout fausse.
Voilà un point qu’il nous faut éclairer absolument. Car la nature n’est ni parfaite ni d’ailleurs imparfaite, elle n’est pas non plus mauvaise – elle est blessée.
!!!
Deuxième observation : l’éventail politico-idéologique décrit ici (philosophe-économiste-politicien) décrit l’ossature humaine minimum de nos systèmes politiques démocratiques. Le rôle de l’intellectuel n’y est pas moins décisif que celui du politicien : l’intellectuel démocrate est celui qui rompt avec ce que j’appelle le point de vue mystique. L’intellectuel démocrate a pour tâche de rompre tout lien avec la transcendance, et donc avec toute trace de judéo-christianisme.
Or, la politique qui vient, dans la mesure où elle va renouer ce lien comme cela n’a jamais été fait (ceci est prophétique), la politique qui vient aura besoin d’une nouvelle configuration de l’éventail en question. Deuxième point à préciser absolument.
JJ
11:55 Publié dans le blog de Jonas Jorda, politique, révolution française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, cochin, révolution française, rousseau, lumières





