28.09.2008
enquête sur la raison de l’Autre I : notre temps et l'objet du bonheur

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Imaginer la raison comme une faculté illimitée, s'étendant continûment sans aucune sorte d'obstacles ou de bornes est une redoutable erreur. Toute raison humaine devrait connaître sa limite : et cette limite c'est la raison de l'Autre. Mais dans le monde des frères (mais sans père), la raison de l'Autre n'est pas celle qu'on croit. La raison de l'Autre est raison de jouissance ...
L'OBJET DU BONHEUR DANS LA MODERNITE
N'oublions pas que le mot connaître peut s'appliquer soit à la connaissance des choses soit à la connaissance des personnes : connaître une chose n'est pas connaître quelqu'un. L'erreur qui consiste à aborder les choses aussi bien que les personnes comme des « objets », erreur sinon inaugurée du moins développée par les Lumières, a réduit pour nous autrui à un objet de pensée, a livré cet autrui à la merci de notre désir de contrôle, à l'occasion en a fait le but d'une technique libertine de conquête, de sorte que la véritable connaissance de l'Autre, sa raison propre, au double sens du terme, a toujours été rabattue sur notre propre pensée.. Ainsi, malgré toutes les rencontres humaines que nous pouvons faire, dans le monde des frères (mais sans père) nous ne connaissons que des « objets ». Ces « objets » peuvent être à la rigueur des « individus » mais jamais des personnes.
Bien entendu, celui qui se met dans une telle position est desséché d'avance, car que nous importe de « connaître » la totalité de ces « objets » si nous n'en tirons qu'un bonheur relatif et donc décevant. Ce statut d'objet des individus est lié à la réalité spéciale des objets dans le monde fraternitaire : dans celui-ci en effet il n'y a pas de véritable objet qui ne soit objet de jouissance. Ainsi réduit, « l'individu » rentre dans la catégorie des objets et des choses, devenant pour nous, au même titre que les autres choses, un pourvoyeur de notre jouissance, pourvoyeur spécial certes mais simple pourvoyeur.
Voici ce qu'écrit Rousseau dans la Nouvelle Héloïse : « On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur... » Autrement dit : un objet ne nous intéresse vraiment qu'autant que nous ne le tenons pas, une fois qu'il est à nous, nous sommes désappointés, son existence étroite nous est pénible. Par conséquent, mieux vaut courir après que l'obtenir, mieux vaut l'imaginer comme dit Rousseau.
Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père) tout objet possédé nous déçoit en tant que tel. Car comme il est objet de jouissance nous lui conférons cette illusion propre à la jouissance : l'illimitation. Le plaisir sans limite que nous en attendions n'est jamais au rendez-vous. De sorte que le « connaissant », il nous tombe des mains.
QUE L’OBJET fraternitaire N’EST QU’objet de jouissance
Autrement dit, nous ne sommes intéressés qu'à penser cet objet et non à le posséder. Et ce mouvement, qui nous entraîne sur la voie de l'illimité, qui est le mouvement même de la jouissance, il n'a de valeur qu'en lui-même, il ne faudrait jamais le pousser jusqu'au bout. Bien entendu, il y a longtemps que la modernité a oublié cette subtilité rousseauiste, suppléant à cet oubli par la multiplication de ses psychologues, de sorte que pour elle le bonheur se réduit à la possession d'objets successifs. Cet oubli n'est pas un hasard, il signale la présence de ce que plus tard on appellera l'inconscient. Car ce que Freud a montré c'est finalement ceci : nous restons à l'extérieur des êtres, qu'ils soient des personnes ou qu'ils soient des choses et, par notre acharnement à les réduire à des objets de plaisir, de notre propre aveu, ils se réduisent à la fin à cette connaissance purement négative : ce n'est pas ça. Ou encore, de l'objet que je poursuivais je ne sais à la fin qu'une chose : ce n'est pas lui que je cherchais.
Certes, la psychanalyse nous a appris que nous pouvions élucider ce mouvement dans l'Autre, mais précisément l'Autre qu'elle nous propose est construit comme lieu du langage et donc lieu où peuvent s'élucider nos pensées de jouissance. Cet Autre, à proprement parler, n'existe pas, et il ne nous en reste, à la fin d'une analyse, que quelques épluchures qui ne sont précisément que les objets du corps de l'autre par lesquels j'ai essayé de l'obtenir : un regard, un sein, des matières... épluchures bonnes pour la poubelle.
Ce que la psychanalyse nous a montré ainsi, c'est que la fameuse raison dont les Lumières ont fait si grand cas n'est constituée tout compte fait que de pensées de jouissance. C'est-à-dire de pensées qui nous conduisent immanquablement vers un objet, personne ou chose, qui à la longue toujours s'évanouit. Et il ne faut pas croire que la pensée scientifique, dans son mouvement postmoderne, échappe à ce sort. La pensée scientifique est à proprement parler pensée technoscientifique, ce qui veut dire qu'elle est à la fois commandée et orientée, à travers le poste Recherche et Développement (R&D) des entreprises et des administrations, vers la faisabilité industrielle des objets de notre monde, y compris d'ailleurs les corps et les esprits humains. De sorte que le but de notre connaissance, qu'il s'agisse de la connaissance des choses ou des personnes, est toujours la jouissance.
Or, de la jouissance elle-même nous n'avons aucun savoir. Il y a là un trou dans lequel tombe toute la modernité et la postmodernité qui ne peut que nous interroger. Que signifie cette lacune de notre connaissance qui pourtant, toute tissée qu'elle est de pensées de jouissance, est incapable de connaître cette jouissance. Ou plutôt faudrait-il dire que si nous pouvons connaître les brûlures de la jouissance, nous n'en tirons précisément aucun savoir – au moment même d'ailleurs ou l'Autre s'évanouit pour nous, à moins qu'il ne prenne à travers tel ou tel fait sadique dont notre époque regorge, l'allure horrible de l'Autre de la jouissance brusquement déchaîné. C'est là le grand X de notre temps : connaître le « bonheur » (le bonheur tel qu'on l'entend dans le monde des frères) ne donne aucun savoir.
Et malgré tout, on persiste à construire à l'aveugle sur cette voie piégée ce soi-disant bonheur.
JJ , fête de Saint Augustin
19:03 Publié dans contrôle, jouissance, l'Autre, l'histoire qui va, le monde des frères (mais sans père), politique, psychanalyse, société | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : psychanalyse, politique, rousseau, bonheur, l'autre, objet, société
21.01.2008
la critique des Lumières
Augustin Cochin
À ma connaissance, la meilleure critique des Lumières est celle qui a été menée par les historiens de la Révolution de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Essentiellement Hippolyte Taine et Augustin Cochin. Pour le premier, sa critique s’est concentrée sur Rousseau – et spécialement le Rousseau du Contrat Social.
Le second, à qui nous devons une théorie de l’idéologie qui est probablement ce qui se fait de plus profond en la matière – ce qui explique qu’on n’en parle pas –, nous a laissé, malgré sa disparition précoce sur un champ de bataille de la Grande Guerre à 39 ans, des analyses parfaitement ignorées par nos intellectuels, sauf évidemment les moins portés à ce que nous appelons ici la bêtise, c’est-à-dire les moins portés au culte de la jouissance.
Parmi ceux-ci, François Furet, qui a su réviser sa conception de la Révolution et se laisser influencer par la pensée de Cochin au point de considérer que 1789 et 1793 ne peuvent être séparés, ce qui veut dire que le mouvement de l’insurrection révolutionnaire et celui de la Terreur (de la dictature dure) ont partie liée – que ce soit dans la Révolution française ou que ce soit dans les révolutions communistes. Que François Furet ait pu appuyer de son autorité incontestable la valeur des travaux d’Augustin Cochin ne peut que nous réjouir – et aussi nous encourager à le lire.
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Je trouve par exemple dans son ouvrage sur la Révolution et la libre-pensée, ouvrage que Cochin destinait à constituer la matière du Discours préliminaire qu’il voulait placer en tête de sa gigantesque enquête sur la Révolution française, entreprise dès sa sortie de l’École des Chartes, cet extrait, bien caractéristique de sa façon de penser, qui nous expose ce qu’il appelle « le progrès des Lumières ».
Le mot « progrès » a ici un sens inévitablement ironique, parce que plus qu’un progrès il faudrait parler d’une régression, ou plutôt d’une dégradation de la nature des dites Lumières à mesure qu’apparaissent les générations qui les portent. Et pour Cochin, ces générations sont trois – mais qui sont aussi bien trois temps logiques que trois degrés descendus vers une bêtise toujours plus lourde.
Trois générations de LumièreS
Voici d’abord apparaître la première génération, que Cochin illustre de la figure de Montesquieu.
Je cite donc « La Révolution et la Libre-pensée », aux pages 108 à 110 de l’édition Copernic de 1979.
« Le bonheur, la raison, la nature, écrit Cochin, dans la bouche d’un président à mortier au Parlement de Bordeaux, ont un sens fort respectable. Montesquieu ne donne ces noms qu’à des idées très hautes et à des instincts fort nobles. Sans doute, le lien est rompu avec les principes du christianisme. Le mirage de l’âge d’or apparaît sur l’horizon ; il arrivera, et naturellement, par la science et la morale humaines toutes seules. Le paradis est descendu du ciel sur la terre, et c’est en quoi cette philosophie n’est plus chrétienne ; mais elle met ce paradis encore si loin qu’elle trompe bien des chrétiens.
« Il est bien au-dessus de la foule. Avant d’affranchir le peuple, il faut l’instruire ; avant de proclamer la République , il faut que les citoyens soient vertueux. avant de mettre les rênes sur le cou à tous les hommes, il faudra en faire autant de Montesquieu, alors seulement la République sera possible.»
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Deuxième génération des Lumières, la génération des économistes.
Arrivent les techniciens. Ce sont les vulgarisateurs du nouvel âge d’or.
«La génération suivante de philosophes, économistes, gens de Lettres ou savants, est d’envergure moins haute. Elle est venue plus tard ; le dernier reflet du Grand Siècle s’est éteint. Les mœurs se corrompent, les caractères s’abaissent, les grandes âmes se font rares, l’idéal baisse d’autant, et l’âge d’or se rapproche : entre eux et la foule, le but parait moins loin.

Turgot
« Ils ne s’en prennent plus aux mœurs, mais seulement aux erreurs, aux habitudes, aux préjugés : quand les paysans sauront cultiver, que les commerçants comprendront la théorie du libre-échange, les hommes seront mûrs pour la liberté et heureux. Quelque bon règlement, une bonne instruction des campagnes, et l’âge d’or sera revenu. Et on fonde des sociétés d’agriculture pleines d’avocats : les ministres font des ordonnances qui sont des traités. »
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La troisième génération est celle des politiciens.
Ceux qui vont mettre en place la dérégulation morale et qui vont construire l’âge d’or à grands coups de droit positif.
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La troisième génération : les politiciens
Et Cochin continue :
« Après les économistes, viennent les politiciens : troisième transposition, le niveau baisse encore d’un degré : nous descendons de Turgot à Dupont de Nemours, bien plutôt politicien qu’économiste, du vieux Mirabeau à son fils. Ceux-là sont plus pressés.
« A leurs yeux, le mal ne vient pas de la corruption des hommes, ni même de l’ignorance, mais seulement des lois, des régimes. Les privilèges supprimés, la souveraineté du peuple établie, l’égalité politique réalisée, l’humanité sera plus heureuse. Tel qu’il est, non pas dans cent ans, d’après les enseignements des moralistes, ni dans dix, d’après les leçons des économistes, mais tout de suite, le peuple est bon, il est sage, il est mûr pour la liberté ; qu’on brise seulement les liens qui l’embarrasse. Cette fois nous touchons à l’âge d’or.
« Car, dans ce nouveau système, le mal n’est plus qu’un malentendu.
« Telles sont les trois principales étapes du « Progrès des Lumières » au XVIIIe siècle.
« On voit la loi de ce Progrès : les doctrines sont différentes, mais elles procèdent du même principe, et le principe donne toujours raison à la dernière venue contre les autres : car chacune établit la conquête d’une liberté contre l’ordre antérieur : mais elle fonde en même temps un dogme contre la doctrine suivante.
« Montesquieu et sa génération établissent la liberté de « l’honnête homme » contre la religion. Mais dans l’ordre que rêve une nature délicate et élevée comme la sienne, un Mirabeau serait bien à l’étroit. »
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« Mirabeau père établit la liberté de « l’homme utile » contre la loi de l’honneur, contre la loi d’une morale désintéressée.
« Mirabeau fils, celle de l’homme en général, contre toute loi de religion, de morale ou d’intérêt. La volonté de l’homme est bonne par elle-même.»

Mirabeau fils
Les deux problèmes soulevés : le mal, la nature
Cochin résume alors ainsi l’idéologie en jeu :
« Voici le thème proposé : l’homme est comme tous les être naturels un être achevé, complet, par conséquent digne et capable du bonheur, c’est-à-dire de l’accord entre ses désirs et sa condition. Sa raison est suffisante, sa nature est bonne. Aucun inconvénient à développer cette thèse en elle-même, à la condition qu’elle reste idéale. Mais toujours la même erreur : on la transporte dans la réalité, on prend le jeu au sérieux. »
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« S’il y a du mal dans le monde humain c’est que l’homme se considère comme un être imparfait, oppose la loi morale à la loi naturelle, qu’il se soumet à ses dogmes, disciplines, autorités, préjugés : laissez faire, laissez passer, et tout sera bien. »
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Ainsi, pour Cochin, le ressort du Progrès des Lumières repose sur un libéralisme théorique, à l’origine radical, qui trouve son fondement philosophique non pas dans une réalité de fait mais dans une idée absolue : la perfection de la nature. Or, l’idée de perfection de la nature est non seulement discutable mais surtout fausse.
Voilà un point qu’il nous faut éclairer absolument. Car la nature n’est ni parfaite ni d’ailleurs imparfaite, elle n’est pas non plus mauvaise – elle est blessée.
!!!
Deuxième observation : l’éventail politico-idéologique décrit ici (philosophe-économiste-politicien) décrit l’ossature humaine minimum de nos systèmes politiques démocratiques. Le rôle de l’intellectuel n’y est pas moins décisif que celui du politicien : l’intellectuel démocrate est celui qui rompt avec ce que j’appelle le point de vue mystique. L’intellectuel démocrate a pour tâche de rompre tout lien avec la transcendance, et donc avec toute trace de judéo-christianisme.
Or, la politique qui vient, dans la mesure où elle va renouer ce lien comme cela n’a jamais été fait (ceci est prophétique), la politique qui vient aura besoin d’une nouvelle configuration de l’éventail en question. Deuxième point à préciser absolument.
JJ
11:55 Publié dans le blog de Jonas Jorda, politique, révolution française | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, cochin, révolution française, rousseau, lumières



