16.10.2008
enquête sur les jouissances silencieuses II : la mère de la jouissance, du jugement de jouissance à la technorésurrection
On veut avoir un savoir sur le mal, un savoir sur la jouissance[i]. Dès le début, il était dit que c'était impossible[ii]. Mais puisque nous nous sommes mis en position de produire toujours plus ce savoir – d’en savoir toujours plus – alors : nous voulons un savoir sur le mal, nous l'aurons. C'est une évidence toujours plus grande : puisque les frères, ceux qui construisent le monde des frères (mais sans père), ont tant désiré ce savoir, ils l'obtiendront. S'approche donc le Jour du Savoir sur le Mal. Qui s'y prépare vraiment ? Nous le désirons, mais nous ne le préparons pas. Il nous est d'ailleurs impossible de le préparer parce que nous ne pouvons plus juger sainement de ce qui vient.
LE JUGEMENT DE JOUISSANCE
Ce que nous ressentons devant un excès de jouissance, par exemple devant une jouissance d’antifrère – devant la jouissance de Raël ou celle du cannibale de Rotenberg – c'est un sentiment d'horreur, légitime certes, mais dont l'envers se constitue d'une impuissance rationnelle à en saisir la vérité. Ce qui veut dire que ce sentiment d’horreur est incapable de se tenir à la hauteur d'un jugement de vérité, à la hauteur d'une vraie négation qui énonce avec force l'ordre de cette horreur : ceci ne peut être. Plus : non seulement cette horreur ne peut se soutenir sur une vraie négation, mais l’effroi qu’elle provoque en tient lieu. Ne voulant plus d'une véritable négation, il ne nous reste plus à la remplacer que par notre sentiment d'horreur : ceci s'appelle un jugement de jouissance.
Depuis que la loi ne s'énonce plus dans la bouche des pères, nous sommes entrés dans un monde étrange, aussi absurde qu'inconsistant, pavé, comme l'enfer dont il est l'antichambre, de bonnes intentions, monde qu'il faut désigner comme monde des frères (mais sans père), monde férocement chaleureux, produisant une fraternité sans faille, frères et antifrères mêlés, comme protons et antiprotons, dans une soupe de jouissance hautement instable, prête à tout instant à s'évaporer en rayonnements de pure méchanceté.
Dans ce monde, une nouvelle bouche dit la loi: la bouche d'un enfant – et non pas d'un enfant particulier mais d'un enfant abstrait, enfant d'une mère en général, d’une mère primordiale, omnipotente, non tant qu'elle fasse la loi elle-même (en qualité de mère elle dépend de son enfant) – omnipotente en ce sens qu'elle exige, s'agissant de la loi, qu'on en reste à ce que dit cet enfant – elle-même ne connaissant cette loi que par lui. Et ce que dit cet enfant imprime sa forme à ce que nous venons de nommer un jugement de jouissance, il dit : ceci est bon, je le mange ; ceci est mauvais, je le crache. C'est le jugement que Freud a identifié comme jugement d'attribution et qui règle les choses au niveau du principe de plaisir. Freud nous a appris qu’on ne peut en rester là, mais qu’il faut au contraire accéder à un second jugement qui permette de s'extraire du principe de plaisir et d'accéder au principe de réalité. En ce sens, la vision freudienne est réaliste (au sens philosophique) et s'établit à un niveau de réalité dans lequel la loi s'énonce encore dans la bouche des pères, via un jugement de réalité que Freud nomme jugement d'existence : ceci est, ceci n'est pas – équivalent, sur un plan moral, à : ceci peut être, ceci ne peut pas être. Il y a là un fondement majeur du monde des fils[iii], en même temps que le principe de son opposition au monde des frères (mais sans père). Monde des fils que les frères déconstruisent pierre par pierre, croyant possible d’édifier leur Nouveau Monde sur les ruines de l’ancien.
LE BON ET LE MAUVAIS
Le problème de la morale du Nouveau Monde s'en est trouvé posé à nouveaux frais et il a fallu modifier (toutes) les prémisses judicatives de l’ancien – renverser le réalisme du monde ancien et s'appuyer sur l'utilitarisme[iv] du nouveau, son relativisme pratique et son choix activiste d'expérimentation totale. La nouvelle morale, appelons-la l’éthique fraternitaire, ne se tient plus sur la ligne de crête séparant le bien et le mal, elle n'emprunte plus les voies naturelles de la loi mosaïque. Sa nouvelle ligne de crête est désormais celle qui sépare le bon du mauvais, situant dans l’enfance la loi du bonheur, dont l’énoncé qu’on a dit, chantonné sur un air de comptine par l’enfant qu’on a dit, désigne à chaque frère sa place dans le jeu : ce qui est bon je le mange ; ce qui est mauvais je le crache. L'examen, même distrait, d'un tel énoncé, nous montre qu'il est à deux volets, et que chacun des deux établit une face tout aussi importante du programme de jouissance ainsi proposé, en telle sorte que la jouissance du mauvais et de son expulsion est aussi importante que celle du bon et de son ingestion (de son incorporation).
Même si, chronologiquement, le temps d'incorporation est premier et si la jouissance de l'ingestion du bon est venue pour nous avant celle de l'expulsion du mauvais – la métaphore orale en effet montre bien qu'il faut d'abord porter la chose à sa bouche pour la juger bonne ou mauvaise, la goûter avant de la recracher, c’est-à-dire la goûter pour la juger éventuellement mauvaise – sous l'angle de la jouissance, l'importance des deux temps est identique. Mais le retard chronologique du second temps, le temps de l'expulsion, explique pourquoi la police de jouissance, tout aussi importante au monde des frères (mais sans père) que la libération de jouissance, est de second temps. En France par exemple où, après 68, la libération des moeurs a été véritablement explosive, nous avons vu se manifester bruyamment la police de la jouissance vers la fin des années 80 seulement, à l'époque des attroupements national-hystériques de fort volume autour des premières affaires de pédophilie, à la faveur desquelles s'est véritablement constituée la police moderne de la jouissance. Il y allait de la protection du nouvel énoncé du bonheur, ou plutôt il y allait de la protection du nouvel appareillage de jouissance dont nous pourvoyons nos enfants. Observons l’allure à chaque fois volcanique de l'apparition de l’un et l’autre temps, allure liée à une brutale dérégulation de l’expression du sentiment, ambiance de bacchanale en 68, de guillotine vingt ans après – mais ces ruptures ont longuement mijoté dans les arcanes fraternitaires avant d’éclater au grand jour. On a donc vu l'émotion se séparer bruyamment de la raison, l’affect se séparer du signifiant pour se donner comme mesure dernière de ce que valent le bon ici et le mauvais là.
Le fondateur de l'utilitarisme fraternitaire, Jeremy Bentham, spécialement attentif aux implications coercitives de son système, avait parfaitement compris l'importance de la police de jouissance, imaginant pour cela des institutions de type Big Brother fondées sur la surveillance réciproque des citoyens, leur intersurveillance programmée : l'une de ses réalisations les plus connues, sur laquelle Foucault avait attiré en son temps notre attention, est sa prison modèle fondée sur le principe du regardant regardé, dont il avait très sérieusement proposé le plan en 1791 en pleine Révolution française à l'Assemblée Constituante, et qu'il avait nommé panopticon. En 1791, la question de la police de jouissance était évidemment à l'ordre du jour. Aujourd'hui le panopticon ne tend pas seulement à se réaliser à travers l'option de spectacle total dont la télé-réalité se propose comme paradigme à développer, il faut au contraire tenir pour certain la réalisation d'options panoptiques à tous les niveaux de société que nous sommes appelés à vivre dans les temps qui viennent. Il ne s'agit pas seulement d'un despotisme du regard, mais bien d'une manifestation du contrôle de la police de jouissance, dans la mesure où l'inspection de jouissance, le contrôle optique systématique du bon et du mauvais tend à devenir global, touchant ici au plus intime de chacun, renversant dans le visible, et exhibant sur la place publique, au titre d'examen nécessaire de l'appareillage de jouissance de chacun, ce qui en constitue la chair.
SUR LA MORALE FRATERNITAIRE
On ne peut pas proscrire le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, indestructible semble-t-il, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, dans l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre, connaissance prophétique donc – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais dont nous devons prendre garde, qui n'est ni aménageable, ni connaissable de science sûre, mais est évitable.
Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons là affaire à une morale de l'intention[v]. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celles du désastre ou celles de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Dans le monde des frères (mais sans père), la négation n’est pratiquement plus : systématiquement effacée en quelques générations elle est devenue vague embarras, scrupule réprimé aussitôt qu’apparu qui a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, ouverte ou sourde, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions multiples, soit une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une approche pragmatique généralisée du langage, un examen au cas par cas des situations de communication, introduit un doute, une suspicion systématique sur les intentions d’autrui. Les intentions de chacun sont alors reversées sur le marché des opinions où elles sont examinées avec méfiance et inspectées sous l'angle des intérêts réciproques parce que ce n'est plus la vérité qui est recherchée mais, dans quelque sens qu'on le prenne, une possible jouissance.
D’une morale de l’intention, dans laquelle nous étions notre propre examinateur et juge, nous sommes passés à une morale de la suspicion dans laquelle nous sommes placés en examinateur et en juge d’autrui : le prochain est désormais celui qui nous veut peut-être du mal. Et de chacun de nos semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance, puisque l’Autre de la vérité, l’Autre de la négation vraie n’y a plus sa place. Il semble qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous ayons fait d'autrui un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.
Déréguler la jouissance entraîne le passage du bien au bon : du bien au bon la pente est facile, il suffit de se laisser aller au principe de plaisir. Mai 68 marquera pour nous de façon inoubliable le point tournant de ce passage. Par contre, se pose ensuite la question du passage du mal du côté du mauvais. L'éthique des frères peine à trouver une réponse à cette chose étrange : le caractère illimité que se donne la jouissance, chose que n'avait pas prévue Bentham dont l'objectif est un maximum, soit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Par elle-même la jouissance ne sait pas s’inscrire dans une limite, elle ne sait pas ne pas chercher un nouveau gain : l'exemple est ici celui de la pulsion – celle du drogué ou de l'alcoolique – toujours lancée à la poursuite d'un plus de jouir. Parier sur l'obtention d'un optimum par équilibre des différentes jouissances est une erreur qui tient à l'impossibilité de la circonscrire, du moins dans le monde des frères (mais sans père). Auschwitz signifie précisément ceci : la jouissance ne se connaît pas de limite, elle se pense illimitée, bien qu’elle s’interrompe à la mort. Dans la course fraternitaire au plaisir, elle se place toujours au-delà d'un maximum, c'est-à-dire au-delà de tout calcul. Elle déborde à la longue tout maximum – et au-delà du bon et du mauvais se lève dans cette poussée l'inhumain, le monstrueux, ce que l'on nomme crime contre l'humanité.
la jouissance ET LA MORT
Examinons le cas où les frères essaient de maîtriser ce qu'il faut bien appeler une mauvaise jouissance : à savoir la mort.
Dans le monde des frères (mais sans père) la jouissance ne peut être définie que comme cette sorte d'être étrange qui est sur le mode du n'être pas. Autrement dit, on n’en peut produire qu’une définition négative. Telle qu'elle est énoncée, elle indique que la jouissance est un être sans substance, toujours en échec. Dans le monde des fils une telle définition signe une impossibilité. Mais pour les frères il y a là un problème à résoudre : comment diable donner substance à ce qui n’en a pas ?
La notion de jouissance a été proposée par Lacan qui l'a lui-même empruntée à Saint Paul. Remplacez le nom de « péché » par celui de « jouissance » dans l’Epître aux Romains, dit Lacan, et vous avez la bonne notion[vi]. Pour Saint-Paul il n'y a de jouissance que régulée, c'est-à-dire inscrite dans un cadre légal[vii]. Dans l'esprit de Lacan il en était de même : pour lui la loi se prend dans les structures du langage. Pour autant la loi ne peut localiser (relativiser) la jouissance, tout au plus lui fournit-elle des bornes. Ce qui différencie Saint Paul de Lacan, c'est que pour le saint la jouissance n'est pas première : c’est la Révélation qui est première et qui contraint la jouissance à se subordonner à la loi. Se donner la jouissance comme première ? C’est le drame fraternitaire. Car alors rien ne peut la contraindre à se plier à sa loi.
La loi ne suffit pas à relativiser la jouissance, bien au contraire, souligne Saint Paul, puisqu’à la fin elle y échoue. Elle y échoue parce que la loi ne m'empêche pas de mourir[viii], et dans cet échec elle laisse ouverte la possibilité d’un certain accord entre la jouissance et la mort. Du point de vue des frères, en effet, la mort est elle-même jouissance : elle est le ratage ultime, elle possède la propriété ontologique qui signe la trace négative de la jouissance comme l’avait très tôt remarqué Epicure : tant que je suis, elle n’est pas, et quand elle est, je ne suis plus. Définition sur laquelle le monde des frères s'est arrêté et a construit sa conception de la mort. Les deux, mort et jouissance, suivent en effet la même pente, entropique, de ravinement de l'être. Les deux tressent ce que Saint Paul nomme « la loi de mes membres ». Le premier calcul des frères est alors le suivant : s'il n'y a d'autre loi au monde que « la loi de mes membres », loi qui se termine dans la mort, pourquoi se priver de jouissance[ix] ?
Mais il n’empêche, la mort reste un X, elle reste d’une totale opacité parce que la définition de la mort donnée par l'atomisme épicurien est mal formée. Elle ne tient pas à l'épreuve de l'expérience. C'est en effet une définition incontrôlable par sa construction même. Personne ne pourra jamais la vérifier dans la mesure où elle pose a priori que personne ne pourra le faire : en effet, une fois mort, il n'y a plus de vérificateur. Quand la mort est là, je ne suis plus. Le positivisme logique lui-même, qu'il est difficile de soupçonner d'indulgence envers Saint Paul, déclarera invalide une telle proposition parce qu’elle est a priori invérifiable. En réalité, l'invalidité de la proposition masque bien autre chose : peu importe l'erreur logique, il s'agit avant tout d’établir une priorité entre la mort et la jouissance. La raison en est simple, la jouissance doit être construite comme absolument première parce que l’épicurisme fraternitaire a fait a priori le choix de la jouissance. Ce n'est pas une question de vérité mais de volonté. Tout épicurisme part de ceci : je veux jouir. Mais l'épicurisme contemporain a de nouvelles cartes en main par rapport à l’ancien : il compte sur la science pour repousser la mort sinon la supprimer. De sorte que les frères font ici un second calcul : peu importe la réalité dernière de la mort, nous avons peut-être les moyens techniques de la vaincre ou, en attendant, de la pacifier grâce à une euthanasie heureuse.
Mais calculer n’est pas penser. Et penser la jouissance, c’est non seulement la localiser, la replacer dans ses bornes fraternitaires – c’est-à-dire relativiser le projet fraternitaire, relativiser même le désastre qui vient, qui vient du projet lui-même –, mais déjà entrevoir comment va se refermer sur elle le cycle historique qui la contient.
L'appareillage de jouissance
Observons que la logique de leur démarche oblige ici les frères à redéfinir l'être humain, de façon à ce que sa jouissance vienne à portée d'une prise technique. Ainsi l'être humain se présente-t-il aujourd’hui comme être appareillé pour la jouissance.
Concrètement, le nouvel encadrement nécessaire à la jouissance après la déconstruction de la loi mosaïque, doit renverser la finalité des corps – dans le monde des fils, les corps s'abandonnent à la grâce et à la perspective de ce qu'on appelle la résurrection, que Saint Paul nomme « la relevée des corps[x] », mais dans le monde des frères les corps se réorientent vers une finalité de jouissance. La norme du bonheur fraternitaire est alors indexée sur la qualité de l'appareillage de jouissance des individus. Cet appareillage devient pour chacun ce qu'il a de plus précieux, et il s'impose du même coup comme le katekon, la norme universelle des comportements et des valeurs – dis-moi comment est ton appareillage de jouissance et je te dirai ce que tu vaux. Qu’est-ce que cet appareillage de jouissance ? C’est à la fois une nouvelle grille de lecture du corps et une réalité corporelle : c'est la chair, la chair corruptible au sens large qui est celui de Saint-Paul, sarx, la chair qui va du corps en passant par le psychisme et s'étend aux conditions de vie, mais une chair enfin délestée de l'âme qui lui compliquait la vie, une chair cartésienne, une chair-machine ouverte à l’exploration scientifique et protégée médicalement de tout mal – le mal étant conçu, à la manière de Spinoza, comme l'effet d'une ignorance. C’est cette conception qui finalise les grandes orientations ontologiques fraternitaires, et aboutit en 1994 à la redéfinition de la santé par l'OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité ». Possède donc la santé qui est bien appareillé pour la jouissance.
Plus : « Face aux avancées des technologies biomédicales, dit tel autre rapport de l’OMS, la vision même de l'être humain, de sa définition et de ses limites biologiques, se trouve mise en cause ». Pour les frères la définition médicale de l’appareillage de jouissance est absolument liée à la nouvelle donne scientifique. Car le projet des frères vis-à-vis de cet appareillage de jouissance qu'ils ont voulu pour l'humain ne se borne pas à le protéger médicalement, mais à trouver les moyens technoscientifiques de l'améliorer ou d'en augmenter les performances. Il y a là un projet global d’amélioration de l’espèce.
En ce sens, certains chercheurs parlent désormais du vieillissement comme d'une maladie et nous sentons bien que cela préface une réorientation de fond – quelque chose qui devrait introduire une nouvelle et considérable modification de la définition de 1994. La grande majorité des biogérontologues s’entendent déjà sur la pertinence d’une recherche du ralentissement du vieillissement. Et certains généticiens envisagent même sérieusement à moyen terme (quelques décennies) des allongements de la vie humaine de l'ordre du millénaire. On a déjà prononcé, il fallait s’y attendre, le mot « immortalité ». Voilà qui indique clairement un horizon de ce qu’on peut désigner comme technorésurrection. Quel autre terme pourrait mieux résumer ce qui fait l'esprit fraternitaire de la technoscience ? la technoscience en effet ne se contente plus d'un simple arraisonnement de l'être, elle s'oriente maintenant vers une refabrication de l'être, s'attachant non seulement à transformer son essence, mais aussi visant à s'emparer de son existence. La technoscience aspire tout simplement à investir, à maîtriser et à réorienter les structures métaphysiques de l'être.
Même la mort est concernée par ce mouvement, ne serait-ce que parce que la mort peut se présenter comme confort ou même comme bien-être – comme jouissance. Dans l'ensemble, les frères ont peur de la mort et ils pensent qu'elle est une chose mauvaise. Mais il y a quand même des cas, des cas de conflits de jouissance, où la mort peut être envisagée comme bonne. Ainsi, effet de structure, l'enfant de la mère de la jouissance est pour elle en position d'objet – il est donc inévitable qu'il se présente un jour ou l'autre dans la position du mauvais objet : autrement dit, qu'il fasse obstacle à sa jouissance. Et nous savons bien que dans ce cas les frères assurent la protection de l'appareillage de jouissance de la mère et non celui de l’enfant. Car leur hypothèse universelle de jouissance est la suivante : si la jouissance est bonne pour la mère elle est bonne pour l'enfant. Hypothèse qui guide leur droit et leurs mœurs .
Soit une sorte de monadologie dans laquelle la mère de la jouissance se présente comme « âme » centrale séparée, âme de jouissance si l’on peut dire, gouvernant ses appareillages de jouissance, c’est-à-dire ses enfants, comme autant de petits monadons dont elle commande jusqu’au droit à l'existence. L’impératif qui pèse sur chacun énonce qu’il doit être parfait – il peut très bien répondre mort à cet impératif. Et une fois passé le cap de ce droit, chacun de ces enfants vient s'inscrire dans le monde des frères (mais sans père) comme nouvel appareillage de jouissance ouvert à l’expérimentation totale de la tecchnoscience fraternitaire.
Ainsi tout n’irait pas trop mal pour les frères, tout irait même assez bien, s'il n'apparaissait dans leur construction ce qu'il faut appeler un retour de jouissance, quelque chose comme un retour de flammes, à la faveur de laquelle les meilleures intentions se renversent en férocité – alors que la fraternité se renverse en antifraternité.
JLB (juin-juillet 2006)
[i] Ce texte est paru dans le n°20 de Contrelittérature
[ii] Gn 2, 16-17
[iii] Ga, 4, 4-7
[iv] Le problème que se pose l'utilitarisme est celui d’un optimum : comment obtenir, ici et maintenant, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ?
[v] Rm 2, 14-15
[vi] Rm 7, 15-20
[vii] Rm 3, 20
[viii] Rm 7, 9-10
[ix] I Cor 15, 32
[x] I Cor 15, 42 : Tresmontant parle de « relevée des morts » alors que Chouraqui traduit « relèvement des morts » : l'idée est celle d'une métamorphose du corps ; en passant par la mort, le corps de chair ou « corps psychique » mute en « corps spirituel ».
11:53 Publié dans contrelittérature, contrôle, l'histoire qui va, la fontaine blanche, le monde des frères (mais sans père), psychanalyse, sept vifs contournements des remparts de Jéricho, société, technoscience | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jouissance, psychanalyse, société, mort, technoscience, mère, féminisme
28.09.2008
enquête sur la raison de l’Autre I : notre temps et l'objet du bonheur

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Imaginer la raison comme une faculté illimitée, s'étendant continûment sans aucune sorte d'obstacles ou de bornes est une redoutable erreur. Toute raison humaine devrait connaître sa limite : et cette limite c'est la raison de l'Autre. Mais dans le monde des frères (mais sans père), la raison de l'Autre n'est pas celle qu'on croit. La raison de l'Autre est raison de jouissance ...
L'OBJET DU BONHEUR DANS LA MODERNITE
N'oublions pas que le mot connaître peut s'appliquer soit à la connaissance des choses soit à la connaissance des personnes : connaître une chose n'est pas connaître quelqu'un. L'erreur qui consiste à aborder les choses aussi bien que les personnes comme des « objets », erreur sinon inaugurée du moins développée par les Lumières, a réduit pour nous autrui à un objet de pensée, a livré cet autrui à la merci de notre désir de contrôle, à l'occasion en a fait le but d'une technique libertine de conquête, de sorte que la véritable connaissance de l'Autre, sa raison propre, au double sens du terme, a toujours été rabattue sur notre propre pensée.. Ainsi, malgré toutes les rencontres humaines que nous pouvons faire, dans le monde des frères (mais sans père) nous ne connaissons que des « objets ». Ces « objets » peuvent être à la rigueur des « individus » mais jamais des personnes.
Bien entendu, celui qui se met dans une telle position est desséché d'avance, car que nous importe de « connaître » la totalité de ces « objets » si nous n'en tirons qu'un bonheur relatif et donc décevant. Ce statut d'objet des individus est lié à la réalité spéciale des objets dans le monde fraternitaire : dans celui-ci en effet il n'y a pas de véritable objet qui ne soit objet de jouissance. Ainsi réduit, « l'individu » rentre dans la catégorie des objets et des choses, devenant pour nous, au même titre que les autres choses, un pourvoyeur de notre jouissance, pourvoyeur spécial certes mais simple pourvoyeur.
Voici ce qu'écrit Rousseau dans la Nouvelle Héloïse : « On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur... » Autrement dit : un objet ne nous intéresse vraiment qu'autant que nous ne le tenons pas, une fois qu'il est à nous, nous sommes désappointés, son existence étroite nous est pénible. Par conséquent, mieux vaut courir après que l'obtenir, mieux vaut l'imaginer comme dit Rousseau.
Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père) tout objet possédé nous déçoit en tant que tel. Car comme il est objet de jouissance nous lui conférons cette illusion propre à la jouissance : l'illimitation. Le plaisir sans limite que nous en attendions n'est jamais au rendez-vous. De sorte que le « connaissant », il nous tombe des mains.
QUE L’OBJET fraternitaire N’EST QU’objet de jouissance
Autrement dit, nous ne sommes intéressés qu'à penser cet objet et non à le posséder. Et ce mouvement, qui nous entraîne sur la voie de l'illimité, qui est le mouvement même de la jouissance, il n'a de valeur qu'en lui-même, il ne faudrait jamais le pousser jusqu'au bout. Bien entendu, il y a longtemps que la modernité a oublié cette subtilité rousseauiste, suppléant à cet oubli par la multiplication de ses psychologues, de sorte que pour elle le bonheur se réduit à la possession d'objets successifs. Cet oubli n'est pas un hasard, il signale la présence de ce que plus tard on appellera l'inconscient. Car ce que Freud a montré c'est finalement ceci : nous restons à l'extérieur des êtres, qu'ils soient des personnes ou qu'ils soient des choses et, par notre acharnement à les réduire à des objets de plaisir, de notre propre aveu, ils se réduisent à la fin à cette connaissance purement négative : ce n'est pas ça. Ou encore, de l'objet que je poursuivais je ne sais à la fin qu'une chose : ce n'est pas lui que je cherchais.
Certes, la psychanalyse nous a appris que nous pouvions élucider ce mouvement dans l'Autre, mais précisément l'Autre qu'elle nous propose est construit comme lieu du langage et donc lieu où peuvent s'élucider nos pensées de jouissance. Cet Autre, à proprement parler, n'existe pas, et il ne nous en reste, à la fin d'une analyse, que quelques épluchures qui ne sont précisément que les objets du corps de l'autre par lesquels j'ai essayé de l'obtenir : un regard, un sein, des matières... épluchures bonnes pour la poubelle.
Ce que la psychanalyse nous a montré ainsi, c'est que la fameuse raison dont les Lumières ont fait si grand cas n'est constituée tout compte fait que de pensées de jouissance. C'est-à-dire de pensées qui nous conduisent immanquablement vers un objet, personne ou chose, qui à la longue toujours s'évanouit. Et il ne faut pas croire que la pensée scientifique, dans son mouvement postmoderne, échappe à ce sort. La pensée scientifique est à proprement parler pensée technoscientifique, ce qui veut dire qu'elle est à la fois commandée et orientée, à travers le poste Recherche et Développement (R&D) des entreprises et des administrations, vers la faisabilité industrielle des objets de notre monde, y compris d'ailleurs les corps et les esprits humains. De sorte que le but de notre connaissance, qu'il s'agisse de la connaissance des choses ou des personnes, est toujours la jouissance.
Or, de la jouissance elle-même nous n'avons aucun savoir. Il y a là un trou dans lequel tombe toute la modernité et la postmodernité qui ne peut que nous interroger. Que signifie cette lacune de notre connaissance qui pourtant, toute tissée qu'elle est de pensées de jouissance, est incapable de connaître cette jouissance. Ou plutôt faudrait-il dire que si nous pouvons connaître les brûlures de la jouissance, nous n'en tirons précisément aucun savoir – au moment même d'ailleurs ou l'Autre s'évanouit pour nous, à moins qu'il ne prenne à travers tel ou tel fait sadique dont notre époque regorge, l'allure horrible de l'Autre de la jouissance brusquement déchaîné. C'est là le grand X de notre temps : connaître le « bonheur » (le bonheur tel qu'on l'entend dans le monde des frères) ne donne aucun savoir.
Et malgré tout, on persiste à construire à l'aveugle sur cette voie piégée ce soi-disant bonheur.
JJ , fête de Saint Augustin
19:03 Publié dans contrôle, jouissance, l'Autre, l'histoire qui va, le monde des frères (mais sans père), politique, psychanalyse, société | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : psychanalyse, politique, rousseau, bonheur, l'autre, objet, société
15.09.2008
prophétisme, catastrophe et non-histoire

Dans le prophétisme hébreu le thème de la techouva, du retour, du retour dans les grâces divines pourrait-on dire, exprime une idée qui, dans le monde des frères (mais sans père), a été fondamentalement pervertie. Les frères en effet (ceux du monde des frères, mais sans père) ont décidé, en abandonnant la loi naturelle, c'est-à-dire en deregulant la jouissance , qu'ils tireraient de celle-ci la construction de leur monde : ainsi, la haine de classe a fondé le projet marxiste alors que l'égoïsme a fondé le projet libéral. Sans oublier toutes sortes de nuances locales et nationales associées : ici goût de l'ignorance et de la violence, là de la paresse et de l'argent, ailleurs de la cruauté et du contrôle, etc.
Bref, si l'on considère que la jouissance dérégulée c'est exactement ce que la Bible a appelé le mal, alors nous pouvons dire que les frères ont projeté de tirer du mal un bien.
Or, tirer du mal un bien, c'est une prérogative à proprement parler divine, on n’a jamais vu des hommes y arriver de façon réfléchie. A la longue en effet, le mal tourne toujours à la catastrophe.
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La techouva, le retour vers le salut, marque par contre le mouvement inverse, c’est-à-dire le passage de la catastrophe au salut. Et peut-être dans la Bible, ce passage se fait-il moins par un lien de causalité que par le franchissement de l'abîme qui les oppose tout en les séparant. Israël est invité à dépasser la mort par la vie, ou plus précisément à connaître la mort pour revivre. L'image est ici celui du grain de blé semé en terre pour mourir et germer. André neher nous explique comment, dans la prophétie d'Osée il y a continuité inéluctable de la catastrophe au salut :
Allons, revenons à l'Éternel, car il a frappé et nous guérira ; il a blessé et nous pansera. Il nous fera revivre après deux jours, nous fera nous relever le troisième jour et nous vivrons devant lui. (Os., 6, 1-2)
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Ainsi, la vie dépasse la mort et, comme dit Néher, « en se réalisant, la catastrophe consomme sa propre défaite : elle prépare le salut ».
Lorsque André Néher écrit L'essence du Prophétisme, en 1955, il le fait pour élucider et proclamer les vérités profondes de celui-ci. Mais il s'intéresse au prophétisme moins en psychologue et en moraliste, dans l'esprit de Maïmonide, sous l'angle de l'infinité divine, qu’en historien et métaphysicien. Au sens de Néher l’essence du prophétisme, c’est « le passage dramatique de la tradition hébraïque à l'existence ». Ainsi, la techouva est expérience vécue dans le temps de l’histoire. Expérience existentielle. Elle est, nous dit Néher, cette expérience historique singulière qu’est l’expérience de la non-histoire.
C’est que pour le prophète, la catastrophe ouvre à la non-histoire.
« L'instant séparant la catastrophe du salut correspond à une cessation de l'histoire, écrit Néher, et la techouva est le franchissement de ce moment de vide historique. L'histoire vient soudain se jeter dans un gouffre pour y disparaître et une tranche de non-histoire permet la surgescence d'une histoire nouvelle. Peut-être le chapitre 3 d'Osée est-il, tout entier, construit sur cette conception d'une non-histoire, prélude à un recommencement :
De nombreux jours, les enfants d'Israël resteront sans roi, ni princes, sans éphod, ni idoles. Ensuite les enfants d'Israël reviendront et chercheront l'Éternel, leur Dieu, et David, leur roi...
La réconciliation paraît consécutive à une longue période de suspension des activités politiques et religieuses d'Israël. Quoi qu'il en soit, le premier chapitre d'Osée exprime, d'une manière très nette la notion d'une non-histoire ».
§§§
À tel point que Osée va nommer ses deux derniers enfants de noms en quelque sorte négatifs : déjà l'aîné se nomme Yzréel, ce qui veut dire Dieu sèmera, un nom qui porte avec lui l'ambivalence de la catastrophe, à la fois pour symboliser la nécessité que la graine meure et pour dire la réalité historique de la chute de la dynastie des Jéhuides ; la cadette s'appelle Lo-Rouhama, c'est-à-dire Non-Aimée pour dire la fin de l'amour divin pour Israël ; quant au dernier, il se nomme Lo-Ammi, Non-Mon-Peuple pour exprimer la fin de l'alliance. Ainsi les enfants eux-mêmes sont considérés comme destructeurs de l'avenir. Ils sont devenus eux-mêmes négations. Et même Dieu va se présenter alors comme négation :
Car vous êtes Non-Mon-Peuple et Moi Je suis Non-Dieu pour vous. Il n'y a plus d'histoire et il n'y a plus de temps car l'alliance est rompue.
Mais Yzréel est la semence d'où sortira le germe de l'avenir. Et donc l'Éternel, à nouveau affirmé, va lever la négation :
Dites à vos frères : Mon Peuple,
et à vos sœurs : Aimée !
§§§
Bien entendu, pour un chrétien digne de ce nom, et en particulier un catholique, il y a un sentiment très fort de continuité par rapport à la tradition du prophétisme hébreu. Ce n'est pas parce que la Révélation est close puisque le Verbe lui-même de Dieu, c'est-à-dire Jésus-Christ, nous a été donné, qu'il ne convient pas de l'expliciter. Certes donc, la Révélation est close, mais pas la prophétie. Il y a contradiction à penser que le prophétisme se réduit à ce que nous en décrit la Bible. Comme dit Saint Thomas d'Aquin : des prophètes et des prophéties, il y en aura toujours jusqu'à la fin du monde.
Ce qui nous intéresse ici, c'est de constater que tout en s'ajustant à la réalité moderne, le prophétisme contemporain conserve certains thèmes fondamentaux du prophétisme hébreu.
Ainsi, le prophète contemporain voit aujourd'hui l’état de non-histoire se dérouler sous ses propres yeux. La menace de la catastrophe est en quelque sorte mondialisée et les hommes s'enfoncent toujours plus dans la nuit de leur non-histoire. Ce qui est évident aux yeux de tous les prophètes contemporains c'est l’état obscur du monde, sa non-vie, son non-bonheur, son non-avenir. Je cite l’un de ces petits prophètes, personnage modeste et caché, mais courageux et déterminé, à la manière des prophètes hébreus. Il s'agit en l’occurence d'une laborantinee italienne catholique, une mère de famille nommée Angelina.
Et voici ce qu'elle écrit dans son journal :
" Aujourd'hui, Jésus m'a fait comprendre combien l'esprit d'une grande partie des hommes est encore très éloigné de Lui.
Tandis que je marchais parmi la foule, je pouvais percevoir combien de personnes étaient effectivement loin de Jésus, à des années-lumière. Je percevais leur esprit... il était empli de tant de pensées et d'amours matériels, quand ce n'était pas aussi une parfaite adoration d'eux-mêmes. Quelques-uns parlaient entre eux, mais ils ne s'écoutaient pas les uns les autres : il étaient trop occupés à penser à ce qu'ils devaient dire, même si la chose n'était pas particulièrement importante.
Dans ces promenades dominicales en bordure de mer, toutes les catégories sociales étaient présentes... Oh ! Comme l'Esprit gémissait en une agonie épouvantable ! Je sentais clairement une angoisse de mort les entourer et les démons ricaner, heureux !
C'est horrible ! pensai-je. Mais, qu'est-ce que cette vie sans Dieu ? C'est comme être en enfer, déjà ici sur la terre... C'est la non-existence, parce que l'esprit est complètement embourbé dans la complaisance de soi...
Le Père intervint immédiatement :
« Oui, Ma fille, c'est la parole juste que tu as utilisée : n'en cherche pas d'autre, c'est ainsi. Chaque action négative naît de la complaisance de soi : d'un orgueil ouvert ou caché, qui, un jour ou l'autre, mène à la mort de l'esprit. L'homme marche dans l'obscurité la plus totale.
Je t'ai fait éprouver cela, pour que tu comprennes combien l'humanité entière est vraiment, et amèrement, loin de Moi !
Ma petite créature, celle-ci ne peut revenir à Moi sans éprouver l'angoisse de l'enfer ! »
[...] Alors, je me suis permis de dire : « Père, mais ils goûtent déjà l'enfer ! »
Le Père m'a dit : « Non, ils ne le goûtent pas encore, car ils n'ont pas la Lumière ; quand ils l'auront, ils seront horrifiés ! [...] »
§§§
Ainsi, dans le monde des frères (mais sans père), la catastrophe est quotidienne : essentiellement, elle consiste en cette plongée tête première dans cet état obscur du monde par eux créé, et dont le fond, que André Néher nommait néant, a pour nous ce nom postmoderne : enfer. Lors de cette plongée vers cette non-histoire Dieu sème la Jérusalem qui vient, il sème les graines de notre retour, de notre techouva.
Le point essentiel ici, qui doit nous retenir, concerne cette parole donnée par le Père à Angelina : « Quand ils auront la Lumière, ils seront horrifiés ». Cette phrase renvoie à un thème décisif du prophétisme contemporain qui est le prophétisme dit de l'Avertissement . Thème massif, sans cesse repris dans toutes les prophéties récentes, et qui renvoie à un événement qui devrait avoir lieu dans un futur relativement proche. L’Avertissement c’est précisément ceci : l’expérience donnée à chacun de la réalité de notre non-histoire comme enfer et, du coup, la possibilité offerte au choix de chacun de vivre la techouva, le retour dans les grâces divines.
JJ
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11.09.2008
réflexions sur le jacobinisme historique

Notre grand frère Robespierre
NOTRE MERE LA SOCIETE
Le monde des frères (mais sans père) a fait sienne la mort. Ce au titre du pacte social – le pacte, en effet, dit une seule chose[i] laquelle consiste à mettre en commun nos biens et nos personnes afin qu'ils nous soient remis en propre par les mains du peuple lui-même (ou, ce qui est la même chose, par les mains de la société – ou encore par les mains de la loi). De manière étrangement inaperçue, jamais Rousseau (1) n'a été aussi présent dans le débat sociopolitique que de nos jours.
Or, dans cette logique qui consiste à mettre en commun tout ce qui constitue notre bien, pour le voir restitué par notre mère la Société, nous trouvons à la fin même notre mort, comme nous y trouvons nos enfants, à nous restitués par les mains de notre mère l'Éducation, et même notre Dieu que nous rend généreusement notre mère la Laïcité. Ceux qui parlent de déclin du contractualisme feraient bien d'y regarder à deux fois. Il est pourtant évident qu'au déclin des liens personnels répond une hypertrophie du lien social, soit une réglementation accrue et des dispositions positives toujours étendues noyautées par un pacte fondateur.
§§§
La mort se trouve prise dans ce mouvement. Mais évidemment la mort reste un x et en tant que tel, elle est le lieu d’un flottement. Le projet fraternitaire, quant à lui, demeure, centré plus ou moins consciemment sur la jouissance. Il faut dire « plus ou moins consciemment » parce que, comme toujours en cette circonstance, deux efforts républicains apparaissent : l'effort pour le bien-être et l'effort pour la jouissance. Il y a donc deux lignes d'actions qui se révèlent, deux lignes d'actions distinctes « comme toujours » – ce qui veut dire « comme toujours depuis les origines de la fraternité » – deux lignes d’où surgissent :
– d'une part le frère portant son projet d'un hédonisme de masse,
– mais d'autre part son inséparable alter ego, l'antifrère, porteur du thème d'un au-delà du bien-être, dans lequel éclate toute l'étendue de la monstruosité fraternitaire.
Dès le début, se révèle cette schize au sein du monde des frères : ainsi 1789 et 1793, Girondins et Montagnards, Révolution et Terreur. La promesse de bonheur d'une part et d'autre part l'enfer.
POURQUOI 93 SUIT-IL NECESSAIREMENT 89 ?
Cette question d’une possible continuité entre les deux périodes saillantes de la Révolution Française a été remise sur le tapis par un de nos plus éminents historiens, François Furet, et l’on ne peut que rester admiratif et reconnaissant devant le souci de vérité que cet homme a soutenu à l'encontre même de ses choix communistes de jeunesse.
Il s’agissait à la fin de savoir s'il existe une continuité logique entre 89 et 93, sachant que beaucoup avaient répondu par la négative à cette question, et y avaient répondu sur le mode « 93 n'est qu'un accident de l’histoire au même titre que la terreur stalinienne n’est qu’un simple accroc historique devant la rigueur du marxisme-léninisme ».
§§§
La grandeur de François Furet est d'avoir considéré cette question – posée par la Révolution Française et remise sur le tapis par les Révolutions communistes – comme le problème de notre époque. Ce qui l'a amené à rappeler de leur purgatoire les historiens de la Révolution rejetés par l'Histoire officielle parce qu'ils avaient défendus l'idée de liens nécessaires entre 89 et 93, en particulier Hippolyte Taine et Augustin Cochin. En 1978, François Furet déclarait donc : « La culture politique qui conduit à la Terreur est présente dans la Révolution Française de 1789 ».
Ces considérations historiques nous aident à comprendre l’impensé de notre histoire d'aujourd'hui : dans l'orientation vers le bonheur imprimée au XVIIIe siècle par les Lumières est inscrit un horizon de barbarie toujours inouï. Où ce qui vient se révèle toujours pire de ce que peut porter notre mémoire. Notre repère ici est le pamphlet du jacobin Sade – il serait intéressant de relever les observations de certains historiens, comme Michelet et Taine, à propos du jacobin Sade, pour compléter l'image plus ou moins mythique de l'écrivain par celle du sinistre monomane qui rôde dans le Paris des années 90 – pamphlet que nous avons plusieurs fois commenté et qui appelle les Français à un second effort pour devenir républicains, ce second effort consistant à s’autoriser les pires crimes imaginables pour satisfaire à la rigueur de la pulsion, soit si l’on veut saisir la vérité psychopathe de ladite pulsion, non tant de jouir sans entrave que bien plutôt d’éprouver le tranchant d’un esclavage dans lequel la méchanceté exprime son illimitation sur le mode d’une vocifération légale toujours plus ignoble. C’est le cas aujourd’hui de l’abattage de masse des tout petits bébés par l’avortement – déjà au programme du fameux pamphlet, comme on s’en doute, sous l’autorité.. d’Aristote.
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Et attention ! Il ne s'agit ici pas de condamner à tout prix 89, mais essentiellement de comprendre ce lien nécessaire et à proprement parler dégradant, plus précisément ignominieux, qui relie la revendication au bonheur avec la barbarie à venir.
Force est de constater qu'en déconstruisant le Père est apparu ce lien nécessaire entre bonheur et jouissance. Car ce qui faisait obstacle entre les deux ayant disparu par effacement en quelque sorte légal – à savoir l'abolition de la fiction juridique de « puissance paternelle » -, nous fumes tous livrés, quoi qu’en disent les frères, au sans loi de la mère de jouissance, c’est-à-dire au sans loi de l’antifraternité.
Saluons la parution récente du Livre Noir de la Révolution Française, qui arrive à propos pour nous rappeler que la jouissance, et en particulier l'extraordinaire voire extravagant goût du meurtre déployé par nos jacobins dans les années 90 de notre Révolution, n'a rien à envier aux pires exactions nazies ou communistes, et que la méchanceté peut se tenir à la hauteur du jamais vu jusqu'ici lorsqu'elle se présente à des cerveaux abrutis par l'opinion comme par la peur.
La vérité finale étant là encore que la jouissance aspire immanquablement à l'enfer – l’enfer dont elle fait la substance. Et deuxièmement, qu’elle n'est pas seulement derrière nous, soit-disant tenue en laisse par nos commémorations, mais qu’elle est toujours devant nous.
VEULERIE DU JACOBINISME
En 1793 la conquête jacobine est achevée et le grand jeu de la guillotine peut commencer. Hippolyte Taine nous fait alors le portrait du jacobin saisi dans sa plus minable grandeur :
« Regardons-les à ce moment décisif : je ne crois pas qu'en aucun pays ni en aucun siècle on ait vu un tel contraste entre une nation et ses gouvernants. – Par une série d'épurations pratiquées à contresens, la faction s'est réduite à sa lie ; du vaste flot soulevé en 1789, il ne lui est demeuré que l'écume et la bourbe ; tout le reste a été rejeté ou s'est écarté, d'abord la haute classe, clergé, noblesse et parlementaires, ensuite la classe moyenne, industriels, négociants et bourgeois, enfin l'élite de la classe inférieure, petits propriétaires, fermiers et artisans-maîtres, bref tous les notables de toute profession, condition, état ou métier, tout ce qui avait un capital, un revenu, un établissement, de l'honorabilité, de la considération, de l'éducation, une culture mentale et morale. Pour composer le parti, il n'y a plus guère, en juin 1793, que les ouvriers instables, les vagabonds de la ville et de la campagne, les habitués de l'hôpital, les souillons de mauvais lieu, la populace dégradée et dangereuse, les déclassés, les pervertis, les dévergondés, les détraqués de toute espèce et, à Paris, d'où ils commandent au reste de la France, leur troupe, une minorité infime, se recrute justement dans ce rebut humain qui infeste les capitales, dans la canaille épileptique et scrofuleuse qui, héritière d'un sang vicié et avariée encore par sa propre inconduite, importe dans la civilisation les dégénérescences, l'imbécilité, les affolements de son tempérament délabré, de ses instincts rétrogrades et de son cerveau mal construit. (2) »
L'épuration est ici épuration par la veulerie – c'est la pente de la facilité qui joue, le principe de plaisir, et qui joue d'autant mieux que les principes d'autorité ont été déconstruits. Que le jacobinisme aboutisse à la mort réelle du père, c'est-à-dire à l'exécution historique de Louis XVI, est l’envers logique de ladite épuration, sa secrète vérité.
§§§
Sur quels principes s'est construite une telle dynamique ? Essentiellement sur nos trois principes républicains. La fraternité est bien sûr structurelle, dans la mesure où elle se fonde sur la mise à l'écart du Père, elle est le fil rouge qui relie modernité et postmodernité. La liberté, quant à elle, est le devoir de tout jacobin. La trahir c’est commettre le pire des crimes – et ce mot de crime doit être entendu ici dans son sens le plus fort, comme lorsqu'on dit aujourd'hui que la pédocriminalité est un crime. Quant à l'égalité elle équivaut à un permis de tuer, puisqu'à l'époque la pointe du jacobinisme s'est concentrée sur l'égalité des fortunes. Dans les pires moments, et déjà en 1789, celui qui attente à l'égalité est un contre-révolutionnaire, de sorte que le possédant est criminel dans ses biens mêmes.
On rougit, après avoir fréquenté Taine, de lire les manuels scolaires à l'usage des classes de seconde par exemple – on rougit du silence des programmes sur ces questions, et il est atrocement poignant de constater que toutes ces personnes torturées et assassinées par des attroupements organisés par la haine et l'envie, que toutes ces personnes horriblement suppliciées n'aient droit de nos jours à aucune espèce de souci de mémoire. Bien au contraire, puisque c’est à un silence glacé que sont éduqués nos écoliers, un silence glacé jeté à la hâte sur notre désir de n'en rien savoir. En réalité ces gens sont encore coupables, et l’abrutissement de l’opinion est tel qu’un jury de télévision rassemblé il y a une dizaine d’années pour « refaire » le procès de Marie-Antoinette, la condamnait à mort une fois de plus !
§§§
On rêve d’un manuel d’histoire qui ne vise pas à cultiver l’absence d’esprit critique des jeunes français, qui leur communique au contraire le goût de la réflexion historique. Le goût de l’intelligence critique, à distinguer bien sûr du négativisme pantomimique qui a cours de nos jours. Sur le nécessaire état d’esprit critique de l’historien, voici ce que dit Taine lui-même : « J’ai écrit en conscience, dit Taine, après l’enquête la plus étendue et la plus minutieuse dont j’ai été capable. Avant d’écrire, j’inclinais à penser comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une impression plus ou moins vague et non une foi. C’est l’étude des documents qui m’a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les idées que nous nous faisons des principes de 89. A mes yeux, ce sont ceux du Contrat social, par conséquent ils sont faux et malfaisants... Rien de plus beau que les formules Liberté, Égalité ou, comme le dit Michelet, en un seul mot, Justice. Le cœur de tout homme qui n’est pas un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si vagues, qu’on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens qu’on y attache. Or, appliquées à l’organisation sociale, ces formules, en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de l’État. C’est sur ce point que j’ai insisté ; d’autant plus que la conception dure encore et que la structure de la France, telle qu’elle a été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l’Empire, n’a pas changé. Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second ordre ; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures. »
Et encore Taine n’a-t-il pu voir le(s) rejeton(s) communiste(s).
JJ
(1) Dans le Contrat Social, Rousseau pose qu'il existe une clause d' « aliénation totale de chaque associé » qui résume toutes les autres. On la trouve exposée dans le Livre I, chapitre 6 : « [il s'agit] de trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »
Le Contrat prétend donner la solution de ce problème grâce à un certain nombre de clauses : « Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté : car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous (...) de plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut être (...) ».
« Si donc, y lit-on encore, on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants. Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »
« À l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix. [Et ce corps] reçoit de ce même acte son unité, son moi commun et sa volonté. [Il prend alors le nom de] république. »
Qu'offrira-t-on en retour à chaque individu qui accepte d'obéir ainsi à la volonté générale ? « On le forcera à être libre » (I, 7). Ni plus ni moins. Essayez à partir de là de reconsidérer le principe de laïcité – vous le trouverez piégé dans cet imparable dispositif. Conclusion : relisons Cochin.
(2) Les Origines de la France Contemporaine, tome VI, p. 255-256.
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03.09.2008
morale de l'intention et morale de la suspicion

On ne peut pas prohiber le mal, on ne peut que le circonscrire, le localiser (lui désigner un lieu). Le mal est réel, c’est-à-dire indestructible pour l’heure, et il ne cesse de taper à la porte. On peut toujours le lui interdire. Mais le mal se nourrit de l’interdit. C’est sa manière d’exister. Par contre le mal a toujours buté sur cette petite négation par laquelle commence le Livre de la culture des fils, dans le monde des fils, c'est-à-dire l'univers judéo-chrétien, négation qui sort de la bouche de l'Autre : tu ne mangeras pas des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Par cette négation, nous savons – d'une connaissance qui ne vient pas de nous, mais de l'Autre – que nous ne pouvons éliminer la référence à un mal radical, un réel mauvais (un arbre, une pomme, un serpent, peu importe) qui n'est ni aménageable, ni connaissable, mais est évitable.
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Cela ne signifiait pas (jusqu’à une date récente) qu'il fallait nécessairement se référer directement à l'existence d'un Autre divin, puisqu'il suffisait de faire crédit à une référence symbolique, comme notre droit l'a longtemps fait dans son droit naturel, avant d'en venir, par choix conscient et à vrai dire calculé, à une solution positiviste qui a éliminé tout tiers transcendant surplombant la conception de la justice. Bien entendu la liquidation du droit naturel a entraîné celle de la loi naturelle, soit ce qu'on appelle la loi mosaïque. En France on appelle cela laïcité.
§§§
Dans le monde des fils la négation est intériorisée, elle est une référence interne que nous reconnaissons en nous pour peu que nous y restions attentifs. Nous avons affaire à une morale de l'intention. Désirons-nous nous orienter justement dans l'être ? Nous trouvons en nous-mêmes les voies : celle du désastre ou celle de l'amour. À condition que nous ne l'ayons pas réprimée, la négation nous guide avec une très grande sûreté. Et la loi mosaïque ne nous apparaît pas comme une liste d'interdits mais comme le mode d'emploi lui-même des voies de l'amour.
§§§
Mais dans le monde des frères (mais sans père), celui de la "laïcité", celui qui tente aujourd’hui d’étouffer en nous le fils, la négation systématiquement effacée par trois ou quatre générations a de plus en plus de mal à nous guider – nous essayons alors de nous orienter à partir de signes extérieurs, qui sont les signes de notre peur, peur du mal ressentie par chacun, inquiétude diffuse, diffusée à toute la communauté, résultant de la désorientation de chacun. Ces signes se manifestent sous forme de règlements multipliés, de prohibitions toujours plus nombreuses, et par une perte de confiance dans la dimension symbolique du langage, autrement dit dans la dimension de l'Autre : les mots deviennent inquiétants, pré-hallucinatoires, anormalement performatifs, de sorte qu'une pragmatique généralisée de purification du langage est mise en place qui ne fait qu’exprimer cette inquiétude, voire cet affolement. Faute évidemment d’une purification des consciences.
§§§
Nous sommes donc entrés dans une morale de la suspicion : le prochain est désormais celui qui me veut du mal. Et de chacun de mes semblables peut ainsi surgir l'Autre grimaçant de la jouissance. De sorte qu'en fondant les droits de l'homme sur le libre exercice du principe de plaisir, nous percevons désormais autrui comme un bourreau potentiel dont nous pourrions bien être la prochaine victime.
Bien entendu, c'est parce que nos intentions individuelles se sont renversées en intentions de jouissance, lesquelles, dans une situation de jouissance dérégulée, sont causes directes des désagréments de notre prochain, que nous suspectons celui-ci d'avoir les mêmes intentions que nous : c'est-à-dire nous mentir, nous voler, coucher avec notre conjoint, nous détruire à l'occasion, peu-être nous tuer Et ainsi de suite.
JJ
11:24 Publié dans catholicisme, le blog de Jonas Jorda, mystique et politique, politique, psychanalyse, religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, société, morale, philosophie, christianisme, laïcité, bien et mal
07.07.2008
structures de la jouissance en mode dérégulé
J'appelle jouissance le péché en tant qu'il est dérégulé. La jouissance est la face philosophique de ce qu’exprime théologiquement la notion de péché. La question est de savoir comment se présentent dans notre univers postmoderne ce que Jean-Paul II appelle les « structures modernes du péché ». Le titre qui parle des « structures de la jouissance » est là pour nous rappeler que toutes les formes de péché sont jouissances et réciproquement que la jouissance est capable d'invention, c’est-à-dire capable d'inventer de nouveaux péchés – en particulier avec l’aide de la technoscience.
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Une rapide description de ces structures montre d’abord qu'elles s'étagent sur deux ou trois niveaux :
· la jouissance a d'abord une réalité transcendantale, ce qui veut dire qu’elle est inscrite comme faute a priori au lieu de l'Autre ;
· deuxièmement, la structure historique de l'interdit fondée sur la loi mosaïque et la figure du Père, cette structure est aujourd’hui déconstruite et le principe de dérégulation de la jouissance est adopté sans retour par les frères ;· troisièmement, la structure religieuse de l'Église est elle-même en voie de déconstruction (point à préciser) et donc le principe de la loi d’amour, de primauté de la charité, est étouffé sous celui de la solidarité fraternitaire.
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ETAT DU LIEU DE L’AUTRE
Tout se passe a priori au lieu de l'Autre. Je veux dire que si nous péchons c'est toujours au lieu de l'Autre, que cet autre soit Dieu ou qu'il soit mon prochain. C'est d'ailleurs au regard de l'Autre, soit Dieu, soit le prochain, qu'étaient déjà énoncés les commandements de la loi mosaïque – comme d'ailleurs les commandements de l'amour. Tout se passe donc au lieu de l'Autre – et plus exactement comme si, en ce lieu, se trouvaient deux chaises : la chaise de la jouissance et la chaise de l'amour.
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Le problème que nous rencontrons depuis toujours en ce lieu – « depuis toujours » signifiant théologiquement : depuis Adam et Eve – problème qui constitue en quelque sorte notre état de nature, mais état de nature que nous avons historiquement aggravé –, c'est qu'il nous est très difficile de faire asseoir quelqu'un sur la chaise de l'amour. Je veux dire que nous n'en avons pas naturellement une volonté profonde et que de toute façon, même si je veux aimer mon prochain, j'ai beaucoup de mal à le garder assis sur la chaise de l'amour, parce que cette chaise est bizarrement bancale et inconfortable. Bref, cette chaise est mal fichue depuis le début... Avant même que je sois, elle était mal fichue...
Que dit saint Paul ? « Nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais tout de même l'ordre de la Loi ; en réalité, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ... » (Rm, 7 14-18).
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Ou encore : « Je trouve donc une loi s'imposant en moi, quand je veux faire le bien : le mal seul se présente à moi. Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et n'enchaîne à la loi du péché... » (Rm, 7 21-23).
Observons que ce que dit saint Paul doit être replacé dans le cadre de la loi mosaïque. Or, aujourd'hui, le cadre de la « loi » est celui de sa dérégulation. Autrement dit : nous ne reconnaissons plus l’ordre de la Loi morale. Sa remarque sur l'action du péché en nous prend un relief nouveau dans ce contexte. La vérité est que, avant même la dérégulation, nous avions déjà du mal à suivre les préceptes de la Loi et à ne pas tomber sous la coupe de la jouissance – alors évidemment, une fois prise la décision de dérégulation, nous nous laissons mener purement et simplement par la logique de la jouissance.
Dès lors, au lieu de l’Autre, la chaise de l’amour reste (presque) toujours vide. Vide du fait de notre propre initiative. Il reste toujours possible évidemment qu’elle soit occupée du fait de l’initiative de l’Autre lui-même.
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Et donc, nous comprenons qu'au lieu de l'Autre se tient une autre chaise, tout à fait confortable celle-ci, où viennent s'asseoir tous ceux que je veux bien y convoquer après les y avoir conviés : et c'est la chaise de la jouissance. C'est là où le plus souvent autrui, mon autrui – mon semblable, mon frère, mon prochain à l'occasion – vient s'asseoir à mon intention. Mais comme en ce lieu mon intention précisément tourne mal, mon autrui s'y réduit pour moi à la fin à ce qu'il faut bien appeler un objet. L'objet de ma pulsion. Comme de plus je n'y vois que du feu, je vais nommer fort abusivement cette pulsion amour et me voici désormais en position de frère dans le monde des frères (mais sans père).
LE MONDE DES FRERES (MAIS SANS PERE)
Il est en effet nécessaire d'introduire une distinction entre un monde fondé sur la régulation mosaïque du péché – appelons-le le monde des fils – et l'univers postmoderne fondé sur la dérégulation de la jouissance et son corollaire, la déconstruction du Père, que nous appellerons le monde des frères (mais sans père). Cette distinction permet précisément de comprendre quelque chose qui crée la confusion dans notre esprit en ce qui concerne un juste emploi des modes d'énonciation qui s'affrontent au lieu de l'Autre dans la lutte qui se joue entre l'Autre de l'amour et l'Autre de la jouissance.
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Bien entendu, à vue de nez, l'Autre de la jouissance à l'air d'avoir remporté le morceau, et on peut penser que le monde des frères (mais sans père) va imposer sa nouvelle civilisation (à moins que celle-ci ne disparaisse dans l'œuf avec ce qui reste de la planète).
Mais regardons les choses de plus près : nous constatons que si l'Autre de la jouissance peut s'épanouir, c'est bien dans un univers du Moi – ou monde du Moi, autre nom du monde des frères bien entendu – par la grâce duquel nous barbotons dans un individualisme mortel, c'est-à-dire dans un style de communication qui nous fait tous mourir à petit feu par suffocation solipsiste.
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Seulement il ne suffit pas de suffoquer pour rejeter purement et simplement l'univers du Moi. Il faut en effet pouvoir se donner une alternative viable à ce rejet – alternative dont on peut supposer qu'elle ne peut être que celle d'un univers du Nous. Mais évidemment, c'est là que se cache le piège de la communauté moderne : c'est que le monde des frères (mais sans père) est aussi bien un monde du Moi qu'un monde du Nous. Un Nous qui vaut un Moi.
Ce Nous-là c'est celui qui désigne tous ceux, tous mes petits autres, moi y compris, qui sommes assis sur la chaise de la jouissance. C'est le Nous gangrené qui, depuis Woodstock, cultive nos solitudes et les rassemble volontiers dans la musique (dans le spectacle), pour les célébrer avec ferveur en faisant brûler la flamme de nos briquets. Ce Nous-là a (mal) évolué et c'est désormais celui que l'on voit couler dans les larmes répandues dans les émissions de nos télévisions. Un Nous dégoûtant donc qui, depuis les années 60, s'est enrichi d'une profonde bêtise, et par conséquent d'une toujours plus profonde méchanceté, et qui, parce qu'il est fils de la Mère de la jouissance, fait appel volontiers à Maman et cultive l'émotion comme s'il s'agissait de la béatitude céleste.
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C'est ici que nous comprenons pourquoi il faut distinguer absolument le monde des frères (mais sans père) du monde des fils. Dans le monde des frères, les frères ont tué le père et donc leur Nous est tressé sur des liens à la fois horizontaux et tâchés de sang. Le déni de la culpabilité revient ici en négation de la loi naturelle – il n'existe donc plus que la loi positive et du prohibé : l'interdit proprement dit, qui exprime la loi naturelle, par exemple l'interdit de tuer, n'existe plus. Dans un tel monde, les femmes ont le pouvoir et la loi est celle du désir de la mère, lequel désir est structurellement (en l'absence de parole du père) sans loi, ce qui explique le déploiement ininterrompu de jouissance, en particulier d'agressivité, qui envahit nos vies.
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Dans le monde des fils (fils de l'un et l'autre sexe), le Nous est différent, c'est celui du lien père-fils (père-fille). Ce lien, en rompant la route de la jouissance établit la puissance de l'interdit. C'est un lien vertical, décrit en Saint Jean – « le Père et Moi sommes un », dit Jésus –, un lien si puissant qu'on le retrouve chez le prêtre, le prophète et le Roi.
Ce lien est tel qu'il permet immédiatement, par la prière, qu'au lieu de l'Autre s'assoit l'Autre de l'amour sur la chaise de l'amour. Notre initiative, la prière, aussi pauvre et aveugle soit-elle, déclenche aussitôt l'initiative de l'Autre de l'amour. Question de confiance ou de foi, appelez cela comment vous voulez. Il suffit d'essayer pour en obtenir aussitôt des résultats.
JJ
Pour enrichir la notion de jouissance abordée ici un peu abruptement, voir ce que j'avais déjà écrit sur la jouissance de premier sens.
18:31 Publié dans catholicisme, contrelittérature, le blog de Jonas Jorda, petite métaphysique aérée et fleurie, politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : litterature, politique, société, religion, christianisme, catholicisme, philosophie



