13.02.2009
la raison de l’Autre III : à propos de l’argument d’autorité
Un fragment de Pascal sur la question du savoir de l'Autre
En 1647, une vingtaine d'années avant que Spinoza ne publie son Traité Théologico-politique, Pascal écrit un fragment de préface pour un grand Traité du Vide où il traite la question du discernement des arguments d'autorité. Bossuet le publiera en tête de son édition des Pensées, sous le titre « De l'autorité en matière de philosophie ». En voici un extrait qui traite de manière nuancée et classique de l'autorité des anciens – c’est-à-dire du problème des arguments d’autorité. Pascal y soutient qu'on ne peut donner raison « à l'autorité seule au préjudice du raisonnement », mais que d'un autre côté il ne faut pas non plus « bannir [l']autorité pour relever le raisonnement tout seul ».
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Il faut d’abord distinguer, dit-il, entre le savoir qui dépend de la mémoire et celui qui dépend du raisonnement : « S'il s'agit de savoir qui fut le premier roi des Français ; en quels lieux les géographes placent le premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature, quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire ? Et qui pourra rien ajouter de nouveau à ce qu'ils nous apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent ? C'est l'autorité seule qui nous en peut éclairer. »
Et voici l'autorité que Pascal prête à la Révélation : « Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés (comme pour montrer l'incertitude des plus vraisemblables, il suffit de montrer qu'elles n'y sont pas comprises) ; parce que ses principes [les principes de la théologie – de la Révélation] sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l'esprit de l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s'il n'y est porté que par une force toute-puissante et surnaturelle ».
Et Pascal conclut : « Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile ; la raison seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés : l'une [l'autorité] avait tantôt tout l'avantage ; ici l'autre [la raison humaine] règne à son tour. »
La raison de l'Autre fonde son autorité
Si nous revenons à ce moment de la Genèse où nous voyons Dieu interdire à l'homme de goûter les fruits de la connaissance du bien et du mal, nous comprenons maintenant ce que veut dire Pascal lorsqu'il écrit qu'il s'agit là d'une vérité que nous ne pouvons pas connaître par nous-mêmes – vérité toute simple pourtant qui tient en ceci : Dieu donne à l'homme une information qui concerne autant son intelligence que sa volonté. Il s'agit d'une information sur l'être, et plus précisément d'une information négative SUR L4¨TRE.
Nous voyons ici à l'œuvre ce que nous ne pouvons que nommer la raison de l'Autre : il s'agit de donner à l'homme une recommandation, c'est-à-dire un savoir sur l'être qu'il ne peut pas connaître – il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas, et dans cet « être » l'homme ne peut s'engager. En effet, un tel mode d'être ferait son malheur. Cette voie impraticable qui est celle de « l’être sur le mode du n'être pas », c'est-à-dire le mal, ou encore, dans notre terminologie, la jouissance en tant que non régulée, – cette voie impraticable donc est la voie du malheur, voie que l'homme ne peut connaître s'il n'en fait l'expérience. Ce que l'Autre lui conseille d'éviter, car, bien entendu, pas besoin de pratiquer le malheur pour savoir qu'il ne faut pas le pratiquer.
Le sens de l'intervention de l'Autre dans la Genèse est donc celui-ci : il prévient l'homme qu'il existe une voie d'expérience dans l'être qui est la voie de la ruine. À celui-ci de se le tenir pour dit.
Alors, si l'explication donnée à l'homme est raisonnable et rationnelle, pourquoi celui-ci prend-il malgré tout cette voie, la voie de la ruine ? Bien entendu, ce n'est pas la seule question qui aujourd'hui nous vient à l'esprit. Il y en a bien d'autres. Et par exemple celles-ci : pourquoi fait-on le mal sachant qu'il ne faut pas le faire ? Pourquoi considère-t-on aujourd'hui qu'aucune autorité n'est à même de s'imposer à la raison humaine ? Et ainsi de suite.
Nous ne devons pas perdre de vue ceci : si l'Autre s'adresse à notre intelligence et à notre volonté, il est évident que l'appel de la jouissance (l'appel du mal) n'interpelle que notre volonté – et la jouissance se présente à celle-ci comme séduction, laquelle n'est rien d'autre à proprement parler qu'un affaiblissement de la volonté plutôt qu’un appel à elle : la jouissance en effet à besoin de s’appuyer sur l’apparence du désirable, et c’est bien naturel puisqu’elle vise à nous mener vers son objet qui, en vérité, n’existe pas.
Nous voyons ici comment la raison de l’Autre, de l’Autre de l’amour s’entend, fonde son autorité, une autorité que nous devons considérer comme autorité objective sur la réalité. Tout ce que nous pouvons faire vis-à-vis de cette autorité c’est l’accepter ou la rejeter. La modernité a choisi de la nier, ce qui est d’une incohérence infantile. Et il faut souligner infantile, le mot n’a rien d’exagéré, car si vous dites à un enfant de ne pas toucher le four qui est brûlant, il peut toujours nier le fait, s’il le touche il se brûle. C’est de cette façon qu’a procédé la modernité : elle a nié la voie de la ruine, elle l’a empruntée et la ruine est là.
LA RAISON DE L'AUTRE EST AMOUR
Ainsi la raison de l’Autre fonde son autorité.
À ce propos, remarquons que le mot raison désigne la faculté de juger certes, mais que d'un autre côté il désigne le principe d'explication d'une chose, sa raison d'être, c'est-à-dire son fondement. Or, c'est dans le basculement de ces deux sens que se trouve le principe de discontinuité de toute rationalité. Mais c'est aussi dans ce basculement que se trouve le principe d'une construction d'un prolongement continu entre les deux – qui est aussi d’ailleurs prolongement continu entre savoir et bonheur. Nous nous souvenons alors du mot de Gide concernant la mystique : « ce qui présuppose une abdication de la raison ». C'est vrai bien sûr, sauf qu'il faudrait ajouter : abdication de notre raison devant une autre raison.
Devant une autre raison ou plus exactement devant la raison de l'Autre. Or la raison de l'Autre, qu'il soit divin ou pas, ne se présente pas à nous, dans son sens premier, à proprement parler comme faculté de juger, mais plutôt comme jugement achevé. Disons comme information. En voici deux exemples qu’on peut rapporter aux deux cas que distingue Pascal : l'enseignement de l'expérience et la prophétie. Dans ces deux cas un savoir nous est communiqué qui appartient à l'Autre et qu'il partage avec nous. J'évoque volontairement l'exemple de l'expérience donnée par la pratique, qui ressemble à la connaissance certaine procurée par le livre dont parle Pascal, sauf que bien entendu, dans sa volonté de modernité, la postmodernité n'a plus aucun souci des leçons de l'expérience. C'est d'ailleurs pourquoi elle se précipite de façon accélérée dans la voie de sa ruine. On ne connaît plus aujourd’hui l'expérience que comme expérimentation. Et expérimentation tous azimuts.
Dans le cas de la prophétie le savoir divin devient information pour nous par le truchement du prophète, Dans chacun de ces cas, si nous voulons acquérir l'information donnée, nous ne pouvons que faire confiance à cet Autre lointain.
En son deuxième sens, nettoyée de toute information, et s'agissant de l'Autre divin, elle se présente comme amour. En effet, il n'y a pas d'autre raison de l'Autre que l'amour. Quelle autre raison peut-il y avoir, une fois écarté l'Autre de la jouissance ?
L'Autre de l'amour ne peut soutenir aucun autre connaître en nous que celui de l'amour, puisqu'il n'est pas une chose ou un objet, mais bien une personne. Car s'il était un objet, ce ne pourrait être en tant qu'autre que celui de notre jouissance. Et expérimentation tous azimuts. De sorte qu'à la fin le savoir de l'Autre, de l'Autre prophétique, est savoir de l'amour. Connaissance des voies de l'amour.
Ainsi notre raison s'arrête devant celle de l'Autre. Elle ne peut alors évoluer que de deux façons : – soit en passant outre et en disparaissant parce que l'amour en lui, dédaigné, passe inaperçu : dans ce cas l'Autre de l'amour est rabattu sur l'Autre de la jouissance ; -- soit en empruntant le chemin de la raison de l'Autre, question de confiance (de foi), mais alors l' « objet » de la connaissance est transformé, il tend à devenir amour, son être se colore de l'amour de l'Autre.
Hé, qu'avons-nous faire d'un grand Autre muet !... Et pourtant le but du monde des frères (mais sans père) est de promouvoir un grand Autre muet. Donc de liquider l’amour. Bien entendu, la cause finale de cette attitude est la perte générale de la confiance en l’Autre. Mais alors, nous perdons aussi la confiance que nous pouvions placer en tout autrui – et ce pour la placer dans l’argent qui déjà lui-même s'effondre...
JLB, 28 août 08, fête de Saint Augustin

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03.10.2008
enquête sur la raison de l'Autre II : bienveillance de la négation

L'Autre nous donne ce savoir sur l'être : il y a de l'être qui est sur le mode du n'être pas -- à l'adopter un tel mode d'être entraîne notre malheur. Pas besoin de faire le mal pour savoir que nous ne devons pas le faire. Pas besoin puisque c'est pour notre ruine. À quoi bon faire l'expérience de la ruine.
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Dans le monde des frères (mais sans père) la raison de l'Autre est raison de jouissance. Par contre, dans le monde des fils la raison de l'Autre est négation. Or cette négation, loin de manifester un interdit manifeste une bienveillance.
Naissance de la négation
Les frères ont toujours considéré la raison humaine comme le flambeau éclairant l'obscurité du monde, c'est pourquoi ils se sont donnés le nom de « Lumières », et comme ils incluent dans cette obscurité ce qu'ils appellent superstition, c'est-à-dire la foi, ils ont toujours refusé d'envisager la dimension de la raison de l'Autre autrement que comme raison de jouissance, et dès lors ils ont farouchement combattu pour défendre ce bien soi-disant précieux : l'autonomie de la raison humaine.
Mais si, dans le monde des frères (mais sans père), l'Autre ne fournit à proprement parler aucun savoir, il n'en est pas de même dans le monde des fils. Dans le monde des fils, la raison humaine connaît ses limites. Elle les connaît parce que l'Autre les lui a indiquées. Le principe d'une telle communication se trouve dans le premier livre de la Bible, le livre de la Genèse, et dans cette négation qui barre les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal : « Tu ne mangeras pas des fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car si tu en mangeais tu mourrais ».
Pourquoi « l'arbre de la connaissance du bien et du mal » est-il barré ? Et barré par l'Autre ?
Faut-il comprendre qu'il y a là une jouissance interdite ?
« Jouissance » doit être entendu ici au sens où l'on prend plaisir à quelque chose, mais aussi au sens où on en a la propriété, la possession, et où on dispose des fruits. Mais il y a encore un troisième sens à la notion de jouissance qui manifeste la mesure même de son rejet par l'Autre, c’est celui de péché. Ce sens indique qu’il s’agit d’une jouissance dont l'homme doit se détourner parce qu'elle fera son malheur. De sorte que si l’homme reconnaît que cette jouissance est barrée, elle devient par cela même le signe de son obéissance à la parole de l'Autre – mais mieux encore : le signe de sa confiance en elle.
La négation qui intervient là prévient l'homme de quelque chose qu'il ne connaît pas encore, et qu'il n'a pas à connaître, pour son propre bien : à savoir le mal. Car la « jouissance » qu'éclaire pour nous la négation, c'est le mal en tant que mauvaise orientation dans l'être. Ce que signifie le conseil divin, c'est donc ceci : si tu connais cette jouissance, elle ne te donnera aucun savoir, mais tout ce que tu as à savoir sur elle, c'est précisément qu'il n'est pas nécessaire de la connaître pour savoir qu'elle est le mal.
Ce qui est à souligner dans cette affaire, c'est qu'un savoir m'est donné sur le mal, savoir qui ne nous vient pas d'une connaissance acquise par nous-mêmes (par notre propre raison), mais qui nous a été communiquée par la bouche de l'Autre (par la raison de l'Autre) – je veux dire : l'Autre du prophétisme. Car si l'Autre de la jouissance ne nous procure aucun savoir sinon cette souffrance qu'il nous fait connaître à la longue – et c'est pourquoi il ne peut exister comme personne –, nous reconnaissons l’existence de l'Autre du prophétisme dans la mesure même où nous lui accordons ce savoir sur le mal : du mal, on ne peut tirer aucun savoir. Ceci n'est pas le fruit de notre propre rationalité mais de la raison de l'Autre en tant qu’elle nous communique ce que nous ne pouvions connaître : la négation.
Lorsque l'Autre communique un savoir
Remarquons que ce que nous dit la psychanalyse c'est qu'il n'y a aucun savoir dans l'Autre, et pour cause puisque l'Autre de la psychanalyse n'est pas l'Autre du prophétisme mais l'Autre de la modernité qui se réduit à la fin, comme nous l'avons expliqué, à l'objet de la jouissance. Or, cet Autre de la modernité, il faut tout de même souligner que les modernes l'ont préalablement vidé du savoir qu'il pouvait contenir. Savoir qui, s'il existe, est de nature prophétique : pour être plus clair encore, savoir qui est donné par Dieu dans une Révélation, une communication spéciale, ou encore une parole appartenant nécessairement à un domaine non naturel.
C'est Spinoza, qui en réduisant Dieu à la nature, articule fortement dans son Traité Théologico-politique (1670) que le prophétisme ne peut être qu'un phénomène naturel et donc imagination. À partir de là, l'Autre du prophétisme devient silencieux. Conclusion de la modernité : il n'y a de raison que la raison humaine - pensée ici comme raison purement naturelle.
Si au contraire nous tenons compte de l’enseignement de l'Autre du prophétisme sur ce que nous ne pouvons pas savoir, à savoir qu'il ne faut pas explorer la voie du mal parce qu'elle est sans issue – si nous tenons compte de cet enseignement qui se présente comme négatif, qui se résume pour nous en loi naturelle, laquelle exprime que si nous voulons adopter la voie proposée par l’Autre du prophétisme, qui est voie de l'amour, nous devons nous plier à la rationalité particulière de ses dix paroles (ce qu'on appelle les dix commandements), – alors il suffit de lui accorder notre confiance.
L'Autre du prophétisme nous prévient en effet contre des voies qui nous éloignent des voies de l'amour. La raison humaine connaît une limite précisément en ce point : la raison humaine, en tant qu'elle est mystérieusement blessée, blessée dans sa nature, ignore tout de l'amour. C'est justement pour cela que la raison de l'Autre, communiquée par voie révélée, se propose à elle. Bien entendu, la raison humaine peut refuser ce secours. Mais si elle l'accepte, elle se donne l'extension qui lui manque et étend son propre pouvoir par, si l'on peut dire, un prolongement continu entre son domaine rationnel et le domaine rationnel de l'Autre. Ce prolongement par continuité sera d'autant plus stable que sera grande la confiance accordée à l'Autre.
De sorte que le rapport entre foi et raison réside dans cette confiance accordée à la raison de l'Autre. Et par cette confiance même, nous comprenons que la négation que nous communique l'Autre n'est pas à proprement parler interdit mais bienveillance : là où les Lumières désirent voir la sévérité d'une interdiction, les fils voient la réalité d'un précepte.
Quiconque est libre de choisir l'enfer. Mais un fils choisit le Paradis.
JJ
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07.07.2008
structures de la jouissance en mode dérégulé
J'appelle jouissance le péché en tant qu'il est dérégulé. La jouissance est la face philosophique de ce qu’exprime théologiquement la notion de péché. La question est de savoir comment se présentent dans notre univers postmoderne ce que Jean-Paul II appelle les « structures modernes du péché ». Le titre qui parle des « structures de la jouissance » est là pour nous rappeler que toutes les formes de péché sont jouissances et réciproquement que la jouissance est capable d'invention, c’est-à-dire capable d'inventer de nouveaux péchés – en particulier avec l’aide de la technoscience.
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Une rapide description de ces structures montre d’abord qu'elles s'étagent sur deux ou trois niveaux :
· la jouissance a d'abord une réalité transcendantale, ce qui veut dire qu’elle est inscrite comme faute a priori au lieu de l'Autre ;
· deuxièmement, la structure historique de l'interdit fondée sur la loi mosaïque et la figure du Père, cette structure est aujourd’hui déconstruite et le principe de dérégulation de la jouissance est adopté sans retour par les frères ;· troisièmement, la structure religieuse de l'Église est elle-même en voie de déconstruction (point à préciser) et donc le principe de la loi d’amour, de primauté de la charité, est étouffé sous celui de la solidarité fraternitaire.
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ETAT DU LIEU DE L’AUTRE
Tout se passe a priori au lieu de l'Autre. Je veux dire que si nous péchons c'est toujours au lieu de l'Autre, que cet autre soit Dieu ou qu'il soit mon prochain. C'est d'ailleurs au regard de l'Autre, soit Dieu, soit le prochain, qu'étaient déjà énoncés les commandements de la loi mosaïque – comme d'ailleurs les commandements de l'amour. Tout se passe donc au lieu de l'Autre – et plus exactement comme si, en ce lieu, se trouvaient deux chaises : la chaise de la jouissance et la chaise de l'amour.
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Le problème que nous rencontrons depuis toujours en ce lieu – « depuis toujours » signifiant théologiquement : depuis Adam et Eve – problème qui constitue en quelque sorte notre état de nature, mais état de nature que nous avons historiquement aggravé –, c'est qu'il nous est très difficile de faire asseoir quelqu'un sur la chaise de l'amour. Je veux dire que nous n'en avons pas naturellement une volonté profonde et que de toute façon, même si je veux aimer mon prochain, j'ai beaucoup de mal à le garder assis sur la chaise de l'amour, parce que cette chaise est bizarrement bancale et inconfortable. Bref, cette chaise est mal fichue depuis le début... Avant même que je sois, elle était mal fichue...
Que dit saint Paul ? « Nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais tout de même l'ordre de la Loi ; en réalité, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ... » (Rm, 7 14-18).
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Ou encore : « Je trouve donc une loi s'imposant en moi, quand je veux faire le bien : le mal seul se présente à moi. Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et n'enchaîne à la loi du péché... » (Rm, 7 21-23).
Observons que ce que dit saint Paul doit être replacé dans le cadre de la loi mosaïque. Or, aujourd'hui, le cadre de la « loi » est celui de sa dérégulation. Autrement dit : nous ne reconnaissons plus l’ordre de la Loi morale. Sa remarque sur l'action du péché en nous prend un relief nouveau dans ce contexte. La vérité est que, avant même la dérégulation, nous avions déjà du mal à suivre les préceptes de la Loi et à ne pas tomber sous la coupe de la jouissance – alors évidemment, une fois prise la décision de dérégulation, nous nous laissons mener purement et simplement par la logique de la jouissance.
Dès lors, au lieu de l’Autre, la chaise de l’amour reste (presque) toujours vide. Vide du fait de notre propre initiative. Il reste toujours possible évidemment qu’elle soit occupée du fait de l’initiative de l’Autre lui-même.
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Et donc, nous comprenons qu'au lieu de l'Autre se tient une autre chaise, tout à fait confortable celle-ci, où viennent s'asseoir tous ceux que je veux bien y convoquer après les y avoir conviés : et c'est la chaise de la jouissance. C'est là où le plus souvent autrui, mon autrui – mon semblable, mon frère, mon prochain à l'occasion – vient s'asseoir à mon intention. Mais comme en ce lieu mon intention précisément tourne mal, mon autrui s'y réduit pour moi à la fin à ce qu'il faut bien appeler un objet. L'objet de ma pulsion. Comme de plus je n'y vois que du feu, je vais nommer fort abusivement cette pulsion amour et me voici désormais en position de frère dans le monde des frères (mais sans père).
LE MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)
Il est en effet nécessaire d'introduire une distinction entre un monde fondé sur la régulation mosaïque du péché – appelons-le le monde des fils – et l'univers postmoderne fondé sur la dérégulation de la jouissance et son corollaire, la déconstruction du Père, que nous appellerons le monde des frères (mais sans père). Cette distinction permet précisément de comprendre quelque chose qui crée la confusion dans notre esprit en ce qui concerne un juste emploi des modes d'énonciation qui s'affrontent au lieu de l'Autre dans la lutte qui se joue entre l'Autre de l'amour et l'Autre de la jouissance.
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Bien entendu, à vue de nez, l'Autre de la jouissance à l'air d'avoir remporté le morceau, et on peut penser que le monde des frères (mais sans père) va imposer sa nouvelle civilisation (à moins que celle-ci ne disparaisse dans l'œuf avec ce qui reste de la planète).
Mais regardons les choses de plus près : nous constatons que si l'Autre de la jouissance peut s'épanouir, c'est bien dans un univers du Moi – ou monde du Moi, autre nom du monde des frères bien entendu – par la grâce duquel nous barbotons dans un individualisme mortel, c'est-à-dire dans un style de communication qui nous fait tous mourir à petit feu par suffocation solipsiste.
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Seulement il ne suffit pas de suffoquer pour rejeter purement et simplement l'univers du Moi. Il faut en effet pouvoir se donner une alternative viable à ce rejet – alternative dont on peut supposer qu'elle ne peut être que celle d'un univers du Nous. Mais évidemment, c'est là que se cache le piège de la communauté moderne : c'est que le monde des frères (mais sans père) est aussi bien un monde du Moi qu'un monde du Nous. Un Nous qui vaut un Moi.
Ce Nous-là c'est celui qui désigne tous ceux, tous mes petits autres, moi y compris, qui sommes assis sur la chaise de la jouissance. C'est le Nous gangrené qui, depuis Woodstock, cultive nos solitudes et les rassemble volontiers dans la musique (dans le spectacle), pour les célébrer avec ferveur en faisant brûler la flamme de nos briquets. Ce Nous-là a (mal) évolué et c'est désormais celui que l'on voit couler dans les larmes répandues dans les émissions de nos télévisions. Un Nous dégoûtant donc qui, depuis les années 60, s'est enrichi d'une profonde bêtise, et par conséquent d'une toujours plus profonde méchanceté, et qui, parce qu'il est fils de la Mère de la jouissance, fait appel volontiers à Maman et cultive l'émotion comme s'il s'agissait de la béatitude céleste.
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C'est ici que nous comprenons pourquoi il faut distinguer absolument le monde des frères (mais sans père) du monde des fils. Dans le monde des frères, les frères ont tué le père et donc leur Nous est tressé sur des liens à la fois horizontaux et tâchés de sang. Le déni de la culpabilité revient ici en négation de la loi naturelle – il n'existe donc plus que la loi positive et du prohibé : l'interdit proprement dit, qui exprime la loi naturelle, par exemple l'interdit de tuer, n'existe plus. Dans un tel monde, les femmes ont le pouvoir et la loi est celle du désir de la mère, lequel désir est structurellement (en l'absence de parole du père) sans loi, ce qui explique le déploiement ininterrompu de jouissance, en particulier d'agressivité, qui envahit nos vies.
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Dans le monde des fils (fils de l'un et l'autre sexe), le Nous est différent, c'est celui du lien père-fils (père-fille). Ce lien, en rompant la route de la jouissance établit la puissance de l'interdit. C'est un lien vertical, décrit en Saint Jean – « le Père et Moi sommes un », dit Jésus –, un lien si puissant qu'on le retrouve chez le prêtre, le prophète et le Roi.
Ce lien est tel qu'il permet immédiatement, par la prière, qu'au lieu de l'Autre s'assoit l'Autre de l'amour sur la chaise de l'amour. Notre initiative, la prière, aussi pauvre et aveugle soit-elle, déclenche aussitôt l'initiative de l'Autre de l'amour. Question de confiance ou de foi, appelez cela comment vous voulez. Il suffit d'essayer pour en obtenir aussitôt des résultats.
JJ
Pour enrichir la notion de jouissance abordée ici un peu abruptement, voir ce que j'avais déjà écrit sur la jouissance de premier sens.
18:31 Publié dans catholicisme, contrelittérature, le blog de Jonas Jorda, petite métaphysique aérée et fleurie, politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature, politique, société, religion, christianisme, catholicisme, philosophie
09.05.2008
Spinoza et le prophétisme
Le complot des frères contre le prophétisme et la connaissance prophétique s'est noué très tôt dans la modernité – il a été formulé clairement par Spinoza dans son Traité Théologico-Politique. L'enjeu semble porter sur la question de la connaissance -- mais comme toujours le fond du problème est celui d'une jouissance « terrestre » accomplie.
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Il suffit de dire que le prophétisme est « imagination » pour fermer la bouche de l'Autre. Une fois épuisés tous les commentaires et gloses sur le concept d'imagination il nous reste ce résultat : Spinoza a fermé la bouche de l'Autre. À partir de là, l'histoire de l'Autre n'a plus qu'à consigner que l'Autre – l'Autre transcendant – n'existe pas. C'est ce que fera avec rigueur la psychanalyse en remarquant que l'Autre se réduit à la fin au principe de localisation de notre jouissance, et donc s'évanouit avec l'objet de celle-ci ; et quant à la place désormais vide du Tiers transcendant, il ne reste plus qu'à y coller des Comités d'Éthique...
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Quelle jouissance Spinoza préserve-t-il par cette opération ? Celle du savoir de la totalité. Ce que Spinoza appelle « Amour intellectuel de Dieu », et qui est intuition intellectuelle, saisie englobante et intuitive de la totalité de l'être, est l'affirmation non pas d'un amour quelconque, mais du primat de la connaissance sur l'amour – du primat d'une jouissance par la connaissance sur tout autre béatitude. En fermant la bouche de l'Autre, Spinoza certes s'ouvre à l'amour du savoir, mais il ferme le chemin de l'Amour stricto sensu. Le seul amour qui lui reste, il doit alors le qualifier d'intellectuel.
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Voilà qui révèle que dans l'Autre même, il existe une division. Il y a certes l'Autre de l'Amour, mais nous nous laissons volontiers fourvoyer, nous autres humains, par l'Autre de la jouissance. Ce qui veut dire que ne pouvons confondre l'Autre avec Dieu. L'Autre est un lieu, et non pas exactement un lieu vide mais un lieu meublé, sommairement certes mais meublé – en tout et pour tout meublé de deux chaises. Il y a là, si l’on peut dire, un régime naturel de l'existence de l'Autre.
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Deux chaises donc. Une chaise est réservée à l'Autre de l'amour, la seconde est réservée à l'Autre de la jouissance. Le régime naturel que nous connaissons actuellement, celui du « péché originel », consiste pour chaque être humain à désirer que l'Autre de l'amour vienne s'asseoir sur la chaise qui lui est réservée et à voir, non sans plaisir, s'asseoir sur sa chaise l'Autre de la jouissance. Comme dit saint Paul : nous voulons le bien et malgré tout c'est le mal que nos membres aiment. C'est le mal, horreur, qu'aime notre être naturel. En ce sens, la nature humaine est blessée dans sa perfection.
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L'existence même du prophétisme affirme ceci : il y a un Autre au-delà de l'être – ou bien, ce qui est équivalent : il y a un Amour au-delà de l'être. C'est cette affirmation qui est étouffée par Spinoza, lequel procède à l'écrasement de l'Autre – et de sa raison d'Amour – dans l'immense pressoir de l'être se refermant sur lui-même, refermant sur lui-même ses mâchoires panthéistes et réembobinant en lui ses attributs infinis. Le mal, exclu de ce lieu de l’Ethique par les bons soins du philosophe, se révèle alors être à l'usage (Oh, horreur !), les mâchoires mêmes du monstre.
JLB
10:13 Publié dans petite métaphysique aérée et fleurie, prophétisme et prophéties, psychanalyse, religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, partis, religion, mystique, théologie, catholicisme, christianisme
03.04.2008
l’attracteur de jouissance
Deuxième texte de Jean-Louis Bolte formant l'ensemble des Sept Vifs Contournements des Remparts de Jéricho, paru en 2001 dans Contrelittérature /n°7 : L'Attracteur de jouissance.
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Saint Thomas nous dit que la vérité se construit en deux temps : d'abord la forme de l'esprit devient la forme de la chose (pas la matière bien sûr, seulement la forme). Il en obtient un concept. Ensuite l'esprit fait un pas de côté et, se séparant de la chose, il porte sur elle un jugement d'existence. Il reconnaît qu’elle existe et par là il sait que sa connaissance est vraie.
Or, la forme que notre esprit est devenue, il ne veut pas s’en séparer : il ne peut donc en reconnaître l’existence. Le présent texte exhibe cette forme et se voit alors contraint de poser un jugement d'existence, non sans hésitation – hésitation qui adoucit la violence du jugement derrière l'euphémisme d'une hypothèse. Car du coup, nous voilà avec la vérité sur les bras. Et c'est la guerre ! Et celle-ci c'est la der, la der des der !
JJ
Pour comprendre quelque chose à l’histoire de la jouissance, il convient de distinguer ce qu’il en est dans le monde des fils de ce qu’il en est dans le monde des frères (mais sans père). Jouir à la façon moderne, suivant le mode du plus-de-jouir, est quelque chose de nouveau.
C'est une affaire qui a couvé, couvé... Nominalisme, Renaissance, Réforme, Lumières, Révolution et ainsi de suite, le sinistre XIXe, le terrible XXe... Elle a couvé dans le monde des frères (mais sans père) qui s’en édifiait dans l’ombre. Il en est resté une volonté générale des frères, à nous transmise sous la forme de l'énoncé établi par Rousseau – la loi est l'expression de la volonté générale – proposition que nous reprenons plutôt sottement tous en choeur sans voir qu'elle tient son peu d'existence de cet autre énoncé qui surplombe modernité et postmodernité : on devrait pouvoir mieux jouir.
La dite volonté générale ne dit rien d’autre et c’est pour cela que les lois sont faites. Seulement ce n’est pas une bonne idée.
Tout ceci commence par un je veux accompagné, ne l’oublions pas, d’un je dois.
L
TROIS GRANDS FRERES : KANT, SADE, BENTHAM
C’est parce que chez eux la volonté donne ses ordres à la raison – au lieu de s’en faire une amie, comme il se fait dans le monde des fils – que les frères se trouvent privés à la longue d’une dimension humaine proprement décisive, à savoir le bon sens. Plus exactement nous pouvons dire qu’aujourd’hui les frères ont perdu la raison. Et loin que ce soit le flambeau de la raison qui éclaire le monde moral des frères (mais sans père), c’est au contraire celui d’un je veux, à ceci près que ce flambeau n’est guère qu’une méchante torche.
En réalité, le frère n’est pas très sûr de ce qu’il veut et de ce qu’il doit faire pour l’obtenir. Le frère est quelqu’un de fondamentalement désorienté. C’est un effet, structurel comme on va voir, de son je veux aussi bien que de son je dois.
Et Sade, qui n’y va jamais par quatre chemins, est celui qui révèle ce qui se cache derrière les diverses vacillations des je dois et des je veux fraternitaires. Le je dois tout d’abord, que dissimule-t-il ?
Notre grand frère ici, notre guide, c’est Kant. À son propos, Lacan n’hésite pas à affirmer, dans son célèbre Kant avec Sade que La Critique de la Raison pratique est un livre érotique. “Erotisme sans doute innocent, nuance-t-il, mais perceptible”. Pour lui ce livre n'est rien d'autre, la longue traque inconsciente d’un certain objet – tout à fait propre, comme il le montre, à être objet de jouissance.
Kant veut construire le je dois en lui donnant la même rigueur qu’une loi de la nature. Il faut que le je dois s’impose à tout le monde sans que personne puisse y redire. Le danger c’est bien sûr l’intérêt personnel, la passion, l’avarice, le sentiment intime, et même la simple perspective du bonheur – toutes ces choses, dit Kant, sont pathologiques, elles soumettent mon je dois à une jouissance parasite.
Aussi la volonté doit-elle rejeter fermement tout ce pathologique qui peut la tenter. Bref, après avoir soigneusement refoulé tout désir, il faut écouter ce que nous dicte la voix de notre conscience et qui se présente, au dire même de Kant, comme un impératif inconditionnel. Notons ici la différence de cet impératif avec celui de la loi mosaïque : la loi mosaïque reconnaît ce que rejette Kant non comme pathologique (c’est-à-dire comme indésirable – indésirable parce qu’irrationnel), mais comme mal, parfaitement désirable mais mal. Le geste de Kant crée donc une double difficulté sur la question du désir : d’une part il obscurcit son rapport au mal – de l’autre il organise son refoulement.
C’est dans La Philosophie dans le Boudoir que Sade lève ce refoulement. Cette œuvre, en effet, dessine en creux une maxime kantienne, traduite par Lacan à la sauce de Sade : “ J'ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l'exercerai, sans qu'aucune limite n'arrête le caprice des exactions que j'ai le goût d'y assouvir ”.
Petit changement : le tu dois kantien est devenu un je dois. Et certes on peut considérer que cette maxime a la forme d’une maxime kantienne, c’est-à-dire qu’elle se présente à nous comme la forme universelle d’un devoir qui exclut de notre part tout pathologique, tout ce que Kant a pris soin de refouler – puisque le seul pathologique qui s’exprime là-dedans est pris en charge par l’Autre.
Car dans la maxime de Sade, ce n’est pas la conscience qui parle (comme le voulait Kant), mais bien à travers le discours de l’Autre, le désir inconscient lui-même. Ainsi se révèle que le je dois des frères cache un je veux jouir. Remarquons que si on avait pris les choses sous l'angle de ce qui nous vient d’outre-atlantique et qui nous submerge à la fois économiquement et culturellement, qu'on appelle libéralisme et qui propage mondialement l'écho glaçant de l’utilitarisme pratique, on trouverait au coeur de cette horreur le même énoncé d'un je veux inconditionnel, absolu et absolument rationnel.
Mais là, la volonté n'est déjà plus celle du philosophe, mais celle du législateur. En quoi consiste le calcul utilitariste ? Exactement à se donner les mots qu'il faut pour pouvoir atteindre et maximiser, par voie d’impératif, la jouissance qu'il faut. Avec l’utilitarisme, le je veux jouir prend l’inflexion d’un tu dois mieux jouir. L’exemple type de création du mot qu’il faut, création qui apparaît toujours, soulignons-le, à l’intersection de l’opinion et du droit, est celle du mot pédophilie, créé en France en 1969 – le branle-bas subséquent montrant combien on touche là à la jouissance qu’il faut, ou ce qui est, comme on va voir, la même chose, à la jouissance qu’il ne faut pas.
Ce que Bentham appelle logique de la volonté ce n'est rien d'autre que cela : essayer de se donner la jouissance qu’il faut (ou qu’il ne faut pas) en disant les mots qu’il faut. Il faut dire essayer, parce qu’en réalité l’utilitarisme pratique arrive très mal à ses fins. C’est que, si derrière le je dois on sait qu’il y a un je veux jouir, on ne sait pas très bien ce qu’il y a derrière le je veux jouir, ni même d’ailleurs derrière le je veux. Là encore on a besoin de Sade.

la jouissance qu’il faut et celle qu’il ne faut pas
Distinguer la jouissance qu'il faut de celle qu'il ne faut pas est problématique car il semble qu'on ne jouisse jamais assez bien. Et les frères font comme ils peuvent. Ils cherchent, le plus souvent à l’aveugle, sinon à atteindre à la jouissance qu'il faut, du moins à éviter celle qu'il ne faut pas. La jouissance qu'il ne faut pas a plusieurs faces. L'une de ses faces est montée de toute pièce par la naïveté idéologique des frères – c'est la faute aux tabous judéo-chrétiens, disent-ils.
Seulement ça ne marche pas comme ça. Car la jouissance qu'il ne faut pas a une autre face, c'est la face du ratage. La face du malaise dans la civilisation. On baise mais ça ne suffit pas, il faut sucer ; on suce mais ça ne suffit pas, il faut enculer ; et ainsi de suite, ça vire encore en eau de boudin : monte une sourde et obscène réclamation où s’entendent déjà les vociférations impitoyables du Marquis... c’est qu’on trouve qu’on ne fait pas une seule chair, ça foire, ça déçoit.
La plupart des frères mettent donc cela sur le dos de l'interdit. Pourtant il est difficile de confondre le ratage avec l'interdit. Le ratage est en fait consubstantiel à la jouissance qu’il faut, il est lié à la nature de la pulsion, à l’inaccessibilité de son objet, de sorte que cela fait dire à Lacan, à propos de Bentham, que certes il vise bien la jouissance qu'il faut, mais “ à ceci près que – équivoque entre faillir et falloir – la jouissance qu'il faut est à traduire la jouissance qu'il ne faut pas ”.
Il convient de bien voir que ce ratage – petit ratage certes au sens où ce ratage signifie qu’il n’existe aucun juste soulagement de nos tensions – ce ratage donc fait partie d’un champ de ratage plus général qui est le champ des souffrances de toutes sortes – grand ratage des tensions sans soulagement, tensions sans objet, qui s’étendent sans but – et qu'en réalité, il semble exister un espace relativement homogène de la jouissance qu'il ne faut pas, qui s'étend d'un point zéro que nous appellerons la mort à un illimité qui reste à définir. Entre ces deux index se déclinent toutes les formes de ratages et de souffrances possibles, le ratage devant être tenu pour un cas particulier de souffrance. Et la jouissance pour une petite souffrance. Il n'y a donc pas de jouissance qu'il faut qui ne se fonde à la fin, par son ratage même, sur un lit de souffrance.
Un des drames majeurs de ce ratage, douleur chronique, inguérissable, c’est le solipsisme. Fondamentalement, la jouissance est solitaire, elle ne se soutient que de son je veux jouir, à quoi se réduit la parole dans le monde des frères (mais sans père). C’est ainsi qu’au regard de la jouissance, au regard de ce je veux jouir, l’Autre n’existe pas. Le frère est seul, atrocement seul dans sa fraternité, naufragé dans la mer de ses je veux jouir, laquelle mer il nomme Communauté. Il est seul quand il baise, mais il est seul aussi dans toutes les formes qu’il a données à sa jouissance depuis l’immense prolifération de ses blabla, jusqu’aux formes multiples de l’“art” qui encombre ses musées et ses salles de concert, en passant par ses longs monologues consommatoires et par tous les plaisirs postmodernes et festifs qu’il s’est imaginés au corps.
L’AU-DELA DU MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)
Sachant tout cela, Sade s'est révélé le plus conséquent des frères en se donnant pour tâche de construire la vraie jouissance qu'il faut. Le problème qu'il s'est donné à résoudre est celui du ratage qui ne rate pas. Ne disposant pas de la solution en force du frère postmoderne, la solution de catastrophe par la technoscience, il a dénudé pour nous ce problème. Et conscient que toute jouissance va au ratage, c'est-à-dire à la souffrance, il a distingué entre la souffrance qu'il faut (pour jouir sans ratage) et la souffrance qu'il ne faut pas (qui fait rater la jouissance).
Et ainsi la souffrance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui. La souffrance qu'il ne faut pas c'est l'interdit.
En “ redressant ” cette formule, on obtient : la jouissance qu'il faut, c'est la souffrance d'autrui ; la jouissance qu'il ne faut pas c'est l'interdit. Là se révèlent les exactes formules du programme du Tribunal de l’Opinion Publique cher à Bentham, à commencer par celles de son secteur média.
Et pourtant Sade n’est pas utilitariste, il ne calcule pas ses plaisirs. Soulignons au contraire chez lui ce trait singulier qui caractérise sa volonté de jouissance, c’est qu’elle n'admet aucune limite. Par là Sade nous indique la dimension d’un au-delà de l’utilitarisme. C’est que l'antinomie du ratage qui ne rate pas ne trouve pas ici encore tout à fait sa solution. En effet, si la vraie jouissance qu'il faut est la souffrance d'autrui, on bute là aussi sur un ratage, à savoir la mort de cet autrui. Je jouis de la souffrance d’autrui et il meurt ! Ma jouissance m’échappe, me voilà retombé dans la jouissance qu'il ne faut pas !
Dépit inacceptable qui oblige l'homme sadien – c'est-à-dire le frère, soit tout frère du monde des frères (mais sans père) – à se donner un espoir. Cet espoir est celui de la seconde mort dans laquelle on peut toujours souhaiter que tombe la victime mourante. Ainsi dans Juliette : “Le meurtre n’ôte que la première vie à l’individu que nous frappons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde” . La seconde mort, l'étang de feu[1], c'est bien sûr l'enfer, le lieu d'une souffrance qui ne finit pas – l'assurance d'une souffrance illimitée. Et Saint-Fond, dans Juliette, inflige à ses victimes des supplices dont il est convaincu que le tourment les suivra dans un au-delà éternel. Et voici ainsi dévoilé par Sade le secret espoir de tout frère : loin d'être athée, le frère croit secrètement aux fins dernières, non pas au Paradis certes mais à l'enfer comme lieu où la jouissance ne rate pas.
Pour que la fraternité soit, il faut qu’il y ait cet au-delà.
Freud avait perçu ce problème de la nécessité logique d’un au-delà : il y avait répondu en formulant son hypothèse métapsychologique d'un au-delà du principe de plaisir. Remarquons qu’on ne peut confondre le plaisir (notion freudienne) et la jouissance (notion introduite par Lacan). Le plaisir, c’est parvenir au bien-être, la jouissance c’est être bien dans le mal. Le plaisir c’est le côté maman et moi du monde des frères. La jouissance c’est le côté Satan et moi.
Au-delà du plaisir, Freud a donc relevé qu’apparaissait dans le sujet de la jouissance, la fameuse pulsion de mort, qui lui semblait se présenter sous une double face : une tendance de retour au zéro total, c'est-à-dire à la mort conçue comme état anorganique, en même temps qu’une tendance d’agression, par exemple la haine, tendance dont nous venons de souligner la nécessité d’illimitation – et la haine paraissait à Freud impossible à déduire des pulsions sexuelles. Et ici, il convient de marquer une pause. Car voici que de cette évocation d’un au-delà surgit une drôle de chose…
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ALLURE DE L'ATTRACTEUR DE JOUISSANCE
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Si nous faisons un pas de côté pour jeter un regard sur la structure ainsi révélée, nous voyons se déployer une étrange géométrie de l’espace, à la fois continue et bouclée. Elle permet de figurer la mort et la seconde mort comme superposées, l'une comme envers de l'autre, en même temps que prolongées l’une par l’autre. Nous voici donc en présence de l’attracteur de jouissance.
Lacan avait proposé en son temps une semblable topologie pour figurer la réalité de son sujet : la fameuse bande de Moebius. Nous la retrouvons ici, bande bouclée de l'espace à une seule face et un seul côté qui nous fait comprendre par sa métagéométrie cette difficulté constitutive de la jouissance qu'il faut : c'est qu'elle est inséparable de la jouissance qu'il ne faut pas.
Jouissance zéro et jouissance illimitée, plaisir et jouissance – Maman et Satan donc, les voici tous les deux bras dessus bras dessous, l'un sur une face, l'autre sur l'autre face, et c'est la même face. Et voici que, horreur, embarqués sur sa surface dans un quelconque sens de jouissance, nous sommes toujours menés vers un dernier tombeau : si nous voulons tourner le dos à la mort nous nous dirigeons vers l'enfer, et si nous voulons tourner le dos à l'enfer nous nous dirigeons vers la mort.
Attendez ! se dit-on. Mais où est donc passée la Loi ? La Loi devrait mettre de l’ordre.
Or la Loi, la Loi des fils s’entend, celle du bon sens – disons les Dix Commandements – la Loi est déconstruite. Nous sommes désormais entrés dans une situation inédite. Ayant entrepris d’abandonner les métaphores fondatrices, conformément aux principes benthamiens, nous vivons sous une “ loi ” strictement positive et pragmatique de prohibition dérégulante, ou si l’on préfère de dérégulation prohibante, qui essaye de faire passer le plaisir pour de la jouissance et la jouissance pour du plaisir. Autrement dit Maman devient Satan et vice versa.
Remarquons que la Loi ne faisait que nommer l’attracteur de jouissance, mais pour le désigner comme mal. Et en nommant la figure elle la faisait exister.
Car la jouissance, n’ayant pas d’être, est tout de même un acte, elle a besoin d’être nommée pour exister. Ceci n'a rien de nouveau, nous le trouvons déjà dans l'Epître aux Romains[2] : “ J'aurais ignoré la convoitise si la Loi n'avait dit : tu ne convoiteras pas ”. Bref, la Loi donne la connaissance de la jouissance[3] (celle qu'il ne faut pas inséparablement unie à celle qu'il faut) – et du coup lui confère existence et structure.
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Mais aujourd’hui, au jour de la déconstruction de la Loi, il est exclu qu’aucune jouissance, même prohibée, se dise péché – de sorte que débaptisé, l’attracteur de jouissance perd son nom de mal, et rien ne peut plus se comprendre de ce qui a lieu. Pour échappper à cet effet d’ignorance, formulons une hypothèse. Elle nous permettra d’asseoir une théorie du principe de réalité du monde des frères (mais sans père).
Il faut dire que la réalité du monde des frères présente une morphologie curieuse : chacun de ses niveaux s’est plié à la forme piégée de l’attracteur global et tend à adopter son mouvement de Grand Huit déjanté. Si nous essayons d’en saisir rapidement l’articulation individu-communauté, qu’observons-nous ? Sade est là encore bienvenu, puisque c'est lui qui le premier, dans le fameux pamphlet Français, encore un effort pour devenir Républicain qu’on trouve dans La Philosophie dans le Boudoir, a formulé ce que devait être le programme politique intégral du monde des frères (mais sans père), montrant la nécessité de joindre au premier effort républicain (effort pour le bonheur, c'est-à-dire pour le plaisir), un second effort, pour la jouissance . Nous nous contenterons ici d’en relever la stratégie d’antidécalogue.
Ce qu’à la fin nous dit Sade, c’est que l’effort fondamental pour construire la réalité fraternitaire est celui de dérégulation de la Loi des fils.
Par rapport au XVIIIe siècle, le phénomène nouveau est le déploiement de la technoscience, à la faveur duquel l'attracteur global a pu imposer sa forme à tous les niveaux de cette réalité. La technoscience s'est en effet de plus en plus orientée vers la solution du problème du ratage qui ne rate pas – se donnant pour tâche de favoriser l’obtention de la jouissance qu'il faut. Elle a donc pris la tête de la foule bruissante et prolifèrante des je veux jouir en lui apportant des idéaux techniques toujours plus psychotiques, toujours plus orientés vers la réalisation de l'homme-machine, et en imposant aux je veux jouir individuels, ses propres règles d'expérimentation totale.
La pragmatique utilitariste qui en résulte s'attache à verser au compte de la communauté – notamment de ses sphères juridico-médiatique – tous les je veux jouir, qui se trouvent alors reformulés au niveau collectif, à la fois garantis et imposés suivant des règles de pseudo-consensus, qui ne sont de fait que les règles de l'attracteur.
Chaque frère abdique ainsi son jugement particulier pour s'en remettre au jugement du consensus, soit aux tendances générales de jouissance. Soulignons que cette perte du jugement particulier constitue véritablement le désastre subjectif majeur du monde des frères (mais sans père).
Il est certain que l’organisation ainsi obtenue ne peut avoir d’unité structurelle. Imaginons un embrouillement de techno-tourbillons métastasés et entrecontrariés, générateur de catastrophes multiples. Échappent justement à cette influence chaotique ceux qui, vivant pourtant dans le monde des frères (mais sans père), ont conservé leurs attaches et références de fils – mais à ce niveau, le simple respect de la Loi traditionnelle ne suffit plus, il faut y mettre un autre paquet. C’est le but de notre hypothèse.
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L’hypothèse de l’enfer
Alors certes on ne peut empêcher de penser que l’attracteur global soit une hypostase, une sorte de projection collective de la volonté commune. Mais le style désastreux, voire apocalyptique adopté par notre “attracteur étrange”, notre attracteur de jouissance, pour maltraiter les faces de la réalité (par exemple la nature) dont les frères veulent (doivent) jouir c'est-à-dire user, et donc suivant la pragmatique utilitariste abuser, doit à la fin nous apparaître lui-même comme style supérieur, majeur, intégrateur, de jouissance.
En clair, tout se passe comme si quelque salopard s’amusait de nos malheurs.
Car ce que n'explique pas la notion de pulsion de mort introduite par Freud, c'est comment peuvent apparaître des tendances agressives portant la marque de l'illimité. Le désir d'illimitation dans le mal dépasse de façon inexplicable, lorsque nous le voyons se manifester dans les histoires individuelles ou dans l'histoire tout court, la simple nécessité d'une tendance de retour à l'inanimé.
D'autant que nous devons observer que, dans le contexte de dérégulation de la Loi entreprise par les frères, cette tendance se développe dans des proportions à la fois monstrueuses et étranges. Pour maintenir la consistance de notre logique, nous allons suivre Sade non dans ses idées – Sade ne croyait de toute façon ni en Dieu ni en diable et s’il évoque parfois l’enfer, c’est le mouvement même de son écriture qui l’y porte – nous allons le suivre dans la vérité de son écriture. Je veux jouir sans limite, dit Sade-Saint-Fond, exprimant par là l'intention dernière du monde des frères (mais sans père) – je veux jouir sans limite mais pour cela il est nécessaire que la seconde mort, l’enfer, existe. Il pose donc l’hypothèse de l’enfer, en tant qu’elle permet une réponse possible à la question : comment peut-on aller aussi loin que l’on veut dans le mal ? Soit une hypothèse de fils.
Ici Sade construit le monde des frères (mais sans père) avec des hypothèses de fils. C’est au fond l’inverse de ce que fait Freud qui tente de conserver le monde des fils – la dialectique de l’Œdipe, fondée sur la fonction paternelle, est en effet une dialectique de fils – avec des hypothèses de frères. À notre tour voyons comment reconstruire le monde des fils avec des hypothèses de fils.
Posons nous aussi l’hypothèse de l’enfer. En le faisant, soyons conscient de revenir sur quelque chose que Descartes avait énoncé sans le considérer autrement que comme une chimère métaphysique, la supposition du Malin Génie. Cette supposition, si nous l’adoptons, nous mène à ceci : il pense, je veux.
Le cartésianisme en effet commence à un je veux – je veux douter des choses du monde – et finit de même : je veux me rendre comme maître et possesseur de la nature, soit suivant la pragmatique utilitariste en user et abuser. Le Malin Génie “pense”, et il m’en vient cette volonté de jouissance des choses du monde[4], de sorte que mon existence n’a pas d’autre consistance que ce je veux jouir – j’existe certes, mais déboîté de tout être. Posons donc l’hypothèse de l’enfer. Hypothèse de fils, hypothèse somme toute raisonnable, et qui simplifie pas mal de problèmes, quoique qu'elle nous mette en guerre. Elle nous met en guerre avec l’impensé fraternitaire.
Les frères ont toujours en effet repoussé cette hypothèse et fort énergiquement, à l'exception des marges satanistes il est vrai. L’unanimité farouche qu'ils manifestent à ce sujet doit être tenue pour d'autant plus louche qu'elle succède à l'unanimité de sens contraire qui a règné des millénaires dans le monde des fils. Il est temps de réexaminer cette donnée.
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implications immédiates
Reconnaissons qu’en faisant cela nous franchissons la ligne jaune instituée depuis Kant et la Critique de la Raison Pure – ligne qui met hors-jeu toute autre réalité que phénoménale. De sorte que nous serions en pleine Schwärmerei métaphysique. Et bien, au tour des frères d’être hors-jeu.
Soyons intempestifs, soyons des fils. L’enfer en effet, n’est pas ni ne peut être un phénomène, car à supposer son existence, nous ne pouvons considérer cette existence comme naturelle. Préternaturelle disait la vieille théologie, autrement dit non pas au-delà de la nature, mais à côté d’elle et mélée à elle.
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Nous ne voulons toutefois bousculer personne et c’est pourquoi nous proposons une hypothèse à options : une option faible et une option forte. Après tout, beaucoup, qui sont aujourd’hui sur des positions de fils, ne sont pas prêts à accepter l’hypothèse forte qui pose : l’enfer existe, en pleine activité parce que dérégulé. Pour ceux-ci nous avons ménagé cette hypothèse faible : la dérégulation de la Loi s’accompagne d’un ravage inévitable, pullulant et invincible – ou encore : face à la jouissance dérégulée nous ne pouvons qu’être dévorés.
D'un oeil renouvelé, quasi-platonicien, du même oeil qu'on avait dans le monde des fils, examinons alors notre attracteur de jouissance en nous souvenant que si nous pouvons l'observer ainsi dans sa singulière géométrie – imaginons-le en légère rotation, bande bouclée dessus-dessous, une seule face, un seul côté – c'est parce que la Loi l'a produit en le révélant. Et pourtant si la Loi nous l'a fait connaître, nous permettant du même coup de jeter un oeil sur lui, elle ne nous a pas permis de nous en dégager, encore moins de le supprimer, ni non plus l’empêcher de se retourner contre elle-même (la Loi des fils – qui était pourtant comme sa cause) pour la déconstruire.
Car la Loi ne suffit pas pour endiguer le mal, il y manque encore un certain verrouillage qu’il n’est pas dans notre propos d’examiner ici. L'hypothèse de l'enfer, faible ou forte peu importe, est faite pour reconstruire, il est naturel qu’elle nous entraîne dans des remue-ménage aussi bien éthiques qu'épistémologiques. Les deux ordres sont liés. L'enfer est en effet ce qu'on peut penser mais non connaître – non pas qu'on ne puisse le connaître, il ne s'agit pas d'un inconnaissable de la raison, ni d’un non-savoir inconscient, bien au contraire, puisque Auschwitz par exemple doit être tenu pour une expérience de l'enfer.
D’un autre côté, l’enfer n’est pas non plus un phénomène – on peut en faire l’expérience, non l’expérimentation. On peut penser l'enfer mais non le connaître, cela signifie qu'on doit s'interdire de s'en approcher et être conscient que dans le monde des frères (mais sans père) la route de la jouissance est piégée. La structure de l'attracteur de jouissance est telle que s'engageant sur le chemin de la fraternité on se retrouve devant le portail d'entrée de Auschwitz.
Cette position éthique – l’enfer peut être pensé mais non connu – tend à nous replacer dans la perspective de la Loi traditionnelle non pour la rétablir dans son statu quo ante, mais pour la dépasser dans le précepte – point à préciser. De ce point de vue, l'hypothèse de l'enfer équivaut à la présence de l'arbre de la connaissance du bien et du mal placé par Dieu dans le jardin d'Eden[5].
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Deuxièmement, cette hypothèse (qu’elle soit faible ou forte là aussi) équivaut à poser l'existence d'une organisation globale de destruction de l'humain. L'hypothèse de l'inconscient approche cela avec la notion de pulsion de mort.
Mais il ne s'agit pas ici d'une simple loi d'entropie, d'une loi de dégradation énergétique fut-elle globale. Il s’agit de l’existence d’un ordre tourné vers la destruction de l'humain, à la faveur précisément de l’illimitation de la tendance destructrice.
À la lumière de cette hypothèse, la volonté générale de Rousseau apparaît comme un simple écho de cette organisation – et remarquons qu'à supposer une telle organisation, elle semble trouver son principal moyen d'application dans la structure même de notre attracteur de jouissance, ce qui veut dire qu'il faut supposer une interface interne à l'attracteur, qui vaille à tous les niveaux d’échelle, qui engage tout un chacun à emprunter ses voies, mais aussi bien est générée par lui puisqu'on peut placer cette interface – qui ne peut être autre que le manque-à-être de l'objet de jouissance, de l'objet de la pulsion élargi aujourd’hui à la foultitude des objets apparus dans le monde des frères – dans le vide central autour duquel se déroule et se boucle le ruban de jouissance. Par là nous posons que l’enfer commande à l’inconscient via l’objet. Où l’on voit qu’en régime de dérégulation notre attracteur de jouissance est un strict déformateur – à la fois désorientateur et disperseur de formes.
De sorte qu’il n’est la source d’aucune création morphologique, d’aucune sublimation ni art. Il fabrique des ombres tout au plus –du semblant et des ténèbres. Et ainsi ce que les frères font passer pour édification de leur monde, n’est en réalité que la déconstruction du monde des fils.
JLB
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08.02.2008
Sur la laïcité
Le principe de la laïcité
Le principe de la laïcité est évidemment une affaire piégée, puisque la laïcité consiste à soustraire les peuples au point de vue mystique et à les plier à la démocratie des mœurs.
Ce qui veut dire que la laïcité vise à ramener les peuples dans le giron de la bêtise, sous le gouvernement de la jouissance – où, si l'on préfère, de fermer les yeux sur ce qui vient parce que ce qui compte, c’est ce que l’on tient et non ce qui vient. Mais ce qui vient c'est le désastre.
Bref : la laïcité est à la fois illusion, parce qu'elle mène au désastre, et mensonge, parce qu'elle désire le désastre.
Comme toujours, lorsque cela vient de l’idéologie des Lumières, l’affaire se joue au niveau des mots. À l’origine, c’est-à-dire dans l’Évangile, l’idée de laïcité exprimait la nécessité de « distinguer » deux plans différents pour mieux les accorder : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », dit l’Évangile.
Chacune à leur niveau propre, la cité terrestre et la cité céleste ont à se développer – ce qui ne veut pas dire que leur développement est indépendant, puisque les deux cités s’articulent par le biais de la loi morale, et que la cité céleste se tient au gouvernement final des choses – en tant que visée ultime de toute politique (ou encore : en tant que lieu ultime du bien commun). En ce sens, César lui-même n’échappe pas au « rendez à Dieu ce qui est à Dieu » et sa mission consiste précisément à gérer ce bien commun. Le bien commun, c’est-à-dire la totalité du bien de l’homme : matériel et spirituel.
Or cette vérité, César n’a plus envie de l’entendre. César veut désormais gérer à sa façon la cité terrestre.
Main basse sur l’être
Par la grâce d’une « avancée républicaine », le mot « distinguer » a été refoulé – a été escamoté faut-il dire plutôt – derrière le mot « séparer ». De la « distinction » des deux ordres de cité, on est passé à la « séparation » de l’Église et de l’État. Mais si là on distinguait pour unir, on sépare ici pour diviser.
De quoi s’agit-il en réalité ? À la fin, il s’agit de retirer à l’Église la finalité dans laquelle elle nous inscrit, pour remettre à l’État moderne la charge de notre être. C’est parce que se dessine maintenant clairement l’enjeu fondamental de toute l’affaire qu’on peut en cerner les tenants et les aboutissants.
L’enjeu : César veut faire main basse sur l’être.
Qu’est-ce à dire ? « Faire main basse sur l’être » veut dire s’emparer de ses différentes dimensions : de son essence de manière à pouvoir le refabriquer, de son existence de manière à pouvoir l’étrangler à l’occasion – comme on le voit avec l’abattage de masse des petits bébés ; de son origine même de manière à pouvoir officiellement la nier. Toutes choses que désire ouvertement César et devant quoi l’Église catholique devrait s’interposer. Devant quoi, au plus, l’Église française s’est faiblement agitée.
« Faire main basse sur l’être » signifie donc pouvoir déconstruire la structure métaphysique du réel et la reconstruire à son gré. On pose que l’être n’a aucune orientation, et on s’en empare pour le réorienter à son gré.
Ainsi, la personne se module-t-elle en individu, elle se psychologise, se sociologise, devient économicus ; l’individu se décline à l’occasion en chose, comme il arrive à l’animal ou au fœtus ; et à la fin, toute chose ou objet devient irrésistiblement produit, de façon d’autant plus inéluctable que c’est bien le profit capitaliste qui mène tout le bal.
L’énoncé final de la laïcité
Faire main basse sur l’être impose donc à César d’écarter ce qui pourrait s’interposer devant ce projet et en particulier toute opposition religieuse qui soulèverait une objection radicale. Et qui pourrait se révéler de mauvaise pratique.
Autrement dit, aux yeux de l’État, il n’est plus acceptable que l’Église continue de soutenir les énoncés qui fondaient son autorité, à savoir :
- que, dans son autonomie, l’État reste soumis à une loi morale qui transcende son pouvoir ;
- que le catholicisme est la vraie religion et qu’il est ainsi seul garant de la vérité, puisqu’il la tient de la bouche même de l’Autre.
§§§
Soyons clairs : nous nous trouvons dans une situation antagoniste. L’Église s’appuie, du moins en principe, sur une position civilisatrice qui est celle du judéo-christianisme. L’État laïque, quant à lui, projette de déconstruire cette civilisation pour bâtir sur ses ruines. Au-delà même du politique, il s’est donné une tache civilisatrice – un « programme civilisateur » qui, de toute façon, s’appuie sur la déconstruction incontournable de la loi mosaïque.
Ce qu’exprime la laïcité de façon toujours plus nette, c’est qu’il n’est pas question qu’on puisse s’y opposer.
La laïcité ne veut pas de loi morale, elle ne veut pas de la vérité. Elle est à elle-même sa propre vérité.
C’est ici que joue la séparation décisive, la séparation qui porte sur le joint vif de la civilisation à détruire. Car l’État moderne a besoin de se séparer officiellement de l’Autre créateur. Et c’est précisément pour cette raison qu’il a besoin de cet énoncé véritablement fondateur, quoique inconscient et refoulé, de la laïcité moderne, à savoir :
L’Autre n’existe pas.
Énoncé qui, loin de dire simplement que « Dieu n’existe pas », projette devant nous un horizon psychotique de désastre – et qui, pour cette raison, appelle commentaire.
JJ
22:40 Publié dans mystique et politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, mystique, politique, spiritualité, catholicisme, laïcité, religion
28.01.2008
trois définitions
Point de vue mystique
Ce que j’appelle point de vue mystique, « mystique » au sens judéo-chrétien, consiste à prêter un Autre à l’être – un Autre que nous appelons créateur –, et restant indifférent au dit être, à exiger de cet Autre sa réalité. Réalité de personne s’entend. Car l’Autre ne peut être qu’une personne réelle.
« Parle-moi », dit le mystique à l’Autre, choisissant ainsi la patience – puisqu’il s’expose alors à l’épreuve du silence. Quant à l’être, peu lui importe, il est parfaitement second.
Le point de vue mystique nous ouvre au plus haut niveau de connaissance de la réalité. C’est le point de vue même de l’Autre, l’Autre transcendant, en tant que cet Autre se tient à la plus fine pointe du réel. C’est à partir d’un tel point de vue que le réel se révèle à nous en tant que véritablement être. Je veux dire que son être vient à nous sur fond d’agapisme généralisé.
§§§
Foi
La foi est une position de la raison dans l’Autre – et non dans l’être.
Positionner la raison dans l’être c’est la placer vis-à-vis d’un objet. Autrement dit : c’est se positionner vis-à-vis d’un objet.
Positionner la raison dans l’Autre, c’est lui donner raison – c’est s’en remettre à sa raison. On fait confiance à l’Autre : si un objet est en jeu, c’est la raison de l’Autre qui est placée devant cet objet. Il y a délégation confiante.
§§§
Orientation dans l’être
Le point de vue mystique est le point de vue de l’Autre lui-même, très précisément de l’Autre à travers nous.
Il vient couronner deux niveaux de connaissance qui lui sont subordonnés :
o le point de vue théologique, qui n’est plus que notre propre point de vue sur l’Autre – l'Autre y devient objet de connaissance, mais bien entendu selon les informations qu’Il veut bien nous en donner : au premier chef l’information prophétique communiquée dans la Révélation , puis celle qu’Il continue de nous transmettre via le prophétisme contemporain ;
o le point de vue métaphysique, qui est notre point de vue sur l’être naturel jusqu’à la limite de ce que l’analyse rationnelle de cet être naturel peut nous dévoiler sur l’Autre.
Il y a certes quelque objection recevable à qualifier l’ensemble de ces connaissances de « connaissance mystique ». Mais d’un autre côté, c’est bien tout le groupe de ces disciplines qui est tendu vers une finalité mystique, c’est-à-dire vers la connaissance personnelle de l’Autre. Et c’est bien cela qui à nos yeux importe.
Alors voici : notre orientation dans l’être s’affine à mesure que nous nous élevons sur cette échelle. Tant que nous restons au niveau métaphysique ou même simplement pratique, notre orientation dans l’être dépend d’un juste maniement de la négation – point à préciser à l’occasion.
A partir du niveau théologique, notre orientation dans l’être s’infléchit, jusqu’à ce que l’Autre en personne, selon son bon vouloir, vienne prendre la relève de la négation (la relève de la loi) et n’apporte sa propre orientation du réel, c’est-à-dire n’apporte son Amour.
JLB
19:15 Publié dans petite métaphysique aérée et fleurie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, partis, religion, mystique, théologie, catholicisme, christianisme
25.01.2008
Prière et politique (II)
La mère des routes
Le signe de Gédéon
Pour ceux qui ont lu avec attention la lettre de Jean-Louis Bolte, ils auront remarqué dans le dernier paragraphe l’appel au « signe de Gédéon ». Qu’est-ce que le signe de Gédéon ? C’est quelque chose de très classique dans la Bible. Mais c’est d’abord un texte du Livre des Juges (VI à VIII).
Avant le combat, comme avant toute action importante, on peut voir le serviteur de Dieu lui demander un signe comme confirmation.
! ! !
Ce qui ne veut pas dire que Dieu ne choisisse à l’occasion, à vrai dire le plus souvent, de nous laisser dans la foi pure, histoire d’augmenter celle-ci. Dans ce cas, c’est le résultat de l’action qui va confirmer la certitude intérieure de sa réussite que nous avons acquise dans la prière.
§ § §
La prière et son exaucement
Nous avons donc deux modèles :
1°) le modèle acte/action, c’est-à-dire prière/action ;
2°) le modèle, plus rare tout de même, du moins rare dans son évidence, en réalité le plus souvent inaperçu – inaperçu parce que nous manquons de foi –, est le modèle : acte/signe/action.
Décortiquons rapidement ce dernier :
a) l’acte :
+l’acte peut-être obtenu par la prière, il devient alors une sorte de motion intérieure qui se présente à nous de façon plus ou moins insistante, une invitation à l’action. Rien de violent, juste une douce insistance.
+l’acte peut se présenter aussi comme information prophétique. Il est toujours invitation à l’action mais n’est plus motion intérieure (privée), il est motion extérieure, éventuellement publique.
+ en fin de compte, et si nous le plaçons dans une perspective métaphysique, nous comprenons que ce qui est appelé ici acte n’est autre qu’une variété de ce que Claude Tresmontant appelle « l’information créatrice ».
b) le signe :
+ pour Gédéon, le signe s’est présenté comme confirmation, mais tout le monde a compris ici que cette question est immense. Des signes il y en a de plusieurs sortes : signes naturels ou signes surnaturels, symboles ou paroles, songes ou visions, sacramentaux et sacrements enfin. N’insistons pas pour le moment.
+ dans le cas de Gédéon, le signe est un miracle : comme il avait promis, Dieu consume entièrement les offrandes que Gédéon lui présente.
c) l’action enfin dépend de nous.
Nous la faisons avec Dieu, nous pouvons toujours compter sur son aide, mais à condition d’y engager notre propre décision. Et cela ce n’est pas forcément le plus facile.
§ § §
Le signe demandé par Bolte
Si nous en revenons à la demande de signe que Jean-Louis Bolte a faite dans sa lettre, nous trouvons à peu près ceci : « si le bon Dieu est d’accord avec cette idée lancée par quelques-uns de l’abolition des partis politiques, qu’Il nous fasse un signe pour nous encourager. Par exemple, qu’Il fasse dégringoler un parti politique significatif. »
!!!
Des partis significatifs, on en a vu dégringoler quelques-uns !
Offrons-nous le plaisir d’une revue d’effectifs. Le parti communiste d’abord a pris vraiment un sale coup, le coup de grâce peut-être. Mais enfin, c’est bien naturel. Il périclitait depuis quelques années et ne pouvait guère trouver de solutions nouvelles, pas avec les nouvelles classes sociales qui arrivent, qui ne connaissent ni les traditions et la culture prolétariennes, ni l’histoire du mouvement révolutionnaire du XXe siècle. Exit le PC …
!!!
Le FN, pour sa part, a vu littéralement fuir sa substance, puisque ce qui a valu à Sarkozy le succès que l’on connaît, est son formidable travail idéologique fondé sur un « parler vrai » -- « travail idéologique »,c’est-à-dire travail de préparation des esprits », qui a consisté à reconnaître de façon ouverte et claironnée certains problèmes réels du pays. Certains problèmes que s’acharnaient par ailleurs à masquer les partisans – partisans nombreux, et pas seulement à gauche -- d’alliances politiques fondées sur la veulerie et la paresse des classes les plus précaires d’une part, et d’autre part sur les privilèges historiques des fonctionnaires et sur la sottise d’une grosse partie de la classe moyenne. Le Pen est probablement cuit, mais le FN ne semble pas encore tout à fait au tapis.
!!!
Particulièrement amusant dans tout cela, a été le spectacle du PS allant de déconfiture en déconfiture – beauté du mot « déconfiture ». Lui qui croyait tenir en main l’avenir de la bêtise en France, se trouve mat en deux coups : Le Pen déboulonne Jospin (merci Le Pen !), Sarkozy déboulonne Royal (merci, merci Sarkozy !) – la bêtise commence à dégringoler. Attention, j’ai dit commence, je n’ai pas dit que la bêtise s’est effondrée. La bêtise s’est brusquement retrouvée en haillons, à bêtifier sur sa misère.
!!!
Sarkozy n’a pas aboli la sottise, il l’a réduite, comme on réduit une fracture. On peut parfaitement craindre un retour de la bêtise. D’autant qu’il existe une bêtise de gauche et une bêtise de droite. Sarkozy a réduit la bêtise de gauche. N’oublions pas que la bêtise est l’acquiescement de la médiocrité (définie comme la tendance à suivre la ligne de plus grande pente) à tel régime en cours de notre mode de jouissance. Or notre mode de jouissance est devenu recherche d’un plus depuis que nous avons établi que notre régime de jouissance serait désormais dérégulé.
!!!
Dans le monde judéo-chrétien, nous connaissions un régime de jouissance régulé, c’est-à-dire qui établissait ses règles a priori en s’appuyant sur une morale naturelle, une morale de l’intention. Dans notre monde contemporain, le régime de jouissance est dérégulé dans la mesure même où nous y établissons nos règles a posteriori, c’est-à-dire à grands coups de droit positif. La morale y est devenue morale de suspicion.
!!!
Entre la bêtise de gauche et celle de droite, la nuance dans l’approche du droit positif est la suivante : à gauche, on cherche à optimiser la jouissance – on ferme volontiers les yeux sur ses effets néfastes. À droite, par contre, on recherche plutôt les voies du moindre mal – on caresse un peu moins la masse dans le sens du bien-être. Pourtant le but final reste encore un optimum, à savoir la maximation des profits. C’est-à-dire, là encore, un plus de jouissance.
!!!
L’extrême gauche a également eu droit à sa coupe basse. L’extrême gauche, c’est-à-dire les trotskistes. Exit Arlette, usée dans la petite lucarne, où doucement elle a vieilli. Exit le maçon du PTI. Reste le facteur rouge qui parade et s’imagine « homme providentiel ».
§ § §
Bref nous avons eu droit au signe de Gédéon qui nous confirme que nous pouvons lancer le mouvement Prière et Politique.
JJ
15:45 Publié dans catholicisme, le blog de Jonas Jorda, mystique et politique, politique, prière et politique, l'appel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, partis, religion, mystique, théologie, catholicisme, christianisme
17.01.2008
Quelle orientation dans l’être ?
Pinkus Krémègne, Bouquet
Lorsqu’on parle de connaissance, tout dépend de quel réel on s’approche. Je distingue trois niveaux possibles. Il y a d’abord le niveau mystique du réel, que je laisse pour le moment dans une certaine pénombre. Il y a ensuite son actualité, sa manifestation phénoménale, dans laquelle la science fouille pour trouver ses lois – à ce niveau, on peut parler d’approche pragmatique du réel. Il y a enfin le niveau chimérique, celui qu’on approche par le biais de la bêtise.
Selon le réel considéré, nous connaissons comme-ci ou comme ça. C’est-à-dire en ciblant tel niveau de vérité, et parfois tel niveau de fausseté (lorsque nous ciblons le réel chimérique). À chaque niveau de connaissance, la profondeur de celle-ci varie – mais varie aussi selon l’accommodation que nous apportons à notre point de vue. Suivant la qualité de cette accommodation, varie la qualité de cette vérité.
L’approche de la bêtise
Ainsi, si nous considérons le niveau le plus bas, celui qui touche notre connaissance du chimérique, de ce que nous appelons le « chimérique », que d’autres pourront nommer le « semblant », il s’ouvre sur cette réalité étrange qu’on appelle la jouissance. Or, on peut s’engluer dans la jouissance, la « connaître » au prix de sa propre destruction. Par exemple,on peut connaître la guerre, comme on peut connaître l’alcoolisme…
C’est qu’une connaissance de la jouissance, c’est-à-dire un dévoilement de sa vérité (de sa fausseté), ne peut avoir lieu qu’à la condition de respecter deux préalables :
- tout d’abord, pas besoin de connaître le mal pour savoir qu’il ne faut pas le faire ;
- et deuxièmement, la connaissance du mal ne donne aucun savoir, il ne fait que vous mettre à distance de celui-ci.
!!!
Si aucun savoir ne résulte de la connaissance de la jouissance, cela signifie qu’il est impossible de construire notre monde sur elle, comme on a tendance à le penser dans le présent régime de dérégulation de ladite jouissance. Elle n’est en rien, cette jouissance, le négatif sur lequel peut s’appuyer dialectiquement le renouveau humain.
Exemple historique bien connu : la haine de classe – définie par Mao Tsé Toung comme ciment de « l’unité du camp du peuple », laquelle unité n’est conçue par la dialectique historique, ni plus du moins que comme moteur de l’histoire –, cette haine de classe s’est révélée en fin de compte lamentablement inutilisable – c’est-à-dire extraordinairement néfaste –, dans la mesure où son injection à l’entrée de l’histoire a produit une méchanceté décuplée à la sortie, comme on l’a vu en URSS ou, plus près de nous, au Cambodge.
Le mal n’a aucune espèce de vocation à construire – bien au contraire, il ne peut que détruire. Ou encore : le mal ne peut en rien nous orienter dans l’être.
!!!
Un autre exemple, d’ordre social, parfaitement actuel celui-ci, à l’ordre du jour même, dans la mesure où il n’a pas été encore appliqué dans notre réalité concrète, mais où il aspire à l’être : l’adoption d’un enfant par un couple homosexuel. Bien entendu, on peut toujours essayer de confier un enfant à un couple homosexuel : d’une part, on n’en tirera qu’un échec parce qu’un enfant a besoin d’un père et d’une mère – et deux homosexuels, quel que soit le sexe, cela ne fait jamais, au mieux, que deux mères – ; mais surtout, il n’en viendra aucun savoir positif, seulement une catastrophe sociale, comme on le voit déjà de façon éclatante avec le désastre familial engendré par l’expérience de la déconstruction systématique du père qui a été entreprise en France depuis maintenant plus de 50 ans.
comment s’orienter dans l’être ?
Ici, on voit se rejoindre la vision du pragmatisme anglo-saxon qui prône une ligne sociale d’expérimentation totale, à la manière des sciences expérimentales, avec la vision franco-européenne de dérégulation de la jouissance qui, rappelons-le, est le point de vue de l’extrême bêtise.
Or, tant que le pragmatisme se rapproche du point de vue mystique, les choses vont plutôt bien – et on peut penser que c’est ce mélange de pragmatisme et de mystique que Maritain a tant admiré dans ce qu’avait de meilleur pour lui l’Amérique d’avant-guerre.
Mais quand le même pragmatisme se rapproche du point de vue de l’extrême bêtise, c’est alors, comme disait Philippe Muray, « la fin de la fin des haricots ».
!!!
Observons au passage que ces remarques toutes simples orientent la question qu’il faut se poser à propos de notre Président : il est évident que M. Sarkozy est sur la ligne d’un certain pragmatisme, ce qui le leste du coup d’une certaine dose de bon sens. Mais de soi, le pragmatisme ne peut aller que dans le sens où l’entraînent ses choix de recherche (et donc d’action), lesquels choix lui sont le plus souvent dictés par les circonstances économiques, c’est-à-dire par les seules marges de profit, c’est-à-dire par la jouissance. Difficile dans ce cas de ne pas retomber du côté de la bêtise.
Le pragmatisme ne connaît que l’actuel, il ne connaît que le phénomène – la loi naturelle et sa formule. Il ne peut donc nous orienter dans le réel – tout juste nous donner une méthode d’approche, basée sur la méthode expérimentale. De l’être, il n’a rien à dire en dehors de son actualité. L’exister, que nous devons distinguer de l’existence, lui est fermé. Pas de réponse au pourquoi des choses, beaucoup au comment. Le seul horizon : l’action – et l’existence qui en suit. Oubli de l’exister.
Qu’il ne puisse s’orienter dans l’être, signifie qu’il n’en tire aucune instruction. Il a du mal à s’y ouvrir parce qu’il ne peut s’empêcher de le prendre comme une chose, l’être humain y compris, une chose qui doit se plier à ses exigences. C’est pour cela que l’on peut dire qu’il ne connaît que l’actuel et, dans le cadre de l’expérience capitaliste, l’actuel est à la fin, comme on l’a dit, la loi du profit.
L’alternative serait de prendre ses orientations dans l’être là où elles se trouvent c’est-à-dire dans une mystique (une révélation). Comme on faisait au bon vieux temps du judéo-christianisme.
Sur lE SOUVENIR DE L’EXISTER
Car le point de vue mystique est pour sa part « souvenir » de l’exister – non qu’il y ait quoi que ce soit à se remémorer, simplement et à tout moment cela est présent à mon esprit : j’existe. Traduction : il y a un acte, qui n’est pas action, qui m’est inaccessible, qui me dépasse, un acte duquel je tiens mon exister Non que je sois plongé dans le flux de l’existence – je le suis aussi, mais ce n’est pas cela que je considère. Ce que je considère est au contraire le fait que j’existe et ce fait je l’appelle : l’exister. Le point de vue mystique a toujours ce fait présent à l’esprit.
!!!
Bolte appelle « enfermement dans l’être » cet oubli de l’exister qui doit être distingué de l’oubli de l’être dont parle Heidegger. À son sens nous vivons plusieurs enfermements dans l’être. En oubliant l’exister de chaque être, nous le réduisons à un ce que c’est, c’est-à-dire à une chose livrée à toutes les manipulations de la jouissance – Heidegger parlait d’arraisonnement, nous pouvons maintenant aller jusqu’à parler de refabrication.
Mais il y a une autre conséquence à l’oubli de l’exister, c’est l’oubli qui frappe l’être du monde lui-même, l’être global. Car ce dernier oubli nous enferme dans un panthéisme qui semble avoir de temps en temps besoin de devenir furieux comme on l’a vu avec le nazisme comme avec le communisme.
En réalité, l’orientation dans l’être, qui est le problème fondamental de tout dirigeant ne peut se prendre ni au niveau concret où règne désormais la loi de jouissance dérégulée, ni au niveau global d’où ne peuvent se tirer que des abstractions folles du genre pureté de la race ou pureté de la classe, et aujourd’hui pureté de l’espèce.
Méditons ceci : l’orientation dans l’être ne peut se trouver que dans le souvenir de l’exister, c’est-à-dire à partir d’un point de vue mystique.
JJ
18:15 Publié dans le blog de Jonas Jorda, mystique et politique, politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, partis, religion, mystique, théologie, catholicisme, christianisme
12.01.2008
prière et politique
Selon la tradition, en 451, grâce à sa force de caractère, Geneviève, qui n’a que 28 ans, convainc les habitants de Paris de ne pas abandonner leur cité aux Huns. Elle ne se fait déjà plus d’illusion sur le soi-disant courage des hommes. C’est elle qui sera la femme forte en encourageant les Parisiens à résister à l’invasion des Huns par les paroles célèbres : « Que les hommes fuient, s’ils veulent, s’ils ne sont plus capables de se battre. Nous les femmes, nous prierons Dieu tant et tant qu’Il entendra nos supplications. » De fait, grâce à la prière intense de sainte Geneviève, Attila épargnera Paris.
La chasse de Sainte Geneviève à Paris
Mon ami Bolte me communique le texte suivant qu’il avait envoyé à de Guillebon à l’époque - avant les présidentielles - où la revue La Nef faisait une sorte de campagne de réflexion pour la disparition des partis politiques en France. Jacques de Guillebon l’avait finalement publié sur le site de feu Immédiatement !
Après l’élection de Sarkozy, Bolte m’a raconté en riant que Bruno Maillé, qui n’a jamais manqué d’humour mais qui tout de même, là, y avait mis un certain accent de sérieux, lui avait fait remarquer que son histoire de politique-prière (ou prière-politique ?) pour la disparition des partis – eh bien ! « ça a l’air de marcher ». Bolte m’a dit qu’il en est resté comme deux ronds de flan, parce qu’il n’avait pas pensé à ça.
Il est vrai qu’après l’élection de Sarkozy, les partis politiques dégringolaient comme à Gravelotte.
« Si vous aviez la foi comme un grain de blé… »
JJ
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A propos de l'appel pour l'abolition des partis politiques
L'appel pour l'abolition des partis politiques n'est pas une simple idée politique, une proposition politique nouvelle, au sens où cette idée ouvrirait tout un champ en friche au débat et à la pragmatique politique, à ce qu'on appelle l'action politique. Certes cet appel est aussi cela, c’est aussi une idée politique, mais une idée qui doit être replacée dans le contexte de son émission, c'est-à-dire l'intuition de Simone Weil et sa reprise par un groupe de jeunes intellectuels chrétiens. Soulignons « chrétiens ».
Car bien plutôt, à la fin, cette idée est une inspiration : ce qui veut dire que l'émetteur est l'Esprit Saint. Si ce n'est pas le cas, cette idée ne vaut rien et elle va s’affaisser d’elle-même. Tous les chrétiens qui méritent ce nom doivent en principe savoir, une fois passés les flottements de la réception de cette idée, une fois passé aussi un temps de méditation (c'est-à-dire de prière), doivent savoir donc, si l'on veut employer un langage politique, que cette idée est juste – et plus exactement qu'elle est vraie. C'est-à-dire encore qu'elle a la valeur d'une quasi-prophétie. Et pour être plus clair s’il est possible qu'elle s'inscrit dans le cadre à venir, en puissance déjà là, de la civilisation de l'amour prophétisée par Jean-Paul II – ou, ce qui est la même chose, celui du règne social du Christ.
Si nous admettons ce point de départ se pose alors la question de l'action, c'est-à-dire de la sorte de pragmatique politique qui en résulte. C'est ici que s'impose la plus grande lucidité et aussi la plus stricte rigueur intellectuelle qui conviennent à des chrétiens. Cette idée de l'abolition des partis, cette quasi-prophétie, avons-nous dit, est sur le papier. Nous n'en voyons pas, ni peut-être n'en pouvons même imaginer le plus petit commencement. C’est qu’en réalité nous n'avons pas à le faire. Tout consiste actuellement, pour le dire sous forme de paradoxe, à organiser le laisser-faire. Cette idée est en puissance et si elle est juste elle attend de passer à l'acte.
Le mot « acte » ne signifie pas ici qu'il faut se lancer tête baissée dans l'action – ou pire, comme on l’a trop souvent fait dans l'église contemporaine, dans l'activisme. Le mot « acte » signifie que si cette idée, cette inspiration, nous vient de l'Esprit Saint, c'est lui qui en dirigera la réalisation. Aristote disait que l'âme est l'acte du corps, mais en deux sens : en tant qu'acte premier, l'âme anime le corps et lui donne vie ; en tant qu'acte second, elle exerce ses fonctions par ce même corps.
!!!
Ici nous nous trouvons également devant ces deux degrés de l'acte à accomplir :
1) Recevoir cette inspiration et lui permettre d'animer les êtres dans ce sens : ceci est le fait de notre prière, le premier degré de notre acte.
2) Tirer de cette vie appelée par la prière, qui prend forme en nous et autour de nous, les actions que nous avons éventuellement à réaliser : ceci est l'action, la praxis, qui nous est présentée par les évènements ou soufflée à notre esprit, c’est le deuxième degré de notre acte.
De ce point de vue, il est évident que la notion de « laïcité », dans sa version dure, a été dressée devant nous pour couper court à cette voie des deux degrés de l’acte politique chrétien.
Dans la politique moderne, le pragmatisme tend à devenir dominant : entre l'idée et l'action, il est interdit de voir une discontinuité – le monde moderne est compact, continu et fermé, et nous y sommes impérativement enfermés. Mais un chrétien, s'il est dans ce monde, n'est pas de ce monde. Un chrétien n'est en rien un adepte du pragmatisme, il ne fonce pas tête baissée dans l'action, il ne saute pas l'étape de la mobilisation spirituelle de la prière.

Ste Geneviève (St Etienne)
Ou alors, parlons de « pragmatisme chrétien », et distinguons dans l’action entre « energéïa », l’acte, et « prâxis », l’action. Et ce dans les plus petites choses. Du moins c'est ce que devrait faire un chrétien. Rechercher en permanence le sens de la providence et son action dans les choses de tous les jours.
Dans le cas présent, n'est-il pas opportun de faire appel pour commencer à la formation de petits groupes de prière chargés de préparer le terrain et de faire « mijoter » l'inspiration reçue. Et d’ailleurs, pour nous tranquilliser complètement, nous pouvons faire comme Gédéon : demandons un signe à Dieu pour confirmation. Par exemple la disparition de la scène politique d'un parti significatif. Étant donné qu'Il était patient avec Gédéon, Il le sera aussi avec nous. Après que le dit signe ait eu lieu, lançons par exemple le mouvement « prière et politique » – ou de tout autre nom, si celui-ci est jugée trop provocateur, trop ouvertement anti-laïcité. Avec une telle démarche, nous n'entreprenons rien d'irrationnel, bien au contraire. Il s'agit plutôt de s'installer dans une juste rationalité.
Jean-Louis Bolte
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Matthieu, XVII, 20:
« Car je vous le dis en vérité, si vous avez de la foi gros comme un train de sénevé, vous direz à cette montagne : « Déplace-toi d’ici à là », et elle se déplacera, et rien ne vous sera impossible. »
19:20 Publié dans catholicisme, le blog de Jonas Jorda, mystique et politique, politique, prière et politique, l'appel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, partis, religion, mystique, théologie, catholicisme, christianisme













